‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 47 sur 166 · L EXIL · texte numérisé non relu

L EXIL

est bonne, « mais le procédé, il le réprouve complètement. » « Et moi, continuet-il, selon ma coutume, je te répondrai : si tu veux rendre Christ acceptable {jplausibilem) à tous, il ne te faut pas cependant fabriquer un Evangile.... Tu semblés vouloir établir un royaume intermédiaire entre Christ et le pape '. »

C'est avec « gémissement» qu'il parle ainsi. Car Dieu lui en est témoin, il a le cœur, les entrailles déchirées (me disseri non modo loto pectorc, sed ipsis quoque pisceribus), quand il se voit en désaccord avec les hommes pieux. Mais « tu es élevé dans l'Eglise du Christ à ce faite, que beaucoup ont les yeux tournés vers toi. Et plus l'exemple est dangereux, plus il faut être circonspect -.... »

Cette franchise, poussée jusqu'à la rudesse, est donc caractéristique des rapports qu'entretiennent entre eux ces grands chrétiens du seizième siècle. Et s'ils se parlaient ainsi entre amis, comment auraient-ils parlé moins franchement, moins rudement de leurs adversaires ?

Une question cependant se pose : Calvin, franc, rude, a-t-il été aveuglé de plus par la colère, jusqu'à en arriver à l'injustice et à la calomnie contre les pasteurs bernois ?

Un ami de Calvin, Grynée, prit auprès de lui leur défense. Donnant un nouvel exemple de cette rude franchise, que nous essayons de constater, il déclare au Réformateur de Genève que ses plaintes et celles de ses collègues excédent les Bernois. « Je crains que Satan ne vous interprète mal toutes leurs actions.... Ta lettre, très cher Calvin, est pleine de sentiments extrêmement hostiles. Ah ! Jésus-Christ ! qui nous donnera ce sentiment que nous soyons prêts à céder à un frère, pour le bien de l'Eglise, quelque chose de notre droit3 ? » C'est assez sévère.

Or ce défenseur de Kuntz ajoute : « Ses mœurs, pour dire ce que je sens, me déplaisent, elles sont trop d'un paysan. » Si bien qu'en réalité, Grynée se trouve non pas nier les faits, la rudesse (raditatem), l'expression menaçante (torpitatem), mais plaider les circonstances atténuantes. « Il faut penser, dit-il, au naturel de cet homme, au ciel, à la race, au pays où il est né, au milieu des Alpes. » Et il engage Calvin, né au milieu de la France, élevé dès sa jeunesse parmi les hommes instruits, à établir la comparaison entre eux deux. Il comprendra d'où vient la difficulté des rapports. En parlant, Kuntz fait des solécismes, des barbarismes, quoiqu'il n'écrive pas mal. Est-ce une raison pour le mépriser ? Grynée lui-même a dit à Kuntz qu'il était digne du bâton. Plus Calvin est versé dans la philosophie chrétienne (in Christo philnsophatus tamfœliciter), plus il doit s'élever au-dessus de tout cela et se faire tout à tous.

Grynée recommande à Calvin l'exemple de Farel qui, autrefois un peu(!) violent (ferocnlus), commence à devenir plus doux que Calvin. « Je t'en prie donc, mon Calvin, imite en ceci Farel, ton collègue, qui s'adoucit en vieillissant {mitescentem tum simul ac canescentem)... et efforce-toi de transiger avec ton frère

*sy

1. Herminjard, IV, p. 347, 348. Opcra, Xh, p. 142, 143. A propos du livre de Bucer contre l'évêque d'Avranches, il dit: rem esse indignissitnam. — 2. Ibid., IV, p. 338-349. Opéra, Xb, p. 135-144. — 3. Ibid.,

rv, p. 381.

2y6 CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

selon la douceur de l'esprit de Christ. Je t'en prie, par Jésus-Christ.... Adieu, mes chers cœurs {charissima pectora), frères très doux1. »

Fortes natures, en vérité, que celles de ces hommes à la parole souvent si dure, et au cœur souvent si tendre ! En réalité, Calvin avait été violent, surexcité. Mais son défaut n'était pas de voir mal, il voyait au contraire trop bien ; il éclairait les hommes et les choses d'une lumière trop crue. Calvin a plus d'une fois péché contre la charité, il ne péchait pas contre la vérité. Kuntz était bien un orossier personnage, animé d'un vrai fanatisme luthérien, bref, l'homme qu'il n'aurait pas fallu, en ce moment, à la tète de l'Eglise de Berne.

En effet, précisément à ce moment, Berne sentait se rallumer son désir, toujours mal éteint, de domination sur Genève.

Elle continuait à poursuivre avec beaucoup d'âpreté ses revendications au sujet de la souveraineté dans les terres de Saint- Victor et Chapitre. En même temps, son appui était assuré à tous ceux qui troublaient l'ordre à Genève, et créaient des difficultés au gouvernement. Lorsque Jean Philippe, celui qui, trois ans plus tard, finit par être condamné à mort, voulut se faire nommer, malgré le Conseil, capitaine-général, et vit, en punition, sa boutique fermée par les sceaux de l'Etat, les envoyés de Berne intervinrent en sa faveur. Lorsque Pierre Vandel, celui qui, dix-huit ans plus tard, devait être l'un des chefs de l'émeute des Libertins, eut failli déjà amener une sédition, et eut été emprisonné, de hautes influences, en particulier celle du bailli bernois de Ternier, le firent relâcher. Et l'on comprend que Gautier ait pu dire : « L'espérance, que les deux exemples que je viens de rapporter leur donnait, de trouver de la protection auprès des seigneurs de Berne, les rendait encore plus insolents 2. »

Mais c'était surtout sur le terrain ecclésiastique que Berne manœuvrait pour arriver à ses fins. L'importance donnée par elle à l'affaire Caroli aurait déjà suffi pour trahir son état d'âme. Elle avait, il est vrai, fini par concéder aux pasteurs genevois un brevet d'orthodoxie. Mais elle n'en écrivit pas moins à Farel et à Calvin sa lettre brutale du i3 août i53j; et ses baillis de Gex et de Ternier n'en interdirent pas moins aux ministres de leur ressort toute communication avec les ministres genevois 3.

Mêmes tergiversations dans l'affaire de la confession de foi. Les ambassadeurs bernois tiennent des propos de nature à justifier la résistance. Berne désavoue ses ambassadeurs, mais les renvoie à Genève l !

Finalement toutes les précédentes difficultés se transforment en une autre difficulté relative aux cérémonies.

1. 4 mars 1538. Herminjard, IV, p. 380-384. Opéra, X'\ p. 158-161. — 2. Gautier, II, p. 544- H fait dater les « trois ans » et les « dix-huit ans » de 1537. — :î. Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 349 et n. 36. Opera,Xh, p. 144. - 1. - Demandata est illis ipsis provincia unde malum ortum fuerat. >• Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 341. Opéra, X'\ p. 138.

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