VIII AU LECTEUR BIENVEILLANT
Séparer ces milieux et celui qu’ils forment et façonnent, décrire les milieux dans une introduction, et puis fixer ses regards sur Calvin, comme s’il était seul et tout : quelle étrange abstraction!
C’est le procédé anatomique. On tue un être vivant. Puis on prend une des parties de son organisme, et on l’étudie toute seule.
Cela fait une monographie, dont il ne faut pas contester l’utilité historique, scientifique. Seulement où est la vie?
Un homme ne vit, de toute sa vie, par conséquent de sa vraie vie, que plongé dans son milieu social, comme le poisson ne vit que dans l’eau, et l’oiseau dans Pair. Or, précisément. mon but est de reconstituer la vie si ignorée, si méconnue, si dénaturée de Calvin, de ce Calvin qu'on déclare être une abstraction faite homme. Pour constater sa vie, pour la sentir dans son exacte réalité, en même temps que pour la comprendre et la juger dans sa vérité vraie, j'ai pensé qu’il fallait, autant que possible, la vivre à mon tour, et essayer de la faire vivre à mes lecteurs, c’està-dire la replacer et nous replacer nous-mêmes dans son milieu, dans les milieux successifs où elle s’est formée et développée. Anciennes gravures, vieux plans, quartiers de villes, maisons encore debout depuis des siècles, portraits des hommes, amis ou ennemis, qu’il prit pour maîtres ou qu'il combattit avec ardeur, autographes où se révèlent tant de sentiments, vieux livres restés intacts depuis le jour où ils sont sortis de la rue Saint-Jacques ou de Genève, j'allais dire: air que respiraient les habitants de l’Université de Paris, ou les étudiants de Bourges, d'Orléans, tout cela fait un tout indivisible ; tout cela, ensemble et non séparé, constitue la vie des esprits, la vie des cœurs, presque la vie des corps et des choses au temps de Calvin, la vie de Calvin. Encore une fois, disséquer, diviser, séparer, abstraire, c’est tuer.
Dans mon premier volume, Calvin occupe la place qu’il occupa dans le monde, depuis sa naissance jusqu’à sa sortie de France. Souvent on le perd de vue. Ce n’est pas ma faute, s’il n’est pas visible. Seulement, à mesure que nous avancerons, il prendra une place de plus en plus grande, jusqu’à ce qu’il finisse par remplir les derniers volumes, comme il finit par remplir Genève et son époque.
Il peut très bien se faire que je n’aie pas réussi à appliquer, comme il le fallait, cette méthode, que je n’aie pas su garder exactement les justes proportions. Cela ne prouverait pas que la méthode soit fausse. Un mauvais calculateur ne suffit pas pour déconsidérer l’arithmétique, et un ouvrier maladroit ne suffit pas pour démontrer que son outil ne vaut rien.
Quant à mon travail lui-même, je me hâte de dire que j'ai été beaucoup aidé. Dans la dédicace de ce volume j'ai reconnu mes premières dettes: cela ne me dispense pas de reconnaitre les autres, grandes et nombreuses.
Ma-reconnaissance va tout d’abord à ce savant unique, à l’auteur de cette Correspondance des Réformaleurs français, M. A.-L. Herminjard, qui, avec un intérêt vraiment paternel, m’a accompagné tout le long de ma route, me prodiguant ses conseils, et ne reculant pas devant la fatigue de lire et de corriger mes épreuves. Il a poussé la bonté jusqu’à relire et corriger même les bonnes feuilles.
Des circonstances indépendantes de sa volonté m'ont privé, presque dès le début, du concours de M. Théophile Dufour. Mais ses premières indications m’ont été très utiles pendant tout le reste de mon travail, et je le remercie en particulier de lobligeance avec laquelle il m’a permis de
profiter des richesses de la Bibliothèque de Genève.