‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 26 sur 156 · Lefranc, p. 70, note, p · texte numérisé non relu

Lefranc, p. 70, note, p

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CTAPITRE SECOND

Le protestantisme fabrisien.

I. Le Fèvre humaniste et son Psautier quintuple, — II. Le Commentaire de 1512 ou le premier livre protestant. — III. Le premier disciple de Le Fèvre : Farel. — IV. Progrès du protestantisme. — V. Quercu et Béda. — VI. Le Fèvre, et le biblicisme protestant. — VII. Béda, et l’anti-biblicisme catholique. — VIII. Timidité de l’évêque et héroïsme des martyrs.

‘APRÈS Théodore de Bèze, c'est à Paris que Calvin aurait été « averti » de la vraie religion, aurait « gousté quelque chose de la pure religion. » Ces expressions du XVI® siècle, traduites en français du XIX*, signifient que Calvin aurait été initié, pendant son séjour à Paris, au protestantisme.

Le fait est contesté, et toutes les objections se ramènent à celle-ci : ce n’est pas vraisemblable.

Nous sommes conduits à examiner cette question: à ce moment-là, à Paris, le protestantisme existait-1l ? Et nous répondons : il y avait en ce moment, à Paris, un protestantisme, un protestantisme très authentique, quoique d’une nature particulière, le protestantisme fabrisien, que nous appelons ainsi pour le distinguer des protestantismes ultérieurs, protestantisme luthérien et protestantisme calviniste.

Le protestantisme « fabrisien! » avait pour fondateur Jaques Le Fèvre (Fabri)°. (Page 79.) Né vers 1435 * à Etaples‘, en Picardie, de petite maison’, 1l vint à Paris, conquit ses grades, voyagea en France et hors de France‘, fut professeur de mathématiques et de philosophie au collège du cardinal Le Moine.

1. Ce mot de fabrisien n’est pas de nous. Nous l’empruntons au XVIe siècle lui-même, au grand adversaire de Le Fèvre, à Béda. « Si, disait-il, la secte des malheureux luthériens eût pris comme il convenait, le nom de son

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Bientôt ses nombreuses et savantes publications mirent cet homme, un des plus petits de son époque par sa taille', au rang des plus grands par l'influence, à côté de | Reuchlin et d'Erasme.

Cevfut lui qui, en France, eut la gloire de vaincre la scolastique et la Sorbonne.

Bézenlatteste en ces termes, qui ont l'élan d’un chant detriomphe et l'exactitude d’une chronique historique :

« Vrayement la providence de Dieu est admirable ! Car qui eust estimé qu'un seul homme de peu d’apparence eust peu chasser la barbarie hors de la plus fameuse université du monde, Lefèvre d’Etaples (d’après les Jcones de Bèze). (p. 78) en la quelle, par l’espace de beaucoup d’années elle reposoit seurement? Si est-ce que Jacques Lefèvre, personnage de petite maison et d’un lieu peu renommé (assavoir

premier chef, je ne sais si on l’eût appelée luthérienne, du nom de Luther, ou fabrisienne du nom de Faber. Annotationes in Fabrum et Erasmum (1526), cité par Douen, Bulletin, XLI, 1892, p. 72. — 2. C'était une forme très usitée : Ruffi, Caroli, etc. — 3. Voir Appendice IV. À quel dge mourut Le Fèvre? — 4. Etaples est environ à cinq heures de Boulogne. Voir: Essais sur la vie et les écrits de Jacques Le Fèvre d’Etaples par Graf, 1842 ; Jacobus Faber Stapulensis dans la Zeitschrift, f. d. historische Theol., par Graf, 1852. Encyclopédie des sciences religieuses, VIII, article de Lutteroth, p. 69-77. — 5. Bèze est exact. FI. de Ræmond est, selon son habitude, malveillant quand il dit de Le Fèvre: « Pauvre enfant sans berceau et sans aveu. » Le Fèvre avait un petit bien (quantulum id cunque erat) qu’il abandonna à ses frères et à ses neveux, pour être délivré de tout souci matériel et se livrer entièrement à l'étude. Graf, Faber Stapulensis, p. $. — 6. En 1488-1489 (d’après Clerval, De J. Clichtovei Vita et Operibus, p. 4) et non en 1492, il est en Italie, visite Pic de la Mirandole, Hermolaus Barbarus, patricien de Venise, Dans cette ville il voit les célèbres imprimeurs, rivaux des Estienne, les Alde, Il fait connaissance de Marsile Ficin, d’Angelus Politianus. Il va à Florence, à Rome. En 1503, il est à Orléans, dans le couvent de Saint-Amans. En 1509 il visite l'Allemagne, traverse Mayence, Cologne. En 1506 il est avec la cour à Bourges. (Graf, Faber Stapulensis, p. 9, 17, 18, 19.)

1. Tous les contemporains insistent sur sa très petite taille. Ils l’appellent homunculus (petit homme), « très modeste (perhumilis) d’apparence et de taille. » Sa taille, disent-ils encore, était au-dessous de la moyenne (supra

d’'Etaples, port de mer non fréquenté en Picardie) mais au demeurant l’un des plus nobles hommes de la terre, si l'on considère son érudition, sa piété, sa générosité et, ce qui est le plus esmerveillable, ayant esté eslevé au milieu de la barbarie mesme : icelui, dis-je, est venu about d’une si haute entreprise et a fait desloger l'ignorance. Car c’est lui qui, de vive voix, et par très doctes escrits, a remis sus en l'Université de Paris la vraye logique d’Aristote et les Mathématiques, au lieu de la Sophisterie qui y régnoit auparavant !. »

« Tu es le plus philosophe des philosophes ({u philosophissime Faber), » lui écrivait Reuchlin? (31 août 1513); et Erasme déclarait qu'un homme « si pieux, si bon, si savant, ayant rendu de si grands services aux études et à tous les lettrés mériterait de ne jamais vieillir. » (15 février 1517.) Le vœu d’'Erasme s’accomplit dans la mesure du possible. Le Fèvre vieillit, mais il vieillit longtemps, puisqu'il devint centenaire.

Du reste une gloire plus grande était réservée au restaurateur de l’humanisme, et, dès 1509 (l’année où naquit Calvin), on voit un changement s’opérer en lui. Briçonnet, abbé de Saint-Germain des Prés, en 1507, se hâta d'y appeler LCeésFevre:

Comment ces deux hommes s'étaient-ils connus ? Briçonnet avait étudié au collège de Navarre. Nommé ensuite évêque de Lodève, selon la coutume du temps, il ne résida pas, et se fit instruire dans la philosophie et la théologie par Clichtove, l'ami de Le Fèvre. Peut-être firent-ils ainsi connaissance. Peut-être Briçonnet avait-il déjà reçu les leçons de Le Fèvre lui-même. En tout cas l'amitié de ces deux hommes est un fait historique de grande importance; elle décida de la carrière de l'évêque et de la carrière du réformateur. Par Briçonnet Le Fèvre entra en relation avec la famille royale et s’acquit les protections qui, à plusieurs reprises, devaient lui sauver la vie.

De 1507 à 1520, Le Fèvre eut sa principale résidence à Saint-Germain des Prés, et c'est de là que sortit non une réforme monachale, mais la Réformation elle-même, la Réforme fabrisienne *.

Cela commença imperceptiblement et lentement. Le Fèvre paraissait plongé au plus profond de la superstition romaine. Farel nous le raconte : « Jamais je n’avois vu chanteur de messe qui en plus grande révérence la chantast, combien que par toutes les parts je les aye cerchez jusques au plus profond des chartreux et autres moines... Cestuy... faisoit les plus grandes révérences

modum humilis). C'était un petit bout d’homme (homuncio), de corps petit et méprisable (humili contemtoque corpore). Les textes sont rassemblés par Graf, Faber Siapulensis, p. 12.

4. Les vrais pourtraits des hommes illustres, de Bèze, p. 153. — 2. Herminjard, I, p. 12. — 3. C’est de Saint- Germain des Prés que sont signés quelques-uns des plus célèbres ouvrages de Le Fèvre, son Psautier quintuple (absolutum in cœnobio S. Germani prope muros Parisienses anno 1508); son commentaire de 1512 (absolutum in cœnobio divi Germani de Pratis, juxta Parisios). Un premier essai de réforme ayant échoué, Briçonnet fit venir d’un couvent de Bourges 30 moines qui rétablirent la discipline. La plupart des anciens moines refusèrent de s’y soumettre et quittèrent le couvent. Ce fut double agrément pour Le Fèvre, qui attira dans les cellules laissées vides quelques jeunes disciples, comme Vatable, Gérard Roussel, etc. Graf, Faber Stapulensis, p. 19.

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aux images qu'autre personnage que j'aye cogneu et demeurant longuement à genoux il prioit et disoit ses heures devant icelles !. »

Et cependant la préface du volume qu'il publia alors, en 1509, Psautier quintuple, contenait cette déclaration : « Pendant longtemps je me suis attaché aux études humaines, et j'ai à peine goûté du bord des lèvres les études divines : car elles sont augustes et ne doivent pas être approchées témérairement. Mais déjà dans le lointain une lumière si brillante a frappé mes regards, que les doctrines humaines m'ont semblé des ténèbres en comparaison des études divines, tandis que celles-ci m'ont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n’égale la douceur *. »

Saluons avec respect cette lumière divine qui se lève dans la nuit universelle ; c’est l’aurore de la Réformation.

TE

Trois ans après (1512) paraissait le Commentaire latin sur les Epîtres de saint Paul (Page 82). En un sens, ce livre peut être appelé : le premier livre protestant.

Voici d’abord le principe qu’on appellera plus tard le principe formel : l’autorité souveraine de la Parole de Dieu.

« C’est là que se trouve la doctrine de Christ..…., et ceux qui l'étudieront puiseront avec joie de l’eau à la source du Sauveur *. » « Célébrons le Christ notre roi en l'étudiant dans les saints oracles (ex studio sacrorum eloquiorum). Ne suivons pas les préceptes et les dogmes des hommes, qui n’ont pas de fondement dans la lumière qui a brillé d'En Haut 5. »

Aujourd’hui on fait le contraire de ce que faisaient ces hommes inspirés de Dieu : « Il y a des hommes, dans ce temps, qui apprennent au peuple une folle piété au lieu de la doctrine de Christ. À quoi me sert de jeüner de nouveaux carêmes et de payer la légitime ? pourquoi me fier à des formules de prières (oratiunculis) dont l’auteur est inconnu, et laisser de côté les prescriptions apostoliques ? Pourquoi mourir dans le froc quand on a vécu toute sa vie dans l’habit séculier ? Rien de semblable n’est ordonné par la doctrine de Christ... Le reste est peut-être plus superstitieux que religieux... Attachons-nous donc au seul Christ et à la doctrine apostolique. Car et elle suffit (ram 1lla et sufficii), et elle est la première et la principale pour le salut °. »

Et, immédiatement, du principe formel, formulé aussi nettement, aussi

1. Du vray usage de la Croix (éd. Fick). Epistre à tous seigneurs. p. 170. — 2. Quincuplex Psalierium, gallicum, romanum, bebraicum, vetus et conciliatum. À la fin du volume on lit: absolutum... in cœnobio S. Germani prope muros Parisienses.… 1508, et in clarissimo Parisiorum Gymnasio ex chalchotypa Henr. Stephani officina.. emissum a. 1509... — 3. Epiître (préface) à Briçonnet. — 4. 1 Tim. VI, fol 213 a. — 5. Col. I, fol. 185 b. — 6. Rom.

XVI, fol. 104 b.

agressivement, sort le second principe, le principe matériel : la justification par la foi.

Le Fèvre est ici d’une clarté admirable.

« Il est presque profane de parler du mérite des œuvres (ferme prophanum esse loqui de merito operum), surtout EN RENE RTS vis-à-vis de Dieu. Car

E\u un mérite semble ne pas demander une grâce,

mais exiger ce qui est dû : attribuer un mérite

Viuo cgoliam n6 ego: ) CHRISTI lenganimi: viuit veroi me CHRI aux œuvres, cest pres-

tatem: faluté arbitramini, ST VS. autem nüc

viuo in care in fe que avoir l'opinion de Ep ne ie ps ceux qui croient que

nous pouvons être jus- £ tifiés par les œuvres, Al Ebiton pumdsdonhies. tie. INOU ÉX \ erreur pour laquelle les

Epiftola {ecüda ad Corithios,

Ebiol 29 Gala: tes SAS RQ Juifs sont surtout con- Épinola ad Phiippentes, 46.623. || PME à insi Epifclaad Colotentes. 43.180 || |A CN damnés'. Ainsi ne par- W| |} Epiftola pria ad Thelfalonic. 46.189, ||'ÎE À 1

Epifola feda ad Thefalonie, 48.197. || || AY # Fbifiola prima ad Timotheé. ne \R\ ES lons pee ({aceamus) du

Epiflola fccüda ad Timotheü, 53.214. || [IS £ : Fhifiola sd Tien. 200. gp 0 TR mérite de nos œuvres,

Epiftola id Philemonem. 57.216.

Epiftola ad Hebræos, 58.130. Ÿ i 1 = ao 1eC dee rend ee TS He Ge He pes Fa ph

] À À = AN 7 tôt nul (guod vel perexià SERRE mr 1 \ j guum est aut potius TE À 67. | à : M nullum), et célébrons la Dieu LEUR) grâce de Dieu qui est Lo tout (quaëe totum est). On ne peut attribuer réelle-

ment de mérite qu’à Christ, qui a tout mérité pour nous (qui nobis omnia est merilus), mais,

Commentaire de Le Fèvre sur les Epîtres de saint Paul, en ts r2. (Grandeur de l'original, 20 cm. X 31 cm.) (p. 81). pour nous, confessons que nous n'avons aucun

mérite devant Dieu (nihil erga Deum meritos), et espérons en sa grâce ?. »

Et, après le côté négatif, le côté positif de la grande doctrine protestante : « Mais, tu diras, quelqu'un a-t-il jamais été justifié sans les œuvres de la loi, ou écrite ou naturelle? Il y en a eu, et même d'innombrables. (S7 efiam innumeros

4. Meritum tribuere operibus, prope modum cum eis est sentire, qui credunt nos ex operibus justificari posse, de quo errore damnantur Judaei plurimum. — 2. 1 Cor. VIII, fol. 118 b.

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dixero : non forte mentiar.) Et qui ignore que le brigand a été justifié par la foi seule (sola fide justificatum) ? »

Cela ne veut pas dire que les œuvres soient vaines. Le Fèvre s'efforce de concilier saint Paul et saint Jacques. En ne faisant pas de bonnes œuvres, quand cela nous est possible, nous perdons la grâce de la justification. Du reste, est-il possible au croyant de ne pas faire de bonnes œuvres? « Les œuvres, qui suivent la foi, sont le signe de la foi vivante, comme le souffle et l’haleine sont le signe de notre vie... La foi est vivante ; et, vivante, elle a comme signe les œuvres vivantes !. »

En réalité, la justification ne consiste ni dans la foi ni dans les œuvres. Car les démons aussi croient. « Dieu seul justifie » (wnus est Deus qui justificat ex fide). Et ceci demeure : « Par les œuvres, sans la foi, il est impossible d’être justifié ; au contraire, par la foi, sans les œuvres, c'est possible ?. »

Et il s’est trouvé un auteur pour écrire : « Nous n'avons trouvé rien de pareil [à l'autorité absolue et exclusive de la Bible et à la justification par la foi seule] dans le Commentaire de 1512. — On ne peut soutenir que Le Fèvre ait enseigné la foi protestante ni qu’il ait cessé d'être catholique #. »

Alors même que le Commentaire de 1512 contiendrait seulement les lignes citées, nous aurions le droit de l'appeler le premier livre protestant.

Or, le Commentaire de 1512 contient trois choses de plus :

1° Non content de poser les deux bases du protestantisme, 1l ébranle les deux bases du catholicisme.

Selon lui, les sacrements n'ont pas de vertu magique : « L’ablution dans l’eau matérielle du baptème ne justifie pas, mais elle est le signe de la justification par la foi en Christ ; car les symboles sensibles sont les signes des choses et des infusions divines “. »

Donc, pas d’opus operatum, et pas davantage de sacrifice dans la messe. Expliquant, d’après l'Ep. aux Hébreux, comment le Christ a satisfait pour tous les péchés du monde par un seul sacrifice (pro lotius mundi peccatis una oblatione), il dit: «Ce qui s’accomplit chaque jour par le ministère de son prêtre,ce ne sont pas tant des sacrifices réitérés, que la mémoire et le souvenir d’une seule et même victime, qui n’a été offerte qu’une fois’. Toutes les fois que vous ferez cela, est-il dit, faites-le en mémoire de moi, car il a satisfait une fois pour tous (semel pro omnibus). Et il n’y a pas d'autre mystère, si ce n’est dans la présence (ex praesentia) de son corps et de son sang ; la mémoire de l’oblation et de la satisfaction divine est pour tous salutaire, mémoire qui est plus agréable (acceptior) à Dieu que tout sacrifice et toute oblation jusqu’à la fin du monde®. »

1. Rom. IV, 77 a. — 2. « Ex operibus sine fide, nunquam quis justificatur. At contra ex fide, sine operibus, justificatur quis. » Rom. III, fol. 75 a. — 3. De Sabatier Plantier, Rôle de Jacques Lefèvre d'Etaples à l’origine de la réformation française, 1870, p. 28, 22. — 4. Ablutio circa nos materialis aquae in baptismate non justificat : sed signum est justificationis ex fide Christi. Sensibilia enim symbola, spiritualium rerum et divinarum infusionum sunt signa. Rom. IV, fol. 77 a — 5. Non tam sunt iteratae oblationes quam unius ejusdem, et quae semel tantum

oblata est, victimae memoria et recordatio. — 6. Heb. VII, fol. 243 a.

2° Non content de renverser les deux principes du catholicisme, Le Fèvre en renverse les principales conséquences : « Le Fèvre, dit Graf, attaquait dans leur base la doctrine et les pratiques de l'Eglise catholique ‘. »

Il attaque le célibat des prêtres. Tout en déclarant la virginité supérieure au mariage, 1l blâme les Eglises qui n’ont pas imité l'Eglise grecque, et ont imposé à leurs prêtres le célibat. « Tombant, dit-il, dans une incontinence pire, ils sont tombés dans les pièges du diable » (27 pedicas diaboli *).

Il attaque les jeünes. Tout en disant que, si une loi l’ordonne, il faut lui obéir, car l’obéissance aux lois est juste, il proclame la liberté : « Usons de tous Îles mets salutaires et nécessaires Ÿ. »

Il attaque la liturgie latine. « La plupart des hommes (maxima pars hominum) quand ils prient maintenant (je ne sais s’ils prient avec l'esprit) ne prient pas au moins avec l’entendement, car ils prient dans une langue qu’ils n’entendent pas “. »

3° Objectera-t-on enfin : Le Fèvre n’a pas eu peut-être conscience de son œuvre réformatrice ? L’objection serait étrange. Un homme n’a pas, au même moment, tant et si peu d'intelligence. Du reste, M. Herminjard, qui voit dans le Commentaire de 1512 seulement «le prélude bien imparfait de la manifestation de l'Evangile Ÿ, » a écrit ceci : « Il ne serait pas légitime de prétendre qu’à l'origine Le Fèvre n’a point compris la portée de ses doctrines, ni prévu l’imminence d’une révolution religieuse. C’est, en effet, vers l’année 1512 qu'il disait déjà à Guillaume Farel, son élève : « Mon fils, Dieu renouvellera le » monde et tu en seras le témoin. » Parole prophétique, à laquelle le passage suivant, tiré de son ouvrage sur saint Paul, peut servir de commentaire : « L'Eglise suit malheureusement l'exemple de ceux qui la gouvernent, et elle » est bien loin de ce qu’elle devrait être. Cependant, les signes du temps » annoncent qu’un renouvellement est prochain, et, pendant que Dieu ouvre » de nouvelles voies à la prédication de l'Evangile par les découvertes et les » conquêtes des Portugais et des Espagnols dans toutes les parties du monde, il faut espérer qu’il visitera aussi son Eglise et qu’il la relèvera de l’abaissement dans lequel elle est tombée ©. »

Le doute n’est pas permis. Le Commentaire de 1512 est bien le livre qui, le premier, contient l'exposition et la proclamation du protestantisme.

Nous nous hâtons d’ajouter : du protestantisme fabrisien 7.

Toutes les discussions nous paraissent provenir, en effet, d’une fausse définition. Qu'est-ce que le protestantisme ? Pour la plupart des historiens, le protestantisme, c’est le protestantisme tel que l'ont fait Luther, Zwingle et Calvin. Un auteur, qui a toute la franche naïveté de la jeunesse, l’a dit dans une thèse de

4, Graf, o. c., p, 71. — 2. 1 Tim. IL, p. 205 4. — 3. Rom. XIV, fol. 1o1 a. — 4. 1 Cor. XIV, 128 a. — 5. Herminjard, I, p. 239. — 6. Herminjard, I, p. 5. — 7. Cette originalité de Le Fèvre est caractérisée par Graf (Faber Stapulensis, p. 215) en ces mots: « Comme Le Fèvre appartient moitié au quinzième et moitié au seizième siècle, il se tient aussi, pour ainsi dire, entre les réformateurs avant la Réformation, et les réformateurs eux-mêmes :

une figure originale, qui ne peut être confondue ni avec ceux-là, ni avec ceux-ci, »

LE PROTESTANTISME FABRISIEN 85

baccalauréat en théologie. Réformation est, — dans l'esprit des écrivains que nous combattons, — « synonyme de révolution religieuse ; » le réformateur est celui qui va à l'extrême opposé des principes qu'il attaque, et il doit en exprimer « l’antithèse » bien nette !!

Nous ne contestons pas que cette idée ne soit l’idée banale sur la Réformation et sur le Réformateur protestant. Nous ne contestons pas davantage que cette définition ne s'applique pas du tout à Le Fèvre. Non. Le Fèvre n’a pas brûlé la bulle du pape. Le Fèvre n’a pas écrit l’Institution chrétienne.

Son caractère était doux”?, méditatif, comme devait l'être, à soixante dix-sept ans, celui d’un humaniste mystique. Et son protestantisme a été ce qu'il était luimême, et ce qu’il devait être à cette époque, modéré, conciliant, avec des hésitations et des contradictions dont la double raison étaient l'âge et le mysticisme.

Sans doute, il expose une conception du péché originel qui ne sera pas la conception des réformateurs postérieurs . Il admet la présence réelle (qu’il ne faut pas confondre avec la transsubstantiation), et l’ubiquité du corps de Christ, repoussée par Calvin, acceptée par Luther; il conserve encore l’invocation des saints, le purgatoire, le carême, et s’abstient d’attaquer la constitution de l'Eglise catholique, etc.

Mais cela empêche-t-il qu'il ait nié l’opus operatum, le sacrifice de la messe, le célibat des prêtres, les jeûnes, l'usage de la langue latine, et nettement posé les deux principes fondamentaux du protestantisme : l’autorité souveraine de la Bible, et la justification par la foi?

Donc Le Fèvre a des progrès à faire; il n’a pas achevé du premier coup le grand œuvre, mais il l'a commencé “; et nous pouvons répéter avec Merle d’Aubigné : « La Réformation n’a point été en France une importation étranere Ellebest/néersurile Sol français; elle agermé dans Paris ; elle à eu ses premières racines dans l'Université même, cette seconde puissance de la chrétienté romaine. Dieu plaçait les principes de cette œuvre dans le cœur honnête d'hommes de la Picardie et du Dauphiné, avant qu’elle eût commencé dans aucun autre pays de la terre... Si l’on ne regarde qu'aux dates, il faut donc le reconnaître : ce n’est ni à la Suisse, ni à l'Allemagne qu'appartient la gloire d’avoir commencé cette œuvre, bien que seules jusqu’à présent ces deux contrées se la soient disputée. Cette gloire revient à la France. C’est une vérité de fait que nous tenons à établir, parce qu’elle a été peut-être jusqu'à présent méconnue. Sans nous arrêter à l'influence que Le Fèvre exerça directement ou indirectement sur plusieurs hommes et en particulier peut-être sur Calvin lui-même, réfléchissons à celle qu'il eut sur un seul de ses disciples, sur Farel, et à l'énergique activité que ce serviteur de Dieu déploya dès lors. Pouvons-nous, après cela, nous refuser à la conviction que, quand même Zwingli et Luther n'auraient

1. De Sabatier Plantier, p. 28. — 2. « Doux, très doux » (nalura mitis ac blandus), dit Erasme. — « Extrèmement doux » (mitissimus), écrit Deodatus à Agrippa. — 3. Graf, Faber Stapulensis, p. 13. — k. Voir Appendice V.

Le Fèvre, réformateur français.

Œ INTELLIGENTIA EX VVLGATA AEDITIO.

A D RENNES : STOLI AD ROMANOS . Li APOSTOLI AD D RONA — = —- 1 Aulus fer:

uus HV CHRE I STI/voca [tus apofto lus / fegrez gatus ines uägelium deiqä âte pmiferat | prophes 1} tas fuos ins

filofuo | fado atemine D'uid RAR Gas def Roc tre éeiex fecundum carnem / definito filio

Commentaire de Le Fèvre, 1512. (p. 87)

jamais paru, 1l y aurait eu pourtant en France un mouvement de réforme ? Il est impossible sans doute de calculer quelle en eût été l'étendue : il faut même reconnaître que le retentissement de ce qui se passait au delà du Rhin et du Jura anima et précipita plus tard la marche des réformateurs français. Mais c’est eux que la trompette qui retentit du ciel au XVI° siècle, éveilla les premiers; et ils furent, avant tous, sur le champ de bataille, debout et armés !. »

Au témoignage du célèbre historien suisse, ajoutons le témoignage d’un historien allemand. Sa nationalité garantit ici son impartialité.

« Déjà, avant 1512, dans un temps où Luther s’en allait à Rome pour une affaire de moines, à une époque où Zwingli n’avait pas même commencé à s’appliquer avec zèle aux saintes lettres, et passait les Alpes avec les Confédérés afin de combattre pour le pape, Dieu suscita un « petit homme » modeste de naissance, d'apparence, et alluma dans l'isolement de son cabinet une lumière évangélique?. »

Cette lumière, c’est celle qui s'échappe encore des feuillets du Commentaire de 1512. Qui ne désirerait voir ce volume, le tenir dans ses mains, et se pencher sur ses pages, avec un respect pieux, mêlé d’un peu d’orgueil huguenot et patriotique? Qu'il nous soit donc permis d’en donner ici, avec une courte description, quelques fac-similés.

L’'exemplaire de la Bibliothèque du protestantisme français est un splendide in-folio, solidement relié en parchemin sur bois, orné de deux fermoirs, presque élégant.

1. Merle d’Aubigné. Histoire de la Réformation du seizième siècle. 1841. III, p. 494. — 2. Geschichte des franzosischen Calvinismus, von Polenz, I, p. 199.

LE PROTESTANTISME FABRISIEN 87

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Commentaire de Le Fèvre, 1512. (p.87)

Quand on l’ouvre, on est ébloui par la blancheur du papier, sur lequel se détachent les noirs caractères.

Le livre a 386 ans d'âge, et on dirait qu’il vient de sortir de presse, tout brillant de ses illustrations, honneur de la Renaissance. En particulier, comment ne pas admirer ces grandes lettres (Pages 86 et 87), sur fond criblé, avec leurs arabesques fines et fortes, pleines de fantaisie, parsemées de feuilles, de fleurs, quelquefois animées de personnages : sans oublier la première page, où se dressent en pied saint Pierre et saint Paul. (Page 82.)

Le chef de la grande famille des Estienne, Henri I‘, a compris qu'il imprimait un livre unique; et pensant à la postérité, il a voulu que la première œuvre de la pensée protestante fût en même temps un chef-d'œuvre de l’art typographique.

Déjà Le Fèvre avait fait plus qu’écrire un livre, le premier livre protestant ; il avait gagné un premier disciple, le premier réformateur au sens le plus moderne, le futur et impétueux ami de Calvin, Guillaume Farel.

« Les Farel, nous dit le plus récent et le plus sagace historien de la ville de Gap, appartenaient à cette bourgeoisie aisée confinant à la noblesse, dont il y avait tant d'exemples dans nos contrées; ils se qualifiaient de nobles et étaient notaires de père en fils, depuis le quatorzième siècle, c’est-à-dire depuis une époque où le notariat, loin d’être une cause de dérogeance, anoblissait au

contraire. [ls avaient des propriétés importantes à Pelleport, hameau de la paroisse de Laye, dont le nom a disparu; il se nomme aujourd’hui les Fareaux (les Farels); la famille Farel lui a imposé son nom.»

C’est sans doute ce fait qui a donné lieu à la supposition de quelques auteurs postérieurs, d'après lesquels Farel serait né aux Fareaux. Si le hameau s'appelait Fareaux ou Farels, n'était-ce point parce que Farel y avait vu le jour ? Mais évidemment toutes les probabilités (il n’y aura jamais de certitude absolue) sont pour que Farel soit né, non dans une petite ferme appartenant à sa famille, mais dans la maison même où se trouvaient l'étude et l'habitation paternelles*?, sur la place Saint-Estienne, entre la rue Peyroliere (c’est-à-dire des Chaudronniers, qui partait de la place et aboutissait, par la rue de Porte Lignolle, à la porte de ce nom: aujourd'hui rue de France) et la rue Escoffière (qui partait de la place et aboutissait à un ruisseau sale *, aujourd’hui rue du Centre)‘. Sur le plan, page 89, une croix marque l'emplacement de la maison de Farel.

L'église Saint-Etienne, qui se dressait devant l'étude, était l'église municipale. La plupart des réunions du Conseil général de la commune s'étaient tenues là pendant tout le moyen âge. Elle disparut entre 1516 et 1544, laissant la place municipale bien agrandie, et fort commode pour les marchés. À un angle s'élevait un petit édicule circulaire, à jour, exhaussé sur un massif de maçonnerie. C'était le ban de la ville ou pilori, dans lequel on exposait les voleurs et les débiteurs insolvables *.

« Noble Antoine Farel notaire, » était comme toute sa famille très catholique.

4. J. Roman, Histoire de la ville de Gap. 1892, p. 118. — 2. Citons seulement la vie manuscrite de Farel, conservée à la bibliothèque de Genève. « Pour commencer par son extraction il conste qu’il estoit natif de Gap en Dauphiné, gentilhomme de condition, doué de bons moyens, lesquels il perdit pour la religion; » et constatons que, lors de la réception à la bourgeoisie de Genève, Guillaume Farel, et ses frères Claude et Jean-Jacques (14 février 1537), sont dits formellement « de Gap. » — La question, souvent débattue cependant, a été traitée en particulier par trois historiens du pays, dans leurs ouvrages sur Gap: Th. Gautier, Précis d'histoire de la ville de Gap. 1844; Charronnet, Les guerres de religion et la société protestante dans les Hautes-Alpes. 1861, et Roman, Histoire de la ville de Gap. 1892. Il ressort des discussions que tout le monde fait naître Farel à Gap, jusqu’au livre des Annales des Capucins, composé à partir de 1614; les Annales font naître Farel aux Fareaux, d’un « mesnager. » Mais pour les événements qui précèdent 1614, cet ouvrage est précisément sans valeur, et M. Charonnet a eu tort de le suivre. Ce dernier auteur commet du reste plusieurs erreurs à ce même propos. Nous croyons donc que M. Roman a élucidé la question autant que faire se peut. C’est l’avis d’érudits spéciaux comme M. le pasteur Fr. Schell, et le vieux paléographe Gapençais, M. Rappellin. Que M. Schell veuille bien recevoir nos remerciements pour les renseignements et les documents qu’il nous a fournis. — 3. Il traversait la ville du nord au sud, Il fut canalisé au dix-huitième siècle, et roule actuellement sous terre, faisant office d’égout collecteur. Il passait à environ 250 mètres de la maison de Farel. — %. Roman, o. c., p. 283, 291, 301. — 5. Ibid. p. 305. Il est inutile de joindre au plan ancien (Page 89) un plan nouveau : car les deux sont presque identiques. Un incendie, qui éclata en 1692, a sans doute contribué à modifier le tracé de certaines rues, mais cette modification n’a pas touché à l'emplacement de la maison de Farel, tel que le donnent les anciens cadastres. Sa façade est aujourd’hui toute moderne et rien ne la distingue des maisons voisines à droite et à gauche. — L'église Saint-Etienne, derrière laquelle se trouvait cette maison, tombait déjà en ruines vers 1515: le terrain de l’église, et le cimetière qui l’entourait, ont formé une place : voilà toute la transformation du quartier. En face de la maison de Farel, au milieu de la place, se dresse une fontaine surmontée du buste d’un sculpteur gapençais : Jean Marrellin. Quant à Farel, dans sa ville natale il est inconnu ou méconnu. (Ces détails nous ont été fournis par M. Schell.) — 6. Voici une courte généalogie de la famille, d’après Roman, p. 119. Il y a déjà un Guillaume Farel, notaire à Gap, en 1367. Un de ses descendants

LE PROTESTANTISME FABRISIEN 89

« Mon père et ma mère croyoient tout! » dira leur fils?, qu'ils destinaient à la carrière des armes. Mais ses goûts l’entraînaient vers l'étude.

« La famille, qui, outre la maison de la place Saint-Etienne, possédait d’autres immeubles en ville, était assez riche pour pouvoir faire élever Guillaume

: à Paris. Il obtint la permission de sy rendre?. »

ue I traversa Lyon, « où jour et nuit cloches son-

s noient. Seulement en passant par la ville, et n'y

arrestant guêres, encore que je fusse du tout

papiste, j'estoy ravy que Dieu du tout n’abysmoit une telle ville “. »

Il arriva à Paris, vers’1500, et se mit au travail avec acharnement. En même temps, il était très préoccupé de son salut. « Pour vray, dit Farel, la papauté n’estoit et n’est tant papale que mon cœur l’a esté.…. Satan avoit logé le pape, la papauté, tout ce qui est de luy en mon cœur *. »

Mais cette superstition ne le satis-

faisait pas. Au contraire. De fou, elle le

rendait insensé (ex stulto insanum factebat ‘).

Il se tourne du côté des docteurs : de malheu-

reux, ceux-ci le rendent très malheureux (miserum

wi Ve excepium reddebant miserimum). Alors, il essaye de prendre pour guide Aristote. Tout est vain.

Il en arrive à la Bible : la Bible lui est inutile. « Satan me baille toute crainte et doute, me faisant entendre que je ne prenoye et n’entendoye point bien comme telles choses sont commandements, et que ce n’estoit le sens et qu’il ne les falloit prendre ainsy.... et que je me gardasse

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