‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 32 sur 156 · Apologie du translateur, — 2. Ibid · texte numérisé non relu

Apologie du translateur, — 2. Ibid

Aussi a-t-il fait tous ses efforts pour ne pas entreprendre une œuvre pareille : « Vous, ayans quelque estifie de moy, autre que ne pensoye, m'avez tant prié, sollicité, importuné, quasi adjuré qu'ai été contreinct à entreprendre cette si grande charge... veu la grande difficulté de la besongne et la débilité et faiblesse de moy, laquelle ayant bien congneue, avoye jà par plusieurs foys, faict refus de me adventurer à tel hasard”. »

Mais enfin il a donné ce qu'il avait. Le Seigneur a-t-il repoussé la pite de la veuve ? «Je n’ay point honte, comme la veusve évangelique d’avoir apporté devant vos yeuls mes deux petites quadrines en valeur d’une maille, qui est toute ma substance... Aucuns viendront après qui pourront mieulx ?..…. »

Et déjà, dans cette modestie même, d’une sincérité si touchante, la Bible de 1535 nous révèle cet humour naïf, qui a fait d'Olivétan un des fondateurs de la langue française, entre Rabelais et Calvin, plus près de Rabelais pour le style, plus près de Calvin pour la pensée. M. Reuss avait parfaitement vu ce trait caractéristique, quand il parlait « de cette espèce d'humour qui sait trouver aux choses les plus sérieuses un côté qui se prête à l'élégance dégagée du style, à l'emploi d’une gracieuse allégorie, aux tournures spirituelles et même à l’épigramme “. » Voici une page qui devrait être, dans les anthologies de notre vieux français, à une place d'honneur.

Olivétan se demande à qui il va dédier sa traduction. Il parle des auteurs «escrivans et translateurs, » que l’on voit « courir et trotter » pour offrir leur livre « l’ung à son Mecenas liberalissime, l’autre à son Patron colendissime, l’autre à son je ne scay quel Reverendissime. » Mais la Bible est « bien d’autres estoffes. » Il ne songe pas à s'adresser à « quelque glorieux Thraso, à quelque Tres illustre, Tres excellent, Tres haut, Tres puissant, Tres magnifique, Tres redouté, Tres victorieux, Tres sacré Béatissime, Sanctissime, nom. » « Après lesquelles bestes je ne chasse point : car je me passe bien de tel gibbier, la grâce à Dieu qui me fournit de contentement et suffisance. » Il offre donc son œuvre à la pauvre Eglise de Jésus-Christ, à « toy, Ô paoure petite Eglise, » — «... à toy, paourette petite Eglise, » [ci il faut citer exactement :

« Or avant donc, Paoure petite Eglise, qui es encore en estat de chambrière et servante, soubz les furieuses trongnes et magistrales menaces de tant de Maistres refrongnez et rebarbaratifs : va descroter tes haïllons tout pouldreux et terreux, d’avoir couru, viré et tracassé par le marché fangeux de vaines traditions... N'est il pas temps que tu entende à ton espoux Christ ?... viens hardiment avec tous les plus braves et mignons de ta court, tous faictz exécration pour Christ, non pour leurs meffaictz, desquelz les titres sont ceulx cy : asçavoir Injuriez, Blasmez, Chassez, Descriez, Desavouez, Abandonnez, Excommuniez,

1. Apologie du translateur. — 2. Ibid. — 3. Dans sa bibliothèque, figuraient les œuvres de Rabelais, d'Alain Chartier, d' Homère, d’Hésiode, de Chrysostome, de Prudence, etc. C’était une bibliothèque de lettré, Opera, Kb, p. 365-368. — 4. Revue de théologie, troisième série, vol. III, p. 234. La ‘Bible d’Olivétan, par Reuss; vol. II (rer article, p.217-252); vol. IV (2e article, p. 1-48, et 3° article, p. 281-322).

Anathematisez, Confisquez, Emprisonnez, Gehennez, Bannis, Eschellez, Mitrez, Descrachez, Chaffaudez, Essourillez!, Tenaillez, Flettris, Tirez, Trainez, Grillez, Rostis, Lapidez, Bruslez, Noyez, Decapitez, Demembrez, et autres semblables tiltres glorieux et magnifiques du Royaume des cieulx. Tous lesquelz il n’a point à desdaing, luy qui est tout au contraire des autres Princes et Roys, lesquels ne veulent personne à leur court et service s’il n’est noble, bien accoustré, gorgias?, miste”, sain et en bon point. Mais il les veult telz comme luy mesme a esté en ce monde #. »

Et ces pages émues, d'une éloquence si douce, si affectueuse, si pénétrante, telles qu’aurait pu seul les écrire un Rabelais évangélique, se terminent par cette signature et ce post-scriptum: « Des Alpes, ce xij de Febvrier 1535. » Et au-dessous : « Je te eusse escrit plus amplement, mais tu voys ici le destroit où je suis et de papier et d’autres choses. »

Enfin la Bible de 1535 nous révèle la science d'Olivétan. Et ici nous n'avons rien de mieux à faire que de résumer l’étude minutieuse et définitive que Reuss lui a consacrée. Olivétan s’est montré un hébraïsant de premier ordre pour l'époque : il connaissait les Rabbins, les grands commentateurs juifs du douzième et du treizième siècle. Il cite fréquemment la Chaldée, c'est-à-dire les Targoums. Ses études sont vraiment « hors ligne »; son érudition « prodigieuse. »

Il est vrai que toute l'œuvre n'a pas la même valeur.

Pour les apocryphes : « Olivétan n’a pas traduit ces livres, mais il s’est borné à reproduire, sauf à la corriger (d'après le texte de la Vulgate) très légèrement et très superficiellement, la traduction imprimée à Anvers, quelques années auparavant » : celle de Le Fèvre.

Pour le Nouveau Testament, Olivétan n'a point rédigé une « traduction foncièrement nouvelle ». Au fond c’est encore la traduction de Le Fèvre avec des changements plus ou moins nombreux, qui relèvent le plus souvent de la traduction latine d'Erasme .

Ce qui fait le mérite de l’œuvre d'Olivétan, c'est la traduction de l’Ancien Testament. « L’Ancien Testament est non seulement une œuvre d’érudition et de mérite, mais un véritable chef-d'œuvre, bien entendu quand on a égard aux ressources littéraires et philologiques dont l’exégèse disposait à cette époque, et surtout quand on compare cette traduction à ce qui existait antérieurement. dans ce genre. »

Si l’on tient compte, de plus, des remarques relatives à la critique du texte,

4. À qui on a coupé les oreilles. — 2, Magnifique. — 3. Gai. — 4. Signalons encore une ou deux expressions d’une saveur si naturelle, tour à tour spirituelles et poétiques : les calomniateurs sont pour lui des «repreneurs et corrigears,.… philosophans sur la poincte d’ung omicron. » Et lui que veut-il faire ? «arroser et recréer les fleurettes de nostre espérance, lesquelles sont tout altérées, flaitries, bruslées à cause du grand hasle de malheureuse ignorance. » (Apologie.) — 5. « C’est Olivétan qui a donné aux calvinistes français.et anglais le premier exemple de cet emploi

d’un caractère spécial pour les mots étrangers à l'original, mais indispensables au traducteur. » Reuss, Revue de théologie, IV, p. 20.

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