‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 48 sur 166 · I. EXIL · texte numérisé non relu

I. EXIL

Il y avait différence entre les cérémonies de Berne et de Genève. — A Berne, on fêtait Noël. Pâques. l'Ascension et Pentecôte. A Genève, on ne célébrait aucune de ces fêtes. — A Berne, on se servait, pour les baptêmes, de baptistères et, pour la sainte Cène, de « pain non levé, qu'on appelle oblyes '. » A Genève, pas de baptistère, et du pain ordinaire.

Berne se mit donc à réclamer des Genevois la Conformité. Dès le 5 mars-, elle avait averti le Conseil qu'alin de régler la question elle convoquait un Synode à Lausanne, pour le dimanche demi-Carême. Le Conseil saisit avec empressement l'occasion admirable, qui lui était offerte, de combattre les Réformateurs, en se couvrant de l'autorité bernoise, et immédiatement (u mars), sans consulter personne, il décida, comme nous l'avons vu, l'adoption des cérémonies bernoises :. Cornélius, qui excuse Berne, et déclare qu'elle avait écrit sans mauvaise intention, reconnaît cependant tout ce que la conduite du Conseil de Genève avait de coupable : « On a tout à fait le droit d'être choqué que, à Genève, tout de suite, une décision conforme au désir de Berne, donc une décision en matière ecclésiastique, soit prise, sans que les représentants de l'Eglise puissent dire un mot. On passe par dessus leur tète. — En décidant aussi promptement cette question ecclésiastique, sans s'assurer l'approbation des pasteurs, même sans demander leur avis, et sans les laisser émettre leur opinion, on agissait contre la coutume, le droit, les convenances, on faisait subir une humiliation aux représentants de l'Eglise, humiliation d'autant plus sensible que l'intention de les humilier était plus claire, plus manifeste 4. »

Ainsi, à propos de différences cérémonielles plus ou moins futiles, se dressait la grosse question de l'indépendance de l'Eglise. Faisant litière, même de l'autonomie politique de la cité, le parti opposé aux Réformateurs acceptait précipitamment la suzeraineté de Berne, afin de pouvoir imposer sa suzeraineté à lui à l'Eglise des Farel et des Calvin. Après la lutte contre la liberté d'excommunication, et la lutte contre la liberté de la chaire, c'était la lutte contre la liberté, tout court.

Il n'y avait pas de méprise possible. Calvin n'était pas un fanatique des cérémonies. En ce même moment il publiait ses idées dans la Préface du Catéchisme latin5, imprimé en mars 1 538. Il s'élevait contre la «pédanterie » de ceux qui s'attachent « à l'exacte conformité des cérémonies» ; et il déclarait « indigne de nous d'introduire dans les choses où le Seigneur nous a laissé l'usage de notre liberté, pour le plus grand avantage de l'édification, une conformité servile qui n'édifie pas6. » — Mais Calvin était un fanatique de l'autonomie de l'Eglise, et, sans se préoccuper beaucoup ni de la conformité, ni de la non-conformité, il réclama une décision ecclésiastique, prise par un grand Synode '. — Or c'est là ce que ne voulaient ni Berne, ni le Conseil de Genève.

1. Roset, p. 250. — 2. Cette date, V martii, est donnée par M. Herminjard, IV, p. 403, n. 1. Les éditeurs des Opéra, X1-, p. 179, ont lu XII martii. Roget, I, p. Si, dit: 10 mars. — :i. Herminjard, IV, p. 403, n. 2. — i. Cornélius, p. 160, 170. — o. Le Catéchisme français, p. I.xxxi et p. 146. — fi. Ibid., p. 142. — ". M. Heiz dit : « Calvin était décidé à défendre la liberté de son Eglise contre une Eglise étrangère

■2j8 CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR

Nous avons déjà constaté l'étrange précipitation du Conseil, le 1 1 mars. Berne, qui n'avait pas encore connaissance de cette décision, écrivit de nouveau, le 20 mars, pour préciser le sens de la convocation du Synode de Lausanne, fixé au 3i mars. Il s'agissait pour les prédicateurs genevois de venir non pas discuter, mais se soumettre. Ils doivent en effet premièrement accorder « de se conformer avecque les Bernois touchant les cérémonies... sy cella ne précède, ylz ne seront point admis '. »

Malo-ré tout, Farel et Calvin se rendent à Lausanne2, et nous laissons à un historien, aussi peu suspect de partialité en leur faveur que Cornélius, le soin de juger la conduite de nos Réformateurs en cette circonstance solennelle.

« S'ils avaient voulu user contre Berne de leur influence sur leurs nombreux amis du Synode, en particulier sur Viret et Fabri, les décisions de l'assemblée n'auraient certainement pas été aussi unanimes en faveur des demandes bernoises. Nous pouvons au contraire admettre que c'est précisément à leur influence que ce résultat pacificateur fut dû3. » Et cette impression, qui ressort de l'étude des actes de la conférence, est confirmée par un fragment de Froment : « Farel et Calvin... layssèrent cela sans résister en face. Car plusieurs, s'ils eussent veu qu'ilz eussent tenu ferme, n'eussent pas consenti, ains eussent plus tost enduré d'estre deschassés4. » — Cornélius ajoute : « Si l'on compare les décisions de Lausanne, avec les concessions que Calvin et Farel firent plus tard à Zurich, on voit qu'elles sont presque identiques : dans les deux cas, les baptistères subsistent, ainsi que le pain non levé, mais à la condition, dans les deux cas, qu'il sera rompu; les quatre fêtes sont concédées. Seulement à Lausanne, on demande l'indulgence pour ceux qui, pendant ces fêtes, travailleront un peu, sans mauvaise intention, tandis que, à Zurich, les Réformateurs demandent la complète liberté du travail. Evidemment, le point de vue des Réformateurs est ce qu'il a été et ce qu'il sera ; ils ne veulent pas en arriver à une rupture avec Berne : ils veulent seulement l'indépendance de l'Eglise d'une façon générale, et ici, à Lausanne en particulier, ils veulent affirmer l'indépendance de l'Eglise de Genève5. »

comme contre son propre gouvernement. A une union, qui respecterait la liberté de l'Eglise genevoise et la mettrait sur le même pied que les autres, il ne s'est jamais opposé: il l'a au contraire cherchée.» (Article cite.)

1. Herminjard, IV, p. 403 et n. 2. Opéra, Xb, p. 179. — 2. Le jour même où le Synode s'ouvrait à Lausanne, un Bernois aussi distingué par ses talents et son caractère que par sa situation, Nicolas Zurkinden, en ce moment bailli à Bonmont, s'exprimait ainsi, dans une lettre à Calvin, sur la passion de son gouvernement pour la conformité : « Au sujet des demandes pressantes des nôtres relatives à l'accord avec nos cérémonies, tu sais ce que j'en pense.... Calvin, très doux (sttavissime). On ne s'efforce pas de corriger le mépris de Dieu par tant de vœux et de menaces, qu'on n'en dépense pour nos inepties.... Je suis étonné, au delà de toute mesure, qu'on vous presse tellement, alors que les Zurichois célèbrent la Cène assis, et non, comme nous, en passant; eux invitent à saluer la vierge Marie par le bruit des cymbales, pas nous. Je passe sous silence l'observation des fêtes, dans laquelle il y a, entre eux et nous, plus d'une différence. » (31 mars 1538.) Herminjard, IV, p. 407. Opéra, X1', p. 1S4. — •'!. Cornélius, p. 171. — 4. Ibid., p. 171, n. 4. (Manuscrits d'Antoine Froment). — S. Ibid., p. 172.

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