PRISONNIERS
L'œuvre de destruction achevée, les Indiens s'élancèrent sur la route conduisant à la Maison-des-Rapides. Ils se croyaient sûrs de la trouver endormie, et se flattaient d'en surprendre les habitants pendant le premier sommeil. Fidèles à leurs coutumes, les Iroquois marchaient en longue file, s'efforçant, autant que le permettait la clarté de la lune, de dissimuler leur nombre, en posant le pied sur la trace de celui qui les précédait. Aux cris sinistres poussés devant l'embrasement de la Grande-Hutte avait succédé un silence profond. Ils avançaient sans bruit, et ressemblaient de loin à un serpent monstrueux.
Du haut des croisées, le mousquet au poing, Halgan, Tanguy, Pâtira et les serviteurs attendaient.
Lorsque les Indiens se trouvèrent au pied de la palissade, ils en firent le tour prudemment, s'assurèrent de la situation des portes et se consultèrent à voix basse sur ce qu'ils avaient à faire. Comme il s'agissait de butin à recueillir et de chevelures à scalper, les Mingos ne pouvaient songer à employer le moyen qui venait de leur réussir. L'escalade était difficile: non seulement les jeunes troncs d'arbres formant les fortifications de la maison du marquis étaient hauts et lisses, mais encore on avait eu soin de les aiguiser à la partie supérieure. Après avoir frappé à diverses reprises sur la palissade, pour s'assurer qu'elle gardait une résistance égale dans toutes ses parties, le chef de l'expédition fit un signe et saisissant son tomahawk, il frappa de sa hache le pied de la palissade. Le retentissement du coup fut tel que l'Iroquois en parut effrayé. Ce bruit
pouvait réveiller les habitants de la Maison-des-Rapides. Le sauvage s'éloigna de quelques pas, inspecta la façade paisible de la demeure de Tanguy, puis rassuré par cet examen, il leva de nouveau son arme, et l'enfonça avec tant de violence que cette fois le pieu se trouva presque entièrement coupé. Vingt coups de hache retentirent après le sien, la traverse du haut fut attaquée et quatre poteaux, oscillant, craquèrent avec un bruit sinistre, et s'abattirent dans la cour, La brèche était pratiquée. La maison semblait toujours immobile et muette, seulement un aboiement sourd et un grommellement de colère se firent entendre. Sans nul doute, des bêtes vigilantes se trouvaient emprisonnées dans une seconde cour ou veillaient dans les couloirs de la maison.
Plume-d'Aigle, chef de l'expédition, jeta un regard inquiet autour de lui; le silence et l'absence de tout mouvement l'inquiétait. Mais en dépit de la crainte qu'il conservait, un de ses compagnons dépassa la brèche et souleva les pieux tombés formant une sorte de barricade devant la haie. Au même moment, le bruit d'une détonation se fit entendre, et l'Iroquois roula sur le sol. Un cri de fureur s'échappa de la bouche des Indiens. Ils comprenaient que la feinte tranquillité de la maison cachait un piège. Nul ne les avait renseignés sur le nombre d'habitants que renfermait la Maison-des-Rapides. Seulement, ils étaient cinquante, et en fixant à dix le chiffre des serviteurs de Tanguy de Coëtquen, ils étaient certains de ne pas rester audessous.
Deux alternatives se présentaient; reculer en voyant les habitants sur leurs gardes, ou se fiant à leur courage et à leur adresse, s'emparer de force de la maison, parvenir à l'étage défendu à coups de mousquet, tuer ceux qui s'obstineraient à la lutte, et faire le plus grand nombre possible de prisonniers. Ce fut ce dernier avis qui l'emporta. Le doigt sur la détente de leurs armes, Halgan et Tanguy attendaient. Les serviteurs, munis de mousquets, guettaient également le moment de faire feu. Pâtira venait de disparaître sans bruit, il se glissa
le long de l'escalier. La porte du couloir avait été laissée entr'ouverte, et sur la première marche du perron, le mortier restait accroupi semblable à un gnome noir. Le jeune homme rampa jusqu'au mortier et se tint immobile, surveillant, lui aussi, les agissements des Indiens.
Si les Iroquois entraient un à un dans la cour, les défenseurs de la Maison-des-Rapides pouvaient les voir à loisir et les abattre avec une effrayante promptitude. Il valait mieux que la troupe tout entière s'élançât à la fois; elle subirait sans doute des pertes cruelles pendant la première décharge, mais cet orage de fer et de feu passé, elle se ruerait sur la maison et la prendrait aisément d'assaut.
Plume-d' Aigle raUia sa troupe à ce premier parti. Le tomahawk en main, les sauvages poussèrent le cri rauque qui, chez eux, est le signal du combat et se ruant sur la palissade, ils franchirent la haie. Mais à peine cette masse d'hommes demi-nus eut-elle posé le pied hors de la palissade, qu'un nuage de fumée l'enveloppa, en même temps qu'un ouragan de fer l'accueillit. Le crépitement sec des mousquets se mêla au grondement formidable du mortier, et une trouée sanglante se fit dans la colonne.
Des cris qui n'avaient rien d'humain répondirent à cette décharge inattendue, les blessés roulèrent sur le sol, la tête fracassée, les membres broyés. Mais cette fois, contrairement à leurs habitudes, les Indiens ne s'arrêtèrent pas pour mettre leurs blessés en sûreté, le temps qu'ils eussent employé à les transporter au dehors aurait permis aux habitants de la Maison de préparer une nouvelle décharge de leurs armes. Les Iroquois franchirent les cadavres et les corps de leurs compagnons agités des spasmes de l'agonie et continuèrent leur course. Au moment où ils atteignaient le seuil de la Maison-des-Rapides, les barres de fer furent rapidement tirées; Pâtira, après avoir servi sa pièce, comprenant qu'il ne pouvait garder la batterie, rejoignit le marquis et le capitaine.
Tous deux étaient calmes, résolus.
Mais quel drame poignant se passait dans le cœur de Tanguy. S'il ne se fût agi que de lui, il aurait fait bon marché de sa vie, mais Hervé était là, Hervé n'ayant à cette heure que les bras de Nonpareille pour défense.
Si la pensée de Tanguy se portait vers Hervé avec angoisse, les craintes de Pâtira n'étaient pas moins vives. L'héroïque Breton se trouvait des droits sur le dernier des Coëtquen. Aussi, après avoir abandonné le mortier qui avait jeté une perturbation si grande dans les rangs des sauvages, remonta-t-il en toute hâte dans la chambre où Nonpareille se trouvait avec Hervé.
— La Fille-aux-cheveux-d'argent a du courage ? demanda Pâtira qui aimait à se servir avec elle des formules de langage affectionnées par la Nonpareille.
— Mon cœur, dans le danger ne bat jamais plus vite.
— Les Mingos seront ici dans deux minutes.
— Cela veut dire que les Visages-Pâles ont deux minutes à vivre.
— Dieu le sait.
— Que veut mon frère ?
— Le salut de l'enfant.
— Mon jeune frère ne songe-t-il pas à lui-même ?
— Il n'en a pas le droit à cette heure.
Le bruit que faisaient les Iroquois en attaquant la porte parvenait aux deux adolescents. Le regard de Pâtira embrassa l'espace et parut demander aux objets extérieurs l'aide, le conseil qu'il ne trouvait pas en lui.
Le bruit d'une nouvelle décharge de mousqueterie lui apprit que les Iroquois venaient de laisser sur le seuil de nouvelles victimes. Anxieux, désespéré, il regarda le ciel avec une ardente expression de prière.
Pâtira se trouvait avec Hervé et Nonpareille dans une pièce située du côté opposé à celui que menaçaient les Iroquois. Cette porte se trouvait adossée à la forêt, tandis que l'autre dominait le Saint-Laurent. L'ombre restait complète du côté du bois, pendant que la façade, brillamment éclairée par la lune, était visible
presque comme en plein jour. Tanguy et son père possédaient trop le sentiment des beautés de la nature pour avoir souhaité que l'on fit autour d'eux un grand abatis d'arbres. A proprement parler, le bois servait de parc à l'habitation, et sur la pointe la plus avancée de la toiture, se projetait l'ombre d'énormes branches que le marquis avait défendu d'élaguer.
Au moment où Pâtira demandait au ciel un moyen de salut, ses yeux rencontrèrent l'énorme branche d'un érable à sucre. Une distance de neuf pieds environ le séparait du toit au-dessus duquel il surplombait. Il paraissait presque impossible de l'atteindre, et cependant à sa vue Pâtira tressaillit comme s'il avait trouvé ce que tout à l'heure il implorait de Dieu.
Au-dessus des chambres qui allaient devenir le théâtre d'une lutte sans merci, on avait ménagé des combles munis de fenêtres étroites et par lesquelles il devait être possible de gagner la toiture.
Pâtira serra Hervé dans ses bras.
— Tu sais que je t'aime, lui dit-il, tu sais que j'ai longtemps remplacé ton père... Veux-tu m'obéir comme à lui, comme à Dieu ?
— Oui, dit l'enfant, tu sais, je n'ai pas pleuré quand nous avons traversé le souterrain de l'abbaye.
— Tu n'auras pas peur davantage ?
— Non, si tu viens avec moi.
— Moi, je me battrai à côté de ton père, mais Nonpareille ne te quittera pas.
En ce moment, un craquement terrible se fit entendre, la porte de la maison cédait sous l'effort des sauvages.
— Il est temps ! il est temps ! s'écria Nonpareille. Que mon jeune frère sauve le Roitelet-des-Bois, il viendra se battre ensuite à côté de son maître.
Pâtira saisit la main de Nonpareille et gravit avec la jeune fille l'escalier conduisant aux combles.
A peine furent-ils dans ce grenier, que l'ancien apprenti de Jean l'Enclume demanda sa ceinture à Non-
pareille, se hissa au travers de la fenêtre étroite et se trouva sur le toit, dont la pente n'était pas heureusement trop rapide. Alors, pour donner du poids à l'une des extrémités de l'écharpe, il y attacha un lourd couteau, la lança au-dessus de la branche d'érable, l'attira fortement, la fixa à la fenêtre en enfonçant l'arme dans une jointure, puis il tendit les bras à Hervé qui se serra contre lui, tandis que de l'autre il attirait Nonpareille. En un instant, les trois enfants se trouvèrent sur le toit. Le bruit de la mousqueterie avait changé de direction. Pâtira comprit qu'on se battait dans l'escalier.
Il saisit à deux mains la branche d'érable, se courba en arrière, et dit à la Fille-aux-cheveux-d'argent :
— J'aurai la force de la maintenir ainsi jusqu'à ce que tu sois parvenue au tronc de l'arbre et mise à couvert sous son feuillage. As-tu le courage de prendre ce chemin ?
Nonpareille regarda Pâtira avec une sorte d'enthousiasme.
— Oui, oui, dit-elle, je puis mourir pour ceux que j'aime... Je vais reprendre la ceinture, inutile désormais pour maintenir la branche, j'en ai besoin pour lier à moi le fils de Tanguy.
Avec une célérité égale à son sang-froid, Nonpareille détacha l'écharpe, la tourna trois fois autour de son corps et de celui d'Hervé, puis, avec un calme particulier à sa race, elle posa le pied sur le pont flexible qu'elle devait franchir. Hervé ferma les yeux, étouffa un soupir et noua ses mains autour du cou de Nonpareille.
Des vociférations, des cris, des cliquetis d'armes, des bruits de crosses de mousquets parvinrent aux enfants.
— Vite ! vite ! dit Pâtira, les Mingos sont dans les chambres.
Nonpareille se tenait debout sur la grosse branche, et s'aidant des rameaux poussés au hasard, elle s'avan-
çait avec une prudente lenteur. Son pied n'hésitait pas, elle allait devant elle, gravissant avec une sûreté d'équilibriste ce chemin périlleux.
Les mains de Pâtira étaient en sang, il n'avait plus la force de tendre la branche d'érable, et il tremblait de la voir échapper à ses doigts crispés, mais un chant d'oiseau moqueur retentit dans l'érable: Nonpareille était en sûreté, et pour le moment ni Hervé ni elle n'avaient rien à craindre.
Pâtira s'empressa de descendre des combles, il bondit dans le corridor son couteau à la main, et chercha du regard le capitaine et Tanguy.
Le couloir, l'escalier présentaient comme la cour un tableau effrayant. Deux des serviteurs de Tanguy gisaient sur le plancher. Leurs crânes portaient une plaie horrible, et leurs chevelures pendaient à la ceinture de Plume-d'Aigle. Le troisième luttait désespérément contre cinq Iroquois qui se disputaient à la fois sa vie et son scalp. Les autres se battaient sans espoir de salut contre la bande de démons qui les assaillait.
Le capitaine et Tanguy s'étaient réfugiés dans l'embrasure d'une croisée, dont la profondeur servait de défense. Les ennemis ne pouvaient les attaquer que de face, et le courage de Tanguy, l'adresse de Halgan pouvaient prolonger la lutte et longtemps balancer la victoire.
Plume-d'Aigle, chef redouté de sa tribu, avait trouvé dans Halgan un rival digne de lui. La hache d'abordage de l'un valait le tomahawk de l'autre. Les yeux des combattants reflétaient la même audace. Tous deux avaient résolu de vaincre.
Tandis que le capitaine luttait contre Plume-d'Aigle, Tanguy soutenait l'assaut de deux Iroquois; le premier, Tête-Rouge, atteignait une taille colossale, tandis que le second, la Panthère-Agile, sortant à peine de l'adolescence, cherchait avec obstination à déloger Tanguy de l'abri de la fenêtre, afin de le précipiter sur le sol
et de s'emparer de sa chevelure. Le marquis faisait tournoyer son épée avec une admirable adresse. Tout en luttant avec rage contre leurs adversaires, les Indiens ne pouvaient s'empêcher de rendre justice à leur bravoure et ils allaient peut-être douter de leur victoire, quand trois Indiens portant à leur ceinture le scalp de deux hommes, se jetèrent à leur tour sur le capitaine et sur Tanguy. Il ne s'agissait plus en ce moment de soutenir le choc de deux adversaires; Halgan et le marquis de Coëtquen luttaient contre cinq hommes, et ce nombre ne pouvait manquer d'écraser le courage. Ni Halgan ni son gendre ne semblaient las cependant; la hache d'abordage du premier avait blessé la main de Plume-d'Aigle, et le sang coulait de l'épaule du capitaine. Tout à coup, comprenant qu'il fallait en finir et que l'épée d'un seul ne pouvait longtemps tenir en échec les armes de quatre Iroquois, le marquis porta un coup droit et troua une poitrine, mais une hache, lancée au vol et destinée à lui trancher le poignet, brisa son épée et Tanguy n'eut plus à la main qu'un informe et inutile tronçon.
Au même moment, un coup de couteau arrache un cri de douleur à l'un des adversaires de Tanguy, Tête- Rouge blessé au bras, se retourne furieux, car il a été atteint par derrière, les Iroquois qui s'acharnent contre Tanguy se tournent vers le nouvel adversaire qui vient de surgir. Pâtira, une hache dans chaque main, se glisse à côté de Tanguy.
Le marquis songe moins à lui qu'à son enfant :
— Hervé, demande-t-il, qu'as-tu fait d'Hervé?
— En sûreté près de Nonpareille.
Tête-Rouge, qui s'est relevé, lance au hasard sa lourde hache, atteint Tanguy à la tempe, et le marquis laisse échapper un cri de douleur.
Les combats partiels prenaient fin dans les couloirs et dans les chambres de la Maison-des-Rapides. Un seul groupe résistait aux sauvages d'une façon désespérée, deux des serviteurs qui n'avaient pas succombé dans la lutte venaient d'être faits prisonniers, et leur
sort ne présageait que trop celui qui attendait Halgan et le marquis.
Celui-ci luttait toujours, mais il n'attendait plus la victoire pour prix du courage désespéré dont il faisait preuve.
— Pâtira, dit-il tandis qu'il soutenait le choc de ses adversaires, tu sais où se trouve mon fils ?
— Oui, répondit l'adolescent en entaillant le bras de Panthère- Agile.
— Va le retrouver, dit Tanguy... Oh! cet Iroquois damné !... je suis atteint. Pâtira... pars, rejoins Hervé, protége-le, sauve-le... Jean Canada reviendra... tu peux avoir confiance en lui...
— Laissez-moi mourir avec vous, dit Pâtira, je me bats comme un homme, ces Mingos ne sont pas encore nos maîtres.
— Ils le deviendront... mes yeux se voilent et mon bras faiblit... Mon enfant ! sauve mon enfant que Nonpareille serait impuissante à défendre !
— Vous l'exigez de moi, monsieur le marquis ?
— Oui, dit Tanguy, il arrivera de nous ce que voudra Dieu.
Pâtira n'objecta rien, il se glissa dans l'embrasure de la croisée, passa derrière le marquis, puis, saisissant à deux mains la barre d'appui de la fenêtre, il fit une rapide évolution et se trouva debout sur une étroite corniche en bois. L'angle de Ja maison n'était pas éloigné, un tronc d'arbre énorme, haut comme un mât, en formait l'arête; l'adolescent se souvint du temps où, pauvre enfant perdu, il suivait une troupe de saltimbanques. Jamais plus de sang-froid ne lui fut nécessaire pour opérer une descente difficile. Il rampa sur la corniche, gagna l'angle de la maison, puis, embrassant le tronc d'érable, il se laissa glisser à terre. Un moment étourdi, il resta étendu sur le sol, immobile et prêtant l'oreille; puis, rampant au bas de la maison, il ne tarda pas à gagner le perron. Le mortier s'y dressait au milieu de trois cadavres. Un
grognement se fit entendre non loin de là, et Pâtira appela d'une voix étouffée :
— Mingo ! Mingo !
L'ours arriva lentement. Pâtira caressa sa lourde tête et franchit avec lui le seuil de la Maison-des-Rapides. Tournant alors cette demeure dans laquelle s'achevait un horrible drame, Pâtira se rapprocha de l'érable servant de refuge à Nonpareille et à Hervé, puis, embrassant son tronc gigantesque, il se mit à monter, tandis que Mingo tournait autour en balançant sa grosse tête.
Quelques minutes plus tard. Pâtira se trouvait à côté d'Hervé et de Nonpareille.
— Mon jeune frère apporte de mauvaises nouvelles ? demanda la Fille-aux-cheveux-d'argent.
— Les Iroquois sont les maîtres, dit Pâtira, les Iroquois sont dix contre un seul.
— Et Tanguy, au cœur généreux ?
— Tanguy reste entre les mains de Dieu.
— Halgan ?
— Se bat comme un lion.
— Ils ont envoyé Pâtira nous rejoindre ?
— Oui, Nonpareille, et pourtant j'ai failU désobéir au marquis, malgré ma tendresse pour Hervé, je ne songeais qu'à mourir avec son père.
— Tanguy ne mourra pas, dit Nonpareille, on le fera prisonnier.
— N'est-ce pas la même chose ?
— Avoir du temps, c'est garder la vie.
Une immense clameur s'éleva dans l'air, et les trois adolescents sentirent leur cœur se serrer; cette exclamation farouche saluait une victoire définitive.
En effet, peu de temps après, une bande de sauvages s'élança hors de la maison. Chacun d'eux emportait une pai*t de butin. Au milieu d'un groupe de guerriers. Pâtira put distinguer Coëtquen, Halgan et deux de leurs serviteurs liés étroitement et gardés à vue.
Plume-d' Aigle ne voulut point s'éloigner de la Maison-des-Rapides avant d'avoir fait donner la sépulture aux morts. Il appela quatre des guerriers qui l'avaient suivi; ceux-ci gagnèrent la lisière du bois et creusèrent à quelques pas une large fosse. Quand elle fut prête, les Indiens laissèrent Halgan, Tanguy et leurs trois domestiques sous la garde de cinq sauvages; le reste des Iroquois se groupa autour de la fosse, dans laquelle furent placés les cadavres enveloppés dans des peaux de bisons. Puis, quand le gazon eut recouvert leur tombe, Plume-d'Aigle leur dit adieu en leur souhaitant toutes les félicités auxquelles a droit le guerrier entrant dans le pays des chasses bienheureuses. Il exalta leur bravoure, jura que leur mémoire ne s'éteindrait jamais dans le souvenir des hommes de sa tribu, et s'éloigna de la fosse sur laquelle furent placées en trophées les armes des morts.
Tanguy et Halgan causaient à voix basse; leur visage respirait une mâle résignation, mais leurs regards erraient autour d'eux comme s'ils eussent cherché les traces de Pâtira et d'Hervé.
Un moment Pâtira fut tenté d'imiter le chant d'un oiseau de son pays, afin de rassurer le marquis, mais Nonpareille posa sa petite main sur la bouche du Breton :
— Les Mingos connaissent le chant de tous les oiseaux du pays; si le moindre bruit trahissait la présence du Roitelet-des-Bois, nous serions perdus.
Enfin, Plume-d'Aigle donna le signal du départ, les prisonniers furent placés au miHeu des sauvages, et la troupe s'enfonça sous le couvert du bois.