APPARITION
Le trépas des prisonniers avait été retardé afin qu'il fût possible de l'entourer d'une pompe plus grande. On désirait d'abord que les captifs se trouvassent complètement guéris de leurs blessures; ensuite on voulait joindre la fête de leur supplice à des cérémonies religieuses destinées à rendre grâce à Areskoui, le dieu de la guerre, des avantages remportés par les Iroquois sur une tribu d'Abénaquis avec laquelle ils étaient en querelle à propos d'un territoire que chacune des deux nations réclamait.
Après ces doubles succès de chasse et de guerre, la tribu pouvait s'abandonner aux féroces jouissances que lui promettait le spectacle de la mort des deux Européens; elles devraient être d'autant plus raffinées qu'Halgan et le marquis, après avoir prouvé leur valeur durant la nuit de l'attaque de la Maison-des- Rapides, avaient gardé une fermeté d'âme admirable depuis leur arrivée dans les Mille-Iles. Un des sachems, frappé de la vaillance de Tanguy, ofifrit aux chefs de l'adopter; cette idée, qui eût peut-être rencontré des sympathies dans une autre occurrence, fut repoussée dans la crainte de mécontenter les Anglais.
Les chefs réunis dans la cabane du conseil avaient fumé en silence depuis plus d'une heure, quand Plumed'Aigle se leva, et, après avoir exalté la vaillance des guerriers et la sagesse des sachems, il rendit de ses actions un compte élogieux, se vantant d'avoir dirigé la double expédition de l'incendie de la demeure de Jean Canada et la destruction de celle de Tanguy.
— Les Iroquois ont renversé le chaudron de la guerre, dit-il, leurs tomahawks ont soif du sang des Visages- Pâles. Les guerriers de notre tribu verront faibhr l'ennemi qu'ils ont fait prisonnier, car l'Iroquois seul sait mourir en héros et répéter son chant de mort au milieu des tortures. Avant de partir pour une expédition nouvelle, immolons aux morts les prisonniers et vengeons les guerriers partis pour les chasses heureuses.
La conclusion du discours de Plume-d'Aigle reçut l'unanime approbation des chefs, et il fut décidé que l'on manderait les captifs pour leur apprendre quel sort les attendait le lendemain.
Ce fut un des plus jeunes guerriers. Panthère- Agile, qui fut choisi pour annoncer à Halgan et à Tanguy que les chefs les mandaient dans la cabane du conseil.
Jeune-Liane ne s'était pas trompée sur la nature du mandat de Panthère-Agile. Elle comprit que l'arrêt de mort des prisonniers venait d'être prononcé.
Si attendue que fût cette nouvelle, Liane en fut frappée comme d'un coup de massue; cependant, après avoir donné pendant un moment un libre cours à sa compassion pour ceux qu'elle eût souhaité sauver, elle se releva du sol sur lequel elle était couchée, et prenant sa course vers la cabane, elle s'appuya contre les parois, guettant la sortie des malheureux qui refusaient de lui devoir leur salut.
Halgan et Tanguy entrèrent dans la hutte du conseil appuyés l'un sur l'autre; les longs cheveux blancs du capitaine formaient une opposition complète avec la tête élégante et fière, mais presque rasée de Tanguy. Ses cheveux coupés à l'abbaye de Léhon n'avaient pas encore eu le temps de croître suffisamment pour se boucler sur son front et sur son cou. Mais loin d'altérer le caractère de sa physionomie, cette particularité lui donnait peut-être une expression plus arrêtée et plua mâle.
Les Indiens observèrent quelque temps ces deux hommes, ensuite Plume-d'Aigle prit la parole avec une douceur apparente.
— Le retour des Iroquois dans le village des Iles a été accueilli par des cris de deuil, fit-il en regardant tour à tour chacun des chefs assis autour du foyer. Car si les guerriers rapportaient du butin, ils venaient apprendre à des femmes, à des pères que leurs fils, leurs maris dormaient sur les bords du fleuve... Ils sont partis pour le pays des chasses heureuses, les vaillants guerriers ! Et cependant ils se plaignent que les Iroquois les oublient... Les morts n'ont point d'esclaves là-bas pour aiguiser leurs javelots, charger leurs armes et rapporter le gibier. Ils accusent leurs fils, leurs amis, leurs compagnons de perdre leur mémoire... Ils s'indignent, ils attendent qu'on envoie les rejoindre ceux qui les ont frappés de la balle ou du couteau... Les Visages-Pâles ne sont pas des squaws, ils sont des hommes, ils paieront la dette de sang.
— Iroquois, répondit Tanguy, oui, nous sommes des hommes, et nous comptons parmi les vaillants... Dans la guerre et sur les flots nous avons fait notre devoir, et. Dieu aidant, nous espérons le remplir encore... Si notre constitution nous trahit, si les nerfs torturés cèdent à la violence de la douleur, nous n'en aurons pas moins donné toute notre vie l'exemple de la bravoure. Laissez-moi v^ous dire, sans espérer que ces paroles trouveront de l'écho dans vos âmes, que nous n'avons point déterré la hache. Aucun de nous n'habite le Canada depuis longtemps... Nous y sommes arrivés depuis moins d'une année, et jamais nous n'avons songé à déclarer la guerre aux Peaux-Rouges. Le Grand-Ononthio les aimait... Je vous dis ces choses non point pour implorer votre pitié, mais afin de vous faire comprendre qu'en nous condamnant vous commettez une injustice... Nous ne vous avons pas attaqués et vous avez brûlé la hutte de Jean Canada et massacré nos serviteurs... Que le sang des innocents retombe sur ceux qui le font verser !
— Les Enfants-Rouges doivent honorer leurs morts; nos paroles sont tombées dans l'oreille de deux grands chefs, dit Tête-Rouge.
— Ainsi, demanda Halgan, nous mourrons demain ?
— Demain, répéta Plume-d'Aigle.
Tanguy serra Halgan dans ses bras. Ils allaient sortir tous deux quand Jeune-Liane pénétra dans la hutte.
— Pour le temps qu'il leur reste à vivre, dit-elle, je serai l'esclave de ces deux hommes.
— C'est ton droit, répondit Plume-d'Aigle.
Les deux prisonniers furent reconduits non pas dans la hutte qu'ils occupaient depuis leur arrivée, mais dans une cabane beaucoup plus spacieuse. Dans la crainte que la pensée des tortures qu'ils devaient subir devant la peuplade assemblée les fit songer à chercher dans les flots un trépas moins douloureux, on entrava leurs membres, et deux guerriers furent chargés de veiller sur les captifs et de se tenir à l'entrée de la hutte.
Ceux que les chefs honoraient de cette mission étaient des fils de sachems, connus pour leur bravoure, et le choix que l'on fit de ces jeunes hommes suscita plus d'une jalousie parmi les Indiens que leur âge empêchait d'avoir part aux grandes expéditions, et qui, avides de se distinguer, aspiraient à fournir des preuves de leur courage.
Jeune-Liane prépara la venaison et le riz sauvage dans la cabane des prisonniers. Elle ne pleurait plus. On eût dit qu'un espoir lointain la soutenait, en dépit de la condamnation prononcée. Peut-être pensait-elle que sa proposition, mal accueillie par Tanguy avant la condamnation qui venait de l'atteindre, lui semblerait acceptable, désirable même, au moment où un acquiescement rendrait la vie à Tanguy et remettrait son enfant dans ses bras.
Le marquis et Halgan semblaient à peine s'apercevoir de la présence de la jeune fille. Pendant les heures qui désormais leur seraient comptées, ils ne voulaient s'entretenir que de Dieu et de la mort. Tanguy n'avait pas quitté l'abbaye de Léhon depuis assez de temps pour avoir perdu la ferveur qui lui fit longtemps souhaiter la robe de bure de ses doctes et saints compagnons. Mais, il faut l'avouer, l'existence
d'Halgan lui avait fait, non pas oublier d'une façon complète, mais du moins négliger les devoirs qu'inspire la foi. A l'heure solennelle où il allait paraître devant le Juge suprême, il s'effrayait d'avoir peu songé à Dieu, et se demandait s'il pouvait attendre une entière miséricorde de Celui que, si longtemps, il avait oublié. L'effarement de l'éternité s'empara du vieux capitaine. Jusqu'à ce moment il avait vécu le front haut, défiant que l'on trouvât un plus honnête homme que lui, mais en ce moment, quand il repassa les longues années dépensées sans se souvenir de l'accomplissement des plus impérieux devoirs, il courba la tête et murmura avec l'accent de la terreur :
— Le jugement ! le jugement !
Il ne songeait point aux tortures que devaient lui faire subir les sauvages, il ne redoutait point les épreuves que lui imposerait leur barbarie, mais il se demandait quel compte il rendrait au Seigneur des années passées. Les oublis, les négligences, les fautes prirent à ses yeux les proportions d'irrémédiables crimes, et le mot qui l'épouvantait revint sur ses lèvres avec un cri de terreur.
Tanguy s'agenouilla. Il prit dans ses mains les mains du capitaine, et d'une voix respirant une tendresse profonde et une conviction inébranlable, il dit à Halgan:
— Vous avez raison, père, la justice éternelle nous doit faire trembler, car nous sommes tous des pécheurs devant elle... Mais la bonté de Dieu est infinie, sa miséricorde nous couvre, le sang de Jésus nous protège, et notre mort unie au souvenir de la passion sera comptée comme le juste châtiment mérité par nos fautes... Pleurez, mais croyez; repentez- vous, mais ne cessez point d'espérer... Si nous avions ici un prêtre nous courberions le front devant lui, nous le supplierions de rendre l'innocence à notre âme... Nous sommes seuls, mais Jésus, le prêtre éternel étend au-dessus de nous ses bras sanglants... 0 mon père ! mon père ! prions, Dieu nous écoute, prions, les anges jjOus environnent; prions ! la mort approche... Tenez, il
me vient à cette heure une pensée consolante entre toutes. Vous avez entendu les paroles de Liane, vous savez que sur un mot de moi la liberté m'eût été rendue. Vous eussiez joui du même privilège si vous eussiez consenti à vivre de la vie des Indiens, à accepter leurs lois et leur religion... Nous serons moins des prisonniers que des martyrs, car une apostasie nous sauverait tous deux,
— Tu as raif5on, Tanguy, dit Halgan, merci, merci, mon ami, mon fils ! Nous allons mourir fièrement, mourir en hommes, en chrétiens, et Dieu dans sa bonté nous réunira à celle que nous avons perdue...
Le souve'nir de Blanche rappela à Tanguy celui de son fils. Où était-il ? Que deviendrait-il ? Où se trouvait à cette heure celui qui tant de fois déjà l'avait arraché au péril ? Hervé ! ce faible enfant était le dernier lien rattachant le marquis à la terre. En songeant à lui, Tanguy pleura... Puis, rassemblant les forces de son âme, il le mit entre les mains de Dieu, et s'agenouillant dans la cabane avec le capitaine, tous deux prièrent à haute voix.
Le marquis récitait les psaumes de David, ces admirables chants de la douleur et du repentir. Ces deux hommes y trouvaient tour à tour l'expression de leur immense infortune, et les larmes du Roi-Prophète leur apportaient une suprême consolation.
Les jeunes Indiens qui les entendaient à travers la muraille de troncs d'arbres et de peaux de bison se dirent :
— Les Visages-Pâles répètent leur chant de mort ! Tandis qu'Halgan et Tanguy s'efforçaient de tourner
vers le ciel leurs dernières pensées, une scène étrange et à laquelle la clarté de la lune prêtait un éclat fantastique se passait sur la partie la plus déserte de l'île. Une baie commode et profonde se creusait en cet endroit entre deux langues de sable formant d'étroits promontoires. Au milieu de cette lagune, surgit un canot d'écorce conduit avec des précautions infinies. Les pagaies s'enfonçaient dans l'eau sans bruit, aucune
parole ne s'échangeait entre l'adolescent maniant les rames et une créature bizarre qui se tenait debout près de lui, elle était vêtue à la façon indienne, et la longue chevelure blanche vue aux rayons de la lune semblait brillante comme de l'argent filé; à ses pieds se tenait immobile une lourde masse noire dont il était impossible de définir la nature.
— L'endroit est bon, dit la jeune fille. Ce n'est pas la première fois que Nonpareille pénètre dans ces îles plus difficiles à reconnaître que la maille d'un filet de pêche avec la maille voisine... Les Iroquois sont des chiens rusés, mais les enfants des Algonquins sont des aigles à la vue perçante.
L'Indienne sauta sans bruit à terre. L'adolescent l'imita, puis la lourde masse brune s'ébranla à son tour, et suivit la jeune fille qui caressa doucement sa large tête.
Nonpareille s'appuya sur l'épaule de l'adolescent.
— Pâtira, dit-elle, tu es peint des couleurs de guerre des Iroquois, et nul ne s'aviserait de reconnaître en toi un Visage-Pâle... Si tu habitais le pays des Algonquins, nos frères te surnommeraient le Cœur- Vaillant... Mais à quelque nom que tu répondes, tu restes dévoué à ceux que tu aimes... Nul n'a le droit de t'empêcher de verser ton sang pour tes amis... Écoute seulement les paroles d'une Enfant-Rouge qui connaît les ruses des Iroquois. Prends garde ! Il faut ramener ici les prisonniers, et ne pas s'exposer sans raison... Laisse-moi agir d'abord et pénétrer dans le village. Les Iroquois sont endormis, il me sera possible d'examiner à loisir les cabanes... Si les Iroquois m'aperçoivent, ils me prendront pour un esprit et ne me causeront aucun mal... Que mon jeune frère se rassure, Mingo ne me quittera pas.
La petite Indienne flatta l'ours énorme qui vint se frôler contre elle avec une attitude intelligente et soumise.
— J'ai peur ! J'ai peur pour toi ! dit Pâtira d'une voix émue.
— Mon jeune frère ne peut m'aider dans la visite de reconnaissance que je vais tenter. Quand j'aurai besoin de lui, j'e viendrai le chercher.
Pâtira hésitait, les instances de Nonpareille l'emportèrent sur son impatience, et il consentit à attendre dans la baie le retour de Nonpareille.
La jeune fille s'éloigna des arbres dont l'ombre ensevelissait à la fois Pâtira et le canot. Elle marchait légèrement, suivie par l'ours Mingo qui, la tête levée, aspirait l'air et semblait, lui aussi, chercher une piste connue.
Nonpareille ne tarda pas à entrevoir les premières huttes composant le village des Indiens. Elle marchait de préférence dans l'ombre projetée par les arbres, étudiant d'un regard rapide la topographie des lieux. Quand elle se trouva sur la place ménagée pour les danses et les tortures, elle ne put s'empêcher de frémir, en voyant se dresser à l'une des extrémités un poteau peint de couleur rouge, et qui semblait ruisselant de sang versé. Non loin de ce poteau, la grande hutte avec les idoles grossières frappa ses regards.
— La prison ne doit pas être éloignée de la cabane du conseil, pensa Nonpareille.
Elle s'avança en redoublant de précautions, puis tout à coup, elle s'arrêta; le son de deux voix parvenait jusqu'à elle. Une main appuyée sur la tête de Mingo, comme pour lui imposer silence, penchée en avant, anxieuse et haletante, Nonpareille écouta encore... Son cœur battait avec une telle violence qu'elle ne put durant un moment distinguer quels accents s'élevaient dans la nuit. Mais son premier trouble apaisé, elle reconnut, dans les paroles prononcées, les prières que lui avait apprises le père Flavien, et joignant les mains avec une expression de gratitude infinie, elle bénit le ciel qui lui faisait retrouver vivants ceux qu'elle avait cru perdus.
Marchant alors avec une légèreté d'oiseau, elle tourna la cabane dans laquelle se trouvaient Halgan et Tanguy consacrant à la prière ces heures suprêmes de leur vie.
Mais à peine lui fut-il possible d'entrevoir la porte de la cabane, qu'elle aperçut les deux Indiens commis à la garde des prisonniers. Que faire ? Renoncer à pénétrer auprès d'eux? Rejoindre Pâtira et réclamer son aide ! Mais Pâtira ne pourrait venir à bout des deux jeunes gens soit en les bâillonnant, soit en employant un moyen plus terrible, sans que les gardiens de Tanguy ne poussent des cris capables de réveiller tout le village ? Le seul résultat obtenu serait alors de doubler le nombre des victimes.
Mais Nonpareille connaissait trop bien le caractère superstitieux des Indiens pour ne point garder un^ dernière espérance. Elle pensa que l'étrangeté de s^ chevelure, la sveltesse aérienne de sa personne, l'apparition du colossal Mingo pourraient frapper de terreur, du moins pendant un moment, les sentinelles indiennes. Pourvu qu'elle eût le temps de couper les liens des captifs et de les entraîner hors de la cabane, elle se croyait sûre du succès. La nuit se prolongerait une heure encore; si les captifs rejoignaient aux premières clartés du matin le cours régulier du Saint- Laurent, ils seraient sauvés, car les Iroquois, surpris par la hardiesse de cette évasion, hésiteraient alors à les poursuivre.
Nonpareille résolut d'agir avec une naïve audace Une main appuyée sur la tête de Mingo, et l'autre crispée sur le manche du couteau, la Fille-aux-cheveux-d'argent quitta subitement la zone d'ombre dans laquelle jusqu'à ce moment elle demeurait cachée, et elle apparut en pleine lumière.
Les rayons de la lune l'enveloppaient d'une douce lueur. Son costume indien presque sans plis la faisait paraître plus grande, et rien ne saurait donner l'idée de sa beauté bizarre quand elle apparut aux yeux des gardiens de Tanguy et d'Halgan, fière et digne, enveloppée de sa chevelure ruisselante.
Cette apparition inattendue jeta dans l'âme des jeunes gens un trouble doublé par la vue de l'ours géant qui se tenait à côté de la jeune fille, balançant
sa grosse tête avec un mouvement monotone dans lequel les Indiens crurent voir une menace terrible.
D'un brusque mouvement les deux Indiens se reculèrent devant Mingo et Nonpareille. Adossés à la cabane, ils éprouvaient pour la première fois le sentiment d'une terreur profonde. La Fille-aux-cheveuxd'argent fit un signe, Mingo se leva, en étendant vers les gardiens des captifs ses pattes gigantesques. Ceuxci tombèrent agenouillés sur le sol, touchant la terre du front; Mingo posa une de ses pattes sur l'un des corps frissonnants, tandis que Nonpareille repoussait du pied le second des Indiens.
Dans la cabane, les deux captifs continuaient la récitation des psaumes de la mort. Ils avaient perdu l'espoir de recouvrer leur liberté; leur âme planait audessus de ce monde, et quand la porte d'écorce de la cabane fut soulevée par Nonpareille, ils n'entendirent point son pas léger.
L'enfant posa sa main sur le bras de Tanguy et dit de sa voix musicale :
— La Nonpareille et Pâtira ont veillé... Les gardes dorment... Venez.
D'une main sûre, elle coupa les cordes végétales entourant les bras et les jambes des prisonniers, mit un doigt sur ses lèvres pour leur imposer silence, puis elle gagna avec eux le seuil de la hutte.
Les deux sentinelles, le visage collé contre la terre n'avaient fait aucun mouvement. Nonpareille passa la main dans la longue fourrure de Mingo, celui-ci lâcha l'Indien dont le corps palpitait sous sa patte gigantesque, et suivit Nonpareille qui regagnait avec les prisonniers délivrés d'une façon si merveilleuse l'ombre des chênes et des érables.
Aucun mot ne fut échangé entre l'Indienne, Halgan et Tanguy. Nonpareille précédait les prisonniers, prêtant l'oreille, se demandant si le stratagème qui lui avait réussi ne serait pas déjoué par l'adresse d'Indiens moins crédules. Tanguy et Halgan avançaient avec lenteur au milieu de la partie la plus bol-
sée de l'île. La lumière de la lune ne leur permettait point de se rendre compte des obstacles accumulés sur leur passage. Les bras en avant, tâtonnant au milieu des troncs d'arbres géants et des massifs d'arbustes, ils gagnaient du terrain avec peine. Ce que Nonpareille avait osé faire quand elle se trouvait seule avec Mingo, elle ne l'osait plus. La petite Indienne avait conscience du prestige que son apparition devait causer, mais elle savait aussi que la superstition éveillée par son aspect disparaîtrait du moment où l'on devinerait qu'elle avait pénétré dans l'île afin de délivrer les prisonniers.
Ceux-ci avançaient cependant, on approchait de la baie dans laquelle Pâtira attendait l'arrivée de sa compagne; encore un quart d'heure peut-être et les captifs pouvaient compter sur le salut qui prenait pour eux les proportions d'un miracle, quand un hurlement prolongé se fit entendre. Nonpareille n'eut pas un seul instant de doute sur la nature de ce cri dans lequel la rage et la menace se confondaient.
L'évasion des prisonniers était connue dans le village.
En effet, dès que les sentinelles ayant entendu s'éloigner l'ours dont l'aspect les avait si fort terrifiés, dès qu'ils crurent que la Fille-aux-cheveux-d'argent avait disparu avec lui, il se relevèrent lentement, et promenèrent autour d'eux des regards dans lesquels la curiosité se mêlait à un reste de crainte. Quand ils virent la place déserte, leur courage leur revint, ils se redressèrent sur leurs pieds, et, par un subit instinct, ils soulevèrent ensemble la natte servant de porte à la cabane des prisonniers.
Cette cabane était vide.
En un instant, les Indiens comprirent qu'il venaient d'être les dupes d'une machination habile, ayant pour but d'enlever les prisonniers. La vision de la Filleaux-cheveux-d'argent, l'apparition du gigantesque Mingo leur parurent une double fantasmagorie : le méchant esprit les avait aveuglés afin d'endormir
leur surveillance, et l'étrange créature aux cheveux blancs qui leur était apparue sous la lueur des rayons de la lune était une évocation faite par l'un des Visages-Pâles, habile dans l'art des sorciers.
Alors, avec une hâte d'autant plus grande que, connaissant l'énormité de leurs torts, ils avaient hâte de les réparer, les deux Indiens poussèrent de grands cris, annonçant par des mots entrecoupés l'évasion des prisonniers, et mettant cette catastrophe sur le compte de l'étrange aventure qui leur était arrivée.
En un moment, les hommes valides furent debout Jeune-Liane accourut, avec une promptitude d'autant plus grande que, tenue éveillée par la douleur, elle n'avait pas quitté ses vêtements. Son visage trahissait un grand trouble. Une mortelle pâleur s'étendait sur son visage, et, s'adressant à l'aîné des deux jeunes hommes, elle lui dit d'une voix brève :
— Pourquoi mon frère met-il les féroces chasseurs sur la trace des daims blessés... La Fille-des-Bois espérait que la Couleuvre-d'or songeait à lui bâtir un wigwam... Mais comment la Jeune-Liane pourrait-elle consentir à unir sa vie à celle de la Couleuvre, si au lieu d'être inoffensive, elle la voit prête à darder le poison qui donne la mort.
L'Indien tressaillit et regarda attentivement la jeune fille à la lueur indécise des torches qui commençaient à s'agiter sur la place. On allait poursuivre les hommes comme on avait l'habitude de chasser le chevreuil.
— La jeune fille a la voix légère comme le chant de l'oiseau, dit Couleuvre-d'or.. , Elle ne réfléchit pas que la fuite des prisonniers est un déshonneur pour les jeunes guerriers... Les Esprits de la nuit ont troublé les regards des guerriers... Le plus vieux des captifs est un médecin dont la science ferait rougir Tabouka... il a fasciné les yeux de la Couleuvre-d'or qui a entrevu dans la nuit un être fantastique enveloppé d'une chevelure plus blanche que la mousse des chênes, plus éblouissante que la neige de l'hiver... Les sachems
auraient le droit de bannir à jamais la Couleuvre des rangs des guerriers, et de lui refuser dans l'avenir une place dans la cabane du conseil, s'il ne tentait de réparer sa faute involontaire. La Jeune-Liane connaît le cœur de l'Indien comme la mère le sourire de son enfant... Elle ne voudrait point unir sa vie à celle d'un Iroquois déshonoré, et franchir le seuil de la cabane d'un lâche... La Couleuvre-d'or doit retrouver les prisonniers sous peine d'être traitée en vieille femme... Un frisson parcourut les membres de l'Indienne. Elle oublia ce qu'elle avait pris pour le dédain de Tanguy, afin de se souvenir seulement des paroles de bénédiction qu'il lui avait adressées. L'idée de sa mort lui sembla si terrible qu'elle eût préféré tomber sous les coups de ses compatriotes à l'idée de le voir de nouveau prisonnier des Iroquois.
— La Couleuvre n'est point coupable, dit-elle, les sachems sont des sages, ils ne porteront point d'accusation contre celui qui a demandé à me bâtir une cabane... Mais comment Jeune-Liane croirait-elle que son mari se montrera indulgent et bon pour elle, s'il lui refuse la première grâce qu'elle demande.
— Et cette grâce implorée par la Fleur-des-Bois...
— Est le salut des Visages-Pâles.
— Jeune-Liane est sous l'influence d'un esprit malfaisant, dit Couleuvre-d'or d'une voix âpre... Ses paroles sont d'une couleur, et d'une autre couleur sont ses pensées... Le jeune guerrier remplira son devoir,
— Son devoir est de ramener les captifs...
— Et de les lier demain au poteau de torture. Liane poussa un cri d'angoisse, étendit les bras du
côté de Couleuvre-d'or et lui répéta en s'éloignant :
— Jamais je ne franchirai le seuil de ton wigwam. Couleuvre-d'or regarda partir la jeune fille, puis il
courut de cabane en cabane, appelant les chefs et les conjurant de l'aider à reprendre les prisonniers.
En peu de temps, une troupe nombreuse d'Indiens se trouva réunie sur la place. La plupart tenaient en
main des torches résineuses, et d'après l'ordre de Plume-d'Aigle, ils se dispersèrent dans des directions opposées, et se dirigèrent vers les bords de l'île afin de mettre les prisonniers dans l'impossibilité de la quitter. Ce qui rassurait un peu les Indiens sur cette éventualité, c'était la certitude que Tanguy et Halgan se trouvaient sans embarcation, tandis qu'un moment suffisait aux Iroquois pour lancer une flottille sur le lac.
Bientôt à travers la forêt s'agitèrent une centaine de torches. Les Indiens les brandissaient en poussant des cris aigus, des cris de mort et de vengeance que les captifs ne pouvaient manquer d'entendre, tandis qu'ils fuyaient à travers le sombre dédale de la forêt,
Tanguy, Halgan et la Fille-aux-cheveux-d'argent précipitaient leur course vers le delta des Mille-Iles. Une fois arrivés à l'endroit où Pâtira les attendait avec le canot, ils avaient l'espoir, presque la certitude d'échapper à leurs ennemis. Ils ne songeaient pas encore que la haine des Iroquois changerait la nuit en un jour factice.
Nonpareille et Mingo qui, d'abord, protégeaient la fuite de Tanguy et de son compagnon, en surveillant à distance ce qui se passait dans le village, avaient pris les devants. La jeune fille avait hâte d'avertir Pâtira; elle ne pouvait de nouveau compter sur le succès qu'en voyant les deux Français dans le canot d'écorce. Hélas ! la nuit qui aidait à son œuvre de dévouement ne tarda pas à faire place à une illumination rougeâtre. Soit volonté, soit maladresse, le feu mis à un bouquet d'arbres par la torche d'un Indien provoqua bientôt un incendie, et des clartés inattendues se répandirent sur le rivage et sur les eaux.
Halgan et Tanguy couraient, haletants, brisés; sentant que le salut dépendait de la rapidité de leur fuite, ils allaient comme le vent, suivis par les flammes qui semblaient les pousser vers le fleuve.
Pâtira, dans le moment même où ses amis se sentaient environnés d'un double péril, tremblait à la pensée que
son œuvre patiente et le dévouement de Nonpareille resteraient inutiles. Il les appela d'une voix déchirante au risque de trahir le secret de sa cachette. En dépit de l'instinct de la Fille-aux-cheveux-d'argent, grâce auquel il avait suivi la trace du capitaine et du marquis de Coëtquen, il ne croyait pas devoir prendre trop de précautions pour attirer au plus vite ceux qu'il espérait encore sauver. Trois fois son appel se perdit dans les sifflements de l'incendie et dans les clameurs des Iroquois poursuivant leur proie; enfin la voix de Tanguy répondit à celle de Pâtira, et un instant après le marquis entrait dans le canot que l'adolescent venait de dégager.
Halgan saisit la Fille-aux-cheveux-d'argent comme il eût fait d'un enfant, la plaça dans le canot, y entra lui-même, tandis que l'ours y tombait lourdement et se couchait aux pieds de sa jeune maîtresse.
— Les rames, donne-moi les rames ! dit Halgan.
Pâtira les passa au capitaine, et celui-ci, les manœuvrant avec une force doublée par l'imminence du péril, fut loin du bord en quelques coups d'aviron.
Alors seulement il osa regarder derrière lui.
A la lueur du bouquet de bois qui flambait, Pâtira aperçut la horde d'Indiens accourant du centre de l'île vers ses bords. Les premiers Iroquois qui virent le canot poussèrent des cris de stupeur et de rage; quelques-uns s'élancèrent à la nage, dans l'espoir de le rejoindre et d'en arrêter la marche, mais la plupart furent ralliés par la voix de Plume-d' Aigle, qui jugeait folle l'entreprise des imprudents à la tête desquels se trouvait la Couleuvre-d'or. Quelques paroles du chef suffirent pour calmer la colère emportée des Iroquois, et la Fille-aux-cheveux-d'argent qui, debout au milieu de la barque, restait les yeux fixés sur le rivage, tandis que le capitaine ramait avec une énergie désespérée, devina vite à quel moyen les Iroquois allaient avoir recours.
Une douzaine d'Indiens se rapprochèrent d'un groupe d'arbres très vieux dont le tronc creusé par les années présentait une cavité de taille suffisante pour
qu'il fût possible d'y cacher un canot d'écorce. Nonpareille connaissait ce mode de cachettes. Elle comprit que leur embarcation allait être l'objet d'une poursuite, et, se penchant vers le capitaine, elle dit tout bas :
— Gagnez l'île au-dessus de laquelle vous voyez cette grande roche noire; nous serons peut-être en sûreté dans la caverne...
Comme elle achevait de donner ce conseil, le premier canot des Indiens fut lancé à la poursuite des malheureux. Deux, trois, puis dix, douze, enfin une flottille montée par des Iroquois armés et furieux s'élança dans le sillage du petit canot où se trouvaient Pâtira, Halgan, Nonpareille et Tanguy.
Mingo, flairant les Indiens, avait quitté la place qu'il occupait aux pieds de sa maîtresse, et les deux pattes de devant appuyées sur le bordage d'écorce, la tête tournée vers les Iroquois, il poussait des cris sourds, comme s'il se fût tenu prêt à prendre sa part de la bataille. Plume-d'Aigle guidait le premier des canots. D'après son avis, la flottille, au lieu de se suivre ou de marcher sur une ligne parallèle, évolua de telle sorte qu'elle ne tarda pas à dessiner la forme d'un arc dont les pointes s'allongeaient, afin qu'ainsi il devînt impossible au capitaine de suivre le conseil donné par la Fille-aux-cheveux-d'argent. Le petit canot, qui gagnait les Iroquois de vitesse, ne pouvait manquer après un temps plus ou moins long de se trouver entouré par la flottille qui lui barrerait le passage.