LA POURSUITE
Heureusement, les clartés projetées par le bouquet d'arbres enflammés ne tardèrent pas à diminuer, puis à s'éteindre. L'obscurité eût été pour Halgan et ses compagnons un inappréciable bienfait. Quelle que fût l'adresse des Indiens à manoeuvrer leurs canots, le labyrinthe des eaux dans lesquelles s'éparpillaient les Mille-Iles ne leur eût pas permis de suivre la petite barque d'écorce. Celle-ci possédait le grand avantage de chercher seule sa voie; où elle passait sans peine, les douze pirogues se trouvaient dans l'impossibilité de manœuvrer. D'ailleurs, en dépit de la diligence des sauvages à la poursuivre, elle gardait une incontestable avance, Halgan, aiguillonné par les périls de la situation, ramait avec une énergie désespérée, et suivait aveuglément la direction donnée par Nonpareille qui, connaissant le fleuve dans ses moindres méandres, indiquait au capitaine les passes les plus étroites, les circuits les plus difficiles, afin d'égarer dans ce lacis de canaux les douze pirogues lancées à la poursuite des prisonniers.
La Fille-aux-cheveux-d'argent n'avait rien perdu de son sang-froid; sans s'inquiéter si sa chevelure blanche et si la place qu'elle occupait au miheu de la barque d'écorce ne la signalaient pas tout d'abord à la rage des Indiens, elle restait sereine et paisible, étendant le bras dans la direction à suivre et appuyant une de ses mains sur l'épaule de Pâtira.
Certes, le Saint-Laurent du sein duquel émergeaient les Mille-Iles présentait à cette heure un étrange spec-
tacle. Les dernières colorations de l'incendie du bouquet d'arbres s'éteignaient dans le ciel et sur les eaux; à ses dernières lueurs, on apercevait, fuyant comme un oiseau poursuivi, le canot monté par les captifs : Halgan penché sur son banc roidissant ses muscles, domptait la fatigue qui menaçait de paralyser l'effort de ses bras; Tanguy, assis dans la barque, le front dans ses mains, songeait à Hervé qu'il ne reverrait sans doute jamais, à la mort qui venait derrière eux, à Pâtira, à la Nonpareille que leur dévouement liait à sa destinée. Les mains crispées, le cœur déchiré, il souffrait non pas seulement de sa douleur, mais de son impuissance. Inhabile à ramer, il redoutait de voir s'affaiblir les forces d'Halgan, et ne voyait, prêts à prendre sa place, que deux enfants : Pâtira et la petite Indienne.
Les Iroquois ramaient avec énergie, et leur manœuvre eût été depuis longtemps couronnée de succès, si Nonpareille n'eût à chaque instant dérouté leur poursuite par la fantaisie de l'itinéraire qu'elle conseillait au capitaine.
Pendant un moment, la jeune fille espéra que les Iroquois avaient complètement perdu la trace du canot; depuis un moment, la nuit protégeait la fuite des infortunés. Mais hélas ! l'aube ne tarda pas à blanchir et ses premières lueurs permirent à Pâtira de distinguer un canot acharné à leur poursuite et les serrant de près dans une passe étroite. La pensée de lutter les armes à la main et de défendre leur vie vint aux malheureux, mais cinq Indiens armés se trouvaient dans le canot, tandis que Pâtira et Nonpareille possédaient seuls un couteau. Cependant, au moment où ils se disaient qu'il fallait forcément renoncer à cette ressource, ils se virent forcés d'y recourir, non pour atttaquer, mais pour se défendre. Les Indiens, comprenant qu'un seul homme était à craindre, songèrent à se débarrasser d'Halgan, certains d'avoir bon marché des deux enfants et de Tanguy. Si celui-ci n'aidait pas à la manœuvre, c'est qu'il l'ignorait. La barque, abandonnée à la conduite des enfants, s'en irait à la dérive, et deux coups d'avirons suffiraient aux Iroquois pour la rejoindre
et reprendre à la fois, non seulement Tanguy et Halgan, mais encore l'étrange Fille-aux-cheveux-d'argent et son jeune compagnon.
Tête-Rouge, qui poursuivait avec acharnement les prisonniers, lança une flèche dans la direction du canot; elle passa si près de la Fille-aux-cheveux-d'argent que le long voile répandu autour d'elle fut soulevé comme par un vent d'orage. Elle ne trembla pas, mais sa main s'appuya plus fortement sur l'épaule de Pâtira.
— Si la Fille-des-Bois reste debout, lui dit doucement celui-ci, elle servira de but aux flèches des Iroquois.
— Je le sais, mais je protège le rameur.
Hélas ! son héroïsme ne pouvait sauver celui que Tête-Rouge avait juré d'atteindre; une seconde flèche atteignit une des mains du capitaine qui poussa un cri de douleur. La rame qu'il tenait tomba dans le fleuve, et il fût devenu impossible de continuer à fuir, si la Fille-aux-cheveux-d'argent, se penchant au-dessus du bordage du canot, ne l'avait saisie au moment où le courant l'entraînait. Tandis que le capitaine arrachait la flèche restée dans sa main. Pâtira prenait les rames à son tour, et le canot poursuivit sa course désespérée. Mais en dépit du courage de l'adolescent, ses bras manquaient de la vigueur nécessaire pour ramer longtemps; le jour en grandissant doublait le péril des fugitifs, et tandis que Pâtira s'épuisait dans cette course sans fin à travers le dédale des îles, la barque montée par Tête-Rouge se rapprocha d'une façon sensible, et il ne s'en fallut bientôt plus que de quelques longueurs de rames, que le canot de Tête-Rouge se trouvât sur la même ligne que celui d'Halgan.
Cinq hommes montaient le canot du chef indien qui avait pris une part si active à l'incendie de la Maisondes-Rapides : la Couleuvre-d'or, avide de réparer la faute de la nuit, et trois Indiens, connus pour leur férocité et dont la parure de chevelures humaines attestait à la fois les hauts faits et la barbarie.
Pâtira, penché sur les rames, passa à Tanguy son large couteau. Nonpareille assujettit le sien dans sa
main délicate, tandis qu'Halgan s'armait, en guise de javelot, de la flèche qui venait de transpercer sa main gauche.
Un cri terrible s'échappa de la poitrine des Indiens, et Tête-Rouge s'allongeant par-dessus le bordage de son canot, saisit à deux mains l'extrémité de l'embarcation montée par Tanguy, et se servant de ses doigts d'acier en guise de grappins d'abordage, il l'attira à lui avec violence, se redressa, et bondissant avec une agilité de félin, il tomba dans le canot des fugitifs, en agitant son lourd tomahawk.
Le sang-froid n'abandonna aucun des acteurs de ce drame. Tanguy, le bras ramené contre sa poitrine, le couteau en avant, attendait l'attaque du Peau-Rouge. Mais Nonpareille ne lui laissa pas le temps de frapper ou de soutenir l'effort de l'Iroquois, elle désigna le Peau- Rouge à Mingo et lui cria:
— Étouffe-le, Mingo ! étouffe-le !
L'ours comprit, se leva sur ses pattes, embrassa d'une étreinte mortelle l'Iroquois paralysé qui tomba à la renverse, écrasé par le poids de son adversaire. Pâtira dégagea l'embarcation, puis Mingo et Tête-Rouge roulèrent à la fois dans le fleuve. Une minute après, l'ours reparut seul à la surface. Alors, mis en goût de bataille, excité par la voix de Nonpareille, il s'accrocha au canot des Indiens, et avant que ceux-ci fussent revenus de leur stupeur, l'énorme bête avait saisi un nouvel adversaire.
A l'étonnement des Indiens succéda une indescriptible rage. Deux coups de tomahawk, lancés avec une furie sans égale, firent de larges blessures à Mingo, mais celuici, comme s'il comprenait que de son courage dépendait le salut de Nonpareille, abandonnant la Couleuvre-d'or à demi étouffé, s'élança sur l'Indien qui l'avait frappé, lui broya le bras entre ses redoutables mâchoires. Le canot devint le théâtre d'un combat sans exemple: l'ours, bondissant au milieu des Indiens, labourait la poitrine de l'un de ses griffes aiguës, mordait l'autre cruellement, repoussait ce dernier d'un coup de sa tête monstrueuse. Aucun des Indiens blessés ne se trouvait
désormais capable de continuer la chasse aux prisonniers: le dernier effort de Mingo fit chavirer le canot, et des cinq hommes qui le montaient, quatre allèrent rejoindre Tête-Rouge sous le lit du fleuve.
Tant que dura le combat, Pâtira ne cessa pas de ramer. Ses forces s'épuisaient sensiblement; à ce moment, du reste, les prisonniers purent se croire sauvés. Aucun autre canot ne se trouvait en vue.
— Que mon frère gagne l'île au-dessus de laquelle s'élèvent des rocs, dit Nonpareille.
Pâtira se renversa en arrière et donna un nouvel élan au canot. Il venait de sortir de la passe étroite dans laquelle Tête-Rouge lui avait donné la chasse, et se trouvait en ce moment en face d'un espace libre, sur lequel se jouaient les rayons du matin, et en face duquel se dressaient des blocs de pierres noirâtres. C'était là, et là seulement, que les prisonniers pouvaient trouver un abri, car autour d'eux les îles, au lieu d'être couvertes de grands arbres, ne présentaient que des taillis, des masses de roseau ou d'étroits espaces de terre et de sable envahis par les herbes. Mais au moment où le canot entrait dans cet endroit découvert, une clameur infernale se fit entendre de dix points différents et de chaque route d'eau ménagée entre les îles, sortit une pirogue remplie d'Indiens. A l'heure où les compagnons de Tanguy s'imaginaient les avoir dépistés, les Iroquois, tournant les îles, traquaient les fugitifs à travers ce méandre, se doutant bien que la petite Indienne, qui semblait admirablement connaître les ressources du pays, les dirigeait vers l'îlot des cavernes.
Cette fois, ni Pâtira ni Tanguy ne crurent possible de résister à la meute d'ennemis accourant sur eux. Un compagnon de lutte leur restait cependant encore; tout sanglant et blessé qu'il fût, Mingo, qui avait suivi la barque, y rentra au moment où la flottille d'Indiens dessinant un croissant avançait vers les Français. Après avoir compté les cerner par derrière, elle leur faisait face, et rétrécissant le cercle qu'elle dessinait, elle n'allait pas tarder à l'entourer d'une façon complète.
Patira, voyant pour la première fois se peindre une profonde angoisse sur le visage de Nonpareille, lui dit de cette voix douce qui jadis consolait Blanche de Coëtquen à travers les barreaux de la Tour Ronde :
— La Fille-des-Bois est l'enfant de Dieu; la Robe- Noire qui l'a baptisée lui a enseigné que ceux qui meurent en croyant, en se dévouant, deviennent au ciel des saints et des anges... La Nonpareille suivra les vierges du Christ dans le paradis de délices.
— La Fille-des-Bois ne pleure pas sur elle, murmura l'Indienne.
Les Indiens s'approchaient toujours; encore un instant et le canot se trouverait à la merci des sauvages, Tanguy et Halgan se levèrent, croisèrent leurs bras sur leur poitrine et attendirent. Ne conservant plus l'espérance d'échapper à leurs ennemis, ils eussent cru commettre des meurtres inutiles en se servant de leurs armes. Dieu qui leur permettait de défendre leur vie quand ils abandonnèrent la grande île semblait maintenant les vouer au martyre.
Les Indiens accostèrent aisément la petite barque; Tanguy, Halgan et Patira furent cruellement entravés, tandis que la Fille-aux-cheveux-d'argent présentait ses poignets aux liens. La beauté bizarre de la jeune fille, sa chevelure blanche, son regard inspiré en faisaient pour les Indiens l'objet d'un respect superstitieux. Ils n'osèrent point meurtrir les mains délicates qu'elle tendait vers eux. Son courage excitait leur admiration, ils se promettaient d'essayer d'attacher à leur tribu cette jfille étrange qui leur semblait d'une nature si différente et si supérieure à la race humaine.
Quand Nonpareille vit qu'elle réclamerait en vain de partager le sort de ses compagnons, elle s'assit au fond du canot où on les avait jetés. Doucement, lentement, elle lava une blessure que Patira avait reçue à la tempe elle s'efforça de relâcher les liens de Tanguy, et les Indiens, dont l'âme était à cette heure pleine d'une joie sanguinaire, n'osèrent empêcher la Fille-aux-cheveuxd'argent de rempHr son mandat de consolation et de charité.
Les prisonniers priaient à voix basse. Le jour était tout à fait venu. Les canots glissaient sans bruit sur le fleuve. Fatigués de leur poursuite nocturne, les rameurs laissaient dormir les avirons. La Couleuvre-d'or qui était parvenue à rejoindre un canot à la nage racontait à Plume-d'Aigle les péripéties du combat Si lentement que marchassent les pirogues sur la brillante surface du fleuve dont les canots semblaient environner une Venise de verdure, elles arrivèrent cependant en vue de la grande île.
Sur la pointe avancée formant un cap de sable, se tenait Jeune-Liane, dont l'attitude affaissée peignait assez le désespoir. Durant la nuit, elle était restée à cette même place, faisant des vœux ardents pour que les Iroquois perdissent la trace de ceux qu'elle avait tenté de sauver.
Après avoir souffert des révotes de son orgueil, Jeune-Liane s'était résignée. Quelque chose de vague s'agitait dans son esprit; sans bien comprendre les raisons que Tanguy lui avait données pour refuser de lui devoir la liberté, elle sentait qu il avait raison. Son cœur devinait ce que son esprit restait impuissant à comprendre. L'humiliation se fondait dans un regret intime et profond, noyant son âme ignorante. Elle trouvait Tanguy grandi par son refus. Un seul être lui paraissait enviable à cette heure: la Fille-aux-cheveuxd'argent qui avait trouvé le courage et l'intelligence nécessaires pour tenter une évasion invraisemblable.
Elle se sentait jalouse de Nonpareille, cette enfant qui, si faible, si frêle, avait cherché à sauver ses amis. Elle se méprisait et se haïssait pour avoir en quelque sorte posé des conditions à Tanguy de Coëtquen. Est-ce que la petite Indienne avait fait ces odieux calculs ? Elle venait de risquer sa vie sur une chance à peine probable; après avoir échoué, elle gardait le calme du cœur et du visage, et sa tristesse ajoutait encore à son enfantine beauté.
Jeune-Liane eut cette pensée :
— Si cette enfant pouvait avoir un peu d'amitié pour moi, je lui sacrifierais ma vie.
Enfin les canots abordèrent.
Celui de Plume-d'Aigle fut arrimé le premier à un tronc d'arbre. On conduisit les prisonniers, calmes mais pâles de fatigue et d'épuisement, dans la case d'où ils étaient parvenus à s'échapper. Mais, au lieu de rester au dehors, les sentinelles pénétrèrent dans la hutte.
A peine la nouvelle de la capture des Français se répandit-elle dans le campement que les enfants, les vieillards et les femmes poussèrent de grands cris de joie. Le spectacle dont ils avaient pu se croire frustrés leur serait donné; persuadés que les captifs s'étaient évadés par terreur des tortures, ils les accablaient d'invectives. Les squaws décrépites semblaient les plus acharnées contre les malheureux. Elles irritaient la colère des jeunes gens, elles racontaient aux enfants les supplices auxquels on avait condamné jadis des Français faits prisonniers par les Iroquois sur les rives du lac Ontario. Excités par ces mégères, les adolescents aiguisaient des pieux de roseaux, essayaient la pointe de leurs flèches, tordaient des liens de fibres végétales et se répandaient en insultes contre ceux que l'on devait massacrer.
La Couleuvre-d'or se hâta de dresser de nouveaux poteaux, car Pâtira et Nonpareille subiraient sans nul doute le même supplice que Tanguy et Halgan. Après avoir enfoncé les pieux, il les peignit en rouge; puis, ces premiers préparatifs terminés, les guerriers, rentrés dans leurs wigwams, réparèrent leurs forces avec une bouillie de sagamitz, de la venaison, une calebasse de vin d'érable et quelques gorgées d'eau-de-feu; la plupart, afin d'ajouter à la solennité qui se préparait pour le milieu de la journée, se peignirent le visage et le corps des couleurs réservées pour les fêtes nationales. Plume-d'Aigle choisit une peinture capable de le faire remarquer de tous les membres de sa tribu. Il avait trouvé le moyen de se donner l'apparence d'un triple visage. Quand on le regardait de face, son nez effilé semblait terminé par un nœud difforme. Un des côtés de sa figure était peint en noir, l'autre en rouge, des
sourcils de nuances diverses surmontaient ses yeux. Jamais visage plus effroyable ne s'offrit aux regards des hommes, et Plume-d'Aigle, les cheveux relevés en touffe et traversés par une plume arrachée à l'oiseau dont il portait le nom, pouvait passer pour le spécimen le plus beau des membres de sa tribu. Sur sa poitrine, une main patiente avait, à l'aide d'une arête de poisson, dessiné en divers tableaux l'histoire de sa vie et les batailles auxquelles il avait assisté. L'écorce brûlée d'un arbre avait donné à ces lignes une couleur vive tranchant sur la teinte cuivrée de sa peau. Il portait de la sorte sur lui ses titres de noblesse ; chacun des guerriers, suivant sa fantaisie ou les traditions de sa race, eut à cœur de paraître à la fête qui se préparait avec toute la pompe désirable.
Les femmes à leur tour changèrent leurs simples tuniques de coton pour des vêtements agrémentés de broderies. Des colliers s'étagèrent sur leur cou, des bracelets ceignirent leurs bras; elles retinrent sur le front leur chevelure flottante à l'aide de bandeaux ou de couronnes de fleurs. Les plus vieilles même ne résistèrent pas à l'élan général, et rien ne pouvait paraître plus hideux que le groupe de mégères à la peau ridée, tannée, criant et gesticulant au centre de la place. Les enfants silencieux considéraient les apprêts du supplice ou ramassaient des branchages destinés à alimenter les bûchers.
Quand les chefs eurent achevé de se peindre des couleurs réservées aux jours solennels, Plume-d'Aigle, dont l'orgueil égalait la joie, donna ordre d'aller chercher les prisonniers. Ceux-ci enfermés dans la cabane d'où le dévouement de Nonpareille les avait fait évader, avaient perdu tout espoir et se résignaient à mourir. Leur sacrifice était accompli depuis la nuit précédente. Seulement, à cette heure, ce sacrifice s'augmentait à la pensée de la mort de l'héroïque garçon qui allait payer de la vie sa généreuse tentative. Si le marquis de Coëtquen avait pu croire qu'il laissait Hervé sous la protection de Pâtira, il n'eût pas souffert le même déchirement. Pâtira eût ramené Hervé en France dès que les
événements l'auraient permis. Il l'eût entouré des derniers protecteurs échappés à la tourmente révolutionnaire. Quelque membre éloigné de la famille des Coëtquen alliée à celle des Chateaubriand survivait encore; qui sait si un ou deux moines de Léhon sauvés du massacre de l'Abbaye ne reviendraient point errer au milieu de ses ruines; Pâtira leur confierait l'enfant qui avait grandi dans les murs de la sainte maison, et les doctes vieillards en feraient ou un brave gentilhomme capable de soutenir de l'épée les droits de sa naissance et les privilèges du trône ou un prêtre fervent se réfugiant près de l'autel et demandant pardon au ciel pour les bourreaux. Pâtira devina ce qui se passait dans l'âme du marquis.
— Monseigneur, lui dit-il, Dieu lui-même veille sur votre fils. Je vous ai dit qu'il était en sûreté, sans avoir le loisir de vous apprendre ce qui se passa après votre fuite. Je ne veux pas que vous mourriez avec une angoisse au cœur. Tout ce qu'il était possible de faire a été fait...
— Je le sais, je le sais, dit Coëtquen, mais parle. Pâtira, parle-moi de mon fils, de cette chère créature que je ne reverrai jamais.
— Vous n'avez jamais su comment nous étions parvenus à nous échapper . . . Nous nous enfuîmes à travers les arbres comme des oiseaux . . . Au-dessous de nous les blessés, les morts restaient étendus; on fit les funérailles des uns, on compta les autres. Hervé se taisait dans nos bras, il paraissait comprendre la gravité de la situation... Enfin les Iroquois partirent à travers la forêt et nous pûmes descendre de notre cachette aérienne. Je voulais entraîner Nonpareille vers la ville, mais elle refusa de m'y accompagner et me dit gravement :
« — Sauve l'enfant du Visage-Pâle, la Nonpareille est de la race des Abénaquis, fidèle au Dieu que lui enseigna la Robe-Noire, fidèle à son amitié pour les Français... Tandis que mon jeune frère descendra vers Montréal pour confier l'enfant à Georges Malo, la Fille-des- Bois cherchera la trace des mocassins des Iroquois — Seule ! m'écriai-je. — Seule, me répondit Nonpareille; la Robe-Noire m'a dit que Dieu faisait garder les enfants
innocents par ses anges. — La Fille-des-Bois croit donc pouvoir rejoindre les Iroquois et les captifs? — Oui, me répondit-elle. Seulement, dès qu'elle aura trouvé la piste, elle attendra que mon frère mette l'enfant en sûreté, nous essaierons ensuite de sauver les Visages- Pâles.» — Je pris Hervé dans mes bras et j'allais m'éloigner, quand les roseaux de la berge s'agitèrent et nous en vîmes sortir le Bison-Noir. Le sang se mêlait à la boue couvrant ses membres, mais il gardait l'expression de calme et de courage que vous lui connaissez. Nonpareille poussa un cri de joie en le voyant. Il avait échappé à la mort en se précipitant dans le Saint-Laurent en même temps que Toyo et Tambou. Nonpareille et le Bison-Noir eurent une longue conversation en langue algonquine, puis le Bison-Noir me dit :
(( — Le Chevreuil va partir pour la ville et confier l'enfant à Georges Malo, je t'attendrai près de la hutte désolée et je te remettrai dans le sentier suivi par la Filleaux-cheveux-d'argent.» — Je courus sans m'arrêter à Montréal, et je tombai à demi-mort de fatigue en arrivant à la maison de Georges Malo. Je ne vous parlerai point de son désespoir en apprenant la double attaque de la Grande-Hutte et de la Maison-des-Rapides. 1\ me jura de prendre soin d'Hervé, et je lui dis en le quittant : (( — Ici comme en Bretagne, je dois mon sang aux Coëtquen. Si je succombe en remplissant une tâche sacrée, vous chargerez le second du navire la Gauloise, appartenant au capitaine Halgan, de ramener Hervé de Coëtquen en France. Ce jeune homme a du cœur, il se dévouera au petit-fils du capitaine. « — Sois tranquille. Pâtira, me répondit Georges Malo, ceux qui se battent seront soutenus, ceux qui mourront seront vengés ! » — J'acceptai quelques aliments et je repris ma course vers la Maison-des-Rapides; je pouvais, le cœur allégé par la certitude du salut d'Hervé, ne plus songer qu'à votre délivrance. Le Bison-Noir m'attendait près de la porte brisée. Nous entrâmes tous deux sous le couvert des bois, et l'Indien reconnut vite les traces du passage de Nonpareille qui avait pris soin de casser des branches et d'arracher des mousses le long de la route
parcourue par elle. Le Bison-Noir et moi marchons plus vite que Nonpareille, et nous la rejoignîmes assez rapidement.
Elle mit sa petite main dans la main de l'Indien, et lui dit en Français :
(( — Le chef abénaquis laissera les enfants chercher la piste des Iroquois et des Visages-Pâles; il fera de son côté ce que lui inspirera son grand cœur.»
Le chef serra la main de la Fille-aux-cheveux d'argent.
(( — Le Bison-Noir agira en chef et en chrétien», lui répondit-il.
(( — Viens !», me dit Nonpareille.
Le Bison-Noir nous quitta et reprit la direction des maisons dévastées, tandis que nous rentrions sous les ombres de la forêt.
Georges Malo m'avait donné quelques provisions, nous réparâmes nos forces et nous continuâmes durant plusieurs jours notre marche à travers les bois. J'admirai l'adresse, la sûreté de coup d'œil, la sagacité de Nonpareille. Elle ne s'écartait point de la piste suivie, les grains de corail semés par vous, la mousse arrachée, l'herbe foulée, les cendres d'un feu éteint, tout lui servait d'indice. Quand nous approchâmes de l'endroit où le Saint-Laurent grandit jusqu'à prendre l'apparence d'un lac immense, et baigne dans son sein les Mille-Iles, Nonpareille eut plus de peine à retrouver vos traces. Nous passâmes la moitié d'un jour à chercher l'endroit où les sauvages s'étaient embarqués. Cependant je fus assez heureux pour découvrir à côté d'une touffe de roseaux les derniers grains de votre chapelet. Nonpareille devina vite que les Iroquois vous avaient conduits dans une des îles, mais comment savoir laquelle vous servait de prison? Nous manquions de barque pour traverser le fleuve et continuer nos recherches. Mais Nonpareille ne désespéra pas d'en trouver une. Des arbres gigantesques se trouvaient sur la rive, elle me conseilla de monter dans les branches de ceux qu'elle jugeait creux, ajoutant que sans aucun doute un canot au moins serait caché dans l'un des vieux troncs. Elle
ne s'était pas trompée; je découvris un canot d'écorce. Nous le tirâmes de l'érable à demi-mort, nous le mîmes à l'eau, et tous deux nous commençâmes à vous chercher. Mais hélas ! plus de traces de mocassins, plus de grains de corail ... De l'eau, partout de l'eau ! L'eau, qui ne laisse aucune trace et se referme sur le sillon de la barque,
« — La fumée de leur campement trahira les Iroquois», me dit Nonpareille, cherchons toujours.
Nous explorâmes un grand nombre d'îles, sans aucun résultat. Nous commencions à nous demander si nous ne nous trompions point dans nos conjectures, quand un soir la clarté d'un foyer nous prouva que la plus grande des îles était habitée. Vous savez le reste, Nonpareille descendit dans l'île, parcourut le village et vous entendit prier à haute voix , . , Son apparition inattendue, la vue de Mingo troublèrent les jeunes sauvages chargés de vous veiller, et la Fille-aux-cheveux-d'argent vous ramena vers le canot où je vous attendais . . . Nous avons fait, monsieur le marquis, ce que permettaient les forces de deux enfants, à l'heure où je vais mourir, dites que vous êtes content de moi.
— Ce n'est pas aux hommes qu'il appartient de payer des dévouements comme le tien, Pâtira . . . mais Dieu que nous invoquons à notre heure suprême, Dieu qui lit dans le fond de nos âmes, saura te récompenser de ta vie de sacrifices.
— Merci, monsieur le marquis, répondit Pâtira; Georges Malo n'abandonnera jamais Hervé, les heures s'avancent, Dieu sait ce que préparent ces mécréants d'Iroquois, nous appartenons d'avance à l'éternité.
Pâtira s'agenouilla dans un coin de la cabane et se mit à prier avec ferveur. Halgan et Coëtquen s'absorbaient dans de suprêmes pensées. Nonpareille, assise sur ses genoux repliés, les mains croisées sur sa poitrine, paraissait complètement désintéressée des choses de ce monde. De temps en temps les clameurs des squaws, les cris de joie des enfants parvenaient à l'oreille des captifs, ils comprenaient alors qu'on travaillait aux apprêts de
leur supplice, et ils rassemblaient leurs forces morales afin de ne pas défaillir au milieu des tortures de la chair. Enfin un choeur formidable s'éleva à l'entrée de la cabane dans laquelle ils étaient enfermés. On eût dit que mille démons les entouraient; presque au même moment, la Couleuvre-d'or et son compagnon se placèrent de chaque côté de la porte de la Hutte dont Plumed'Aigle franchit le seuil.
— Les Visages-Pâles sont braves, dit-il en s'adressant au capitaine et à Tanguy, et les Enfants-Rouges vont applaudir à leur courage.
Une longue étreinte rapprocha le capitaine, Tanguy et Pâtira, puis tous trois relevant la tête se placèrent sur la même ligne.
— Nous sommes prêts, dit Halgan.
Sur un signe de Plume-d'Aigle, la Couleuvre-d'or attacha aux jambes des prisonniers des ceps de vigne assez lâches pour que le mouvement leur fût permis, puis il garda dans ses mains l'extrémité de l'entrave, tandis que deux autres Iroquois s'occupaient des liens de Pâtira et de Tanguy.
Une seconde après, les captifs sortant de la cabane se trouvaient en face de la peuplade assemblée. Tous les visages exprimaient une joie farouche, et Tanguy comprit que ni lui ni ses compagnons ne pouvaient attendre de pitié !
Seule, la Nonpareille n'avait pas été liée; un sentiment bizarre mêlé de crainte et de respect s'emparait des Indiens en face de cette enfant étrange. La faculté qu'elle possédait de voir au milieu des ténèbres, sa chevelure blanche, le ton prophétique de sa parole, l'aspect un peu théâtral de toute sa personne les frappaient de surprise. Ils l'avaient enfermée dans la cabane servant de prison à ses amis, mais ils n'avaient pris aucune décision à son égard. Elle leur semblait trop au-dessus des autres êtres pour qu'il leur fût possible de la vouer aux tortures. Nonpareille comprit vite l'influence qu'elle exerçait sur les Indiens et résolut de l'augmenter encore
par le prestige d'une confiance affectée et d'un courage à toute épreuve.
— Que les Enfants-Rouges me fassent place, leur dit-elle, ils savent bien qu'on ne touche pas aux filles des Esprits qui ont quitté, pour les visiter, le pays des chasses heureuses.
Et, tranquillement, écartant les Indiens de ses petites mains, Nonpareille sortit de la cabane et marcha vers la place sur laquelle se trouvaient dressés les poteaux de torture.