UN CIEL ROUGE
La journée s'était écoulée calme et douce pour les habitants de la Maison-des-Rapides. Suivant l'habitude de chaque soir, le capitaine avait fait avec les serviteurs une ronde vigilante autour de la palissade. Les barres de fer se trouvaient à leur place, les verrous tirés, et la famille condamnée à l'exil par les horreurs de la révolution française s'endormit paisiblement. Une seule créature n'avait pas encore fermé les yeux dans la Maison-des-Rapides : c'était la Fille-aux-cheveux-d'argent.
Ce soir-là, Nonpareille, préoccupée de la promenade projetée pour le lendemain, charmée par la beauté du soir, s'était retirée dans sa chambre à l'heure où Tanguy avait donné le signal du repos, mais elle ne songeait point à dormir, et ouvrant sa croisée, elle s'accouda sur le bord, et regarda. Dans le ciel d'un bleu pur, la lune répandait ses clartés merveilleuses. Nonpareille s'oubliait dans la contemplation de cette nuit magnifique. Elle se souvenait d'avoir dormi par des nuits semblables à l'ombre des grands bois, tandis qu'un refrain d'oiseau expirait dans les nids et que les jeunes daims agitaient les branchages. Absorbée dans un repos mêlé d'une sensation de joie, Nonpareille regardait dans la direction du village de la Chine, quand elle vit tout à coup un nuage s'élever de la terre vers le ciel. D'abord, elle crut s'être trompée, mais bientôt le doute cessa d'être possible, la colonne sombre augmentait de volume et la tranquillité de l'air la faisait monter droite et menaçante vers le ciel. Que pouvait-il se passer dans le village ?
Tout à coup Nonpareille vit le nuage changer de nature; il parut plus léger, plus transparent, et prit des colorations lumineuses. Le ciel lui-même varia d'aspect et se teignit rapidement de tons d'aurore; puis ces clartés jaunes s'accentuèrent, le rouge s'y mêla, et presque sans transition, une pourpre vive envahit le ciel. Le fleuve roula des vagues sanglantes et Nonpareille, prenant son front à deux mains, s'écria :
— Le feu ! le feu !
Éperdue, elle quitta la fenêtre, et traversant le couloir, elle courut à la chambre d'Hervé, qui reposait sous la garde de Pâtira.
— Debout ! debout ! dit la Fille-aux-cheveux-d'argent, le malheur est sur la Grande-Hutte... Ce n'est pas Montréal qui brûle... regarde comme le ciel est rouge, fils du pays des bruyères ! La demeure de Jean Canada ne sera demain qu'un monceau de ruines !
Nonpareille s'éloigna, descendit en courant, heurta à la porte de Tanguy, puis à celle d'Halgan en poussant un cri d'alarme; ensuite elle revint à la croisée du couloir, suivant d'un regard éperdu les progrès de l'incendie. En un instant Halgan, Coëtquen et Pâtira la rejoignirent.
— Voyez ! dit la jeune Indienne en étendant le bras.
— Le feu est à la ville, dit Tanguy.
— Non, répondit Nonpareille, la maison de Jean Canada se change en brasier...
— Jean Canada ! courons à son secours !
— N'y allez pas ! n'y allez pas ! s'écria Nonpareille, vous voyez bien que vous ne pouvez rien ! rien !
— Mais le Bison-Noir, les serviteurs ?
— Les hommes sont des hommes, ils se sauveront si l'incendie seul les menace.
— L'incendie seul... que penses-tu donc, Nonpareille ?
— La foudre n'est pas tombée sur la Grande-Hutte... les serviteurs sont fidèles, mais les Iroquois sont des lâches.
— Tu croirais...
— Les Iroquois veulent assouvir leur vengeance sur Jean Canada... Nul ne connaît son départ de la Grande- Hutte... les Iroquois l'ont cernée, pour brûler vivant l'ennemi des Anglais.
— Dieu soit loué, Jean Canada est loin, mais les malheureux restés là-bas vont périr faute de secours... Il serait lâche à nous de les abandonner...
La petite main de la Fille-aux-cheveux-d'argent se posa sur le bras de Tanguy.
— La fille des grands bois connaît les coutumes des Mingos, ils ont tué sa mère, et scalpé son père... Après avoir brûlé la Grande-Hutte afin d'obtenir des Anglais de l'eau-de-feu, des couvertures et des colliers, ils viendront piller la Maison-des-Rapides.
— Ils oseraient...
— Peut-être ! dit Nonpareille.
— Par ma foi, répondit Halgan, si cela arrive, ils trouveront à qui parler. J'ai l'œil juste et un mousquet solide, j'aurai du moins la satisfaction d'abattre plus d'un de ces misérables Peaux-Rouges.
— Sans doute, mon père, nous possédons quelques pistolets, des couteaux, mais que sont ces armes en comparaison de celles des ennemis. Si la Nonpareille ne se trompe pas dans ses conjectures, les Indiens sont munis de mousquets et d'une provision de poudre. Nous achevons à peine de nous installer, le temps nous a fait défaut pour nous mettre en état de subir un siège... Ne vaudrait-il pas mieux chercher le salut dans la fuite ?
— Les bois voisins sont remplis d'Iroquois, dit Nonpareille, se défendre vaut mieux pour les hommes...
— Monsieur le marquis se trompe, dit Pâtira, nous possédons ici un arsenal.
— Un arsenal, s'écria Halgan, oui' aurions-nous pris, mon ami.
— Dans votre navire, capitaine.
— Comment, tu aurais songé ?
— Vous m'avez permis de prendre à bord de la Gauloise tout ce que je croirais nécessaire pour l'embellissement de la Maison-des-Rapides, j'ai choisi les meubles d'abord, puis j'ai enlevé la moitié des armes. Le navire peut encore lutter avantageusement contre un corsaire, et si peu nombreux que nous soyons, nous saurons nous défendre contre les Iroquois du diable !
Halgan pressa à la meurtrir la main de Pâtira.
— Ta destinée est donc de nous sauver toujours? demanda-t-il.
— Je fais ce que je peux, répondit Pâtira. Venez, monsieur le marquis, venez capitaine; les caves regorgent d'armes, j'en avais rempli un chariot, nous sommes même à la tête d'un mortier.
Depuis un moment, les serviteurs, effrayés par le mouvement régnant dans la maison, s'étaient levés en toute hâte et groupés dans le vestibule. Tanguy les trouva émus, s'interrogeant mutuellement sans rien comprendre à ce qui se passait, mais se tenant prêts à faire face à toutes les éventualités d'un danger pressenti.
— Suivez-moi, dit Tanguy.
Pâtira muni d'une lanterne descendit le premier dans une cave dont l'aspect émerveilla le capitaine. Rien n'avait été négligé pour la rendre saine, et empêcher l'humidité de s'attaquer aux armes qui s'y trouvaient déposées. Le long des murs, s'appuyaient des rangées de mousquets; des haches, des sabres luisaient dans des angles; un mortier trapu ouvrait sa gueule énorme à côté d'un baril dont le capitaine devina le contenu.
Halgan remit à chacun des domestiques une hache et un mousquet. Le marquis et Halgan s'armèrent d'une façon complète, et Pâtira choisissant des armes proportionnées à sa taille, alla se placer à côté du capitaine.
— Vous me remettez la garde d'Hervé ? demanda-t-il-
— Ce soin me revient, dit Nonpareille, pendant que les hommes se battent, les femmes veillent.
Le baril de poudre fut monté par les domestiques et installé dans la cour. Le mortier, placé sur le perron, se
trouva en face de la porte, et le capitaine, après l'avoir chargé jusqu'à la gueule, confia l'artillerie à Pâtira,
— Le feu me connaît ! dit celui-ci. J'ai assez de fois chauffé la forge de Jean l'Enclume.
Deux serviteurs furent laissés dans la cour, à côté de la grande porte barricadée avec soin, puis Tanguy, Halgan et le reste de la troupe gagnèrent le premier étage de la maison. Il dominait à la fois le fleuve et la forêt, et en cas d'attaque, on pouvait à travers les fenêtres tirer sur les assaillants et soutenir un long siège.
Le ciel était devenu de plus en plus rouge, et ses clartés redoublaient les ténèbres des bois environnants. Cependant cette teinte ne semblait plus qu'un reflet que chaque minute allait adoucir. Le foyer de l'incendie subsistait, mais les flammes avaient cessé de s'élever vers le ciel.
La Grande-Hutte construite en bois venait de s'écrouler, et à la place où elle s'élevait jadis, on ne voyait plus qu'un monceau de décombres incandescents.
— Si les Indiens achèvent leur œuvre cette nuit, ils attaqueront notre maison, dit Nonpareille.
— Sinon...
— Ils se coucheront dans les bois.
— Pour revenir la nuit prochaine.
— C'est probable... des dépouilles à prendre... des chevelures à scalper, les Iroquois ne résistent guère à cette double convoitise.
— Jean Canada habite le pays depuis longtemps, dit Tanguy, je ne comprends rien au déchaînement de cette haine subite.
— Jean Canada trop ami des Français... Iroquois payés...
— Mon père, dit Tanguy, si nous échappons au péril qui nous menace, demain nous quittons les Rapides pour nous établir à Montréal.
Au même instant, un cri dont rien ne pouvait rendre le déchirement retentit sur la lisière de la forêt.
— Le cri des Mingos î dit Nonpareille; je le reconnais, ils l'ont poussé dans la nuit où ma mère fut massacrée.
— Hervé î Hervé ! dit Tanguy.
— Que le Visage-Pâle ne craigne rien, dit Nonpareille, je le garde.
La petite Indienne rejoignit l'enfant. Celui-ci dormait toujours. La Fille-aux-cheveux-d'argent inspecta rapidement la chambre du regard, noua une longue écharpe autour de sa taille, y passa un couteau, puis ayant fermé les volets, elle revint épier l'attitude des sauvages. Ceux-ci demeuraient invisibles. Sans doute ils reformaient leur troupe et tenaient conseil sur la façon dont ils devaient s'y prendre pour pénétrer dans le logis. La première partie de leur œuvre maudite était plus facile à accomplir que ne le serait la seconde.
Les Iroquois avaient reçu ordre de détruire la Grande- Hutte, avec défense expresse de faire des prisonniers. Cette condition leur sembla dure à subir. Sans doute le sauvage tient à posséder de l'eau-de-feu, des couvertures et des colliers, mais il attache un prix non moins grand à emmener dans son village des prisonniers dont les tortures réjouissent sa vue. L'expédition imposée devenait une œuvre mercenaire regardée comme indigne. Aussi, à peine eurent-ils accepté le traité dont la première idée appartenait à Jeffs, qu'ils se promirent de prendre une éclatante et prompte revanche.
Les émissaires envoyés pour se rendre compte de la situation de l'habitation de Jean Canada passèrent forcément devant la Maison-des-Rapides. Celle-ci ne leur avait point été désignée. Sans doute, ceux qui l'habitaient ne causaient point encore d'ombrage aux possesseurs du Canada, car il n'en fut pas fait mention. Mais s'ils ne reçurent pas l'ordre d'étendre la ruine jusqu'à la demeure du marquis, ils songèrent vite qu'il leur était facile d'y compenser ce qui leur manquerait à la Grande- Hutte. Les propriétaires de la Maison-des-Rapides devaient jouir d'une fortune plus grande que Jean Canada. Le butin y serait énorme, et outre les cheve-
lures ravies aux morts, les Iroquois emmèneraient des prisonniers dans leurs villages et les offriraient en spectacle aux hommes de leurs tribus.
Afin d'avoir plus de temps pour accomplir leur œuvre de sang et de rapine, les Iroquois résolurent d'en finir le plus vite possible avec la Grande-Hutte. Ils environnèrent la palissade de pieux formant la défense de la maison de Jean Canada, puis amassant des branches et des mousses sèches, de façon à former une dizaine de foyers d'incendie, ils mirent simultanément le feu à ces divers bûchers, et la flamme commença à lécher les palissades qui se fendirent et crépitèrent sous l'action du feu.
Un groupe de sauvages formait un cercle vivant en arrière des brasiers.
La lance au poing, ils attendaient que les flammes dévorant la palissade jetassent la terreur dans l'âme des habitants de la Grande-Hutte. Une chaleur ardente, une insupportable suffocation surprirent soudainement ceux-ci. En un instant, Toyo et Tambou furent debout ainsi que le Bison-Noir. Les deux premiers poussaient des cris de détresse, l'Indien regardait le spectacle .qu'offrait la palissade enflammée, en se demandant comment il lui serait possible d'échapper au péril. Jusqu'au moment oîi les Iroquois comprirent que les habitants de la Grande-Hutte connaissaient le péril, les sauvages gardèrent le silence, mais quand des têtes effarées parurent aux fenêtres, quand des cris d'angoisse sortirent de la demeure menacée, les Iroquois poussèrent un rugissement de joie.
Les débris enflammés de la palissade s'écroulant presque à la fois, formaient un brasier circulaire, et les serviteurs de Jean Canada se trouvaient cernés dans cette ligne de flamme. Les sauvages, la lance dans une main, saisissaient de l'autre des débris enflammés et les lançaient avec une diabolique adresse sur le toit de la maison, composé de planchettes imbriquées. Ces terribles projectiles se croisaient dans tous les sens, et les habitants ne pouvaient garder l'espérance de la
défendre contre les démons payés pour la réduire en cendres. Toyo et Tambou, après avoir gémi comme deux enfants, se levèrent brusquement en voyant en face d'eux le Bison-Noir, qui leur dit d'une voix railleuse :
— Les enfants de la Côte d'Êbène ne sont pas des hommes, mais des squaws... La chair rouge des Iroquois saigne sous le couteau, et il est possible de scalper leurs chevelures... Que dirait le Maître, s'il apprenait que les Enfants Noirs ont pleuré sans se battre ?
— Li pauvre nègre être perdu ! dit Toyo, ça trop sûr.
— Rien n'est sûr, sinon votre lâcheté. Les Côtes d'Êbène sont perdus d'avance, pourquoi ne cherchentils pas une chance de salut ?
Tambou secoua la tête en signe de défiance, cependant il répondit :
— Vous dire à nègres ce qu'il faut faire.
— Mes frères noirs prendront chacun cette barre de fer et s'en serviront comme d'une massue, ils ne se quitteront pas et frapperont ensemble; sans s'arrêter pour soutenir la lutte, ils franchiront le brasier et courront dans la direction du fleuve... Le fleuve est garni de roseaux et mes frères noirs savent nager...
Les deux nègres comprirent le raisonnement du Peau-Rouge. Il était possible que les malheureux ne réussissent point dans leur tentative, mais ils auraient du moins tout tenté pour défendre leur vie.
Bison-Noir releva le courage des serviteurs de l'habitation, il essaya de les convaincre qu'ils pouvaient s'ouvrir un passage à travers la flamme et leur prouva que la lance dei, Peaux-Rouges était moins redoutable que l'incendie. Deux Canadiens, serviteurs de Jean, armés d'un long couteau, se jetèrent à travers le feu, dispersant du pied les charbons ardents, et tentant de se frayer une route, mais alors ils se trouvèrent en face de huit Indiens qui, la lance en avant, s'efforçaient de les séparer. Les deux hommes saisirent à
pleines mains la lance des Iroquois en s'efforçant de la rompre, ceux-ci la tirèrent brusquement, puis l'abandonnant après lui avoir imprimé une traction violente, ils poussèrent un cri sauvage en voyant que leur manœuvre avait complètement réussi. Les deux hommes ne purent résister à l'impulsion subie, et tombèrent en avant au travers du brasier. Deux coups de lance les clouèrent sur le sol. Pendant ce temps, les deux noirs, obéissant au conseil du Bison-Noir, essayaient à leur tour de se frayer passage. Le ton sombre de leur peau leur permit de ramper sur le sol; quand ils se relevèrent, trois Mingos les menaçaient. Mais les barres de fer étaient lourdes, le fleuve proche, l'amour de la vie doublait leur vigueur musculaire. Ils firent un moulinet terrible et franchirent la ligne de feu grâce à un bond prodigieux. Bison-Xoir se trouva derrière eux. Son costume, dont les différences ne pouvaient être appréciables dans ce moment, sa chevelure nouée au sommet de la tête, et qui semblait prête pour le scalp, tout concourait à tromper les Iroquois et à les persuader que l'Indien courant sur les pas des nègres appartenait à leur groupe.
Seulement, convaincus qu'un seul guerrier ne pouvait suffire pour tuer ou ramener les deux noirs, trois guerriers Iroquois s'élancèrent à leur poursuite.
— Courez, courez toujours ! leur dit Bison-Noir, qui les suivait sans les rejoindre.
Les deux frères gagnaient du terrain, mais les Iroquois étaient renommés comme d'habiles coureurs, ils ne tardèrent pas à se trouver à une faible distance de Bison-Noir, celui-ci, faisant volte-face, se trouva vis-à-vis de trois adversaires; mais d'un coup de son tomakawk il fendit la tête du premier Indien qui le suivait, et abattit le bras du second, au moment où celui-ci allait le saisir par la mèche du scalp.
Trop tard, les Mingos s'apercevaient qu'ils avaient affaire, non point à un homme de leur tribu, mais à un ennemi redoutable. Cependant, au cri poussé par eux, d'autres Iroquois accouraient, suivant les nègres, que
Bison-Noir ne cessait d'encourager dans leur fuite. Le dernier des trois Mingos atteignit le Bison-Noir à l'épaule, mais il n'eut pas le temps de s'applaudir d'avoir fait couler le sang du brave Abénaquis, car il tomba de toute sa hauteur sur le sol, au moment où les Iroquois rejoignaient les deux nègres. Ceux-ci s'étaient cru sauvés. Les berges du fleuve étaient si près; ils allaient toucher les roseaux de la rive, quand la pointe de la lance des Iroquois les atteignit au flanc. Ils n'eurent pas le temps de s'acharner sur leurs victimes, car un coup de hache de Bison-Noir envoya l'un d'eux mesurer la terre, tandis que l'Indien, entraîné sans doute par l'élan qu'il avait pris, roulait au milieu d'eux.
En ce moment, la maison entière flambait, et le cri d'agonie des serviteurs blessés se mêla aux hurlements de joie des Mingos.