‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 84 sur 166 · C W.YIN ET II THER · texte numérisé non relu

C W.YIN ET II THER

c'était trop. •> 11 paraît trop défendre toujours Luther et Bucer, i écrivait Hall tic Berne '. »

C'était tout particulièrement l'opinion des Zurichois. Dans le projet de son Consensus, Calvin, après avoir cité quelques opinions essentielles de Luther, avait conclu : « Nous les accordons. Luther ne nous tendrait-il pas volontiers la main? 9 Les Zurichois lui répondirent : Non. — « Mon Calvin, il ne tendrait pas la main, cette main que, vivant, il n'a pas voulu tendre à Zwingle et à Œcolampade vivants et taisant toutes ces mêmes concessions*.» — L'argument était malheureusement trop fort! lu que d'autres arguments plus forts encore ne fournissaient pas, en ce moment même, les luthériens qui se laissaient aller à toutes les attaques, à toutes les haines, même à toutes les persécutions contre les maudits sacramentaires :

L'attitude de Calvin devenait si étonnante pour les Zurichois, qu'ils crurent ne pouvoir l'attribuer qu'à une seule cause, l'ignorance : « Tu ne sais pas, sans doute, cher frère, avec quelle grossièreté, quelle barbarie (quant crasse et barbare Luther a pensé et écrit au sujet de ce repas spirituel. Tu n'as pu lire, ni comprendre ses ouvrages, qui, pour la plupart, sont écrits en allemand. » Ils prennent donc la peine de lui traduire en latin toute une série de passages. Après quoi, ils concluent : « Ces choses te paraîtront étonnantes, nous le savons, parce que tu n'as jamais lu ses livres allemands3. » — Et cette opinion n'était pas particulière aux Zurichois. Nous la trouvons, plus tard encore, dans une lettre de Wolpb, qui, envoyant à Calvin une traduction d'Heshusius, lui disait: «Toi, très savant Calvin, qui es Français de nation, et ne comprends pas l'allemand, tu ne comprends pas plus les injures qu'il vomit contre toi, que moi si j'étais injurié en arabe v. »

Mais c'était une parfaite erreur. Calvin connaissait, aussi bien que qui ce soit,

ouy. » (Août 1 561 . Ibid., p. 660.) — à Coligny : « Surtout je vous prie, Monsieur, tenir la main que la Confession d'Augsbourg ne vienne en jeu, laquele ne seroit qu'un flambeau pour allumer un feu de discordes. » (24 septembre 1561. Ibid., p. 733. ) Naturellement, il est amené à en faire la critique, aussi vive que possible, au risque de l'exagérer: « Elle est si maigrement bastie, si molle et si obscure qu'on ne s'i sçauroit arrester. » (Ibid.) Et il développe à Th. de Bèze ses arguments, mélangeant le calvinisme et le patriotisme français: «Sa mollesse a toujours déplu aux gens décidés (cordatis); son auteur s'en est repenti; en plusieurs endroits elle est accomodée aux usages particuliers de l'Allemagne. Je laisse de coté que sa brièveté est obscure, et tronquée, bien des chapitres essentiels ayant été passés sous silence. Du reste c'est absurde de la mettre à la place de la Confession française. > (10 septembre 1561. Ibid., p. 683. 684.1 Bornons-nous à remarquer que cette critique de la Confession de foi d'Augsbourg est presque, mot à mot, celle qu'un historien de Luther, luthérien et allemand, vient de publier : « Plusieurs points que nous tenons aujourd'hui pour bien importants, et qui l'étaient bien aussi autrefois, ne sont point touchés. L'auteur se contente, par exemple, de confesser, en termes brefs, la doctrine luthérienne sur le baptême et la sainte C'en manque le rejet des autres sacrements romains. L'introduction du baptême et de la pénitence est faite en termes tels (il en est autrement dans la Variata) que la possibilité de mettre la pénitence au nombre des sacrements n'est pas exclue. Il manque le rejet de la transsubstantiation, et l'importance principielle de l'autorité des Ecritures n'est pas soulignée; on peut aussi regretter l'absence de plusieurs articles, que l'amour de la paix et le besoin d'union, à ce moment, n'ont pas trouvé bon de formuler. > {Realençyclopâdie, 3e édit., p. 247, art. Augsburger-Bekewitiii**, par Theodor Kolde.)

I. 28 décembre 1554. Opéra, XV, p. 362. — i. Ibid., p. 276. — •'!. 24 octobre 1554. Optra, XV, p. 274. — i. icr mai 1560. Ibid., XVIII, p. 73-

et Luther et les luthériens. S'il était modéré, il l'était non par ignorance, mais par volonté. Et la lutte qu'il soutient avec ses amis, pour défendre quand même Luther, n'est pas seulement étonnante, elle est singulièrement caractéristique.

Calvin se sert tour à tour de trois arguments.

i° Il faut, en Luther, considérer les vertus et oublier les vices : « Je désireroye que ce qu'il peut y avoir eu de vice meslé parmi les graves (summis) vertus de Luther, que cela demeurast plustost enseveli : et de vray il n'y a rien qui me garde plus d'y toucher que le grand honneur et révérence {reverentia et amor) que je porte à tant d'excellens dons '.... » Il est difficile de pousser plus loin la charité irénique. - - Et aux Zurichois, après leur avoir dit qu'il connaissait les passages incriminés : « Mais quand j'ai vu un homme, emporté par quelque intempérance native, jeter une telle bave, du reste selon qu'il y était poussé, j'ai enseveli ces disputes [sepultis Mis contentionibus) et j'ai pris ce qui était le plus propre à la paix2. »

2° Même de ses vices, Luther n'est pas tout à fait responsable : il a été poussé par des amis, par des flatteurs. « Après il advint, bien mal à propos, que Luther, incité par les mesmes soufflets, qui encore maintenant troublent le repos de l'Eglise, s'échauffa derechef, particulièrement contre ceux de Zurich. Car combien que la véhémence naturelle de son esprit le poussast quelquesfois plus outre qu'il ne falloit, si est-ce que jamais, de soy-mesme, il n'eust recommencé le desbat ancien, sinon qu'il y eust eu des boute-feux et gens pernicieux qui l'eussent ainsi enflambé 3. »

3° Et surtout, il ne faut pas confondre Luther et ses disciples. Calvin fait cette distinction du vivant même de Luther :

« Comme de l'Eglise de Wittenberg est sorti à notre époque l'évangile (sicut ex ecclesia Witlenbergensi fluxit hac nostra œtate evangelium), de même, il en sort beaucoup d'hommes très semblables à ceux qui, autrefois, partis de Jérusalem, partout où ils allaient, créaient des difficultés aux vrais serviteurs de Christ, et saisissaient toutes les occasions de tumulte.... Ils cherchent en quoi ils peuvent être semblables aux grands hommes.... Ils obtiennent seulement ce résultat de paraître ce qu'ils sont, de vrais singes. Je dis cela, pour que personne ne se sépare (cujusquam animus alienetur) de Wittenberg.... Car j'ose l'affirmer, ces ineptes Thrasons ne déplaisent pas moins à Luther (doué d'une telle prudence, d'une telle gravité) qu'à nous '*. »

Non des imitateurs, mais des singes ! C'est la formule qu'il ne cessera de répéter : « O Luther, combien peu tu as laissé d'imitateurs de ta supériorité {prœstantia) et combien de singes de ta sainte jactance 5 ! » — « Ces singes de Luther (il a laissé peu d'imitateurs) ont toujours à la bouche le nom de Wittenberg6. » — a Je t'envoie une courte défense de notre doctrine contre les singes

). Ultima admonitio ad Westphalum, 1557. Opéra, IX, p. 238. Opuscules, p. 16S0. — i. 13 novembre 1554. Opéra, XV, p. 305. — 3. Secimda defensio contra Weslphalum. Opéra, IX, p. 52. Opuscules, p. 1504. — Voir plus haut le rôle d'Amsdorf. — 4. Calvin aux ministres de Montbéliard. S mai 1544. Opéra, XI, p. 705. — 5. 1556. Ibid., IX, p. 105. — 6. 22 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 62.

i MAIN ET LUTHER 585

de Luther*. » — « Si aujourd'hui vivait ce remarquable serviteur de Dieu, ce fidèle docteur de l'Eglise, Luther, il ne serait pas si impitoyable, si implacable,...» écrit-il à Marbach*. — a Plût à Dieu, reprend-il enfin avec Seidemann, professeur à Erfurt, plût à Dieu que Luther vécût aujourd'hui .... »

/*~2 ***+"->' &-*><<-* , N/wj/ £<•*& Am1 $*r A» "^^^ ' ' A

Kacsimilé d'une lettre de Luther1 *~ f\.' / ^^V*1 ^?

Cette attitude de Calvin nous étonne peut-être autant qu'elle étonna un moment les Zurichois. Au lieu de nous étonner, essayons de comprendre : nous sommes en face de l'un des faits les plus importants, non seulement de la vie de Calvin, mais de l'histoire du protestantisme européen.

Au XVIe siècle, l'union politique, dont dépendait l'avenir du protestantisme, dépendait, à son tour, de son union dogmatique. Les princes ne concluaient d'alliance qu'avec l'assentiment des théologiens. Voilà pourquoi les trois hommes qui eurent les vues politiques les plus larges, Zwingle, Jacques Sturm et le landgraphe Philippe, convoquèrent le Colloque de Marbourg. L'échec fut lamentable. Pour n'avoir pas voulu sauver tout le monde, les luthériens se perdirent eux-mêmes.

Eh bien, ce que la première génération avait vainement essayé d'accomplir, l'homme de la seconde génération, Calvin, le tente de nouveau : l'union de tous les protestants d'Europe. Seulement comme, même en se répétant, l'histoire ne se répète pas, Calvin veut produire cette union, non point par une formule (semblable

1. iS janvier 1555. Opéra, XV, p. 384. — 2. 25 août 1554. Ibid., p. 213. — 3. 1555. Ibid., p. 501, 502. — i. Dernier paragraphe de la lettre adressée le 7 février 1546 à sa femme Catherine de Bora. L'adresse était ainsi conçue: « Meiner lieben Hausfrawen Katherin Lutherin, Doctorin, Saumarkterin zu Wittemberg meiner gnedigen Fravven zu Handen und Fussen. » C'est intraduisible. Il signe : « dein Liebichen, > ce qui n'est pas traduisible davantage. C'est bien pour ces plaisanteries, où Luther met toute son affection la plus délicate, et une partie de sa verve forte et grosse, qu'une traduction est une trahison.

586 EN ALLEMAGNE

à celle de Wittenberg, 1 536) combinant, peut-être avec quelque équivoque, des théories diverses, mais par une formule élevant ces théories à une unité supérieure. Il n'amalgame pas1 la pensée luthérienne et la pensée zwinglienne, il les absorbe dans une pensée unique et plus haute, la pensée calviniste, pensée complète, pensée une, qui est le trait d'union pacificateur entre les deux pensées hostiles.

A-t-il réussi? Les faits répondent.

Calvin s'adresse à la gauche protestante, aux disciples de Zwingle, aux Zurichois. Or, il est très vrai que les Zurichois maintiennent leur respect, leur admiration pour la personne de Zwingle. Ils ne veulent voir en lui ni défaut, ni erreur. Comment ne pas comprendre cette piété, ou si l'on veut cet aveuglement filial ? Il n'en est pas moins vrai que les Zurichois s'emparent de l'élément mystique contenu dans la théorie de Zwingle, le développent, l'approfondissent, le considèrent comme l'élément principal. Ils arrivent à la Confession de foi helvétique, qui causa de la joie à Luther1. Ils mettent le pied sur la voie où s'avancera Calvin, et finalement celui-ci les amènera à signer avec lui le Consensus. L'accord est fait, est attesté urbi et orbi, entre le zwinglianisme et le calvinisme.

Et du côté de la droite protestante, c'est-à-dire de Wittenberg et du luthéranisme? Calvin signe la Confession de foi d'Augsbourg, et se sent en plein accord avec son auteur, avec Mélanchthon. Il démontre, — lui et ses amis, — l'accord du calvinisme et de cette Confession de 1^40, contre laquelle, tant qu'il a vécu, Luther n'a pas trouvé bon de formuler la moindre critique. Et avant de mourir, Luther le reconnaît : si Œcolampade et Zwingle avaient parlé comme Calvin, la dispute aurait pu être évitée. Il y a plus : par une série d'actes significatifs, Luther a montré que, tout en gardant intacte pour lui sa conception du sacrement de la sainte Cène, il ne repoussait pas l'union avec des chrétiens n'acceptant pas quelques-unes de ses théories particulières sur ce sacrement. L'approbation qu'il avait ainsi donnée aux frères de Bohème, ou au Syngramma de Brenz, n'était-elle pas valable pour la conception de Calvin2 ?

Calvin a donc réalisé, dans sa personne, la conciliation possible, la conciliation nécessaire, la conciliation suffisante.

Ecoutons les paroles très remarquables de M. Lang : « Le premier essai que l'actif et pacifique Bucer, de Strasbourg, fit en 1 536, dans ce qu'on appelle la Concorde de Wittenberg, n'avait pas grande valeur, parce que les contrastes étaient habilement cachés; ils n'étaient pas intimement résolus. Le vrai conciliateur fut Jean Calvin. Avec l'aide de Bucer, il n'a pas seulement noué d'amicales relations avec les Wittenbergeois : il a préparé pour une foule de pensées, les plus profondes et les plus importantes de Luther, une place dans l'Eglise réformée; et, dans sa théorie sur la sainte Cène, il a trouvé une conciliation, qui unissait la précision et la clarté exégétiques de Zwingle, avec la profondeur et

1. Kôstlin, II, p. 358. — 2. Voir, par exemple, les citations et la discussion de Planck, Geschichte der Entstehung, der Veranderungen und der Bildung unsers protestantischen Lehrbegriffs, 1792, II, p. 283, et suiv.

Page 1