‹ Jean Canada [par] Raoul de NaveryChapitre 15 sur 19 · LE POTEAU DE TORTURE · texte numérisé non relu

LE POTEAU DE TORTURE

Le village tout entier se trouvait assemblé sur la place réservée aux danses guerrières. Les femmes, enveloppées dans des pièces d'étoffes de couleurs voyantes, le cou et les bras ornés de colliers et de bracelets, attendaient impatiemment les captifs. Quelques-unes tenaient à la main des couteaux ou des pierres. Les guerriers affectaient un grand calme. Une seule créature pleurait. Le dos appuyé contre un arbre, la tête renversée, les bras abandonnés, Jeune-Liane attendait l'heure du supplice en se demandant si elle ne pouvait rien pour sauver les malheureux.

On les amena tous trois. Le cep de vigne maintenant les pieds d'Halgan fut lié autour d'un des poteaux, on assujettit son corps, puis son cou, et il lui fut bientôt impossible de faire un seul mouvement. Tanguy au contraire fut laissé presque libre, c'est-à-dire que le cep qui l'entravait, lié seulement au poteau par son extrémité, lui permettait de parcourir une vingtaine de pas.

Quant à Pâtira, au lieu de l'attacher étroitement, on le délia. Les Iroquois raffinés en barbarie, se promettaient de varier le genre de supplice des trois prisonniers. Pâtira, mince, découplé, d'une agilité peu ordinaire, était réservé pour le supplice des baguettes; Halgan servirait de but aux couteaux et aux tomahawks, et Tanguy périrait par le feu.

Nonpareille comprit ce qui allait se passer, et s'avançant vers Pâtira :

— Quand on donnera le signal de la course de mort à mon frère, dit-elle, qu'il s'échappe avec la rapidité du

chevreuil; s'il touche le poteau avant d'avoir été frappé, peut-être lui fera-t-on grâce de la vie.

Mais Plume-d'Aigle avant d'ordonner le supplice des prisonniers voulut se donner la joie orgueilleuse de se vanter de ses exploits devant la tribu assemblée. Il s'avança au milieu de la place, et après avoir pris une attitude martiale, il mima avec une vérité remarquable la marche des Iroquois à travers les bois, l'incendie de la Grande-Hutte, l'attaque de la Maison-des-Rapides, l'enlèvement des prisonniers, la course dans la forêt, l'arrivée dans l'île, puis l'évasion des captifs, la poursuite sur le lac, enfin la dernière victoire remportée sur les Visages-Pâles. Après cette représentation dont la perfection parut vivement intéresser les sauvages, Plume-d'Aigle, élevant la voix, énuméra les combats auxquels il avait assisté, les scalps pris aux ennemis, les victoires remportées. Il termina par une apologie complète de sa bravoure dans la bataille et de sa sagesse dans le conseil.

Loin d'exciter la surprise, cet orgueil parut légitime à ceux qui en entendaient l'expression, et Plume-d'Aigle fut acclamé par toute la tribu. Après la danse guerrière du chef, hommes, femmes et enfants se rangèrent sur deux lignes. Une baguette fut placée dans la main de chacun d'eux, et l'on conduisit Pâtira à l'extrémité de la place. En face de lui se trouvait un pieu rouge, placé entre le poteau auquel se trouvait étroitement lié Halgan, et le poteau de Tanguy.

Couleuvre-d'or arracha les vêtements couvrant les épaules de Pâtira, et l'adolescent, demi-nu, se trouva debout, ayant en face de lui le but qu'il s'agissait d'atteindre, et de chaque côté du chemin qu'il devait parcourir des hommes, des femmes, dont le visage exprimait une joie cruelle, et qui, armés d'une baguette flexible, allaient à chacun des coups de cette baguette lui enlever un lambeau de chair. Un frisson de terreur parcourut les membres de Pâtira, mais il se remit vite, redressa la tête, fit le signe de la croix, regarda Nonpareille qui semblait lui recommander encore d'essayer

de tromper l'adresse cruelle des Iroquois, puis prêt à s'élancer, il attendit le signal. Ce fut Plume-d'Aigle qui le donna. Il était à peine achevé que Pâtira s'élança entre les deux lignes de bourreaux et bondit d'une façon si imprévue, si prodigieuse, que les baguettes levées frappèrent l'air inutilement ; l'adolescent avait embrassé le poteau avant qu'une goutte de sang perlât sur ses membres.

Cette preuve d'agilité surprenante excita une vive admiration parmi les sauvages, et Pâtira put rester près du poteau qu'il tenait embrassé sans endurer la souffrance ou la honte de recevoir de nouvelles entraves.

C'était au tour d'Halgan de subir son épreuve.

Les chefs les plus renommés pour leur adresse se placèrent à une certaine distance du poteau auquel il était lié et tour à tour chacun des guerriers lança son tomahawk, de telle sorte que la lourde lame, sans atteindre le capitaine à la tête, fit une entaille au poteau ou alla s'enfoncer dans le tronc d'un arbre voisin. Chaque fois que la main d'un chef levait la terrible hache, Halgan se demandait si elle n'allait point lui ouvrir le crâne. Malgré lui, et en dépit d'un courage tant de fois éprouvé, il sentait battre ses paupières et s'accélérer les palpitations de son cœur.

Ce terrible exercice d'adresse dont la tête d'un homme était l'enjeu prouva dans les Iroquois qui y prirent part une sûreté de coup d'œil remarquable, et leur mérita les applaudissements des spectateurs. Pendant cette scène terrible, Tanguy fermait les yeux et priait à demi-voix, tandis que Pâtira placé entre quatre robustes Iroquois se demandait s'il ne tenterait rien pour sauver le capitaine. Mais que pouvait le malheureux enfant ? Bien qu'on l'eût laissé libre, il savait qu'au premier geste on l'eût garrotté; un mot de Nonpareille lui avait appris d'ailleurs que l'exercice du tomahawk, s'il a pour but d'abattre le courage du prisonnier en le laissant sous l'empire d'une terreur sans cesse renouvelée, ne se termine jamais par une mort immédiate. En effet, pour les Indiens, ce supplice en quelque sorte prépara-

toire cause rarement le trépas du prisonnier. Il faudrait pour cela qu'un Indien maladroit manquât le but, ou que le captif ayant excité au dernier point par ses injures le courroux de ses persécuteurs, et la haine de l'un d'eux, celui-ci exaspéré lançât son tomahawk non point contre le bois du poteau, mais dans le front même du captif.

Halgan ayant par son attitude mérité l'estime de ses ennemis, Plume-d'Aigle dit d'une voix grave :

— Le Visage-Pâle possède le cœur d'un lion.

L'épreuve des couteaux commença ensuite. Cette fois il ne s'agissait plus de menacer Halgan de la hache, mais bien de le blesser d'une façon légère. On ne devait atteindre ni le cœur ni la tête, afin de prolonger le supplice, mais cribler les épaules, les bras, de lames aiguës. Le capitaine mordit ses lèvres jusqu'au sang, puis il regarda bien en face la Couleuvre-d'or qui, lançant son couteau vers son épaule droite, l'envoya s'enfoncer dans l'arbre voisin. Cependant au bout de quelques minutes le sang du marin coulait par dix blessures; autour de lui, le poteau et les arbres étaient hérissés de couteaux anglais; la seconde partie de son supplice était finie, il allait subir la dernière.

A quelque distance de la place, les enfants avaient amoncelé du bois mort et des branchages verts. Les branchages verts pleins de sève furent jetés devant Halgan, et placés de telle sorte que la fumée qui devait s'en échapper causât au malheureux l'intolérable supplice de la suffocation. Au contraire, aux pieds de Tanguy, un bûcher de bois sec fut rapidement préparé; un feu ardent allait consumer la chair du prisonnier.

Jusqu'à ce moment, Jeune-Liane avait paru insensible à ce qui se passait autour d'elle, mais quand elle vit une squaw approcher un tison du bûcher destiné à Tanguy, elle fit un violent effort sur elle-même, quitta sa place, et bondissant au milieu des Indiens, les bras étendus, le visage empreint d'une terreur folle, elle dit d'une voix rauque de larmes :

— La Jeune-Liane est la fille d'un chef fameux par les combats qu'il a livrés et les victoires qu'il a rem

portées. Il a laissé l'orpheline sans appui; nul Indien ne lui apporte de venaison, ne chasse pour elle dans les bois, et ne perce de sa lance le poisson au fond du lac. La Jeune-Liane demande à ses frères les Enfants- Rouges, d'adopter comme membre de la tribu le Visage- Pâle qui doit mourir par le feu. Elle a le droit d'exiger un époux des guerriers qui lui ont pris son père.

A cette demande, les Iroquois se regardèrent. Ce que réclamait Jeune-Liane était presque un droit. Le courage des captifs avait inspiré pour eux aux Indiens une sorte de respect. Plume-d'Aigle lui-même, après avoir conféré pendant un instant avec les vieillards, revint dire à la jeune fille :

— Les sachems t'accordent ta demande... Que la fille duvchef sache maintenant si le prisonnier accepte de de nier son époux.

Ces paroles s'étaient échangées en langue iroquoise, et Tanguy qu'elles intéressaient si vivement ne les avait pu comprendre. Mais se souvenant de ce que Jeune- Liane lui avait dit durant sa première captivité, il devina que la pauvre créature essayait encore une fois de lui sauver la vie. Il en fut profondément touché. Mais pas plus durant la terrible nuit qu'il avait passée dans la cabane, qu'en ce moment où son bûcher était prêt, il n'avait la pensée de profiter du moyen de salut qui lui était offert. Accepter eût été une trahison, une apostasie, et Tanguy devait mourir comme il avait vécu.

Cependant, la jeune fille s'avança lentement vers lui, le regarda avec une humilité pleine de douceur et lui dit :

— L'indienne te demande de sauver ta vie, tu feras d'elle ensuite ce que tu voudras. Elle te laissera libre de retourner vers ceux qui t'attendent.

— Jeune-Liane, demanda Tanguy, les Indiens vontils exiger de moi le serment de vivre au milieu d'eux, d'adopter leur religion et leurs coutumes ?

— Oui, répondit plus bas l'Indienne.

— Tu vois bien que je ne saurais partir sans me par-

jurer... Mon Dieu qui juge les cœurs t'appellera vers lui; pauvre fille, je dois mourir, laisse-moi prier.

En ce moment, un guerrier mit le feu à l'amas de branches de sassafras placé devant le capitaine; Tanguy, dominant son angoisse, commença à voix haute le De profundis.

— Il entonne son chant de mort ! dirent les Indiens. Trois squaws immondes jetèrent des tisons sur le

bûcher du marquis, et bientôt des étincelles s'en échappèrent.

Alors Pâtira, échappant aux Indiens qui le gardaient, s'élança aux côtés de Tanguy.

— OiJ vous êtes, je reste. Monseigneur ! dit-il.

Et la voix de l'adolescent répondit aux psaumes de David.

La place de la grande île présentait vraiment un horrible spectacle: au fond les deux suppliciés dont l'un disparaissait presque en entier derrière une colonne de fumée, tandis que l'autre commençait à sentir l'épouvantable chaleur du brasier. En face, groupés en cercle, hommes, femmes, vieillards, enfants, poussant des cris de joie féroce, et se délectant de l'agonie des malheureux.

Jeune-Liane était tombée sur les genoux et sanglotait, la tête dans ses mains.

Tout à coup, la Fille-aux-cheveux-d'argent tressaillit de la tête aux pieds. Le long mugissement d'un buffle sauvage venait de se faire entendre, et ce cri, arrivant à son oreille à travers les clameurs des bourreaux, la fit changer subitement de résolution et d'attitude. Fendant la presse des curieux, elle se mit au premier rang, en face même des poteaux de torture, et commença à esquisser un pas de danse bizarre qui tantôt la rapprochait des poteaux des suppliciés, et tantôt la ramenait vers la foule.

Au moment où elle glissait à côté du poteau d'Halgan, elle lui dit en français :

— Espérez encore, espérez ! Je vous viens en aide.

Puis, courant dans l'emportement frénétique de sa danse vers le poteau où Pâtira et Tanguy souffraient déjà de cuisantes douleurs, elle leur dit dans la même langue :

— Ramassez des tisons, battez-vous contre la foule, luttez . . . défendez votre vie . . .

Tanguy, Pâtira et Halgan crurent à la fois que Nonpareille avait perdu la raison, et que le désespoir venait de briser la pauvre créature. Mais celle-ci, sans discontinuer les fantaisies de sa danse, ramassa sur le sol une des baguettes dont les spectateurs s'étaient armés pour fustiger Pâtira, et tout en tournant sur la place avec une rapidité vertigineuse, elle dispersa du bout de sa baguette les ramures de sassafras dégageant une odeur suffocante, et les tisons enflammés dont Tanguy commençait à subir l'insupportable chaleur. Le premier mouvement des squaws acharnées à la perte des Français fut de rapprocher les débris du bûcher, et de rejeter devant le poteau du capitaine une nouvelle brassée de branchages, mais la Nonpareille tournoyait, passait, repassait avec une rapidité folle, ajoutant au charme de sa danse le prestige de sa beauté aérienne, et un chant pareil à une sorte d'incantation dont la musique impressionnait diversement les Iroquois, et dont aucun ne pouvait méconnaître le charme. Depuis qu'ils l'avaient aperçue pour la première fois, les Indiens demeuraient convaincus que la Fille-aux-cheveux-d'argent appartenait à une race à part privilégiée. Ils n'osèrent point s'opposer à sa fantaisie, et, sûrs de pouvoir quand il leur conviendrait recommencer le supplice des Visages-Pâles en rallumant leurs bûchers, ils s'abandonnèrent au plaisir de la voir tourbillonner, semblable à un oiseau enivré d'air, de soleil et de liberté. Elle comprit vite que ni Tanguy ni Halgan ne lui viendraient en aide. Résolue à les sauver, elle devait agir seule. Aussi, continuant à dessiner autour de la place les méandres de sa danse fantastique, faisait-elle rouler au loin, du bout de sa baguette, les derniers charbons enflammés et les branches d'arbre à l'extrémité desquelles bouillonnait la sève. Quand elle eut dispersé

les brasiers, on la vit sauter et courir au milieu des charbons répandus sur le sol, sans brûler l'extrémité de ses mocassins brodés de dards de porc-épic. On eût dit qu'elle était l'esprit du feu. Jetant à terre sa baguette désormais inutile, elle continua sa danse, les bras levés vers le ciel, et ses longs cheveux blancs ondoyant autour d'elle comme un voile. Chaque fois que l'imprévu de son pas la ramenait devant l'un des poteaux des prisonniers, elle leur jetait un regard expressif et une parole d'espérance. Mais si convaincus que fussent Halgan. Pâtira et Tanguy de la finesse et du dévouement de la Fille-aux-cheveux-d'argent, aucun d'eux ne croyait pouvoir en attendre la liberté.. Cependant, tandis qu'épuisée, la Nonpareille tournoyait autour des poteaux de torture, le mugissement du buffle se fit entendre d'une façon plus rapprochée. Le mouvement de rotation de la Nonpareille avait atteint une telle rapidité que ses cheveux voilaient son visage d'une façon absolue, tandis que ses bras étendus paraissaient appeler une intervention surnaturelle.

Pâtira crut être le jouet d'une hallucination, quand l'étrange fille murmura en passant près de lui :

— Le Bison-Noir !

Elle achevait à peine de prononcer ce nom qu'une clameur épouvantable retentit à quelque distance. C'était un gri de guerre bien connu des Iroquois, celui des Abénaquis dont les couteaux leur avaient enlevé tant de chevelures. Un tumulte indescriptible suivit ce cri farouche qui précéda d'une seconde à peine l'apparition d'une troupe d'ennemis assez nombreux pour faire oublier aux Iroquois les émotions que leur avaient procurées la perspective d'un triple supplice et la grâce inattendue de la danse de Nonpareille. Celle-ci bondit vers un érable placé à quelque distance du poteau d'Halgan, arracha deux tomahawks enfoncés dans l'aubier, et, les maniant de chaque main avec une dextérité merveilleuse, elle coupa les liens du capitaine, débarrassa Tanguy de son entrave et se trouva subitement, ainsi que les captifs, au milieu d'une troupe qui, le mousquet

à l'épaule, faisait siffler une grêle de balles sur les Iroquois. La bataille prit tout de suite les proportions d'une mêlée. Aux Iroquois campés dans la grande île, Bison-Noir opposait une troupe aguerrie, amenée dans une flottille de canots, et renforcée d'une vingtaine de Canadiens. Halgan et Tanguy, menacés par ceux qui ne pouvaient se consoler d'avoir vu s'échapper une triple proie, brisèrent plus d'un crâne au milieu de la mêlée et la chevelure blanche de Nonpareille se couvrit de gouttes écarlates, comme si la capricieuse main de la jeune fille les avait mêlées de baies rouges d'églantier. Les cris de guerre, les vociférations, les hurlements se confondaient. On ne voyait dans le désordre du combat que haches levées, lances en arrêt, canons de mousquets fumants. Les Iroquois tombaient en poussant des cris de rage, et d'un coup circulaire de leur terrible lame, les Abénaquis leur enlevaient la longue mèche de cheveux, traversée de plumes et d'ornements divers qu'ils conservaient au sommet du crâne. De part et d'autre, la lutte fut terrible. Enfin les Abénaquis l'emportèrent, et après avoir couché sur le sol les plus redoutables des guerriers iroquois, ils firent les autres prisonniers, puis ils les jetèrent, entravés de ceps de vigne, au fond des canots qui, durant la nuit, avaient servi à la peuplade à poursuivre au milieu du dédale des Mille-Iles les malheureux prisonniers. Les femmes affolées s'étaient enfuies à travers le bois; quelques-unes se jetèrent dans le Saint-Laurent, afin de gagner à la nage une île voisine; les enfants criaient de terreur en se cachant dans les cabanes. Les guerriers qui se roulaient sur le sol, atteints d'horribles blessures, conservaient encore le courage d'étouffer le râle de leur agonie.

Quand les Iroquois furent hors de combat, le Bison- Noir, couvert du sang provenant de blessures légères, s'avança vers Tanguy et lui dit d'une voix grave et sonore :

— Le Visage-Pâle dira à Jean Canada que les Enfants-Rouges ont fait leur devoir.

Tanguy et Halgan se croyaient le jouet d'un rêve. Nonpareille et Pâtira souriaient à travers leurs larmes.

— Combien mon jeune frère a souffert pour ses amis disait la petite Indienne.

— Que ma jeune sœur s'est dévouée pour moi ! répétait Pâtira.

Les Abénaquis après avoir délivré Halgan et Tanguy se hâtèrent de remonter dans leurs canots. Ils ne voulaient point s'exposer à se trouver durant la nuit au milieu du dédale des Mille-Iles. Aussi, entraînant le capitaine et Tanguy, les obligèrent-ils à prendre place dans la plus grande des nacelles, à côté de Bison-Noir. Nonpareille et Pâtira sautèrent légèrement dans la seconde. Elle s'éloignait à peine du rivage quand une femme accourant en toute hâte sur la rive se précipita dans le Saint-Laurent, s'efforçant d'atteindre le canot qui portait la petite Indienne.

— Jeune-Liane ! s'écria celle-ci.

Elle éprouva un sentiment rapide de répulsion, mais elle le surmonta d'autant plus vite, que Pâtira cessait de ramer afin de permettre à Mingo de regagner le canot d'écorce. La brave bête avait fait la veille assez de victimes dans les rangs des Iroquois pour mériter d'être ramenée vers la Maison-des-Rapides et de reprendre sa place à côté de sa jeune maîtresse. Un double sauvetage s'opéra donc à la fois, celui de Jeune-Liane et celui de Mingo.

La bête avait donné des preuves d'une intelligence surprenante, et la pauvre sauvage avait multiplié de courageux efforts pour sauver ceux qui avaient dédaigné de lui devoir le salut.

Les Abénaquis ramèrent rapidement, jusqu'à ce que les voiles de la nuit s'étendissent sur le fleuve, le ciel et les bois. Alors les rames tombèrent dans les canots, la flottille demeura immobile, et sauf une sentinelle debout à l'avant de chaque embarcation. Indiens et colons s'endormirent.

A l'aube, les canots reprirent leur course, et au bout de huit jours, un petit groupe de Français et de Canadiens mettaient pied à terre sur la berge du fleuve. Une surprise attendait Halgan et Tanguy. Campés près du

Saint-Laurent se tenaient quelques hommes dont les cris de joie saluèrent le retour des captifs des Iroquois. C'étaient Jean Canada et un groupe de ses amis revenant vers Montréal, et qui, las d'une étape forcée, prenaient un peu de repos sur la berge du fleuve que l'ombre des arbres enveloppait de fraîcheur et de mystère.

— D'où venez-vous ? demanda Tanguy.

— Du lac Ontario, répondit Jean Canada, et vous ?

— De la mort, répliqua le marquis de Coëtquen.

— Et vous allez . . .

— Je ne vous quitte plus.

— Le chef des Visages-Pâles ne sait rien ? demanda le Bison-Noir.

— Je sais que le Canada se soulève, que nous chasserons les Anglais de Montréal, que les catholiques cesseront d'être persécutés par les calvinistes, et que la terre que nous foulons redeviendra la Nouvelle-France.

— La maison de mon frère a été incendiée.

— Qu'importe, répHqua Jean Canada, je coucherai sous la tente.

Il se tourna vers Tanguy :

— Je ne vous demande point ce qu'est devenue la Maison-des-Rapides ?

— Dévastée après le sinistre de la Grande-Hutte.

— Allons, dit Jean Canada, quand l'aigle n'a plus d'aire, il monte droit au soleil; jusqu'au jour où nous posséderons une armée, Dieu nous laisse les bois et la liberté.

En un moment, Abénaquis et Canadiens se mêlèrent sous le dôme frais des arbres. Les questions, les réponses se succédaient avec une fiévreuse rapidité.

Jean Canada racontait le succès moral de sa mission et l'accueil qu'il avait reçu dans les plus humbles villages quand on y avait appris qu'il venait recruter des hommes capables d'épauler le mousquet, de lancer le tomahawk ou de manier la lance, afin de chasser l'Anglais. Bison-Noir, interrogé par Jean Canada sur la

façon presque miraculeuse dont il était arrivé dans l'île pour arracher Pâtira, Halgan et Tanguy au plus terrible des supplices, répondit en désignant Nonpareille :

— La Fille-aux-cheveux-d'argent avait trouvé le moyen de me faire connaître laquelle des îles renfermait les captifs : du canot qu'elle montait avec Pâtira, elle laissait tomber au plus profond de l'eau un câble végétal dont l'extrémité fut liée au rivage. J'ai suivi la route, et le Maître du Ciel vous a tirés des mains des Iroquois.

Colons et Abénaquis se remirent en marche dès le matin et se rapprochèrent du village de la Chine. Tanguy tenait la tête de la colonne entre Nonpareille et Pâtira. Il ne sentait plus la fatigue et quand ses lèvres s'entr'ouvraient, il murmurait :

— Hervé !

LA FILLE DE l' AGENT DE POLICE

La nuit était venue d'une façon complète, et cependant Georges Malo ne songeait point à allumer la lampe destinée à éclairer le travail du soir. En ce moment, il se reposait à la fois le corps et l'esprit; le corps en gardant une attitude abandonnée dans un vaste fauteuil, l'esprit en écoutant le babillage d'Hervé. Depuis le jour où Pâtira, résolu à chercher la trace de Tanguy, avait confié l'enfant au jeune Français, celui-ci s'était pris pour Hervé d'une subite tendresse. L'ardent défenseur de la cause canadienne, qui avait jusqu'à cette heure tout sacrifié à sa patrie sentait pour la première fois son âme se détendre. La présence d'Hervé lui apportait à la fois une consolation et un mélancolique regret. Si les circonstances l'avaient permis, si le péril des siens ne l'avait jeté dans une lutte sans cesse renouvelée, Georges, cédant à la tendance affectueuse de sa nature, aurait choisi une compagne et résumé sa vie entre de doux et faciles bonheurs. Mais son devoir imposait silence aux aspirations de la jeunesse, et il vivait seul avec la grande idée qui remplissait son cerveau et parfois épanouissait son cœur : — l'idée de rendre libre la terre qui s'était appelée Nouvelle-France et que ses compatriotes avaient liée au Royaume des lys, à travers l'immensité des océans. Mais à cette heure indécise de rêverie et de repos, Georges Malo sentait peser sur lui la solitude. Le langage d'Hervé le charmait et l'attristait à la fois. Avec la grâce de son âge, l'enfant lui

parlait de ses premiers souvenirs. Il lui peignait les hautes murailles de l'antique abbaye de Léhon, la chapelle dont les bas-côtés renfermaient, sous des arcatures à jour, les tombeaux des plus nobles familles de Bretagne, les jardins spacieux, les vergers fleuris. Il racontait comment Pâtira l'entraînait parfois dans des promenades lointaines, et rappelait le jour où celui-ci l'avait fait agenouiller devant la fenêtre grillagée d'un cachot de la Tour Ronde. Cette vie d'enfant, qui comptait quelques printemps à peine, se déroulait pour Georges dans un langage naïf, primesautier, remph d'imprévu. Puis l'existence d'Hervé était menacée, le tocsin sonnait dans les hautes tours; on entendait hurler la révolution aux portes de l'abbaye. Pâtira l'entraînait dans les dédales noirs d'un souterrain. Il passait deux nuits dans les ruines du Guido, et se trouvait enfin, après l'horreur d'une tempête, entre les bras d'un vieillard qui était son grand-père, et sur un navire qui lui appartenait.

Hervé, charmé d'exciter l'attention de Georges, montrait une verve intarissable. Quand il eut terminé son récit, il noua ses bras autour du cou de Georges Malo.

Celui-ci l'étreignit sur sa poitrine et l'y garda avec un geste de caresse.

Alors, sans qu'il comprît pourquoi, une image surgit devant lui. Il retrouva distinctement dans son souvenir le visage de la jeune fille qu'il avait, un soir, défendue contre l'agression des matelots ivres, qu'il avait retrouvée plus tard montant les degrés de l'église, et une autre fois faisant l'aumône à une pauvresse.

Il se rappelait son nom, un nom simple et harmonieux: Nadie. Dans une nuit à peine dissipée par de faibles lueurs, il voyait se dessiner sa petite maison cachée derrière un rideau de lilas. Cette jeune fille était modeste, pieuse et bonne; son visage reflétait la douceur et la tristesse, et tandis que Georges gardait Hervé dans ses bras et l'y berçait d'un mouvement lent et doux, il se prenait à souhaiter que le hasard plaçât une fois encore cette jeune fille sur son chemin. S'il lui avait été

permis de posséder les joies de la famille, les tendresses du foyer, il sentait qu'il eût aimé lui devoir les bonheurs d'une union sainte. Il regrettait de n'avoir pas songé à chercher à retrouver dans Montréal la petite maison de l'impasse, de ne point s'être informé des parents de Nadie. Sans doute ils étaient honnêtes, loyaux. Français et catholiques, car le peu de mots échangés avec la jeune fille avait prouvé à Georges qu'elle aimait Dieu et chérissait la France.

— Oui, je la chercherai, se dit Georges, je la retrouverai, je verrai son père.

Il n'eut pas le temps d'achever sa pensée, un coup léger frappé à la porte lui fit poser à terre Hervé que le silence et l'ombre invitaient au sommeil, et il ouvrit au visiteur.

Nous avons dit que la chambre de Georges était plongée dans une obscurité complète. Il ne put donc distinguer et reconnaître la personne qui se trouva subitement devant lui, mais l'ampleur d'une longue mante et les vagues contours d'une tête enveloppée d'un voile, trahirent suffisamment une femme. Elle paraissait hors d'haleine, et s'appuyait contre le chambranle de la porte, comme si elle eût craint de tomber. Un souffle pressé passait ses lèvres. On devinait dans le mouvement de sa tête baissée, dans l'abandonnement de ses bras le long de son corps, qu'elle se trouvait sous le coup d'une poignante angoisse.

— Que puis-je pour vous? demanda Georges Malo. L'inconnue parut retrouver un peu de force, elle cessa

de s'appuyer contre la porte, se pencha vers l'escalier, prêta l'oreille, puis, se glissant dans la chambre, tandis que Georges cherchait à allumer la lampe :

— Monsieur Georges Malo, dit l'inconnue d'une voix étouffée, je suis venue pour vous sauver. Il faut partir tout de suite, sans cela, oh ! sans cela, vous êtes perdu...

— On veut m'arrêter ? demanda Georges.

— Oui, ce soir, cette nuit, tout à l'heure peut-être... Et moi, connaissant ce complot, je n'ai pas voulu laisser

s'accomplir cette œuvre d'iniquité... A demi-morte de peur, j'accours... vous le comprenez, il faut un danger pressant pour que je sois ici chez vous à pareille heure... Depuis que la voix de l'inconnue résonnait à son oreille, Georges Malo se souvenait de l'avoir entendue déjà, il ne pouvait méconnaître cet accent dont il se rappelait la douceur au moment même où l'on avait heurté à sa porte.

— Nadie ! s'écria-t-il, dites-moi que vous êtes Nadie.

— Oui, répondit la jeune fille, vous m'avez un jour défendue, et je tiens à payer ma dette.

— Mais comment savez-vous...

— Qu'importe î s'écria Nadie avec une violence mêlée de douleur, vous sentez bien que je dis vrai, vous comprenez que s'il ne se fût agi de votre existence, je ne me trouverais point ici... Il faut fuir, vous dis-je, fuir sans retard...

Georges avait allumé la lampe, il vit en face de lui Nadie pâle comme une morte sous le voile noir dont elle avait couvert sa tête.

— Suis-je seul menacé? lui demanda-t-il, répondezmoi sur l'honneur.

— Vos compatriotes le sont comme vous.

— Pouvez-vous les prévenir tous, les sauver ?

— Non ! dit Nadie qui tordait ses mains blanches comme la cire, je suis impuissante à les sauver tous... Vous êtes le chef du complot, avec Jean Canada qui heureusement est absent... Il faut que vous échappiez à la police anglaise, il le faut dans l'intérêt même de la cause que vous défendez.

— Ne penserait-on pas que j'ai trahi cette cause, Nadie ? D'ailleurs, vous vous exagérez le danger, sans doute. Depuis un an j'ai vingt fois entendu ce que vous venez de me dire avec une bonté, une générosité dont je suis touché plus que vous ne sauriez le croire... Je suis accoutumé au péril, Nadie, et sans ce cher enfant dont la vie m'est confiée, je ne me sentirais pas même ému à la pensée de mon arrestation. Ne dois-je pas suc-

comber dans la lutte au sein de laquelle je me suis jeté ? Chaque fois que j'ai songé même durant une heure à me soustraire aux obligations qu'elle m'impose, la Providence a pris soin de me faire souvenir que je n'ai point le droit de penser à vivre de la vie commune... La mort me menace, dites-vous, Nadie; vous-même vous bravez, pour m'avertir, un péril aussi grand que le mien... Je puis donc parler sans crainte, et vous pouvez m'écouter sans rougeur... Quand vous êtes entrée ici, je songeais à vous...

— A moi ! dit Nadie en croisant avec force ses mains sur sa poitrine, à moi ! vous, Georges Malo... Quelle que soit désormais ma destinée, je me souviendrai de cette parole... Je me croyais vouée à des chagrins que ne devait adoucir aucune consolation... Eh bien ! cette consolation, vous venez de me la donner et ma part est faite en ce monde... J'ai obtenu une pensée d'un noble cœur, c'en est assez pour la pauvre Nadie, c'est plus qu'elle n'avait le droit d'espérer.

Un sanglot souleva la poitrine de la jeune fille qui cacha sa tête dans ses mains après avoir fait des efforts surhumains pour dompter les émotions violentes dont s'emplissait son âme depuis plusieurs heures; elle se sentait enfin brisée.

Depuis longtemps déjà, la fille de l'agent de police souffrait d'un mal moral qu'elle ne pouvait définir. L'atmosphère qu'elle respirait lui semblait malsaine. Elle se prenait à étudier la voix, les allures du père que jusqu'alors elle s'était contentée d'aimer. La méfiance était entrée lentement en elle à la façon dont se produisent les infiltrations d'eaux souterraines. Cette méfiance grandit, puis s'appliqua à toute chose. Elle épia les regards jetés sur elle; elle se sentit froissée de certains silences. Peu à peu, elle devina qu'une réprobation s'attachait à sa personne. Cependant, Nadie n'avait jamais fait de mal. Elle se montrait pieuse, bonne, laborieuse, obligeante. Elle fut longtemps avant de comprendre que son nom exerçait une influence opposée, suivant le caractère de ceux qui l'entendaient prononcer. Pour

les uns, il était un talisman, un laisser-passer ; à d'autres, il inspirait la crainte et peut-être même le mépris. Du jour où Nadie sentit germer en elle l'idée qu'elle portait la peine d'une flétrissure indélébile et imméritée, elle résolut de connaître à quel motif elle la devait attribuer. Dès lors, elle questionna davantage son père. L'apercevant un matin fortuitement dans la rue, elle le suivit et le vit entrer dans les bureaux de la police. Cette rencontre n'amena cependant aucun soupçon; Nadie n'y était-elle point allée elle-même afin d'obtenir l'autorisation de visiter Lucie David dans sa prison ?

Elle remarqua que Jeffs écrivait davantage et la renvoyait le soir de bonne heure dans sa chambre: Nadie gênait Jeffs; Nadie résolut de savoir pourquoi. Elle surveilla l'impasse, et trois fois dans la même semaine, elle vit se ghsser dans la maison entourée de bosquets Tob Rib et Dick Luxon.

Quand elle sut leurs noms, elle voulut connaître leur profession d'une façon certaine, et un jour qu'Amy David lui parlait des persécutions qu'elle avait subies de la part de la police anglaise, Nadie lui demanda de qui elle pouvait se plaindre davantage.

— De Tob Rib, répondit la veuve; le misérable agent des Anglais aurait voulu épouser ma Lucie; repoussé par elle et par moi, il s'en vengea comme vous savez, en l'accusant de vol.

Nadie sentit son cœur battre à se briser, néanmoins elle continua d'adresser des questions à Amy, se fit expliquer le rôle de la police occulte dans la société, la façon dont les dénonciations étaient lancées, et le pouvoir arbitraire dont jouissait un grand nombre des employés de Gording.

Nadie comprit bientôt ce qu'elle avait voulu connaître et quand elle quitta la veuve après lui avoir prodigué les témoignages de son affection, elle savait qu'elle était la fille d'un agent de la poHce secrète.

Ce qui se passa dans l'âme de Nadie ne saurait se décrire. Elle sentit crouler le fragile édifice de bonheur

construit dans ses rêves. Il lui sembla que moralement elle se trouvait atteinte d'une lèpre inguérissable.

Jeffs faisait métier de peupler les prisons et de jeter des hommes au bourreau. . . Une minute, elle eut la pensée de s'enfuir, de quitter le père qui volait son respect, d'aller n'importe où cacher sa douleur, de changer de nom et de disparaître aux regards de ceux qui l'avaient connue. Mais en réfléchissant, Nadie comprit que son départ ne remédierait à rien. Son devoir lui sembla subitement autre. Elle eut une inspiration d'autant plus grande que sa réalisation devait la jeter dans plus d'angoisses et de périls. Cependant, après avoir réfléchi, mesuré ses forces, elle résolut d'accomplir ce que le ciel venait de lui inspirer.

Nadie sécha ses yeux, s'efforça de reprendre son calme habituel et réussit à tromper le regard même de Jeffs. Celui-ci n'était point sans appréhensions au sujet de sa fille. Il la voyait pâlir; son caractère changeait. Aune tristesse infinie succédaient des élans de gaîté soudaine; son affection même subissait des phases étranges. Peu s'en fallût que le policier ne fit surveiller sa propre enfant. Mais les inquiétudes qu'il avait ressenties se dissipèrent rapidement; Nadie reprit ses allures paisibles, et parut se rapprocher davantage de son père.

Après les repas, au lieu de rester silencieuse près de lui, ou de lui faire la lecture, Nadie s'informait des événements survenus, le questionnait sur des affaires politiques. Quand elle se trouvait seule, elle lisait l'histoire du Canada, sa découverte, sa conquête. Son esprit grandissait, son raisonnement se formait d'une façon que Jeffs jugeait presque inquiétante. D'abord il dédaigna de répondre à sa fille, essayant de la renvoyer à la couture ou aux broderies; puis il se dit que mieux valait l'instruire que la laisser apprendre grâce à la complaisance d'autrui ce qu'elle souhaitait savoir. Du reste, une nouvelle espérance ne tarda point à se faire jour dans son esprit. Jeffs savait qu'en dépit de la tendresse de sa fille, leurs cœurs ne pouvaient s'entendre d'une façon absolue ; la pieuse enfant, dont les traditions françaises et cathoHques l'avaient irrité plus d'une fois, se rebel-

lait en écoutant les opinions de l'agent de police. Celui-ci songea à s'emparer de l'esprit de sa fille. La trouvant intelligente, il entreprit de la conquérir. Il s'attendait à des révoltes de son esprit, à de fougueuses protestations, au lieu de cela, Nadie resta calme et se montra curieuse. Répondant peu, elle interrogeait beaucoup. Souvent un silence prudent, un mot à propos, persuadèrent à Jeffs qu'il gagnait du terrain, et que la semence mauvaise porterait ses fruits. La jeune fille préférait, il est vrai, s'occuper de politique que de traiter des questions religieuses. Le policier avait plus aisément raison de ses tendances patriotiques que des scrupules de sa conscience; mais, comprenant qu'il devait circonvenir sans l'effaroucher cette enfant timide et craintive, il poursuivait avec une double joie la nouvelle tâche qu'elle lui imposait. Nous l'avons dit, Jeffs adorait Nadie. Dans cette âme sombre, le côté lumineux était l'enfant. Mais cette tendresse, Jelïs n'avait jamais pu la manifester d'une façon absolue; d'abord la mère, la douce Acadienne, se plaça entre Nadie et le père vendu aux Anglais; ensuite l'enfant mit Dieu entre elle et son père.

De l'heure où Jeffs put espérer que Nadie renoncerait à son jeune enthousiasme pour embrasser des idées pratiques et anglicanes, il conçut l'espoir que son enfant lui appartiendrait exclusivement. Il crut que Nadie lui rendrait enfin la tendresse qu'il ressentait pour elle. Aussi, après avoir d'abord usé d'une certaine prudence, afin de ne point l'inquiéter par des confidences prématurées, en vint-il bientôt à lui parler de la situation du pays, à lui raconter quels complots se fomentaient dans l'ombre. Nadie paraissait prendre un intérêt grandissant à ces récits. Le succès de Jefïs auprès d'elle parut complet. Jamais sa fille ne lui demanda comment il se faisait qu'il connût tant de choses. La formule habituelle emploj^ée par l'agent était : — «On a dit à mon bureau» — et cette formule semblait complètement satisfaire sa fille. Il ne lui cachait plus ni les noms des personnages, ni les projets de l'autorité. Nadie connaissait les moyens de répression dont devait se servir la justice avant de savoir quel délit il s'agissait de punir.

Jeffs consulta Nadie sur certains points. Elle montra une sagacité rare dans des questions qui, jusqu'à ce jour, lui étaient restées étrangères.

Cependant Jeffs devint soucieux. Les joies qu'il trouvait à son foyer quand Nadie prêtait l'oreille à ses discussions et à ses controverses ne suffisaient point à le consoler d'échecs successifs. Un grand nombre de Canadiens accusés de comploter contre l'Angleterre, étaient parvenus à se soustraire à temps à la main de la justice. Les chefs que l'on croyait tenir échappaient comme par miracle. Si la justice faisait une descente dans une maison où l'on pouvait trouver des papiers, des listes, des plans de conjuration, on ne découvrait en bouleversant le mobilier que des élucubrations de jeunesse, essais de romans ou poésies matinales de la vie. Les plans les mieux conçus avortaient.

Jeffs, qui remportait un nombre illimité de victoires quand il s'agissait de mettre la main sur des assassins ou des voleurs, échouait régulièrement et misérablement dès qu'il espérait réunir les fils d'un complot et prendre les conspirateurs dans sa nasse. Ses confidences à Nadie se mêlaient donc de plaintes, de récriminations ... Il voyait fuir devant lui la fortune rêvée, et s'il n'en désespérait pas, c'est que la dernière carte qu'il gardait en main était un atout. Peu lui importait, au fond, d'échouer quand il s'agissait de gens sans conséquence et sans influence, une proie le dédommagerait de tout le menu gibier manqué. Depuis longtemps mis au courant des agissements de Georges Malo, et certain de trouver dans ses papiers la preuve suprême de la culpabilité de Jean Canada, il avait résolu de tenter un coup hardi, et de s'emparer du jeune homme. Cependant, malgré sa confiance en Nadie, il ne lui parla point de ce projet. Une visite nocturne de Tob Rib et de Dick Luxon éveilla l'inquiétude de la jeune fille, celle-ci monta comme d'ordinaire dans sa chambre, à l'heure où les amis de son père s'assirent devant une table couverte de bouteilles, mais elle redescendit pieds nus, et l'oreille collée contre la serrure, elle demeura immobile jusqu'au moment où les agents se séparèrent de leur

chef. Alors seulement elle remonta chez elle et, se jetant sur son lit, elle pleura. Le lendemain, elle paraissait si défaite que Jeffs alarmé déclara qu'il ne quitterait pas sa fille. Une fièvre ardente s'était emparée de Nadie; le docteur Jacob Perkins appelé en grande hâte ordonna le repos et des potions, et Jeffs qui se trouvait le droit de goûter un peu de calme afin de se préparer aux événements s'installa au chevet de sa fille, et déclara qu'il ne la quitterait pas. Nadie le pria, le suppha de s'éloigner, rien ne put chasser Jeffs du lit de la malade. Nadie, brisée de corps et d'esprit, dut endurer le supphce de voir près d'elle celui dont les projets lui faisaient horreur. Vers huit heures du soir seulement, Jeffs, croyant sa fille profondément assoupie, se leva sans bruit, descendit l'escalier, puis ayant donné un ordre à une vieille voisine, il quitta la maison de l'impasse.

Au moment où il en franchissait le seuil, Nadie se penchant à la fenêtre le suivit quelque temps du regard, puis s'habillant à la hâte, elle allait gagner la salle, quand elle entendit le pas traînant de la voisine chargée de monter à son premier appel. Nadie ne pouvait plus songer à descendre. La vieille femme se fût opposée à sa sortie, elle lui aurait demandé des explications; Nadie n'en pouvait et n'en voulait pas donner. Surexcitée par la fièvre, pressée par l'heure, et n'ayant pas le choix des moyens, elle noua à la barre de sa fenêtre un de ses draps de lit, monta sur l'appui de la croisée, saisit le drap à deux mains, descendit et se trouva dans l'étroit espace planté d'arbustes. Se glissant alors sous l'ombre des bosquets, elle quitta la ruelle, et se mit à courir dans la direction de la demeure de Georges Malo. Le nom du jeune Canadien était revenu assez de fois dans les conversations de Nadie avec son père pour que la jeune fille n'eût besoin de demander de renseignement à personne. Elle trouva la rue, la maison, et vist frapper à la porte du jeune Breton, au moment où celui-ci, berçant dans ses bras l'enfant du marquis de Coëtquen, s'abandonnait comme en rêve au charme du souvenir.

Elle avertit le jeune homme du danger qu'il courait, elle pria, elle pleura; elle apprit que Georges Malo l'eût

demandée pour femme si les circonstances ne lui rendaient presque impossible de songer à son propre bonheur, mais en même temps elle se heurta à la généreuse obstination du jeune homme qui se contentait de lui répondre :

— Si vous ne pouvez sauver tous mes amis compromis avec moi, je dois partager le sort des miens.

Nadie courut à l'enfant :

— Georges Malo est en danger, dit-elle, Georges Malo doit t'aimer, dis-lui de m'entendre, de m'obéir, répètelui que son salut est le tien ! Je t'emporterai dans mes bras, tu n'auras rien à craindre, sois tranquille, je t'aimerai !

En ce moment, un bruit de pas retentit dans l'escalier.

Nadie devint blanche comme une morte, et pressa Hervé sur son cœur, comme si ce bouclier vivant pouvait la défendre contre le premier choc du courroux qui allait l'écraser.

— On vient, dit Nadie, vous le voyez, j'avais trop raison ! c'est la captivité, c'est la mort ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! être restée impuissante pour vous convaincre !

— Nadie ! ma vie est entre les mains de Dieu et à cette heure terrible, je vous remercie et je vous bénis !

Un coup violent fut frappé à la porte. Nadie se précipita au-devant de Georges.

— N'ouvrez pas ! dit-elle, il existe une issue sans doute, une fenêtre, gagnez la rue comme je l'ai fait moi-même, en liant des draps à la croisée ! mais n'ouvrez pas ! n'ouvrez pas !

— Pauvre fille ! dit Georges Malo d'une voix attristée, vous vous êtes compromise pour moi.

— Compromise ! dit Nadie d'une voix étrange, est-ce que je compte, est-ce que je suis quelque chose . . moi ! Vous me plaignez maintenant, et dans une minute vous me mépriserez.

Georges Malo écarta la jeune fille, et s'avançant vers la porte, il l'ouvrit toute grande.

Deux cris partirent à la fois !

— Hervé !

Le marquis de Coëtquen enleva l'enfant des bras de la jeune fille, le couvrit de caresses folles, Halgan et Bison-Noir s'approchèrent de Georges tandis que Pâtira se glissant près du marquis saisissait une des mains d'Hervé et y collait ses lèvres.

— Enfin, dit Tanguy, nous voilà réunis, nous sommes sauvés !

— Vous êtes perdus, messieurs, dit la fille de Jeffs, perdus sans retour si vous ne pouvez convaincre M. Georges que son devoir est de se soustraire au danger qui le menace. On comprend à voir vos visages défaits, vos vêtements en lambeaux, que vous avez couru plus d'un péril; il y a du sang à vos mains et vous venez de brûler de la poudre; mais j'aimerais mieux voir lancés contre vous dix régiments de soldats anglais et une horde de sauvages, que de songer à ce qui se prépare. . . Ce qui vous menace, c'est la police ! ce qui vous attend, c'est la prison ! J'ai parlé, j'ai prié, rien n'a pu vaincre la résistance de M. Georges ... Et cependant les agents sont en route : dans un instant, il sera trop tard ... La Providence vous a réunis pour vous sauver ensemble, ou dans une heure, dans une minute, le même coup de filet vous livrera entre les mains de Gording.

Jean Canada s'approcha de la jeune fille.

— Comment savez-vous cela ? lui demanda-t-il ?

— Comment? Que vous fait la façon dont je l'ai appris... J'ai la fièvre; j'ai quitté mon lit, je me suis écorchée les mains en me laissant glisser le long d'un drap. J'ai risqué ma vie, ce n'est rien, que me fait la vie ! niais la malédiction de mon père m'atteindra... Qui me l'a dit? Ma mère était Acadienne, j'hérite de son dévouement et je demande ma part de son martyre... Cela vous suffit-il, messieurs ?

— Oui, VOUS devez dire la vérité, jeune fille, et cependant, moi le chef, moi qui dispose de l'âme et des bras des Canadiens, moi qui garde dans mes mains le cœur des Français de cette partie de la Nouvelle- France, j'ai le droit d'exiger davantage... Quel mobile vous pousse à nous venir en aide? pardonnez, pardonnez, mon enfant, un soupçon terrible, nous avons été trahis plus d'une fois...

Nadie se redressa, rigide, le visage blême, les mains nerveusement serrées, elle regarda Jean Canada en face:

— Vous voulez savoir comment j'ai appris qu'on voulait vous arrêter, et pourquoi je viens, moi, une fille timide, sage et chrétienne, vous crier le mot du salut à travers la nuit ! Pourquoi je risque ma réputation afin de racheter votre vie, c'est que je suis une infortunée qui doit payer pour la honte d'un des siens ! la fille de l'Acadienne vous sauve ! et vous allez maudire la fille de Jeffs !

— La fille de Jeffs ! répéta Jean Canada.

— Jeffs, l'agent de police ? demanda Georges.

— Oui, répondit Nadie, la fille du complice de Gording... Vous comprenez, n'est-ce pas? Et maintenant, laissez-moi partir... Laissez-moi, brisée par la douleur, aller remplir un dernier devoir en rendant Lucie David à sa mère... Quittez Montréal cette nuit même et renoncez pour un temps à rendre le Canada à la France.

Georges et Jean gardaient le silence. Le jeune homme, en apprenant que Nadie était la fille de l'agent de police, venait de recevoir au cœur un coup terrible; il était trop juste cependant pour faire retomber l'ignominie du père sur la courageuse créature; il lui tendit la main :

— Merci et adieu ! lui dit-il.

— Mademoiselle, dit Pâtira, on n'a pas besoin de moi ici, voulez-vous que je vous accompagne?

Nadie regarda l'adolescent, et elle allait lui répondre, quand un bruit de pas étouffés se fit entendre dans l'escalier.

— La police ! dit Jean Canada.

— Écoutez, dit rapidement Nadie, Tob Rib, mon père et Luxon, croyant avoir affaire seulement à M. Georges, n'ont sans doute pas pris un grand nombre d'agents avec eux, peut-être n'allez-vous être en face que de trois adversaires... La Providence vous rassemble six dans cette chambre... Vous pouvez échapper à ceux qui viennent pour vous saisir... Au nom de ce que j'ai fait pour vous, épargnez la vie de mon père; il sera trop châtié en me trouvant ici.

— Nous passerons, dit Halgan.

Le capitaine et le marquis de Coëtquen se reculèrent dans l'ombre, de telle sorte que le battant de la porte devait en s'ouvrant les cacher aux regards des agents de police. Nadie prit Hervé dans ses bras, et Georges Malo avant même qu'on heurtât à la porte l'ouvrit tranquillement et se trouva en face des trois agents.

Mais ce ne fut point sur Georges Malo que tombèrent les premiers regards de Jeffs, il vit sa fille, il vit Nadie debout à quelques pas du conspirateur et le cri qu'il poussa fut semblable au rugissement d'un tigre blessé.

— Misérable ! misérable ! dit-il en s'avancant vers Nadie.

Celle-ci était calme, d'un calme effrayant. Elle n'implora point son père, elle ne daigna même pas répondre à l'accusation qu'elle lisait dans son regard, elle se contenta de dire:

— J'ai rempli mon devoir, faites le vôtre !

— Emparez-vous de cet homme ! hurla Jeffs en désignant Georges Malo.

Le jeune homme sauta par-dessus la table avec une adresse et une rapidité qui placèrent subitement un obstacle entre lui et les sbires; Halgan et Coëtquen le rejoignirent avec Pâtira; Tob Rib et Dik Luxon durent soutenir une lutte terrible contre le Bison-Noir; le Canadien à son tour s'efforça de maintenir Jeffs, tandis que Nadie, Pâtira et Hervé frissonnaient d'angoisse et de terreur.

Tout à coup un cri fut poussé par Halgan. Tob Rib venait de l'atteindre à la tempe avec son coup de poing d'acier.

Pâtira vola au secours du capitaine, les sanglots d'Hervé éclatèrent, et la fille de l'agent de police, s'appuyant des deux mains à la table, laissa échapper un gémissement sourd.

Le cri d'Halgan fut entendu de la rue. Les voisins du jeune homme s'émurent, et un groupe de Français s'élançant dans l'escalier vint offrir son aide à Georges Malo.

Quand les Canadiens comprirent que Tob Rib, Luxon et Jeffs avaient pour mission d'arrêter l'ardent patriote, ils ouvrirent les fenêtres et crièrent à la foule qui se massait dans la rue :

— On arrête Georges Malo !

— On assassine Jean Canada !

Ces mots produisirent l'effet d'une traînée de poudre.

De toutes les maisons descendirent des défenseurs improvisés. En une minute, Halgan, Coëtquen, Bison- Noir, Georges et Jean Canada se trouvèrent dans la rue où les avaient précédés les agents de police pris, repris, menacés et meurtris par les amis de Georges.

Des cris de haine contre les Anglais montèrent en clameurs formidables et l'on s'arma à la hâte pour protéger l'ami des Indiens, le défenseur du Canada, le représentant du vieil esprit français et catholique dans la terre asservie.

Les dispositions de ses amis effrayèrent Jean Canada qui répéta d'une voix retentissante :

— Pas de sang ! pas de sang !

Mais sa voix se perdit dans une clameur plus grande. On s'armait de tous côtés; on criait, on s'appelait de la rue, des maisons; l'obscurité ajoutait au péril. Une heure après, toute la ville de Montréal se trouva soulevée en deux camps.

Les trois agents de police avaient été séparés; Nadie, s'attachant aux vêteiiients de son père, s'efforçait de le

protéger contre la fureur de la foule. Il lui était indifférent de mourir, l'infortunée avait fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie. Elle souhaitait seulement que son sang versé pour la cause sainte servît à l'apaisement des haines. Hélas ! la dernière parole sortie des lèvres de son père fut une parole de malédiction. Jeffs s'efforçait de repousser la courageuse enfant, mais il ne réussit point à secouer la chaîne vivante formée par les bras de Nadie, et vingt fois déjà l'agent de police eût été frappé d'un coup mortel si en ne l'atteignant on n'eût eu la crainte de blesser sa fille.

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