‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 76 sur 166 · LA CONFERENCE DK FRANCFORT · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE DK FRANCFORT

Pantagruel s'en donne : c'est l'orgie....

C'est dans ce Rœmer que, le \.\ février i53g, eut lieu la première réunion à Francfort de la conférence dite des alliés de Smalkaldc '.

2. Et cependant c'est un autre événement qui a rendu cette place àxiRœmer,

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(Gravure du Musée.)

et Francfort lui-même, plus célèbre encore ; je veux parler de la foire annuelle, la Foire de Francfort2. Toute la place est pleine de baraques, et la foire envahit même les rues voisines.

La ville avait fait des règlements sages et habiles, les impôts étaient légers,

« Der Weinbrunnen auf dem Romerberg. » — C'était une vieille coutume, dont il est question en i486, à Aix-la-Chapelle.

I. Otto Winckelmann, Politischc Correspondes der Stadt Strassburg im Zeitalter der Reformation, vol. II, 1531-1539 (18S7), p. 546. Lettre de Jacques Sturm, etc., aux XIII. — 2. La Foire de Francfort, par Henri Estienne, traduit en français pour la première fois, sur l'édition originale de 1574. par Isidore Liseux, avec le texte latin en regard, 1S75. — Mittheilitngen des Vereins, etc. Voir vol. VI : < Warhaffter und eigentlicher Schau-Platz der weit beruhmten Frankfurter Mesz, Kupferstich, gedruckt im Iahr 1696, p. 377, et Kelchner, Die Frankfurter Bnchhandler-Messe, p. 85. »

EN ALLEMAGNE

l'accueil très cordial, Tordre strictement maintenu. Henri Estienne déclare que l'honnêteté régnait. Les marchands « affichent leur marchandise à un prix fort peu supérieur à celui qu'ils désirent la vendre, » et les Juifs eux-mêmes oublient leur esprit judaïque. En conséquence, on accourait de toutes parts, de toute l'Europe, surtout des Pays-Bas, de l'Italie, de la France et de la Suisse. Mais on venait aussi d'Angleterre, de Suède, de Danemark et de Pologne, et on trouvait même quelques représentants de l'Espagne et du Portugal '.

Aussi, dit H. Estienne, il n'y avait pas d'objet manufacturé en or, en argent, en bronze, en fer, ou en toute autre matière, « qui, vous venant à l'idée, ne se présentât aussitôt sous votre main 2. » Car d'une « quantité de villes, les artisans tiennent à honneur d'envoyer ici, chacun de leur côté, quelque spécimen de leur industrie3. » Parmi les dernières inventions, H. Estienne en signale deux: au lieu des vieilles meules, voici des meules « brachiales », une machine « qui donne aux bras d'un seul homme toute la puissance d'un moulin '', » et au lieu de la vieille rôtissoire, qui nécessitait un garçon ou une servante pour la tourner, voici le « tourne-broche, lequel s'acquitte de cette fonction avec non moins d'ardeur et avec plus d'adresse5. » A côté de l'exposition des produits de la paix, l'exposition des choses de la guerre : chevaux, armes, matériel de toutes sortes. Puis les arts : art du potier, peinture, sculpture. « On peut voir ici nombre de tableaux;... si on les rapproche des morceaux de sculpture, exposés à côté d'eux, on croira volontiers à un concours entre les Apelle, les Protogène, les Zeuxis d'une part, et de l'autre, les Phidias, les Praxitèle, les Scopas 6. »

Tout particulièrement la foire de Francfort était la foire des livres. La vente se trouvait concentrée à la partie inférieure du Marché au blé, dans la rue appelée aujourd'hui la Buchgasse (rue du Livre) 7. C'est là que mille exemplaires d'un ouvrage étaient enlevés en quelques jours. C'est là qu'on pouvait voir circuler les Froben et les Oporin de Bâle, les Koberger de Nuremberg, les Froschauer de Zurich, les Gryphe de Lyon, les Wechel de Paris, ces imprimeurs dont les noms sont si connus 8.

C'est à la foire de 1 536 que nous aurions rencontré Platter et Y Institution chrétienne de Calvin. « Le moment de la foire approchait, raconte Platter, et nous avions à terminer pour cette époque différents ouvrages : pressés par le temps, nous travaillions même les jours de fête. » Il dit aussi : « Deux d'entre nous allaient à la foire et y faisaient beaucoup d'emplettes pour complaire à nos femmes : l'une voulait de jolis oreillers, l'autre des ustensiles d'étain ; une fois j'achetai des marmites de fer ; enfin nous revenions toujours à Bâle avec des présents plein un tonneau, mais avec fort peu d'argent, et je pensais : Ce train de vie ne saurait durer longtemps 9. » En effet les associés se ruinèrent I0.

I. H. Estienne, p. 69. — 2. Ibid., p. 49. — 3. Ibid., p. 63. — 4. Ibid., p. 59. — 5. Ibid., p. 61. — 6. Ibid., p. 66, 67. — 7. Anton Horne, Geschichte l'on Frank -furt am Main, 1S82, p. 130. — 8. Mittheilungen des Vereins, etc., VI, p. 85 et ss. — 9. Vie de Thomas Platter, 2e édition par Aug. Bernus, 1895, p. 174-175. — 10. Luther tonnait contre la foire de Francfort: « Compte, disait-il, combien d'argent une foire de Francfort emporte hors d'Allemagne, sans nécessité ni motif; et tu t'étonneras qu'il y ait encore un sou en

LA CONI l ri U( I DE FB Wc'.KORT

En vérité pour rendre l'impression d'un visiteur de cette grande foire, y a-t-il un not autre que celui d'Exposition universelle ?

3. La ressemblance va plus loin encore, car le « Marché de Mercure, o comme on disait alors, n'était que la moitié de l'attraction ; l'autre moitié, c'était le o Marché des Muses, » ou, comme nous disons moins poétiquement, les congres. En effet, avec les choses venaient les hommes, avec les livres les auteurs. « Ici, s'écrie H. Estienne, tout le monde peut entendre la parole vivante d'une foule de maîtres, accourus des diverses Académies. Souvent, dans les boutiques mêmes des libraires, vous les verrez philosophant avec le même sérieux que philosophaient jadis, au milieu du Lycée, les Socrate et les Platon. Et ce n'est pas seulement des philosophes qu'envoient ici ces Académies de Vienne, de Wittemberg, de Leipzig, d'Heidelberg, de Strasbourg, et, pour passer à l'étranger, celles de Louvain, de Padoue, d'Oxford, de Cambridge, et tant d'autres qu'il serait trop lono- d'énumérer ; ce n'est pas seulement des philosophes qu'elles envoient, mais des poètes, des orateurs, des historiens, des mathématiciens... . »

Est-il bien sûr que nos congrès soient plus instructifs que les « Marchés des Muses, » et que nos expositions soient plus pittoresques que les « Marchés de Mercure ? » En tout cas ce n'est pas la clientèle du dieu des voleurs qui a beaucoup diminué. Et que de vieilles choses, dont on s'est ainsi borné à moderniser les noms, pour faire crier au bon public : invention ! là où l'homme instruit ne peut pas même toujours répéter : progrès !

4. Jetons notre dernier regard sur le Rœmer, sur l'hôtel de ville, si souvent restauré, et qu'on restaure encore. Ce qui nous intéresse, c'est ce dont le Guide ne parle pas, le vieux reste du quinzième siècle, la Halle ou salle des Pas-Perdus, en bas, sur la petite rue latérale, avec ses vieilles colonnes. Ici est le souvenir calvinien par excellence, et qui, à lui tout seul, mériterait le pèlerinage de

Francfort. {Page 536.)

Arrêtons-nous pour contempler une scène bien digne de tenter le pinceau

d'un peintre.

Calvin, venu à Francfort pour pacifier la lutte entre les ultra-luthériens et les Réformés, se disposait à repartir le 24 septembre i556. Voici ce qui se passa, selon le récit des pasteurs luthériens eux-mêmes * :

La veille du 24 septembre, quatre amis de Calvin vont trouver les pasteurs luthériens réunis au Rœmer, et leur disent que Calvin ne voulait pas a être si

terre allemande. Francfort, c'est le trou de l'argent et de l'or, le trou par lequel coule hors de l' Allemagne ce qui pousse, ce qui germe, ce qui est monnayé et frappé chez nous. » Cité par H. Wiskemann, Darstellung der in Deutschland zur Zeit der Reformatum herrschenden nationalôkonomischen Ansichten, p. 49. 50. - C'était déjà la querelle : une exposition enrichit-elle ou ruine-t-elle un pays?

1 H Estienne p 75 - 2. Le récit, il faut dire l'aveu des pasteurs luthériens, se trouve dans In plaquette : Gegenbericht und Verantwortung der Predicanten zu Franc fart an, Mayn, auff etliche ungegrundte Klagschrifften der Welschen, das ist der Franzosischen unnd Flemmischen Predicanten unnd gemeyn daselbst, 1596 (Bibliothèque de Francfort).

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grossier et si peu amical » que de partir sans les voir et les saluer. Les pasteurs s'étonnent, se font des idées (machten uns gleich gedancken), et déclarent que Calvin peut très bien partir sans leur parler [ob er schon auch uns unbesprochen ivider heim logé). Malgré les protestations des amis de Calvin, les pasteurs

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Francfort. Intérieur du Rœmer, rez-de-chaussée, d'après une gravure sur bois

de 1553- (p- 535-)

persistent dans leur refus, et ils sortent de leur salle. Ils rencontrent Calvin qui, évidemment, attendait le résultat de sa demande. En les voyant sortir, il peut comprendre ce qui s'est passé. Est-il froissé, outré, indigné, comme il en avait certes le droit? Les pasteurs eux-mêmes racontent: «Alors, il est arrivé [au moment où ils sortaient et se séparaient les uns des autres] que Monsieur Calvin [Herr Calvinus), avec un ou deux de ses compagnons, se trouvait là précisément en passant (eben daselbst fiirùber gangen), et comme nous nous sommes rencontrés à la porte, il est venu nous parler et nous a amicalement salués [da wir bey einander an der Thiir gestanden, nnd uns also angesprochen, undfreundlich gesegnet hai). » — Tel se montra Calvin en face de l'ultra-luthéranisme !

C'est le 21 février i53o, que tout à coup Calvin partit de Strasbourg pour Francfort 1.

Dans la première moitié d'octobre 1 538, comme il était question d'un voyage

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