FAREL, LÉVANGELISTE DE I \ SUISSE ROMANDE
mon peys summes contrains, et je cognoys que c'est un^ monde nouveau, auquel signiorie est forcée, justice rompue, vérité et loyaulté perdue1. »
Très bien ; il est fâcheux seulement que « la pouvre ancienne Dame » et ses amis n'aient pas eu un mot de blâme contre les horreurs commises depuis des siècles, et jusques sous leurs yeux, à Lausanne, à Genève, en France, par une Eglise immorale, ignorante et sanguinaire. Et qui donc avait taché du sang de Farci les murs de la chapelle même de Valangin ?
C'est la bataille! Quand une guerre a été rendue inévitable, ceux qui soutiennent la cause de la vérité peuvent être entraînés à des représailles regrettables. Toute guerre est mauvaise. Mais ni les malheurs ni les fautes ne doivent nous empêcher de saluer le triomphe de l'idée et l'héroïsme de ses défenseurs.
C'est la bataille! et Farel, son épée à la main, continue à crier: « Que veux-je
sinon qu'elle flamboie ? » Le voici à Grandson Les femmes envahissent l'église.
« Les prédicants, dit un manuscrit du temps, furent merveilleusement mal accoustrés ; » et le lendemain l'envoyé de Berne, après enquête, écrivait : « Les prédicants ont le visage aussi déchiré que s'ils s'étaient battus avec des chats, et l'on a sonné contre eux le tocsin comme pour une chasse aux loups -. »
C'est la bataille! Un enthousiasme passionné emporte Farel. Aucun catholique n'avait été plus catholique. Il avait été « abismé en toute idolâtrie et malédiction papale. » Dieu l'a retiré « des infections tant puantes, pour porter l'œuvre de vie, en chassant l'ennemi autheur du péché et de mort. » Ne serait-il pas a merveilleusement ingrat » si continuellement il ne remerciait Dieu de tout son cœur et ne s'employait « à tascher que tous soyent participans de tel et si grand bien 3 ? »
Et voilà pourquoi il va, à travers le lac, à travers les montagnes, à pied, dans le froid, attaqué, attaquant, toujours prêt à livrer bataille, dans le cimetière1, sur la place du marché, dans la rue, tantôt soulevé par l'enthousiasme populaire, qui le jette dans la chaire de l'église, tantôt repoussé, battu, meurtri, à demi-
1. Herminjard, II, p. 313. — 2. Ibid., p. 362, n. 1. « Farel et ses deux compagnons d'eeuvre, Claude de Glantinis et Henri Pourcellet font chaque jour de nouveaux progrès. Ils vont de lieu en lieu brisant les croix, convoquant les communautés, réformant le pays avec une merveilleuse audace. > C'est la bataille! {Le Chroniqueur, p. 80.) Ceux de Grandson écrivent aux députés de Berne et de Fribourg : Us ont détruit tous nos autels, épouvanté nos prêtres, appelé nos messes punaises et infâmes.... Puis, Maître Guillaume et ses complices allaient se mettre aux stalles à l'heure accoutumée du culte pour troubler les bonnes gens qui venaient faire leurs oraisons, et d'autres « levoyent par sus leur testes une bûche de boys, en disans par derrision : < Velà vostre Dieu, • et plusieurs aultres parolles deshonnestes, parolles prolixes à racompter.... Item... avoit esté donné par arrest de noz devant-dits sauverains Seigneurs... l'heure et le lieu déterminés pour prescher, affin que les dits religieux, avant et après la dite heure deussent et peussent commencer et acomplir leurs offices accoustumés, et nous les ouyr pareillement. Mais le dit maistre Guillaume, prédicateur, pour donner empeschement et retardacion à l'office, a casi tousjours anticipé et prolongué oultre mesure l'heure en ses dites prédications, voyre tenir, tant en sonnant qu'en preschant le matin, depuis cinq et six jusques à neuf et dix heures; et, après avoir presché luy-mesme
bien longuement, faire remonter et prescher ung aultre après luy, et puis oncors ung aultre Herminjard,
II, p. 368, 369. — 3. Epistres à tous Seigneurs et peuples, à la suite de: Du vray usage de la croix, édit. Fick, p. 177-179. — l. A Payerne. Herminjard, II, p. 344.
mort. A Ollon, les femmes l'assaillent et le maltraitent 1. A Bevaix, le prieur et ses moines entrent dans l'église pendant qu'il prêche et le chassent, après l'avoir accablé de coups -. A Saint-Biaise, le curé ameute le peuple, et Farel rentre à
Neuchâtel épuisé, défait, crachant
le sang, presque méconnaissable3.
A Grandson, les femmes lui déchirent le visage. A Valangin, sa tête frappe contre le sol, il est couvert de sang4. Et il va, toujours infatigable, toujours debout, toujours confiant dans de nouvelles victoires, parcourant la Suisse romande, la soulevant, l'ébranlant, la secouant de ses bras robustes, de sa foi ardente, faisant sortir de ses montagnes et de ses villes tout un peuple nouveau. « Que veux-je, sinon qu'elle flamboie ? »
On le voit de loin, le Neuchâtel de Farel et du seizième siècle. C'est un groupe de tours, de murailles, formé par le château et la Collégiale. Ces vieux bâtiments jaunes dominent la ville et le pays. Ils sont admirablement conservés.
Mais ils sont... tout ce qui reste, avec une ou deux tours.
J'escalade la colline. L'église (Page 166) est moitié romane, i. Notre-Dame,
moitié ogivale, pas trop grande.
Neuchâtel au > I 2. Le château se
Ici Farel tenait, subjuguait, passionnait et domptait son auditoire frémissant. En revanche, il dut rarement se promener dans le cloître, à côté. {Page 167.) Les méditations mélancoliques et oisives n'étaient pas son fort.
I. Le Chroniqueur, p. 65. — -1. lbid., p. 87. — 3. Ibici., p. 89. — 4. C'est dans ces tentatives d'évangélisation que Farel prêcha au Landeron, resté définitivement catholique, et où se trouve la chaire dont nous parlons à la page suivante. En 1538, les bourgeois de Neuchâtel avaient établi au Landeron un châtelain zélateur de la Réforme, Jean Hardy. Emprisonné à Dôle pour la religion (1531), menacé plusieurs fois de la peine capitale, il n'avait dû sa délivrance qu'aux efforts de Berne et à l'intervention de l'avoyer J.-J. de Watteville. (Herminjard, V, p. 94, n. 1.) Voir: Lettre de Louis d'Orléans aux IV ministraux, à Neuchâtel, 25 mai 1531 (?), leur ordonnant de laisser en paix les gens du Landeron, qui veulent rester fidèles â l'ancienne Eglise {lbid., II. p. 3341; lettre du Conseil de Berne au Conseil du Landeron, 14 mars 1537, l'exhortant à embrasser l'Evangile, (lbid., IV, p. 200.)
FARE1 , l.'l VANGÉLISTE DE LA SI [SSE ROMANDÎ
Redescendons. Où logea le Réformateur? On n'en sait rien. Le plus probable est de penser qu'ici comme ailleurs les pasteurs succédaient aux chanoines '. Or les chanoines habitaient, à côté de la Collégiale, des maisons dont une ou deux
existent encore. L'une, celle du coin ouest, a des fenêtres gothiques et s'appelle la a vieille cure ».
L'autre, à côté, a été rebâtie en [600, quelques années après la mort de Farel. Ces deux bâtiments ont bien encore, à peu près, l'air qu'ils avaient alors.
Au Musée, on conserve quelques reliques de Farel intéressantes, sinon absolument authentiques.
L'une est le fauteuil {Page 168) sur lequel il s'asseyait en chaire, meuble singulièrement simple et fruste, et qui fait contraste avec l'élégance de la chaise de Calvin à Saint-Pierre. L'autre est plus fragile encore que ces quelques morceaux de bois. C'est une coupe en verre {Page 169), d'une légèreté extrême. Farel s'en serait servi pour donner la Cène. On montre aussi un verre {Page 170) que Farel aurait une fois utilisé pour le même usage.
Mais la vraie relique, la relique symbolique, ce serait la chaire démontable et portative, dont Farel aurait usé dans quelques-unes de ses courses missionnaires. On s'en empara et on la garda au Landeron. Avec des courroies de cuir, Farel pouvait en attacher les morceaux sur son dos, et en avant ! Où que ce soit, en quelques minutes, elle était facilement dressée. Et la bataille commençait. — Malheureusement la chaire que l'on voit actuellement au Landeron {Page 168), n'inspire aucune confiance aux archéologues neuchâtelois : avec raison, semble-t-il, tellement elle est lourde, indémontable et point portative.
après Mérian.) a Maison de ville. 16. L'hôpital.
1. La Seigneurie avait laissé installer dans les cures, jadis propriété des chanoines, les deux pasteurs. Mais elle refusa de se charger de l'entretien des immeubles. Aussi Farel dut-il, après son retour à Neuchâtel, abandonner sa cure qui menaçait ruine, et se loger « en maison de louage ». Herminjard, V, p. 82, n. 18.
La charge de pasteur officiel de Berne, le canton politique et rude, n'avait pas empêché Farel d'être un vrai missionnaire de Christ1. Ses qualités, et même ses défauts d'homme de guerre, ne l'empêchèrent pas de posséder quelques-unes des plus belles vertus de l'homme de paix.
Il estime et recommande la douceur. « Continue, écrit-il à Fabri, d'attirer (pellicerë) à Christ avec une grande douceur2. » Il s'exprime d'une façon plus originale dans
L'église de Neuchâtel. (p. 164)
l. En 1532, il est à Morat. Il est au synode vaudois du val d'Angrogne (12 septembre) avec Saunier, son compatriote. Il est chez lui, dans le Dauphiné; son père est mort, sa mère vit encore. Il achève de décider et d'entraîner ses frères. Enfin il est à Genève. Une lettre d'Antoine Saunier à Farel, du 22 septembre 1533, donne les détails suivants sur la famille de Farel, à cette époque. < De là m'en suys venu en vostre ville [Gap], là où y avoit ung merveilleux bruit. J'ay parlé de nuyt à l'amblée [d'emblée], environ deux heures, à vostre belle-seur, la femme de Gauchier [frère cadet du Réformateur, greffier de la cour épiscopale de Gap], laquelle a fort bon cueur (Dieu le luy veulle maintenir et augmenter!), et m'a conté tout l'affaire. Premièrement, vostre frère est en prison... à cause de quoy ne fault que Claude [Claude Farel; il était en Suisse depuis le mois d'août] vienne.... Après, m'en vins à Villeneuve [-lès-Avignon], où parlys à vostre seur [qui avait épousé noble Honorât Riquetti, l'un des ancêtres de Mirabeau] et beaufrère, et si [s'y] trouva maistre Antoine Aloaty [qui avait épousé Claudine Riquetti, fille d'Honorat et par conséquent nièce de Farel] et sa femme. > (Herminjard, III, p. 81-S3.) — Farel lui-même écrit, le 25 avril 1534, « au sainct vaisseau de Dieu esleu, » à Marguerite de Navarre, pour l'intéresser au sort de son frère, toujours prisonnier, et du quel l'évêque a déjà tiré « six cens escuz. » « Qu'on soye content, dit-il. et que le [louvre personnage soit délivré ». Et puis vient ce cri, qui s'échappe du plus profond de son cœur de