FAREL, LÉVANGELISTE DE LA SUISSE ROMANDE I DJ
Mais la prédication et renseignement, ce ne sont que deux moyens de faire briller dans toute sa lumière la vérité. La lumière! La lumière! Fard en a soif. Précisément dans une lettre écrite d'Aigle, et signée Guillaume Farel Ursin (14 décembre 1527), il expose son principe : « S'il y a aucun de voz frères qui soit mal édifié de mes sermons, ne de la doctrine que j'enseigne, non pas appart, mais clairement, non pas darrière, mais davant moy, il contredise. » Car il est sûr « que la vérité vaincra, et que la Parolle de Dieu triumphera et viendra audessus '. »
Voici du reste, tiré de la même lettre, le récit d'une de ses discussions, qui va nous initier, mieux que beaucoup de détails plus ou moins érudits, à cette propagande lumineuse de Farel.
Il veut montrer aux religieuses de Sainte-Claire, de Vevey, comment on le calomnie. « Desjà y a unze jours qu'yey en vint ung, pour quester du vin, lequel avoit fort crié, comment tous ceux qui m'ouyent estoient damnés, et que ma doctrine estoit contre Dieu ; lequel je convins [j'abordai] amiablement, ainsy que nostre Seigneur commende de corriger son frère l'ung l'autre. — Je luy demandis s'il avoit presché à Neuville2? — Il respondit qu'ouy, desjà effroyé. — Je demandis si le diable povoit prescher l'Evangille de nostre Seigneur Jésus, et si ceux qui ouyent l'Evangille estoient tous damnés? — Lequel me respondit que non. — Je luy dis : « Pourquoy l'avés-vous presché publiquement ? Je vous prie, monstrés-le, ainsy que l'avés presché, et, si savés aucune chose que j'aye maudie [mal dite], je vous prie, faites l'apparoir : car je veux mourir si fay mal enseigné le poire peuple, rachaié du sang précieux de nostre Seigneur Jésus3. »
Voilà le défi habituel, et l'enjeu, sa vie; rien de moins. Le frère, de plus en plus effrayé, répond qu'il est venu pour quêter et non pour disputer, et commence « à se tampester. » Mais Farel n'accepte pas ses faux fuyants. Au nom a de l'honneur de Dieu, qui doit nous estre plus cher que toutes choses, » il le presse de s'expliquer. La scène se passe dans la rue, comme tant d'autres aventures et prédications de Farel. Il était inévitable que l'attention de la foule fût attirée. Et en effet bientôt on entoure le frère et Farel. « Ainsy cheminant l'ung avec l'autre, quant je le pressoye de maintenir sa parolle, et qu'il tournoit maintenant de çà, maintenant de là, comme fait la conscience mal asseurée, il me dit à l'oureille : « Tu es ung hérétique, tu tyres les gens du bon chemin. » Aucuns commencèrent de venir de leur œuvre après nous, et je commencis à dire : « Voycy ce beau père qui a presché que tout ce que je presché est menterie, et ceux qui m'ouyent sont damnés ; et mesmement à cest[e] heure, il m'a dit que j'estoye ung hérétique séduisant le peuple! » — Lors il me dit : « Qu'est-ce que je t'ay dit ? qui l'a ouy ? Tu le troves de ta tête ? » — Je respondis : « Ne l'as-tu pas dit davant Dieu ? Dieu n'en est-il pas tesmoing que maintenant tu l'as dit? Pourquoy nyes-tu ce que Dieu sait et cognoit bien ? Si je suys tel comme tu dis, maintiens-le : on ne te faira point de force ; tu seras ouy ancore mieux que moy. » — Et Farel se met à discuter sur le service dû à Dieu ; il attaque les additions
i. Herminjard, II, p. 72. — 2. Aujourd'hui Noville. — •'!. Ibid., II, p. 66.
faites par l'Eglise à la loi de l'Evangile ; il cite les apôtres, bref c'est une prédication complète. « Lors ce frère, comme hors du sens, là où il n'y avoit aucune cause... tyra son bonet de sa teste hors du chaperon, et le rua à terre, jectant et métant son pied sus, disant : « Je suis esbahy comme la terre ne nous abysme! » Je respondis et à peyne, car ce frère crioit comme hors du sens, et, quant ung des présents luy touchant la manche, luy dit : « Escoutés-le, comme il vous escoute, » il dit : « Tu es excommunié ! Metz-tu la main sur moy ? » ■ — Le peuple s'amassait ; la scène se prolongeait et devenait de plus en plus vive ; la police de l'endroit, avertie, se rend sur les lieux. « Et ce pendant ung des officiers vint, et nous mena tous deux en prison, l'ung en une tour et l'autre en l'autre. Le Samedy au matin [quatre jours après], quant on me tyra de prison, je vis le frère davant la justice. » Mais celui-ci fit briller tout autre chose que de l'héroïsme. « Lors le frère se jecta à genoux, comme paravant il avoit fait, disant : « Messieurs, je demande mercy à Dieu et à vous.... Et aussi, Magister, je vous crie mercy, car ce que j'ay presché contre vous, sa été par faux raportz. » — Le frère dut s'engager à aller écouter le lendemain un sermon de Farel, et à dire si oui ou non il prêchait la vérité. Après quoi, il parla encore un moment avec Farel dans la cour du château. « Puys quant le frère feut party, despuys ne l'ay veu et nulles promesses, ne sermens ne l'ont peu fère demourer1. »
Pendant quelque temps Farel avait travaillé avec plus ou moins de tranquillité à Aigle, où il était venu de son propre mouvement. C'est pour cela sans doute que, le 22 février 1527, le Sénat de Berne lui fit interdire la chaire. « Entendons, disait-il, qu'ilz est très doct, et que prége la vérité de l'Evangile ; ce non obstant, pour ce que n'est pas prestre, voulons que [l'on] le fasse à cesser. » Mais quelques jours après (le 8 mars), Farel reçoit l'autorisation nécessaire, et dès lors les événements se précipitent, qui vont unir ces deux puissances, l'une, un homme chétif, l'autre, le plus fort des cantons. La plus grande de ces deux puissances, c'était encore l'homme ! Le 27 mai, Berne lui donne la permission de prêcher nettement, ouvertement, librement et publiquement. Le 3 juillet, il est confirmé dans ses doubles fonctions de maître d'école et de prêcheur-.
Alors a lieu la grande Dispute de Berne, qui décide du sort de la Réformation dans le canton, et l'on peut dire dans toute la Suisse, de Berne à Genève. Farel y a assisté ; cinq jours après (ier février i528), il en repart accompagné d'un héraut et d'une lettre patente :i.
Désormais qu'importent les oppositions? il est missionnaire officiel (avec tous les avantages et tous les inconvénients de cette qualité) de Berne dans la Suisse
1. Mcrminjard, II, p. 67-71. — 2. « Verbo Domini enuntiando et pucris abcdariis instituendis. «• Herminjard, II, p. 31. Le mandement du 27 mai 1537 s'adressait à tous les prédicateurs du pays et territoire bernois. Ibiii., p. 26, n. 11. — 3. Herminjard, II, p. 105, n. 3.
FAREL, l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMANDE [5o,
romande1. Rejeter Farel, Ce sera rejeter Berne! Insulter Farci, ce sera insulter Berne !
En [525, les Etats de Vaud avaient pris la décision suivante: « Que nulle personne... ne doige avoir, acheter ne garder point de livre fait par le dit Martin Leuter... ou, en maintenant et affermant aulcunes de ses mauldictes et damphables oppinions et allégations, et ce sous la peine d'estre griefvement incarcérez trois jours..., de recepvoir trois estrapades de corde publiquement.... et si... après avoir recephu les dictes estrapades, si veult estre indurcy et obstiné, qu'il doige estre brûlé, comme faulx et déléal hérétique, avec son livre, si point en avoyt2. » — Impossible de proclamer une opposition plus complète.
Mais, un jour, les Bernois apprennent qu'à Lausanne il a été mal parlé de Farel. Immédiatement, ils écrivent : « On a parlé en vostre ville de Lausanne, comme nous [nos] prescheurs d'Allié [Aigle] preschent choses et opinions hérétieques... lesquelles paroles pourtent préjudice à la vraye Parolle de Dieu. A quoy à obvier, maistre Guillaume Farel, prescheur de la paroiche et église d'Alie. a proposé de vous visiter et soy excuser de ce que l'on az dict de luy3. » L'évêque de Lausanne refuse de recevoir P'arel. Nouvelle lettre de Berne. «Si nous apprenons qu'il ait reçu la plus petite injure que ce soit (quantulacunque) . . . nous estimerons que c'est fait à nos propres personnes, à nos propres corps, et nous le récompenserons par la loi du talion. Prenez donc garde que pas un cheveu ne soit touché l. » Et trois fois Berne revient à la charge.
Après Lausanne, Neuchàtel. Berne suit son plan habituel, en trois parties successives : i" d'abord on ne doit « contraindre personne à la foi; » on ne doit jamais « forcer à croire, ains à chacun laisser sa conscience » ; 2° puis aussi longtemps « que la majorité ne se prononcerait pas pour la bonne cause », « il faut s'efforcer d'assurer la libre prédication clans l'espoir que plus tard la majorité deviendra d'autant plus forte pour abolir les cérémonies » ; 3° et enfin, quand la majorité a prononcé, il ne faut pas résister « à la plus grande partie ". » C'est un scandale digne de répression, si « aulcungs... la messe occultement tieignient et observent, et pourtent les enfans aultre part baptiser et principallement [si] les prestres... ne vont point ouyr la parolle de Dieu.... » Donc « que nul mal ne soyt fayt contre la dicte plus grande partie, soit manifestement ou secrètement, en quelque mode et fasson que ce soyt 6. »
1. Le Pays de Vaud, qui appartenait en majeure partie à la maison de Savoie, était une sorte de confédération qui envoyait ses députés à une diète, ordinairement réunie à Moudon. Les Etats étaient composés des nobles et des députés de quatorze villes et bourgs, qu'on appelait les bonnes villes. Le reste du Pays de Vaud obéissait à d'autres maîtres: i° Lausanne, les quatre paroisses de Lavaux, une partie de Vevey, Avenches, Lucens et Bulle, formaient le patrimoine du prince-évêque de Lausanne ; 20 les bailliages d'Orbe, de Grandson et de Morat étaient possédés en commun, depuis 1475. Par Berne etFribourg; 3" les quatre mandements d'Aigle, d'Ollon, des Ormonts et de Bex appartenaient à Berne seule. Herminjard.I, p. 354, n. 1. — 2. Herminjard, I, p. 355, 356. — :î. 3 octobre 1529. Ibid., II, p. 198- — '»• ~o octobre 1529. Ibid., II, p. 200. — 5. A. Piaget, Documents inédits sur Guillaume Farci et sur la Réformation dans le comté de Neuchàtel, 1897 (Extrait du Musée neuchâtelois), p. 2, 3. — « Il était posé en fait qu'en matière religieuse la majorité des suffrages ferait loi à la minorité.... Ce principe plut à nos Suisses, et Berne [le canton protestantj et Fribourg [le canton catholiquej le reçurent comme devant régir leurs bailliages communs. • Le Chroniqueur, p. 61. — 0. Piaget, p. 44.
jgo CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Tout cela n'est pas d'un « libéralisme » très loyal, ni d'une « tolérance » exemplaire1. Remarquons toutefois que, si les Bernois furent politiques et rudes, ils n'en arrivèrent pas, comme leurs adversaires catholiques, aux supplices. Ils n'ont décapité, ni brûlé personne.
Ainsi, profitant de tous les incidents, recevant toutes les réclamations, se hâtant d'envoyer des délégations, Berne cherchait à pénétrer partout dans la Suisse romande.
Heureusement que Farel était missionnaire d'un Seigneur plus grand que les très redoutés Seigneurs de Berne.
Et alors a lieu cette prodigieuse mission, aussi captivante qu'un roman de cape et d'épée, aux aventures héroïques, aussi solennelle qu'un récit de martyre. « Que veux-je, sinon qu'elle flamboie ! » Maintenant elle flamboie et jette de tous cotés ses éclairs !
A partir du 22 janvier i53o, il s'est transporté d'Aigle à Morat. 11 attaque de nouveau Neuchâtel, par plusieurs visites. On lui ferme les portes. Il descend à côté, chez le curé de Serrières, Emer Beynon, un ami secret de l'Evangile2. Le curé n'ose lui confier sa chaire. Farel prêche devant l'église. « Beaucoup de Neuchâtelois étaient accourus pour l'entendre ; ils l'emmenèrent en ville et le conduisirent à la Croix-du-Marché de dessus la plateforme 3. » Il y a du bruit. On crie : A l'eau ! à l'eau ! Il part, revient. On finit par lui ouvrir la chapelle de l'Hôpital '\
Il attaque les environs. Un manuscrit raconte qu'un jour Froment, qui l'accompagnait, arrache des mains du prêtre l'hostie et crie au peuple : « Ce n'est pas icy le Dieu qu'il vous faut adorer5. » En tout cas, ici se place l'épisode de Valengin qui a excité le talent descriptif de tous les historiens.
iMais, en 1897, M. A. Piaget, archiviste d'Etat et professeur à la Faculté des lettres de Neuchâtel, a retrouvé les actes du procès auquel cet épisode donna lieu, et nous reproduisons la déposition si vivante, si saisissante de l'un des témoins, Pierre Purry : « Il estoit le jour de Nostre Dame, my-oust, au lieu de Cernier, auquel lieu il ouyt preschez Pharellus, et digna [dîna] avec luy, et entendit qu'il vouloit [h]astivement retourner à Neufchastel pour faire sa prédication;
4. Le cas de Claude de Neuchâtel, sire de Vauxmarcus, est notable. En 1531, il abolit la messe à Saint- Aubin, pour faire sa cour aux Bernois. « Puisque c'est moi qui suis leur Seigneur, dit-il, je n'ai pas à. tenir compte de l'opposition de la majorité. » Mais, deux ans plus tard, pour faire sa cour aux Fribourgeois, il rétablit le catholicisme. Herminjard, II, p. 342, 354; III, p. 76-77. — 2. Le Chroniqueur, p. 79, 80. — .'!. Farel (c'est lui-même qui l'écrit à un de ses amis, 15 décembre 1529) prêche « aux portes des villes, dans les villages, sur les places, dans les maisons, » malgré l'opposition des <■ tondus. » Herminjard, II, p. 219. — i. Ibid., p. 266, n. 6. — 5. A. Piaget, o. a, p. 6 et n. 3. Le récit est pris dans une Vie de Farel écrite, à la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe, par un auteur anonyme qui semble avoir puisé, pour certains détails, à une source ancienne et digne de foi. Voir aussi p. 18.
l Mil. l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMAND! 1 < M
pourquoy fust esmeu de l'acompaigner, et quant il s furent au lieu de Valengin, devant une croix, vers l'Eglise, veinrent six ou sept présures, qui commancèrent à inlerroguer le dit Pharrellus, en latin et en François, en pluseurs argument s que il nentendoit pas, et, en disputant, ce partit ung d'eulx, et s'en allist par le bourg du dit Valengin, ne sçaist se il allist au chasteaulx, ou aultre part. Sependant se misrent en chemin pour aller contre Neufchatel. Et quand il/ furent de la du pont, depuis les fenestres, les dames ou damoiselles commancèrent à crier à haulte voix : « Juifz, Serrazin, héréticques, » et aultres injures.... Et quant ilz procédoyent en leurs chemins, ilz veirent venir de loings l'Espagnolz et aussi son beaulx-frère... que cheminoyent fort [h]astivement après eulx. Et adonc le dit Pierre Purry dit audit maistre Guillame Pharellus, et à son clerc, qu'ilz se h astissent, car il craingnoit que ses [ces] gens, que venoyent, ne heussent maulvaise voulentez contre eulx, et fist aller devant ledit maistre Guillame, et cheminoyent bien fort, combien que ceulx qui venoient après cheminoient encore mieulx, car ilz les prirent. Et quant ledit Pierre Purry veist la fureur d'iceulx, il leurs dit : « Messires, garder que vous ferés.... » Et les retenoit tant qu'ilz pouvoit.... Adonc ilz procédèrent furieusement contre le dit maistre Guillaume, en le interrogant, et puis commancèrent de le frappez et le tirez par les cheveux. Et veit partir ung aultre, noir, qu'il entend qu'estoit l'ung des bastardz de la maison de Valengin, avec son espée nue en la main,... et l'Espagnolz retourna contre luy et deffendit le cop. Et incontinant après viendrent plusieurs aultres, comme ma damoiselle de Ronçoit ', avec ung piton- en sa main, et sa fille avec une eschine de bois en sa main, et plusieurs aultres femmes. Et veit aussi Conrard Jannin avec une espée nue en sa main, ne sçait se [si] c'estoit pour le batre, combien qu'il luy donnoit parolles rigoreuses. Et il veit aussy messire Jehan Cordier et messire Jaques Bisard, et veit aussi comment messire Cordier prist ledit maistre Guillame par les cheveux, et le gecta [jeta] par les chemins, contre terre, plusieurs foys, et le trannoyent en le battant et frappant dessus teste, des poing[s], de piton, d'eschines, sus bras, espaules et visaiges, tellement que son visaige estoit tout en sang et que l'on ne ilz congnoissoit point face d'homme. Depuis de sa [çà], de la Malatière jusques devant la chappelle, le menèrent toujours bâtant. Et quant ilz furent devant la dite chappelle, dz fust pris par messire Jehan Cordier et Urselin, et le firent agenoillez devant la dicte chappelle, en lui disant : « Adore ton Dieu, qu'est dedans ceste chappelle, et luy dit qui te saulve, » et lui frappant la teste contre la chappelle en telle sorte que le sang demoura contre icelle dite chappelle3. Lequel respondoit tousjours qu'ilz vouloit adore[r] Jhesucrist, le Saulveur du monde, en demandant justice. Alors ilz fut mené au chasteau, où ilz fut lavé avec ung peult d'eau. Et
1. < Madame de Ronçoit, la principale inculpée, dont la fille s'appelait Philippe, était sans doute l'une des gentilles-femmes de la suite de Guillemette de Vergy. » A. Piaget, p. 13. n. 2. -- -2. Gros morceau de fer. — 3. < Les marques duquel six ans après furent trouvées » Vie de Farci, dans A. Piaget, p. 7.
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veit les deux demoiselles, assavoir de Ronçoit et sa fille, qu'estoient ensanglantées, et leurs sembloit qu'elles eussent fait grant vaillance'. »
Sans doute, Farel put alors rentrer à Neuchâtel, où le moment était venu de porter le dernier coup à l'ennemi. La première expédition bernoise s'occupait de délivrer Genève. Les évangéliques étaient enhardis. En septembre i53o, Farel affiche des placards dans les carrefours de Neuchâtel, « contenant ce que s'ensuyt : que tous ceulx qui dient la messe sont meschans, meurdriers, larrons, regnieurs de la passion de Jhesucrist, et séducteurs de peuple, et que ainsy le voulloit soustenir et prouver par la sainte Escripture2. »
Les chanoines et les chapelains lui intentent un procès. Le 24 septembre, les juges, n'osant se décider, renvoyèrent l'affaire devant le Conseil de Besançon, qui remit le tout au prochain Concile général ou à l'Empereur.
Mais six jours après c'était Farel qui intentait un procès au vicaire de Neuchâtel, celui-ci l'ayant traité d'hérétique. Il soumettait au tribunal un long mémoire contre la Messe, où nous lisons cette phrase : « Le canom de leur Messe... est plain de blasphèmes et de touttes meschancetez, car ce n'est que ouvraige de savaiterie, retacuné d'ungs et d'aultres, ainsin qu'un chescung pape et papillon y a voulu mectre son tacon 3. » Toujours indécis, le tribunal renvoya encore l'affaire au Conseil de Besançon, puis revint sur cette sentence, et renvoya l'affaire à la justice spirituelle de l'évêque de Lausanne.
Mais les évangéliques de Neuchâtel étaient plus pressés, et les 23 et 24 octobre i53o, la Collégiale fut tout simplement saccagée 4. Les pioches, les haches, les marteaux eurent bientôt raison des saints et de leurs images, et, le 4 novembre, après un vote qui donna 18 voix de majorité à Farel et à ses amis, le culte catholique fut officiellement aboli à Neuchâtel 5.
C'était évidemment une violente époque, où les hommes avaient la main aussi lourde que l'esprit prompt, où, prêts sans cesse à donner leur vie, les adversaires d'un monde d'iniquités et de violences ne se croyaient pas obligés à respecter beaucoup les symboles de ces erreurs et de ces crimes.
La châtelaine de Valengin se plaignait en termes dont la mélancolie pourrait nous toucher ; elle s'appelait elle-même « une pouvre ancienne Dame ; » elle invoquait sa « viellesse ainsi tormentée, » et, non sans bon sens, s'écriait : « Je ne crois point que ce soit selon les vieux Evangiles; s'il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j'en suis esbahie6; » et plus douloureusement encore : « Moy et
I. A. Piaget, p. 16-17. — 2. Ibid., p. 23. — 3. Ibid., p. 33- — '*■ Farel passe pour avoir prêché dans la chapelle de l'Hôpital jusqu'au dimanche 23 octobre. « Ce jour-là, dit Vulliemin, il lui échappa de dire à ses auditeurs qu'ils ne devaient faire moins d'honneur à l'Evangile que les papistes à la messe, et que, puisqu'on la disait dans la grande église, l'Evangile aussi devait y être annoncé ! Il dit, et les voilà qui le mènent à l'église en grand tumulte, qui s'en emparent par la force, et qui le font monter en chaire, où il fit bien l'un des plus forts et des plus entraînants sermons qu'il ait jamais faits. > {Le Chroniqueur, p. 81.) Mais les notes du procès avec le vicaire montrent que Earel, au moins le 21 septembre, sinon régulièrement depuis lors, avait prêché sur la colline où se trouve la Collégiale, sinon dans la Collégiale même. Car le citoyen qui parut au vicaire venir du sermon de Farel, et devant lequel le vicaire déclara que le Réformateur était un hérétique, « venait en bas. » Piagct, p. 28, n. 6. — 5. Ibid., p. 42. — S. Hcrminjard, II, p. 311, n. 6.