‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 23 sur 156 · Œuvres de Rabelais (édition Jannet), liv. IL, ch. xvr · texte numérisé non relu

Œuvres de Rabelais (édition Jannet), liv. IL, ch. xvr

Nous pouvons du reste invoquer les déclarations précises de deux étudiants de cette époque, qui nous ont laissé des lettres et des mémoires, et dont l’un au moins fut directement mêlé à l’histoire de Calvin.

Voici d’abord un fragment de lettre de Jacques! Dryander, de son vrai nom Enzinas, mort martyr à Rome en 1546. Venu à Paris pour y étudier, il raconta ses impressions (la lettre n’est pas datée) à Georges Cassandre, professeur à Bruges.

« En partant pour Paris, je me promettais monts et merveilles d'une si grande Académie. Hélas! Une fois arrivé, quand j'ai connu de près l'ignorance, l'orgueil, l’extrème arrogance qui y règnent, j'ai tristement déploré mon infortune. J'étais désillusionné, frustré de toutes mes espérances, et rien ne répondait moins à mon attente que cette Babylonie (il vaut mieux l'appeler ainsi plutôt qu'Académie). Des précepticules (præceplorculi), des magistricules (magistelli), j'en voyais partout des troupes étonnantes. Ils entreprennent avec la plus grande impudence d'expliquer tous les meilleurs auteurs, et ils trompent le misérable troupeau (popellum) des étudiants avec leurs ineptes et minuscules remarques (annotatiunculæ). Tantôt ils corrigent ces anciens si savants qu'ils ne comprennent pas; et tantôt ils les maltraitent (vellicant) et tantôt, à toute heure, au gré de leur ignorance ils les tournent et les retournent. S'ils tombent sur un passage plus obscur, dont ils ne peuvent trouver le vrai sens, ce qui arrive souvent, ils veulent paraître fins (argutuli) et ils s'efforcent de persuader chacun de leur explication, pure rêverie! Le nombre des étudiants est infini; mais ils semblent ramassés dans la boue de tout l'univers (ex omnibus fæcibus totius mundi) : pas de volonté, pas de mœurs dignes d'hommes libres. Et je ne veux pas ici rappeler combien dans cette ville tout est cher! Quelles dépenses! La location d’une chambrette (cubiculum) sale et étroite coûte plus que toute la vie à Louvain, même si tu veux t'y traiter magnifiquement. Je passe sous silence l'esprit perfide, fourbe de ces gens rusés (versipelles) qui ont une seule préoccupation : tromper les étrangers de quelque façon, par quelque ruse que ce soit... Ni les rhéteurs, ni les philosophes, ni même les théologiens (s'ils sont dignes de ces grands noms) ne se préoccupent de l'utilité publique. Avant tout, leur intérêt privé! Et comme des lions ravisseurs, ils ne respirent que proie et gain, corrompant tout ce qui est profane ou sacré *. »

Après la lettre de Dryander, les Mémoires de Platter, le futur éditeur de l'Institution chrétienne et le futur réformateur de l’enseignement bâlois : nous le retrouverons à la fin de ce volume. En citant tout de suite, ici, quelques traits de sa jeunesse, nous ne voulons pas confondre la capitale de la France, où étudiait régulièrement Calvin, et les petites villes de l’Allemagne, à travers lesquelles vagabondait Platter. Supposons au contraire que nous ayons ainsi les

4. C’est le frère de François Dryander, qui fut correspondant de Calvin, et traducteur de la Bible en espagnol. — 2. Ilustrium et clarorum virorum Epistole… scriptæ vel a Belgiis vel ad Belgas. Lugd. Batav. 1617, p. 60-61.

deux extrêmes opposés de la civilisation et des mœurs scolaires au XVI° siècle: ce qu'il y a de curieux et de significatif, c'est que ces deux extrêmes ont l'air, à chaque instant, de se toucher et de se confondre.

Après être resté quelque temps dans son village, et chez un instituteur qui « le battait d'une manière affreuse !, » il nous raconte comment il partit avec son cousin pour les écoles.

« Nous étions huit ou neuf en tout, à savoir trois béjaunes et les autres grands bacchants : ce sont les noms qu'on donne aux vieux et aux jeunes écoliers ; j'étais le moins âgé et le plus petit des béjaunes. Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait derrière moi, armé d’un bâton ou d’une pique, et m'en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n'avais point de chausses et seulement de mauvais souliers ?. »

Platter va ainsi, mourant de faim et couchant à l'écurie, ayant des aventures avec des brigands. Il séjourne quelques semaines à Naumbourg :

« Ceux d’entre nous béjaunes qui savaient chanter parcouraient la ville * : pour ma part, je mendiais et ne mettais jamais le pied à l’école. On voulut nous contraindre à y aller. Le magister intima l’ordre à nos bacchants de se rendre en classe, sinon qu’il se saisirait d'eux et les y conduirait de force. Pour toute réponse, Anthonius [un des bacchants] lui dit qu'il n'avait qu’à venir. Dans le nombre des écoliers se trouvaient quelques Suisses qui, pour nous empêcher d’être surpris à l’improviste, nous informèrent du jour qu'on devait s'emparer de nous. Nous, béjaunes, nous portons des pierres sur le toit; Anthonius et les autres gardent la porte, et quand le magister arrive avec toute sa séquelle de béjaunes et de bacchants, nous les recevons à coups de pierres et les faisons battre en retraite. Avertis que plainte est portée à l'autorité, nous profitons de ce qu’un voisin allait célébrer les noces de sa fille, et avait, à cette occasion, engraissé des oies dans son écurie, pour lui en voler trois pendant la nuit. Nous nous rendons dans un faubourg situé à l’autre extrémité de la ville, où les Suisses viennent banqueter avec nous, puis nous partons pour Halle en Saxe.»

Notre jeune héros continue son odyssée à travers les écoles « pleines de vermine qu'on entend grouiller dans la paille, » se nourrissant d'oignons crus avec du sel, de glands rôtis, de pommes et de poires sauvages, et plus d’une fois torturé par la faim.

« Nos bacchants forçaient mon compagnon à se rincer la bouche, et à

1. Vie de Thomas Platter, 1499-1582, etc., traduite de l’allemand par Edouard Fick, seconde édition avec notes, index et préface, de M. le professeur Auguste Bernus, p. 47. — 2. bid., p. $1. — 3. Tout le monde sait comment Luther chantait et mendiait à Eisenach. C'était une coutume reçue. À Strasbourg, en 1500, le magistrat essayant, non de supprimer, mais de régulariser cet abus, limita à 100 le nombre des élèves des quatre écoles latines, autorisés à mendier. Ils devaient porter un signe distinctif, une plaque en métal, et ne pas être âgés de plus de 16 ans. Puis, en 1522, une ordonnance autorisa 100 élèves, âgés de moins de 15 ans, à mendier trois jours par semaine. Ch. Engel, L'école de Strasbourg au XVIe siècle, Revue internationale de l'enseignement, 15 mars 1896, p. 222. — 4. Wie de Thomas Plalter, p. 57.

cracher ensuite dans un plat rempli d’eau ; ils voyaient alors s’il n'avait point pris de nourriture. Le trouvaient-ils en faute, ils le jetaient sur un lit, lui mettaient un coussin sur la figure pour étouffer ses cris, et le battaient cruellement jusqu'à ce qu’ils n’en pussent plus...

» Ils enlevaient le moisi [du pain] et nous le donnaient à manger. J'ai eu maintes fois grand'faim et grand'froid quand je rôdais jusqu'à minuit, chantant dans les ténèbres pour obtenir du pain... Parfois même, la faim me tourmentait tellement que je poursuivais les chiens pour leur arracher un os, que je me mettais à ronger'. »

Heureusement que les Ursula Cotta n'étaient pas trop rares et sauvaient de la mort quelques Luthers.

«Je n'oublierai pas une pieuse veuve qui vivait à Ulm avec ses deux filles déjà grandes, mais pas encore mariées... En hiver, cette brave femme me réchauffait les pieds en les enveloppant dans un morceau de fourrure qu’elle avait mis auparavant derrière le poêle ?. »

Après cinq ans de cette vie, l'écolier revint dans son pays, ayant tout vu, ayant tout appris, sauf... « Une longue pratique m'avait rendu maître dans l’art de mendier et de plaire à force de gentillesse ; aussi les bacchants ne me laissaient pas le loisir d’aller à l'école, préférant m'employer à leur profit, de sorte que je ne savais pas seulement lire. » A dix-huit ans, « il ne savait rien, pas même le Donat*. »

Voilà jusqu'à quel point Rabelais et Platter sont d'accord. Voilà quelles étaient les mœurs et la vie de la jeunesse des écoles, au commencement du XVISSiecte

N'est-ce pas une révélation ?

Certes, ce devait être singulièrement pittoresque. Lorsque dans ces rues

4. Vie de Thomas Platter, p. 68. — 2. Ibid., p. 68. — 3. Ibid., p. 67, 77. Cette extrême rudesse de mœurs qui caractérise le XVIe siècle et qu’il ne faudra pas oublier pour juger les hommes, — les théologiens, — de cette époque, est mise en une singulière lumière par les lignes suivantes : « Au printemps, dit Platter, je quittai le pays en compagnie de deux de mes frères. Quand nous primes congé de notre mère, elle se mit à pleurer. — « Que Dieu » aie pitié de moi, s’écria-t-elle, faut-il que je voie mes trois fils courir à leur pertel » Je n’avais jamais vu pleurer ma mère; c'était une femme laborieuse, au cœur viril, mais de manières rudes. Après la mort de son troisième mari, elle resta veuve et fit tous les travaux d’un homme pour élever les enfants issus de son dernier mariage; elle fauchaïit, battait le blé, etc. Lors d’une grande peste, elle mit elle-même en terre trois de ses enfants, les fossoyeurs coûtant trop cher. Elle nous traitait durement, nous autres, les aînés, aussi nos séjours chez elle étaient-ils rares et courts. Une fois, j'étais resté cinq ans sans retourner au pays; la première parole que ma mère me dit en me revoyant fut : « Est-ce le diable qui t’amène céans? » — « Eh non, mère, répondis-je, ce n’est pas le diable, mais » bien mes jambes; d’ailleurs je compte ne pas vous être à charge longtemps. » — « Tu ne m’es pas à charge, » répliqua-t-elle, mais je m'indigne de te voir vagabonder à droite et à gauche, parce que tu n’apprends rien. » Prends plutôt l’état de défunt ton père, car tu n’arriveras jamais à la prêtrise : Je ne suis pas assez bénie du ciel » pour avoir mis au monde un prêtre... » Je pourrais citer bien d’autres exemples de sa rudesse. Elle était du reste femme franche, probe et pieuse : en ce point, tous s’accordaient pour lui rendre justice. » 1bid., p. 79, 80. Pour être exact, n’oublions pas de noter qu’il s’agit ici d’une rude montagnarde dont le pays, le Valais, n’était pas encore très civilisé. Ecrivant à Calvin (mars 1538), S. Grynée distinguera précisément entre « le climat, la nation, le lieu » où est né un pasteur bernois Kunz, c’est-à-dire «le cœur des Alpes » et la France où a été élevé Calvin

lui-même, Ojera Xb, p. 159.

étroites qui entourent la place Maubert, et dont il reste encore de curieux échantillons, rue du Fouarre, rue Galande, lorsque la procession de l'Université s’avançait, bedeaux et massiers en tête, recteur et professeurs, drapés, chamarrés et enrubannés, véritable flot compact de velours, d'hermine, de soie, de rouge, de cramoisi, de jaune, de vert, de violet, d'or, lorsqu'on allait ainsi au lendit de Saint-Denys, criant, buvant, jouant, à cheval, enseignes déployées, tambours battant, dépensant une sève intarissable; c'était une fête éblouissante. Et plus d’un, échappé à tous ces dangers, oubliant ces horribles misères pour ne se souvenir que des folles joies de sa jeunesse, répétait, en rencontrant plus tard un ancien compagnon d’études et d’équipées : « nous fûmes ensemble in Garlandia, » (quartier de la rue Galande).

Mais, d’un autre côté, comment pourrions-nous désormais être étonnés de la rudesse, de Ia violence que nous allons trouver chez les acteurs de notre drame ?

Les faibles, physiquement ou moralement, succombaient. Seules les constitutions particulièrement fortes résistaient. La délicatesse, c'était la mort.

Sans doute, nos héros auront du caractère : ils en avaient puisqu'ils avaient triomphé, et la lutte l'avait encore accru, c’est-à-dire durci. Mais il sera impossible que tous les survivants à cette effroyable lutte pour l'existence ne mêlent à leurs admirables qualités d'énergie, de résistance, d’opiniâtreté, d’intégrité morale, les défauts même de ces qualités, la tension, la rudesse, la dureté et même le dédain de la vie, qui choque si profondément nos mœurs améliorées et efféminées. Ce sera une rude époque.

L'Université (qui comprenait alors ce que nous appelons aujourd’hui l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur) comptait dans son sein : 1° des boursiers proprement dits ; 2° des convicteurs ou portionistes, que nous appellerions pensionnaires ; 3° des caméristes, jeunes gens riches qui travaillaient sous la direction d’un pédagogue en chambre particulière ; 4° des martinets ou externes libres; et 5° des galoches ou externes amateurs, étudiants de dixième et de vingtième année. lis portaient des patins ou galoches pour se conserver les pieds secs à travers les boues du quartier latin ".

Habitant chez son oncle, Richard le serrurier, tout près de Saint-Germain l'Auxerrois, Calvin se mit à suivre, en qualité de martinet, les leçons du collège de La Marche. (Page 67.) Et comme il avait à peine un avant-goût du latin? (gustatis duntaxat latinæ linguæ rudimentis), il débuta en quatrième. Le collège ne jouissait pas d’une célébrité particulière. Au contraire; jusqu’en 1520 l’ensei-

. Quicherat. Histoire de Suinte-Barbe, 1860, I, p. 76. — 2. Opera, XIIL, p. 525. Dédicace à Cordier du Commentaire sur la première épître aux Thessaloniciens, 1550.

gnement y resta très incomplet. On n’y comptait que deux régents de grammaire, outre trois régents ès arts!

Heureusement que l’un de ces régents se trouva être Mathurin Cordier. Mathurin Cordier fut non seulement le premier pédagogue de son temps, mais le fondateur de la pédagogie moderne. « Esprit fin et sagace, a dit M. Lefranc, éducateur patient, dépourvu de préjugés, il entreprit et effectua sans

Page 1