LES MILLE-ILES
Les Iroquois continuèrent leur route à l'abri de la forêt que la nuit emplissait encore de ses ombres. La hâte de se mettre à l'abri d'une poursuite, l'impatience de gagner le village oîi on les attendait, ne leur permettait guère de songer encore au repos. Halgan et Tanguy, liés avec des cordes d'écorce, suivaient les vainqueurs sans plainte comme sans forfanterie. Tous deux avaient reçu des blessures, mais tous deux souffraient moins par le corps que par l'âme. La pensée du vieillard et celle du jeune homme se reportaient vers Hervé, le dernier être que le ciel leur eut laissé à chérir, l'unique descendant d'une race glorieuse qui, décimée en France, venait s'éteindre sur une terre lointaine qui fut la France aussi !
Ils ne se parlaient point. Qu'auraient-ils pu se dire ? En dépit de la fermeté de leur caractère, ils redoutaient que l'attendrissement les gagnât. Si méprisables que fussent leurs bourreaux, ils voulaient devant eux faire preuve de courage.
Après une heure de marche dans la forêt, Plumed'Aigle et Tête-Rouge conférèrent un moment, puis les deux chefs donnèrent ordre à la petite troupe de s'arrêter. Trois des hommes furent chargés de rapporter du gibier, et les prisonniers enchaînés au pied d'un arbre virent les Iroquois commencer les apprêts d'un repas. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, avant que les chasseurs revinssent : l'un rapportait un daim, les autres des oiseaux. Tandis que les plus jeunes guerriers préparaient la venaison, Plume-d'Aigle s'approcha d'Halgan et de Tanguy.
L'expression de son visage était calme, et sa voix ne trahissait ni haine ni colère :
— Les Visages-Pâles ont besoin de soins et de nourriture, dit-il; les Peaux-Rouges sont des hommes... En attendant que le grand Sorcier de la tribu les guérisse, Plume-d'Aigle leur apporte des herbes salutaires,
Tanguy prit les feuilles que lui présentait le sauvage, mais en même temps, il lui fit comprendre l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de panser les blessures de son compagnon.
Plume-d'Aigle, qui savait assez d'anglais pour s'expliquer de façon à être compris, demanda :
— Sur le manitou qu'ils adorent, les Visages-Pâles promettent-ils de ne point chercher à s'évader ?
— Nous te le promettons, dirent à la fois Halgan et Tanguy.
Sur un signe du chef, les Uens des prisonniers tombèrent, et le marquis et le capitaine se rendirent mutuellement les services que nécessitait le nombre de leurs blessures.
Aucune n'était grave, les chairs seules se trouvaient atteintes, mais les malheureux avaient perdu beaucoup de sang, et leur faiblesse se trouvait dépasser leurs souffrances.
Le pansement de leurs blessures, une tranche de venaison et un peu de sommeil procurèrent un soulagement réel aux prisonniers. Quand leur nouveaux maîtres les éveillèrent, ils se sentaient ranimés et reprirent leur place au milieu de la colonne d'expédition.
On leur avait remis des entraves; mais si solides qu'elles fussent, elles ne blessaient ni leurs jambes ni leurs poignets. Les Iroquois connaissaient si bien l'impossibilité dans laquelle se trouvaient les malheureux de tenter une évasion, qu'ils les maintenaient sans les torturer.
On campa de nouveau durant la nuit.
Où se rendaient les Iroquois ? Quels étaient leurs projets ? les prisonniers ne le pouvaient soupçonner. Tout ce qu'ils savaient, c'est qu'en longeant la forêt, les sauvages ne s'éloignaient pas du fleuve. Si jamais l'occasion de s'évader était offerte aux prisonniers, ils ne pourraient se tromper sur la route à suivre; les Iroquois remontaient le Saint-Laurent.
Plus d'une fois, Halgan et Tanguy s'efforcèrent de laisser des traces de leur passage en cassant des branches d'arbres, en froissant des feuillages d'arbustes, mais une observation prononcée d'une voix dure par Plume-d'Aigle et accompagnée d'un regard menaçant, suffit pour les engager à renoncer à ce moyen de fournir un indice de leur passage. Et cependant il fallait que leurs amis les pussent retrouver.
Tanguy eut tout à coup une inspiration. Il gardait dans sa poitrine un chapelet à maillons d'or, souvenir de sa mère. Le seul être qui pût chercher à suivre Tanguy et Halgan était Pâtira. Or Pâtira connaissait le chapelet; Tanguy parvint à passer une de ses mains dans sa poitrine, et comme si la douleur l'oppressait, il l'y laissa assez de temps pour rompre les mailles d'or, et arracher un des grains de corail. Une seconde après, un fragment du cher souvenir gisait sur l'herbe fine de la forêt. Mais la route pouvait être longue, il fallait économiser les points de repère. Le chemin s'allongeait sous les grands arbres, et les Indiens ne semblaient nullement songer à camper même pour quelques jours. Quand ils manquaient de vivres, l'un d'eux s'éloignait, tuait un daim à coups de flèches et revenait courbé sous sa proie. On allumait un feu de boas sec, de façon à ce qu'il donnât peu de fumée, on grijlait la viande dont les reliefs étaient soigneusement emportés, puis on se remettait en marche.
Les blessures d'Halgan et de Tanguy se cicatrisaient, leurs forces revenaient, en dépit de cette longue course. Mais à mesure que la route s'enfonçait davantage, à mesure qu'ils s'éloignaient de Montréal, ils sentaient s'affaiblir leurs premières espérances. Si intelUgent, si dévoué que fût Pâtira, que pourrait-il pour Tanguy,
si les Indiens l'entraînaient dans un village enseveli au milieu des bois.
Durant huit jours, la troupe marcha de la sorte. Au bout de ce temps, les Indiens firent halte dans une clairière remarquable par ses arbres séculaires. Quatre Iroquois s'avancèrent vers les plus vieux, minés par les années et dont l'éoorce et la cime subsistaient seules. Les Indiens tirèrent de ces énormes cavités végétales quatre légers canots d'écorce en parfait état, les placèrent sur leurs têtes, et la troupe quittant la forêt descendit sur la berge du fleuve.
Cette fois toute piste allait être perdue pour ceux qui tenteraient de suivre et de sauver les prisonniers.
Tanguy, au moment de s'embarquer, sacrifia les derniers grains de son chapelet. On le plaça dans le même canot que le capitaine, Plume-d'Aigle, Panthère- Agile et Tête-Rouge.
Des rameurs vigoureux enlevèrent la barque en dépit de la difiiculté de remonter le courant, et la petite flottille continua de voguer de conserve sans trop s'éloigner du bord.
Mais à mesure que l'on avançait sur le fleuve, celui-ci semblait s'élargir. Bientôt, du sein même de ses ondes, surgirent des îles d'aspects divers. Les unes vastes et couvertes d'arbres immenses, les autres formées de roches abruptes. Nulle n'avait la même étendue ni la même forme. L'ensemble du Saint-Laurent présentait en cet endroit une Venise de verdure avec des lagunes sans fin, se mêlant, se croisant, comme un lacis inextiicable. Aucun navire, aucune barque n'eût pu naviguer dans ce dédale, mais les canots légers des Indiens glissaient à travers ces passes diflâciles avec une sûreté admirable. Dans cet archipel des Mille- Iles dont nul sans doute ne peut préciser le nombre d'une façon absolue, mais qui présente un aspect sans égal au monde, les canots d'écorce filaient sous la rame avec la rapidité des oiseaux.
Les canots arrivèrent enfin dans une baie agrandie; les abords en étaient faciles, et de longs cordages d'é-
corce prouvaient que cette crique servait d'habitude pour amarrer les canots de la tribu vagabonde.
Au moment où Plume-d'Aigle et ses compagnons approchaient de la rive, des colonnes de fumée s 'élevant à travers les arbres, apprirent aux captifs que l'île était habitée. Les Iroquois saisirent leurs prisonniers par le bras, les firent sortir du canot, puis toute la troupe mit pied à terre, attacha les embarcations aux amarres d'écorce, et se mit en marche du côté où l'on voyait fumer les huttes.
Arrivés à quelque distance de ce village improvisé, les Iroquois poussèrent ensemble leur cri de mort. Rien ne saurait donner l'idée de cette clameur désolée; avant de parler de leurs exploits et d'étaler les trophées de la victoire et leur part de butin, les Iroquois devaient pleurer ceux des leurs qui avaient succombé à la double attaque de la Grande-Hutte et de la Maison-des-Rapides.
A peine les cris de deuil se furent-ils fait entendre autant de fois que la tribu avait de morts à pleurer, qu'un chœur lointain dans lequel se confondaient les hurlements lugubres des hommes, les sanglots des femmes et les gémissements des enfants, répondit à l'annonce du retour des guerriers.
Lorsque les sauvages furent arrivés en face d'une grande cabane décorée avec un soin spécial et ornée aux quatre angles de figures effrayantes, Plume-d'Aigle prit la parole, et dans un discours à la fois adroit et éloquent, il rappela les qualités des guerriers morts en combattant les Visages-Pâles. Il vanta leur bravoure dans la guerre, leur sagesse dans les conseils; il jura que leurs enfants seraient adoptés par les guerriers Iroquois, que les chefs entretiendraient le wigwam des veuves de venaison fraîche; enfin, il répéta que chacun d'eux ayant mérité la protection du grand Esprit, ils étaient à jamais entrés dans les contrées des chasses bienheureuses.
Ce discours calma en partie les regrets de ceux qui l'entendirent. Du reste, Plume-d'Aigle s'empressa d'éloigner le souvenir des morts pour célébrer la gloire
de ceux qui revenaient vers leurs frères. L'attaque nocturne des deux maisons se changea en un combat mémorable. Chaque Iroquois se vanta avec un orgueil farouche, montrant ses chevelures et ses parts de butin.
Enfin Plume-d'Aigle ajouta :
— Les fils du grand Esprit protégés d'Areskoui, le dieu de la guerre, ramènent deux Visages-Pâles qu'ils ont fait prisonniers. Leurs blessures ne sont pas fermées encore, ils doivent être guéris d'une façon complète avant que le Conseil prononce sur leur sort.
De frénétiques applaudissements accueillirent les paroles de Plume-d'Aigle.
En ce moment, tous les objets dérobés à la Maisondes-Rapides furent étalés sur le sol; les femmes s'approchèrent avidement, les enfants se glissèrent entre les rangs des guerriers. Plume-d'Aigle crut devoir à sa dignité de chef de laisser sa part de butin à ses compagnons. Les prisonniers qu'il ramenait suffisaient à sa gloire.
Après avoir pleuré les morts, séparé les parts de prise, les Iroquois qui avaient fait partie de l'expédition eurent une rapide conférence, puis Plume-d'Aigle, Panthère-Agile et Tête-Rouge se rapprochèrent des prisonniers.
— Les Visages-Pâles n'ont point l'habitude de la marche à travers les bois; les blessures les font souffrir encore. Ils peuvent se reposer désormais dans la hutte vide du village... Les femmes et les guerriers leur apporteront de la venaison, une boisson fortifiante et la feuille odorante dont la fumée endort les ennuis,
Tanguy comprit les paroles du chef qui s'exprimait en anglais et prenant le bras de Halgan, tous deux entrèrent dans une case vide.
Celui qui l'habitait jadis avait péri durant l'incendie de la Grande-Hutte, et sa veuve s'était réfugiée chez la femme de Tête-Rouge.-
Cette case formée de troncs d'arbres était d'une simplicité primitive. Au milieu se trouvait le foyer mort à
cette heure; dans un angle, un amas de branches de sassafras semblait préparé pour former une couche, et deux peaux d'ours complétaient avec des vases d'argile, le mobilier de la hutte iroquoise.
On dédaigna d'enchaîner les prisonniers. La hutte devait être trop bien gardée pour que cette précaution devint indispensable. Du reste, au moment où Halgan et Tanguy se réjouissaient à la pensée d'être seuls, un jeune homme que son âge n'admettait pas encore à faire partie des expéditions entra dans la cabane, prit place sur une des pierres du foyer, et se mit à fumer en silence.
Un geôlier venait d'être donné aux prisonniers.
Tanguy s'agenouilla dans l'angle de la hutte.
Dans l'excès de sa douleur, il se jetait entre les bras de Dieu, sachant bien que la consolation et le salut viendraient de Lui seul.
Halgan, le vieux loup de mer, se souvenait moins bien des enseignements de sa mère. Il ne s'appuyait point sur la foi comme Tanguy de Coëtquen; il n'embrassait pas la Croix de cette étreinte qui rend si forts les plus faibles. Halgan cherchait sa force en lui, Tanguy demandait du courage à Dieu. Le marquis pria longtemps tandis que le capitaine, la tête ensevelie dans ses mains, évoquait le souvenir des êtres chers qu'il ne devait plus revoir.
Après une étreinte dans laquelle se traduisirent leur douleur et leur courage, Halgan et Tanguy s'étendirent sur les sassafras et s'endormirent. Le jeune guerrier chargé de veiller sur leur sommeil passa la nuit assis sur les pierres du foyer, fumant son calumet à long tuyau avec obstination, et jetant de temps à autre un regard inquiet du côté des dormeurs. Araube,unIroquois le remplaça; Tanguy et Halgan ne s'étaient pas encore réveillés.
Quand le jour éclata dans l'île, colorant le ciel, éclairant les cimes, jetant sur l'eau des miroitements d'or, étendant sur l'herbe des tapis lumineux, une jeune femme franchit timidement le seuil de la hutte.
Elle tenait à la main un panier de jonc tressé rempli de plantes, et, s'approchant des blessés, elle leur fit comprendre qu'elle venait leur offrir ses soins.
Tanguy échangea de rares paroles avec elle. Il apprit qu'elle se nommait Nuage-Rose et que son père était un des sachems de la tribu. Sans exprimer autrement que par ses regards la pitié dont son âme était remplie, elle essaya de faire comprendre aux prisonniers que la présence du jeune Iroquois chargé de les surveiller ne lui permettait point d'aller au-devant des questions que les captifs brûlaient de lui adresser. Mais, par un mouvement rapide, ôtant de sa ceinture une Croix de cuivre, elle la leur montra, comme si ce signe divin suffisait à leur prouver qu'ils avaient droit à son assistance.
Quand elle eut rempli sa mission, elle quitta la case sans tourner la tête en arrière, dans la crainte de voir fixé sur elle le regard curieux du jeune Iroquois.
Plus tard, deux squaws vieilles et hideuses apportèrent leur repas aux prisonniers. Le geôlier qui les avait gardés durant la nuit fut relevé de sa faction, et Plume-d'Aigle vint prévenir Halgan avec une sorte de solennité qu'on ne lui mettrait point d'entraves et qu'il gardait comme son compagnon la faculté de se promener dans l'île.
D'abord les prisonniers sentirent à ces mots leur cœur battre de joie. Libres de leurs mouvements, n'étaient-ils point à demi sauvés.
Plume-d'Aigle lut leur pensée dans le regard qu'ils échangèrent.
— Les Visages-Pâles sont des hommes, dit-il; les Iroquois n'ont pas déterré la hache de guerre les premiers... Jusqu'à ce que les sachems aient prononcé sur le sort des captifs, ils resteront dans l'enceinte de l'île, sans franchir jamais sa ceinture d'eau bleue.
Malgré le calme avec lequel furent prononcées ces paroles, Tanguy comprit la menace qu'elles renfermaient.
— Mon père, dit-il à Halgan, Dieu seul connaît le nombre de jours que nous devons passer dans ce Heu,
au milieu d'ennemis qui nous réservent pour le supplice... Mais tout en n'abandonnant pas d'une façon absolue l'espoir d'échapper à nos ennemis, nous serons obligés d'agir avec la plus grande prudence... Devant nous, derrière nous, des regards curieux nous épient.
— Je le sais, répondit Halgan, je le vois, aussi, sachant ce qui doit advenir de nous, et certain qu'un Iroquois n'a jamais fait grâce, je préférerais être lié aujourd'hui même au poteau de torture que de rester dans l'attente du supplice.
— Demain nous apportera le salut peut-être.
— Le salut ! Tanguy... Je suis marin, et je passe avec raison pour un habile capitaine, eh bien ! je vous le jure, après avoir franchi le nombre interminable de canaux que l'on nous a fait traverser, je serais incapable de regagner le Saint-Laurent.
— Vous vous trompez, vous le pourriez, mon père,
— Sans boussole, sans instrument ?
— Il est une étoile qui ne se cache jamais, mon père : celle de la Providence.
Halgan ensevelit son front dans ses mains et ne répondit pas à Tanguj\