Livre second
PANINÉESRDÉTUDES
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Paris.
Développement intellectuel et moral de Calvin.
I. L'Université de Paris. — II. L'étudiant au seizième siècle. — III. Calvin au collège de La Marche et Mathurin Cordier. — IV. L'esprit de M. Cordier. — V. La langue française et la réforme de M. Cordier. — VI. La reconnaissance de Calvin et la fin de M. Cordier. — VII. Calvin à Montaigu. — VIII. Calvin a-t-il reçu le surnom de dénonciateur ? — IX. A-t-il manqué de sociabilité ?
N peut dire que l'Université de Paris se trouvait organisée dès le commencement du XIIT° siècle !. Elle grandit en [uttant contre Îe despotisme de l'Eglise, despotisme incarné dans l’Ecolâtre, c'est-àdire dans le chanoine directeur de l’école épiscopale de Notre-Dame, lequel avait réuni en sa personne tous les droits et tous les privilèges scolaires. Un demi-siècle plus tard l'Université était devenue, vers 1252*, la plus pure gloire de la France au moyen âge. D'autant plus qu’au XIII siècle, dit M. Thurot, « la papauté et l’Université étaient considérées comme deux institutions corrélatives. Un seul pape pour maintenir l'unité de l'autorité religieuse, une seule
1. En 1200, Philippe-Auguste pourvut à la sûreté des maîtres et des écoliers par des privilèges dont chaque prévôt de Paris dut désormais jurer l'observation, dès les premiers jours de son entrée en charge. « C’est le plus ancien acte qui subsiste, émané de la puissance royale en faveur de notre université, dit Crevier (Histoire de PUniversité de Paris, I, p. 288). » Seulement cet acte, exagérant le pouvoir de l’écolâtre aux dépens du prévôt, déchaina la lutte. — 2. 1252 (30 mai) est la date à laquelle Innocent III accorda à l’Université de Paris un sceau particulier, et par suite la reconnut tout à fait indépendante du chancelier du chapitre de Notre-Dame, Il était définitivement vaincu. (Tarsot. Les écoles et les écoliers à travers les âges, 1893, p. 76.)
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Université pour maintenir l'unité en matière de doctrine : telle était l'opinion du tEMpS 0
Ce fut l’époque où, réduisant au silence G. de Champeaux, l’Aristote de la France, Abélard attirait la foule des étudiants, et donnait ses leçons en plein air, sur les terrains vagues qui couronnaïient la montagne de Sainte-Geneviève. Alors enseignèrent Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, Hugues de Saint-Victor, Duns Scot, etc., etc. Il n’y a peut-être pas un savant du moyen âge qui n'ait étudié ou professé à Paris?: docteurs subtils, docteurs séraphiques, anges de l’école, Italiens, Espagnols, Allemands, qui tantôt enchaînaient les âmes dans les mailles serrées de leur scolastique, et tantôt les emportaient dans le troisième ciel de leur mystique.
Mais peu à peu la grande école finit par exercer un despotisme égal à celui dont elle avait commencé par triompher. Elle devint un corps fermé, hostile à tout progrès, ayant sa langue à part, une langue barbare comme ses idées et ses sentiments. Et au XVI° siècle, « ce n’était plus qu’une institution surannée, objet des moqueries méritées des Erasme, des Rabelais, des Montaigne*. » Il faut lire le tableau qu’en trace, le 22 juin 1518, l’humaniste suisse Valentin Tschudi, alors à Paris. « La jeunesse française, dit-il, est plongée dans les ténèbres. Cette sophistique est une bête malfaisante; j'ai voulu dire une peste; mais va pour une bête ; ces hommes sont de vraies bêtes féroces, et des plus cruelles... Dix vieilles femmes ne babilleraient pas autant qu'un seul de ces sophistes. C’est à croire que même dans leurs prières, ces gymnosophistes étalent leur sophistique et essaient de convaincre Dieu à coups d'arguments". »
Un autre humaniste suisse, Glareanus, qui tenait, en 1517, un pensionnat à Paris, raconte une discussion de la Sorbonne, à laquelle il a assisté. Il y eut de grands applaudissements, comme au théâtre. Lui avait grand’peine à étoufter ses rires: mais eux étaient sérieux : « On discutait énergiquement sur un poil de chèvre, » et on montrait une grande colère contre notre premier père, parce qu’il avait mangé une pomme et non une poire!
A cette porte vermoulue, Calvin vint frapper en 1523.
L'organisation de l’Université était ce qu'elle fut de 1252 à 1792, avec ses sept « ordres » ou corporations : 1° la Faculté de médecine; 2° la Faculié de droit; assez insignifiantes l’une et l’autre. La vraie Faculté de médecine du moyen âge fut Montpellier, et la vraie Faculté de droit, Bologne. 3° la Faculté de théologre, la plus importante, et de beaucoup. Ces trois facultés étaient dites « supérieures. » Venaient ensuite: 4° la nation de France, qui comprenait les étudiants de tout le midi de la France et de l'Europe; 5° la nation d'Allemagne, qui comprenait les étrangers du Nord; 6° la nation de Normandie, pour les Normands seuls; et 7° la
4. Thurot. De l’organisation de l’enseignement dans l Université de.Paris au moyen dge, p. 207. — 2. Feret. Faculté de théologie de Paris, 1.1. — 3. L. Tarsot, p. 86. — 4. Lettre à Zwingli, à Einsiedeln, 22 juin 1518. Herminjard, I, p. 38, 39. — 5. En latin : de lana caprinu. Les dictionnaires traduisent : « pour un rien, » ou « sur des vétilles, »
et c’est évidemment le sens. On nous pardonnera si, ici et ailleurs, nous n’avons pu nous résigner à ces expressions équivalentes, dont la fadeur contraste si fort avec la saveur de l'original, — 6. Herminjard, I, 32.
nation de Picardie. Ces quatre nations constituaient la Faculté des arts. Les sept ordres votaient dans « les comices et les conseils de l’Université! »
A la tête du sénat, ou conseil public, est le recteur, «chef de toute l’'Université. » Il est toujours choisi parmi les membres des nations; il est nommé par les maîtres ès arts, et aucun membre des trois Facultés supérieures ne peut être élu recteur, ou participer à son élection. Le rectorat est trimestriel ?.
Les trois Facultés supérieures ont à leur tête un doyen ou syndic, et les nations ont un procureur *.
Lefèvre d'Etaples, Melchior Wolmar furent procureurs à Paris. Calvin fut procureur à Orléans. Quels étaient les droits des procureurs?
Jis président leur nation; ils convoquent ses assemblées; ils assistent au conseil de l’Université; ils n’admettent aucun étudiant au grade de maître ès arts qu'après lui avoir fait prêter serment d’obéissance au recteur et à eux. C’est à eux aussi que prêtent serment les officiers « mineurs » de l'Université, censeurs, questeurs ou receveurs, examinateurs, messagers. Chaque nation les nomme selon ses règlements particuliers". — Les procureurs sont donc des doyens.
Et quelle hiérarchie admirablement compliquée depuis le recteur jusqu’au bedeau ! Bornons-nous à un rapide dénombrement de cette armée innombrable d'officiers universitaires : officiers communs majeurs et primaires, chanceliers, conservateurs; officiers secondaires et mineurs, procureur général ou syndic, scribe, questeur, conseillers jurés, patrons, notaires, messagers, libraires, papetiers, parcheminiers, relieurs, enlumineurs; puis les officiers spéciaux et propres, qui sont de deux espèces, les uns primaires et majeurs, doyens et syndics de Facultés, procureurs des nations; les autres sont mineurs et secondaires. Mais ceux-ci à leur tour sont de deux espèces : les uns sont officiers proprement dits, et intermédiaires entre les officiers supérieurs, censeurs, scribes, questeurs et les officiers infimes, serviteurs, appariteurs ou bedeaux....ÿ!
A l’origine, l’enseignement des lettres était donné par la Faculté des arts, sise rue du Fouarre (Feurre — paille), une des voies sombres et humides qui avoisinaient la place Maubert. Les élèves logeaient dans le quartier, où et comme ils pouvaient, en général très mal. Ils étaient pauvres, « pauvres à faire pitié aux truands de la cour des miracles °. »
Les Bons Enfants orrez crier :
Du pain! N’es veuil pas oublier !
disait un distique du XIII° siècle. Les logeurs étaient avides. En conséquence, les jeunes gens étaient souvent entassés dans des bouges, sans air, sans lumière. C'était un véritable grouillement d'êtres humains, où la promiscuité exerçait sa plus redoutable contagion. A la fin du XV* siècle, en 1493, la Faculté de médecine fut obligée de louer la maison contiguë à celle de l'Ecole, parce que c'était simplement une maison de débauche. Les chroniques racontent pis encore.
1. Du Boulay, VI, p. 558. — 2. Ibid., p. 572. — 3. Ibid., p. 577. — 4. Ibid., p. 572-577. — 5. Ibid., p. 570. — 6. Tarsot, p. 94.
Dès six heures du matin, en hiver, le jeune étudiant', une lanterne à la main, descendait avec précaution son escalier, tirait les lourds verrous de la petite porte et s’avançait vers la rue du Fouarre. Il entrait dans la salle des cours, sorte de puante écurie. Un escabeau pour le professeur, trois ou quatre chandelles, quelques bottes de paille jonchées sur la terre nue, composaient tout le mobilier. Accroupi, il se mettait à écrire sur ses genoux.
C'était affreux pour les corps, dedans ; c'était plus dangereux encore, dehors, pour les âmes.
On fut conduit à supprimer autant que possible les rapports entre les jeunes gens et la population qui les entourait. On interna les élèves dans des collèges, où les maîtres se rendirent pour donner leurs leçons.
Les collèges existaient depuis longtemps (le plus célèbre était celui que fonda en 1253, Robert Sorbon, le chapelain de Saint-Louis), mais uniquement pour des jeunes gens pauvres : c'étaient des hospices de charité. Maintenant ils devenaient ce qu'ils sont restés, des écoles pour l'étude. En même temps, on installait dans les collèges mêmes des pédagogies, c’est-à-dire des groupes d'élèves qui habitaient, mangeaient et travaillaient sous la direction spéciale d’un pédagogue. Ce serait dans une de ces pédagogies qu’aurait été un moment Calvin, si l'affirmation de la seconde édition de La vie de Calvin, par Bèze : « il demeura aussi en chambre sous un précepteur Espagnol, » n’avait pas été corrigée par la troisième ?.
Bientôt toute la montagne de Sainte-Geneviève fut couverte de ces établissements. Le plan de Paris de 1552, dit plan de Bale, en compte 49; et la rue du Fouarre devint déserte. En 1507, on répara encore les barrières de bois, qui en fermaient les deux extrémités, pour interdire le passage des voitures, et, ajoute l'historien : « depuis que les leçons, transportées dans les collèges, ont entièrement cessé dans les écoles de la rue du Fouarre, les barrières sont devenues inutiles, et non seulement l'usage, mais le souvenir s’en est perdu*. » — Ramus connut le dernier maïître qui avait donné les dernières leçons rue du Fouarre.
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Dans l’Université, l'étudiant. Précisément Rabelais nous a laissé son portrait exubérant de vie. C’est Panurge, très instruit, sachant une foule de langues, mais « malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s’il en estoit à Paris, au demeurant le meilleur ïflz du monde, et toujours maschinant quelque chose contre les Sergeans et contre le Guet. »
1. Alfred Franklin. La vie privée d'autrefois. — Ecoles et collèges, 1892, p. 16-18. — 2. Bèze. Vie de Calvin, 2me édit. Opera, p. 52 et 3me édit., p. 121. La seconde édition dit : « Depuis, le dit Calvin demeura aussi au collège de Mont-Aïgu sous un précepteur en classe, Espagnol de nation; et aussi en chambre sous un précepteur Espagnol qui depuis a este docteur en médecine. » La troisième édition ne parle que du premier docteur. — 3. Crevier. Histoire de l'Université de Paris, V, p. 68.
Contemplons cette peinture aux vives couleurs : « A l’une foys, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir : après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du colliège de Navarre, et à l'heure que Île Guet montoit par la... luy et ses compaignons prenoyent un tombereau, et lui bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre Guet par terre, comme porcs, puis fuyoient de l’aultre cousté..…. »
Encore moins que le guet, notre étudiant épargnait les « pauvres maistres ès Ars. Quand :il rencontroit quelc’un d’entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal, leur attachant de petites quehues de regnard ou des oreilles de lievres par derrière, ou quelque autre mal... » Tantot avec « un petit cousteau afhlé comme l’aguille d’un peletier, il couppoit les bourses ; » tantot il jetoit de « l’aisgret [verjus] aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit. » Une autre fois il tirait d’un tas de cornets « des pulces et des poux » qu’il avait empruntés « des guenaux [gueux] de Saint-Innocent, et les gettoit avec belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu’il trouvoit, et mesmement en l’esglise..….. » Il avait aussi « deux ou trois mirouers ardens dont 1l faisoit enrager auculnes fois les hommes et les femmes et leur faisoit perdre contenence à l’esglise. »
« Item, en un aultre, il avoit une petite guedoufle | petite bouteille recouverte de cuir] pleine de vieille huile, et quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust une belle robbe, il leurs engressoit et guastoit tous les plus beaulx endroictz, soubz le semblant de les toucher et dire; « Voicy de bon drap, voicy de bon satin, bon » tafetas, madame, Dieu vous doint ce que vostre noble cœur désire ! vous avez » robbe neufve, novel amy: Dieu vous y maintienne ! » Ce disant leur mettoit la main sur le collet, ensemble la male tache y demouroit perpetuellement :
Si énormement engravée
En l’ame, en corps, en renommée, Que le diable ne l’eust ostée.
Puis à la fin leur disoit : « Madame, donnez-vous garde de tumber, etc." »
Certainement, le lecteur se récriera et traitera ce portrait de plaisante caricature. Erreur, erreur absolue ! Ces traits ne sont pas de ceux que l'on invente : on sent bien qu'ils sont pris sur le vif.
Et puis il suffit de se rappeler ce que nous avons appris des mœurs du Quartier avant le XVI° siècle. Le moyen âge arrivait à sa conclusion. Pourquoi Îa fin aurait-elle mieux valu que le commencement ?
Et puis nous avons les documents les plus authentiques, qui nous énumèrent les tours pendables, c'est-à-dire dignes de la pendaison, joués par les Panurge, les Villon, et tous les « mauvais garçons » du quartier : vols qualifiés, batteries avec bâtons et épées, rixes sanglantes, assassinats, que, par un désordre mental, plus inexplicable que tous les autres, l'Université essayait d'innocenter !