VIN ET LUTHER
l'un des auteurs, qui ont le plus exactement et le plus impartialement étudié la question', conclut: «Luther a connu les changements, avant qu'ils lussent publiés et il ne leur a pas attribué l'importance qu'on devait leur donner plus tard. » Les a-t-il donc approuvés; Si les uns ne peuvent prouver le blâme, les autres ne peuvent guère prouver plus que la tolérance .
Il faut noter cependant une manifestation de Luther, qu'aucun historien ne semble avoir connue, et qui nous est révélée par la correspondance île Calvin. Dans le projet de Consensus, qui devait manifester l'accord des Genevois et des Zurichois, Calvin s'était réclame de la confession de foi d'Augsbourg. Les Zurichois observèrent que cette confession était de Luther, et que les luthériens s'en glorifiaient avec raison \ Pour lever leurs scrupules, Calvin leur écrivit: «Au sujet de la Confession d'Augsbourg, voici en peu de mots pourquoi je ne suis pas complètement de votre avis. Qu'elle soit de Luther, c'est ce qui ne me parait pas probable; cependant, à Worms, les prières assidues de quelques-uns obtinrent de Mélanchthon qu'il effaçât un mot de ce chapitre. Lorsque la nouvelle édition fut présentée, les papistes se mirent à crier que nous étions des zwinidiens et des faussaires. Il y eut crainte de grands troubles. Dieu les apaisa merveilleusement. Car le margrave de Brandebourg, qui voulait alors être chargé de la guerre contre les Turcs, envoya furtivement un des princes d'Anhalt à Luther, pour le séparer de nous, et pour exciter contre nous sa colère. Or. celui-ci, au moins une fois dans sa vie, donna un bel exemple de modération : il ordonna au traître de partir, et nous découvrit à nous sa fraude et sa perversité '*. »
Luther avait vu le changement et ne ressentait de l'indignation que contre ceux qui le lui dénonçaient.
Toute l'Eglise luthérienne pensa comme lui jusqu'à sa mort, et jusqu aux dernières années de la vie de Mélanchthon. C'est seulement en i56o, au Colloque de Weimar, que Flaccius, déclarant la guerre à son vieux professeur, anathématisa la Variata, et leva comme drapeau de l'ultra-luthéranisme YInvariata.
On voit maintenant ce que c'était pour un théologien que d'accepter la Confession de foi d'Augsbourg5. Or, Calvin l'accepta, et quand on le pressa de
1. Dr Ed. KGlIner, Symbolik aller christUchen Confessionen, 1S37, I, P 239, 246. - Ce n'est pas précisément une parole de désapprobation que celle-ci, dont l'authenticité est plus ou moins certaine: < Philippe, Philippe vous avez tort de modifier si souvent la Confession d'Augsbourg, car c'est le livre, non de vous, mais de l'Eglise. > Kôllner, I, p. 246. Luther regrette le fait des changements, mais ne dit rien sur la nature des chanaements. - 2. Notons ce texte : Dans une lettre, écrite avant le 10 mai 1541, Luther déclare qu a Ratisbonne Mélanchthon a conservé « la chère confession,» et qu'il est resté pur et ferme. Or, la Varxata avait paru depuis un an, et c'était elle qui avait été apportée à Worms et à Ratisbonne. DcWctte, Luthers Briefe V p. 357. - :!. 24 octobre 1554- Optra, XV, p. 2S0. - 4. 13 novembre 1554. Jbid., P. 305. - Pour tenir compte des scrupules des Zurichois, Calvin formula ainsi sa pensée : « Dans notre consensus, les lecteurs trouveront tout ce que contient la Confession éditée à Ratisbonne, et qu'on appelle d'Augsbourg. » Opéra IX p 19. - 5. Calvin se sentait tout particulièrement d'accord avec Luther sur l'importante doctrine du serf-arbitre. « La doctrine de Luther, dit-il, est aussi la nôtre» [Opéra, VI, p. 260, Opusct p 288 ) - «Quant à la doctrine du franc-arbitre, telle qu'on la preschoit devant que Luther et ses compagnons vinsent en avant, que pouvoit-elle autre chose, sinon entier les hommes dune vaine fantas.e de leur propre vertu ?» (Opéra, VI, p. 466. Opuscules, p. 5«3)- - « En ce temps là Luther est venu en avant ; purs
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s'expliquer, il précisa : « Je réitère en brief... qu'en la Confession, telle qu'elle fut publiée à Ratisbone, il n'y a pas un seul petit mot contraire à nostre doctrine. S'il se trouve quelque ambiguïté, ou doute, quant au sens, qu'il n'y a expositeur plus suffisant que l'autheur môme4. » — En 1 554, ^ écrit, comme nous l'avons vu, au pasteur de Strasbourg, Garnier : « Je ne vois pas pourquoi tu refuserais de souscrire à la Confession d'Augsbourg2. » — En i556, il écrit à Lasco, qui veut montrer l'accord de la doctrine calviniste et de la confession luthérienne : « La chose est ainsi, et surtout il est utile qu'on le sache : il n'y a rien dans la Confession d'Augsbourg qui ne soit d'accord avec notre doctrine 3. » — En 1 557, ^ écrit à Schallengius : « Je ne répudie pas la Confession d'Augsbourg, à laquelle j'ai souscrit, volontairement et volontiers {volens ac libens), comme son auteur l'a interprétée 4. »
Défendre à ce point Luther et souscrire si volontiers à la Confession d'Augsbourg 3, c'était beaucoup; tellement que plusieurs de ses amis trouvaient que
des autres ont suyvi, lesquels d'un commun accord ont cerché les voyes et moyens pour purger la chrestienté de tant de pollutions, remettre la doctrine de salut en sa pureté, retirer l'Eglise d'une telle calamité, pour la réduire à quelque estât tolérable. Voilà ce que nous poursuyvons encore aujourd'hui de faire. » Opéra, VI, p. 473. Opuscules, p. 520.
1. Opéra, IX, p. 91. Opuscules, p. 1546. — 2. Opéra, XV, p. 336. — Bullinger écrivait au même pasteur à peu près la même chose : « Tu peux répondre que tu acceptes la Confession d'Augsbourg, sano sensu, pourvu que personne ne te force à avouer que Christ est reçu corporellement et charnellement. ■• lbid., p. 355. Evidemment, Bullinger est plus défiant que Calvin. Et il écrit à Lasco, 6 novembre 1557, tout à fait différemment de Calvin: « Les Saxons expliquent la Confession d'Augsbourg très grossièrement (crassissime).... Laissons-leur cette confession et suivons la vérité. » Opéra, XVI, p. 687, 688. — 3. Août 1556. Ibid., p. 263. — i. 25 mars 1557. lbid., p. 430. — Si Calvin avait le regret d'être en désaccord avec Bullinger, il avait le bonheur d'être tout à fait d'accord avec Farel, qui lui écrivait avec son ardeur, sa générosité : « Pourquoi susciterions-nous une nouvelle tragédie à propos de la Confession d'Augsbourg?... Si la Confession d'Augsbourg contient sur la Cène quelque chose qui puisse être admis par une saine explication, et selon la pensée de son auteur, qu'est-ce qui empêche que nous l'admettions et que nous fassions un saint accord ? > (14 avril 1558. Opéra, XVII, p. 139.) — 5. Il y a dans cette histoire calvinienne de la Confession d'Augsbourg un épisode à noter. C'était en 1561, au Colloque de Poissy. Les protestants défendaient leur cause avec éloquence et avec succès. Le cardinal de Lorraine, effrayé, eut une idée cynique : mettre aux prises, devant le Colloque, des frères ennemis. II résolut de faire venir d'Allemagne des théologiens luthériens, « entiers et fermes > (avait-il eu soin de les demander!), pour qu'ils vinssent mettre la division entre les protestants. Une fois les protestants français battus par les luthériens, il serait ensuite facile de se débarrasser des luthériens, lesquels ne seraient plus que des protestants allemands. (Histoire ecclésiastique, I, p. 587.) Naturellement, Calvin fut saisi d'une violente colère en se rendant compte de cette perfidie. Il écrit de tous côtés : au parent de l'Electeur palatin, le comte d'Erbach, pour l'éclairer et lui exposer les objections, faciles à prévoir, des nationalistes du XVIe siècle : < Quoi ! s'écrie Calvin, les Allemands nous dicteront des lois ? ils nous prescriront, comme à des enfants, ce qu'il faut croire? » (30 septembre 1561. Opéra, XVIII, p. 752.) — au prince de Navarre en ce moment à Poissy : « Au nom de Dieu, pansez comme la confession de foy, que les églises de France ont juré de suivre et maintenir, a esté ratifiée, et quant il n'y auroit signature telle de sang des martyrs,... et qu'elle a esté présentée au Roy et à son conseil, vous ne la pouvez rebouter, ny mesmes obscurcir, que Dieu ne s'y oppose et vous monstre par effect qu'il veut estre creu et