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L'agitation gagne de proche en proche. Il y a « plusieurs grosses parolles de désunion » et, « la nuyct plusieurs ivroignes vont par la ville et par les tavernes, » disant à ceux qu'ils rencontrent: «Tu es des frères en Christ, se mocans des Prescheurs '. 0
Le dimanche, 3 février, a lieu le renouvellement annuel du gouvernement, et la crise politique reçoit son dénouement. Les quatre syndics sont pris parmi les plus résolus adversaires des Réformateurs : Claude Richardet, Jean Philippe, Jean Lullin, et l'ami des Bernois, Ami de Chapeaurouge. Le lendemain, le Petit Conseil est renouvelé dans le même sens. Voilà l'opposition au pouvoir, et dès le i3 février, répondant aux lettres de Farel et de Calvin, qu'il a lues «avec douleur, » Grynée s'écrie : « Je vois la tempête, je vois l'orage, Satan est furieux. Il vous agite, il vous ballotte.... Je le vois, le Conseil manque de sincérité. Je le vois, l'appui des Bernois n'est pas fidèle2. »
Cette « très misérable (miserrima) condition, » comme l'écrivait quelques jours après (21 février) Calvin à Bullinger, était le résultat d'un double désordre : pas de discipline et pas de paroisses 3 : « Nous n'aurons pas d'Eglise durable tant que ne sera pas restituée dans son intégrité cette discipline antique, c'est-à-dire apostolique, dont l'absence se fait sentir sur tant de points. Nous n'avons pas encore pu obtenir (extorquere) que l'on ramène la pure et sainte pratique de l'excommunication ; et non plus que la ville, très populeuse vu son étendue, soit partagée en paroisses. Le résultat de cette administration confuse, c'est que la foule voit en nous des prêcheurs plutôt que des pasteurs {concionatores magis quam pastores). » Et il s'écrie : « Oh ! s'il était possible d'établir entre nous une concorde pure et sainte ! » Pour arriver à ce résultat, il voudrait qu'on réunît « quelque Synode public {publica aliqua Synodus), où chacun proposerait ce qui convient le mieux à son Eglise, où l'on chercherait les voies et moyens, dans une commune délibération, et, si c'était nécessaire, où les villes et les princes par une mutuelle exhortation s'aideraient et se fortifieraient ''. » Ainsi, sans uniformité, on obtiendrait l'ordre.
Malheureusement le résultat vers lequel on marchait rapidement ce n'était pas l'ordre, mais le désordre. Les chefs de la nouvelle majorité politique s'en
I. Registres du Conseil, vol. 31, f. 161. Mercredi 16 janvier 1538. Voir Annales, p. 220. - 2. Herminjard, IV, p. 361, 362. Opéra, Xb, p. 152. — 3. Au même moment (22 février) Farel écrivait à Pellican les mêmes plaintes et les mêmes vœux sur « la discipline, qui a complètement disparu, et sans laquelle, tout le monde le voit, aucune Eglise ne peut être édifiée. » Herminjard, IV, p. 370. Opéra, Xh, p. 155. — V. Herminjard, IV, p. 368. Opéra, Xh, p. 154. Si jamais pensée a été libérale et sage c'est bien celle-là. Laissons parler M. Heiz : « Cornélius dit: Ils ont une telle confiance qu'ils conçoivent un vaste plan, nous dirons qu'ils se préoccupent d'une garantie internationale pour les Eglises particulières. » Or la lettre visée, de Calvin à Bullinger (21 février r538), trahit non pas une grande confiance, mais seulement une grande tristesse. Et quant à la « garantie internationale, » c'est un étrange quid pro quo pour le Synode auquel le Réformateur pense. » (Article cité.)
2y2 CALVIN A GENEVE. PREMIER SEJOUR
prenaient aux chefs de l'ancienne majorité. « Il n'y avoit que dénonces et querelles.... 11 n'y avoit que confusion1. » Finalement, sous prétexte de trahison, six conseillers furent provisoirement suspendus de leurs fonctions *.
Naturellement, les prédicateurs ne purent voir avec calme leurs amis ainsi accusés et chassés du Conseil. Ils manifestèrent leurs sentiments en chaire. Nouveau conflit, dont il importe de bien préciser la nature.
A. Roget en a fait la remarque : la lutte entre les ministres et les magistrats porta dès l'abord sur les deux « enseignes » de l'Eglise, d'après Calvin, la Parole et les sacrements. Et comme le Réformateur avait réclamé la liberté de l'excommunication, il réclama la liberté de la chaire. L'Eglise calviniste est une Eglise indépendante.
De nos jours, la seconde question paraît moins simple que la première. Grâce à Calvin lui-même et à son influence, il est devenu évident qu'une Eglise incapable d'admettre ou d'exclure ses fidèles, c'est-à-dire, en termes plus vulgaires, une Eglise dont l'Etat a la clef, dont l'Etat ouvre et ferme, à son gré, la porte, n'est pas une Eglise. Mais il n'est pas évident du tout que, pour être indépendante, l'Eglise ait besoin de pouvoir juger les magistrats du haut même de ses chaires.
Aussi bien, pour comprendre la conduite de Calvin, il faut se reporter aux jours où il vivait. Le Conseil s'était substitué à l'évèque, voilà le fait primordial, qui domine tout. L'Etat, comme Etat, voulait régler l'époque de la sainte Cène, fixer les jours de fêtes religieuses, prescrire les rites du baptême, de la communion, etc. L'Etat entrait donc dans l'Eglise. La conséquence logique, c'est qu'il trouvait, et qu'il devait trouver à qui parler. (Sans compter qu'à cette époque où il n'y avait pas de journaux, la liberté de parole dans la chaire était une des garanties les plus utiles de la liberté des citoyens.)
On peut regretter et critiquer cette situation, mais il ne faut pas en considérer seulement la moitié. Il faut la juger en son entier, en bloc. Ceux qui
I. Roset, p. 249. — 2. François Ier avait renouvelé, avec le sieur de Montchenu, les tentatives faites précédemment avec le sieur de Verey. Il y avait eu entretiens, lettres, intervention des Bernois. 11 est vrai que les documents, encore conservés, disculpent les conseillers accusés. Mais la passion politique ne raisonne pas. La célèbre impartialité de Kampschulte ne l'empêche pas de croire à la réalité d'une intrigue. Il demande si c'est par hasard que M. de Montchenu s'était adressé aux chefs du parti clérical [die cléricale Partei; I, p. 309. L'expression est caractéristique, sous une plume catholique, pour désigner le parti de la Réformation). Il oublie de dire que M. de Montchenu s'était adressé également au chef du parti libertin, Richardet. Du reste, Kampschulte ne cite aucun document, et en particulier pas la lettre de Montchenu à Sept, montrant que ses offres avaient été repoussées. Amédée Roget, après avoir reproduit cette lettre, conclut: « Il nous semble que cette dernière lettre tend à disculper Sept et ses collègues des reproches qui furent dirigés contre eux. » (A. Roget, I, p. 74, n.) Et Cornélius ajoute : « Il s'agissait au fond d'un crime de haute trahison. Et comme on ne voit plus de trace de ce procès, nous devons considérer toute cette mauvaise affaire comme un résultat et une preuve de la haine des partis. » Cornélius, p. 159. — L'historien allemand oublie toutefois le renseignement suivant, donné par Roset, p. 248 : « Au moys de novembre 1539le dit Montchenu s'en alla purger à Berne, présens les commys de Genève, remonstrant qu'il estoit serviteur du Roy, et furent les dits conseillers trouvez inculpables (non coupables]. »
l EXIL
disent: théocratie, ont moins le droit que d'autres de ne pas ajouter: prophétisme !
Donc le 11 mars [538 '. le Conseil, préoccupé de « mieux entretenir l'amitié avecque Messieurs de Berne, » plutôt que de maintenir sa dignité, exclut de ses séances ceux contre qui Berne a porté plainte. Le même jour, il décide que « l'on doyge advertir les prédicans que ne se mesle poen de la politique, mes que presche l'évangile ansy que Dieu l'at commandé ; plus que poen demuntrer [faire de démonstration], ne doege assister en Conseil petit, ny de Deux Cens; plus de vivre en la parolle de Dieu, joste [selon] les ordonnance de Messrs de Berne"-'. »
Impossible d'être plus épiscopal et plus rogue : voilà le ton. Dès le lendemain, on fait venir Calvin, « tochant de certaines parolles qu'il az dist aut sermon, que le Conseyl, lequel Ton alloyt tenyr, estoyt conseyl du diable. » Et on interdit à Farel et à Calvin « de poen se mesler du magistrat 3. »
Déjà s'était produite l'intervention décisive de Berne.
La formule de concorde du 22 septembre 1 537 semblait avoir réconcilié les Bernois et les Genevois. Mais les antipathies politiques et ecclésiastiques croissaient, et la brutale destitution de Megander vint encore les irriter. Gaspard Megander, disciple fervent de Zwingle, avait rempli pendant plus de dix ans les fonctions de pasteur et de professeur à Berne 4. Il avait présidé les Disputes avec Caroli. Son Catéchisme, composé vers 1 533 (?), était employé par la plupart des ministres bernois. Lors de son dernier séjour à Berne, Bucer (septembre 1537) trouva qu'il exposait incomplètement la doctrine de la sainte Cène, et Megander fut invité à corriger son œuvre. Comme il refusa, MM. de Berne firent les corrections sans lui (janvier 1 538). Du reste il était déjà destitué, et il quitta Berne après le 2 février, se retirant à Zurich 5.
A cette nouvelle, Calvin fut profondément troublé. Avec son sens de l'ordre, il vit dans cet acte de violente autorité un bouleversement ecclésiastique. « Le chasser de son ministère 6 ! s'écrie-t-il, c'est une grande offense, un grand
1. Au commencement de mars, deux Anglais, voyageurs, Jean Butler et Barthélemi Trehern, après avoir résidé quatre mois à Genève, après avoir subi comme tant d'autres l'ascendant irrésistible du Réformateur, lui écrivent (suavissime doctissimeque Calvine) pour lui exprimer les sentiments que leur ont inspiré tant de suavité de caractère (teinta ingenii suavitas), tant de charme de conversation \tanta colloquiormti dulcedo), et pour ajouter : « la tristesse que des méchants te causent est trop grande pour que nous puissions l'adoucir.... Mais tu as Christ. » Herminjard, IV, p. 376-377. Opéra, XX, p. 364. — 2. Registres du Conseil, vol. 32, f. 3. Voir Herminjard, IV, p. 404, n. 2. — 3. Ibid., vol. 32, f. 4. Annales, p. 222. — l. C'est lui qui, pendant le séjour de l'armée bernoise à Genève (10 au 20 octobre 1530), avait prêché en allemand, tous les jours, dans la cathédrale de Saint-Pierre, en sa qualité d'aumônier des troupes de Leurs Excellences. Herminjard, III, p. 417. — .'>. Herminjard, IV, p. 341, n. 7 et p. 343, n. 16. — 6. Megander n'avait pas toujours eu les mêmes prévenances pour Calvin. Le 8 mars 1537, écrivant à Bullinger, il parlait de quelques Français, de ces « Français superstitieux, pour ne pas dire séditieux, » et il s'agissait de Calvin et de ses amis. Il ajoutait que Calvin était venu demander un Synode, mais qu'on le lui avait refusé [abnegatum est honuni) jusqu'à Pâques. Herminjard, IV, p. 200.
274 Calvin a genève. premier séjour
mépris de la parole de Dieu, une grande perte pour l'Eglise, un plus grand danger pour l'avenir. Avec quelle impudence \petulanter) les ennemis de l'Evangile triomphent '. »
Puis il trace le portrait des deux chefs actuels de la Réforme à Berne 2.
L'un est Sébastien Meyer 3, le successeur de Berthold Haller. C'est avec peine qu'il a renoncé « au fatras scolastique des sept sacrements. » Du reste, homme ordinaire. Quand il improvise, au troisième mot il s'arrête. Quand il est irrité, « une telle violence l'emporte qu'il n'est plus maître de lui. Si, au contraire, quelqu'un l'approuve, il peut le conduire où il veut, comme un enfant {instar pueri) \ »
Le portrait de Kuntz 5, est moins flatté encore : « Ce qu'il est, j'ose à peine le dire. » Un moment, grâce à l'intervention des Strasbourgeois, alors à Berne, il avait « paru un peu apprivoisé. » Mais bientôt il est redevenu « pire qu'il n'était. » Farel déclare qu'il ne vit jamais bête plus enragée {beluam rabiosiorem); « le visage, les gestes, les paroles, le teint, tout, dit-il, respirait la fureur. » Aussi Calvin pense-t-il qu'il est sous l'influence de quelque poison. Comment expliquer autrement cette haine violente (capitaliter) de Kuntz contre les deux pasteurs genevois, et l'obstination qu'il met à leur nuire ? En attendant, ils sont de sentiments radicalement opposés. « Ceux qu'il choisit comme pasteurs, nous les jugeons dignes de la potence. » C'est une « bête féroce » (trucem bestiam!)6.
Le jugement est âpre. A travers la sévérité, l'irritation perce, et on se demande si ce n'est pas de la simple injustice. — Examinons un instant ce trait du tempérament de Calvin.
Pour cette nature droite, imperturbablement honnête, passionnée pour la vérité, si nerveusement impressionnable, et si perspicace en même temps à distinguer les erreurs, les fautes nuisibles à la cause évangélique, c'était un besoin de se laisser aller à ses impressions, de les exprimer à quelque ami : « Je ne puis m'empêcher (mihi temperare nequeo), dit-il lui-même, d'exprimer le sentiment de mon âme en paroles simples, de vive voix et par lettres 7. » Et dans ces mêmes pages, il en donne un frappant exemple. Il blâme énergiquement Bucer (auquel il écrit) de sa conduite dans toutes les négociations relatives à l'accord sur la Cène. Certes, il respecte Bucer, il l'admire, mais enfin il faut qu'il lui dise ce qu'il pense, comme il le pense. Il « l'adjure» d'éviter tout scandale. L'intention
I. Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 344. — 2. Tandis que Megander, Erasme Ritter et la grande majorité des ministres de l'Etat bernois soutenaient avec ardeur la doctrine de Zwingle, Sébastien Meyer et Pierre Kuntz se montraient favorables aux idées de Luther. (Herminjard, IV, p. 256, n. 7.) — .'I. Sébastien Meyer, né vers 1465 à Neuenburg, entre Bâle et Brisach, fut d'abord professeur de théologie et prédicateur chez les Franciscains, à Berne, dès 1 5 18. Exilé de cette ville en 1524, il se retira à Schaffhouse, puis à Bâle (Herminjard, I, p. 306, n. 15), enfin à Strasbourg, où il devint diacre de l'église de Saint-Thomas {Ibid., I, p. 456, n. 28), et il fut rappelé à Berne pour succéder à Berthold Haller, mort le 25 février 1536. (Ibid., IV, p. 236, n. 5.) — 4. Herminjard, IV, p. 344, 345. Opéra, Xh, p. 141. — •'>. Né vers 1480, dans un village des Alpes bernoises, il fit ses études à Wittenberg sous Luther et Mélanchthon, et fut nommé pasteur à Berne vers 1535. Herminjard, IV, p. 344, n. 18 et p. 381, n. 5. — fi. Herminjard, IV, p. 345, 346. Opéra, Xb, p. 141. — 7. Ibid., IV, p. 345. Opéra, Xb, p. 141.