‹ Jean Canada [par] Raoul de NaveryChapitre 16 sur 19 · LA LUTTE AVANT L HEURE · texte numérisé non relu

LA LUTTE AVANT L HEURE

Quand il se trouva au milieu d'une petite armée accourue spontanément pour le défendre, Jean Canada sentit son cœur rempli de reconnaissance et de crainte. De reconnaissance, car il savait que le peuple était avec lui, et que d'un seul mot il pouvait le soulever et le déchaîner contre cet ennemi commun qui s'appelait l'Angleterre. Mais en même temps, il s'effraya des scènes tumultueuses dont la ville allait devenir le théâtre. Il suffirait d'une étincelle pour amener l'explosion du volcan populaire, et Jean Canada la redoutait en ce moment comme un irréparable malheur. Il souhaitait une victoire éclatante, il voulait qu'une lutte formidable rendît à la France les «arpents de neige» qu'elle avait dédaignés. Il rêvait la revanche de Montcalm, le renouvellement du pays humilié, le triomphe des idées catholiques, mais il savait que de tels projets demandent du temps pour mûrir.

Depuis vingt années, il s'absorbait dans la conception d'un plan gigantesque, formant dans le secret une armée immense, recrutée le long du fleuve, au fond des bois, autour des lacs. Il revenait de conquérir des tribus nouvelles à la cause française, et il pouvait être sûr de vaincre le jour où il entamerait la lutte, mais à la condition qu'il la commencerait à son heure, avec la prudence d'un chef et la vaillance d'un soldat. Et tout à coup, par suite d'un acte isolé, il pouvait se trouver lancé malgré lui dans un mouvement populaire, insurrectionnel, qui, dénaturé plus tard par ses ennemis, pouvait

compromettre le triomphe, et perdre à jamais le succès de sa cause.

Aussi, quand il se trouva en présence de la foule ameutée devant la maison de Georges Malo, et qu'il vit ses amis, ses défenseurs disposés à se venger sur les agents subalternes des ordres donnés par Gording, Jean Canada se sentit le cœur plein d'une soudaine angoisse.

— Pour l'amour du ciel, mes amis, dit-il, imposez silence à votre indignation contre les policiers, et à votre dévouement pour moi ! Si nous commencions aujourd'hui, sans préparation suffisante, une lutte inévitable, nous échouerions misérablement ... Je vous en conjure, éloignez-vous, ne fournissez à l'autorité aucun prétexte de sévir ! Je quitterai Montréal avec Georges pour y revenir seulement à l'heure où nous pourrons attendre une victoire. Jusque-là, courage et patience ! A cette heure, tout sang versé le serait inutilement. Ce n'est pas un soulèvement que je veux provoquer, je veux fivrer une bataille dont le gain assurera la liberté de mes frères î Croyez-le, plutôt que de souffrir que vous vous battiez pour moi ici, sans espoir de succès, j'aimerais mieux me rendre aux agents de l'Angleterre.

— Alors fuyez ! fuyez ! dirent vingt voix ; fuyez avec Georges Malo.

Un tressaillement agita Jean Canada de la tête aux pieds.

— Fuir ! répéta Georges Malo des éclairs plein les yeux, plutôt mourir à cette place et teindre ce pavé de mon sang. Qui vous dit, Jean, que l'agression dont nous sommes victimes n'est pas le signal providentiel de cette même lutte que nous croyions éloignée . . . Fuir, jamais ! je me battrai. Mais vous, Jean, vous avez plus que moi à porter un fardeau de responsabilité. Je reste un homme, vous êtes le chef d'un peuple. Ma témérité ne vaut pas votre raison, je le sais . . . Aussi bien, vous avez le droit de vous éloigner, puisque c'est moi seul qu'on menace. Il n'y a pas d'ordre contre vous. En vous arrêtant, Jeffs eût commis une illégalité, car il n'avait pas de mandat. Éloignez-vous . . .

Je suis libre, et je ne cours aucun danger, puisque vous me voyez environné de Français.

— Oui, oui, dirent Halgan et Tanguy, partez, tandis que nous pouvons protéger votre fuite.

— Il n'est plus temps, dit Jean Canada d'une voix grave.

En effet, on entendit dans l'éloignement le roulement des tambours anglais et la marche pesante des soldats arrivant pour disperser le rassemblement. Dès lors, Jean Canada ne fut plus maître de s'opposer à la lutte. Voyant ses amis résolus à combattre, il ne put, en dépit de ses convictions, songer à les quitter. Seulement, Georges et le marquis l'entendirent s'écrier avec une sorte de désespoir :

— Ils ne savent pas attendre ! Leur précipitation perdra la plus noble des causes.

De trois côtés différents débouchaient des troupes, le mousquet au poing. Une première détonation jeta la terreur dans la foule, puis la rage succédant à l'épouvante, les bras se levèrent, et le peuple se porta en avant avec le désordre des mouvements populaires; les mousquets firent des trouées dans les rangs des Canadiens, tandis que ceux-ci, ripostant avec fureur, se précipitaient sur les soldats, arrachaient de leurs mains leurs armes tordues, et criaient vengeance contre l'Angleterre, le gouverneur de Montréal et les soldats qu'il chargeait de tirer sur les colons.

Un tumulte épouvantable régna bientôt dans toute la ville. Les autorités se réunirent, et de nouveaux soldats, quittant leurs casernes, reçurent l'ordre de se montrer sans pitié.

Le son des cloches ne tarda pas à se mêler au roulement du tambour, aux cris de femmes, aux appels des combattants. La nuit s'illuminait de la lueur rougeâtre des torches; on s'assemblait dans tous les quartiers. La nouvelle d'une tentative ayant pour but d'incarcérer Georges Malo et d'assassiner Jean Canada exaltait la colère des jeunes gens, et les poussait vers le théâtre de La lutte. Les opinions pohtiques et les sentiments

religieux s'unissaient pour changer le conflit en bataille. On la voulait acharnée, décisive. Une guerre civile allait suivre l'imprudente démarche de Jeffs.

Tob Rib et Luxon furent massacrés sur place; Jeffs, que l'on avait enfin réussi à arracher des bras de Nadie, fut lié par les poignets et traîné à travers les rues. Ses jambes s'allongeaient sur le pavé, sa tête rebondissait sur les pierres, le sang souillait ses cheveux, il sentait la vie l'abandonner, et tout son être s'anéantissait dans une souffrance atroce.

Tout à coup, à l'angle d'un carrefour qu'éclairait un feu de goudron, les hommes qui s'étaient emparés de Jeffs aperçurent un réverbère. La vue de la potence dessinée par son long bras de fer fit naître la même pensée dans leur cerveau. La corde qui liait les mains de l'agent, jetée au-dessus de la barre transversale, retomba de l'autre côté, six mains la saisirent, et le corps du policier fut hissé jusqu'à la hauteur du réverbère, dont le lumignon fumeux, brillant par intermittence en dépit des vitres cassées, jetait une lueur étrange sur la face blafarde du misérable.

On n'étrangla pas Jeffs, on était sûr qu'il ne pouvait survivre à ses blessures.

Tandis que le châtiment de ses trahisons était infligé au policier, Jean Canada souffrait la plus âpre des douleurs en voyant avorter un plan gigantesque. La lutte à laquelle il comptait donner la grandeur d'une bataille et la sublimité d'une épopée, se trouvait, par suite de circonstances imprévues, indépendantes de sa volonté, se transformer en luttes de rues et de carrefours, en assauts de maisons, en érection de barricades. Il avait rêvé un combat grandiose comme celui du champ d'Abraham, on ne lui laissait que la possibiUté de défendre un poste et de décimer un régiment.

Les soldats anglais, profitant de la panique, pénétraient même dans les demeures paisibles, pillaient tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et tuaient sans merci les Canadiens et les Français qui tentaient de leur opposer quelque résistance. La haine et la cupidité se satis-

faisaient à la fois. La nuit doublait les horreurs d'agressions terribles, de violences inattendues, de massacres odieux. Le mot d'ordre donné aux soldats anglais avait été d'arrêter ou de tuer tous ceux qui prendraient une part quelconque au mouvement et sembleraient souhaiter le triomphe de la cause française.

Quand le jour se leva, le spectacle présenté par certains quartiers était horrible.

Le sang se figeait dans les rues; des taches sombres maculaient la façade des maisons; des cadavres roidis s'amoncelaient dans les endroits où la lutte avait été la plus acharnée. Les derniers coups de mousquet s'échangeaient. Les premières blancheurs de l'aube éclairèrent un spectacle affreux, suivi d'une trêve tacite consentie des deux côtés. Chaque parti avait besoin de relever ses blessés, de s'approvisionner de poudre. On était las de cette bataille sans répit, de cette lutte acharnée.

Pendant le premier moment de succès, Georges Malo, Jean Canada, Tanguy de Coëtquen et Halgan s'occupèrent de régulariser l'organisation de leurs soldats improvisés. Hélas ! dans les circonstances déplorables où se produisait la lutte, Jean Canada ne gardait pag l'espérance de vaincre, il voulait seulement bien mourir.

Le drapeau de Montcalm que jadis il enfermait dans la boîte d'horloge de la Grande-Hutte, et que durant sa tournée dans les pays des lacs il gardait comme un palladium, était à cette heure serré autour de sa taille robuste. Il voulait mourir en pressant contre son cœur les fleurs de lys rougies de son sang.

La troupe de Jean Canada, armée à la hâte, jetée au hasard dans la ville, en occupait cependant la moitié. Elle se grossissait d'heure en heure, et le danger multipliait les héroïsmes. Tous les Français de Montréal comprenaient que le lendemain de la révolte, leur nationalité seule constituerait un crime et les exposerait aux poursuites du gouvernement. L'unique moyen de s'assurer une impunité relative était de descendre en masse dans la rue. On condamne à mort quelques cons-

pirateurs, on ne massacre pas des milliers d'hommes, on ne pend pas la population de vingt quartiers. Le plus que Ton peut faire est de déporter ceux qui refusent de se soumettre. Tous les Canadiens en état de porter les armes s'empressèrent donc de rejoindre Georges Malo, Jean, Tanguy et Halgan qui prenaient à cette heure leurs dispositions afin de soutenir le dernier choc de la garnison.

Durant toute la nuit. Pâtira, enchaîné par son serment de veiller au salut d'Hervé, n'avait pu prendre part à la lutte. Chargé de son cher fardeau, il s'était caché de rue en rue, de maison en maison, fuyant le déchaînement de l'orage, à mesure qu'il s'approchait.

S'il avait pu confier Hervé à des amis sûrs. Pâtira serait revenu se jeter au milieu de la mêlée, mais il ne connaissait personne dans la ville. Un instant il songea à porter Hervé chez Amy David ; mais, sans aucun doute, la veuve, considérée depuis longtemps comme suspecte, ne pouvait lui offrir une hospitalité efficace.

Après avoir enfermé sa fille sous le prétexte d'une accusation odieuse, on pouvait elle-même l'arrêter sans ordre, sans procès, simplement parce qu'elle était catholique et dévouée à la cause française.

Le cœur de Pâtira battait à rompre sa poitrine. De la Bretagne livrée à l'horreur de la révolution, il tombait au milieu des Indiens; parvenu à grand'peine à leur échapper, il se trouvait enveloppé dans les scènes sanglantes d'une émeute.

Durant la nuit, fuyant les endroits éclairés par les torches et les brasiers, il s'était glissé de ruelle en ruelle. Au matin, il gagna un quartier où la mort avait accompli sa tâche lugubre : ce quartier conduisait au port, et Pâtira le suivit d'instinct.

Le port était une ville dans la ville même. Les bâtiments de tous pays, à l'abri dans la rade, renfermaient une population cosmopolite de matelots qui, enchaînés par leur devoir, ne pouvaient prendre aucune part à la lutte et devaient continuer une existence maintenue par

la discipline, même en face des sanglantes agitations dont Montréal était le théâtre.

Au moment où Pâtira tournait l'angle d'une place dont les pavés rouges de sang attestaient les scènes atroces qui s'y étaient passées, il vit debout au pied du poteau d'un réverbère, une femme dont le visage ruisselant de pleurs restait levé vers un homme de petite taille lié par les poignets à la potence d'un réverbère.

Les tressaillements de la vie semblaient avoir abandonné le misérable corps. La tête retombait livide sur la poitrine, les pieds étaient sans mouvement. D'un regard, Pâtira reconnut Nadie dans la femme pleurant à sanglots, et l'agent de police dans l'épouvantable pendu.

Si l'adolescent se rappelait que Jeffs avait voulu faire arrêter Jean Canada et Georges Malo, il n'oubliait point que sa courageuse fille s'était exposée pour les sauver tous. D'ailleurs, Jefïs lui semblait bien mort. Une plaque rouge marquant sa tempe trahissait une blessure grave; la complexion frêle de l'agent ne permettait point de douter qu'il eût succombé.

Pâtira posa la main sur le bras de Nadie et lui désigna le cadavre.

— Oh ! rendez-le moi ! rendez-le moi ! dit la jeune fille, que je puisse du moins le coucher dans une bière.

Pâtira plaça Hervé dans les bras de Nadie, et avec l'agilité qu'il devait à son premier métier, il grimpa jusqu'à la traverse de fer, coupa les cordes, et descendit avec lenteur le corps inanimé qui glissa roide et livide sur le sol.

— Qu'allez-vous faire, maintenant ? demanda Pâtira.

— Ma maison n'est pas loin, répondit Nadie.

Elle s'agenouilla sur le pavé et se pencha vers Jeffs, tandis que Pâtira, serrant Hervé dans ses bras, reprenait sa course vers le port.

Le fils du marquis de Coëtquen, effrayé par les scènes dont il venait d'être témoin, retenait ses larmes et n'osait questionner son guide. Il savait bien que l'adolescent

le sauverait de tout péril. Un de ses bras passés autour du cou de Pâtira, il abandonnait son front sur son épaule, s'efforçant de deviner quel projet formait son protecteur.

Celui-ci n'en avait point encore. Il cherchait et certain d'être inspiré par la Providence, il attendait un signe de salut. Tandis que Pâtira regardait machinalement le fleuve sur lequel se balançaient des navires de six cents tonneaux, des bricks, des chaloupes, des caboteurs, il vit venir un canot monté par deux hommes que vaguement il lui sembla reconnaître. Les rameurs s'approchèrent bientôt assez pour que Pâtira pût mettre un nom sur leurs visages :

— Jacqueton ! dit-il, Quilenbois !

Les matelots levèrent la tête et soulevèrent leurs bonnets de laine, puis se hâtant d'aborder, ils amarrèrent leur canot, gagnèrent le quai, et demandèrent à Pâtira :

— Le capitaine Halgan va bien ?

— Le capitaine se bat, répondit Pâtira, la ville est soulevée, le sang coule à Montréal, comment vous trouvez-vous ici ? Dieu sait ce qu'il adviendra de nous. Si je ne crains rien pour moi, je tremble pour l'enfant.

— Le petit-fils du capitaine ! N'ayez crainte, les loups de mer l'aiment ce chérubin-là ! Nous venons ici chercher un pilote, histoire de mettre plus vite le pied sur le plancher des vaches, car je vous le demande, a-t-on besoin de pilote pour descendre un fleuve ! Enfin le second l'exige, et nous obéissons, suivant notre devoir.

— Ainsi le bâtiment est près de Montréal?

— Il sera ici ce soir, balançant sa fine coque au milieu des bricks que vous voyez . . .

— Quilenbois, Jacqueton, dit Pâtira, je n'ai point le droit de vous commander, mais le marquis Tanguy m'a confié le salut d'Hervé, à cette heure, je ne songe qu'à lui. Ce que Dieu voudra arrivera de nous ensuite... Le temps me manque pour monter à bord de la Gauloise, mais vous y conduirez Hervé, et vous répéterez

mes paroles au second qui commande en l'absence du capitaine. — «D'ici à un jour, à quelques heures, nous pourrons avoir besoin d'un asile, et la Gauloise vaudra mieux pour nous que tout autre abri. Laissez-la en plein fleuve, loin de la ville, prête à l'appareillage, disposée à la lutte si les Anglais nous serraient de trop près.» — L'un de vous va se charger de conduire Hervé sur le navire et ne le quittera plus jusqu'à ce que nous l'accostions. Cette mission remplie, Quilenbois, et vous Jacqueton, vous reviendrez dans le port avec la plus grande des embarcations, et jour et nuit vous attendrez le retour du capitaine, du marquis ou le mien. Comme signal, je chanterai le commencement de l'air de VAntinigoz, pour me répondre, vous l'achèverez.

— On se souviendra de la consigne, maître Pâtira . . . Seulement, s'il y a du branle-bas dans la ville, et que le capitaine se trouve au milieu de la bagarre, nous aimerions mieux nous faire casser la tête à son service que de l'attendre ici tranquillement.

— L'occasion viendra de vous battre, soyez tranquille, dit Pâtira.

L'adolescent serra Hervé dans ses bras :

— N'aie pas peur, ne pleure pas, Hervé, lui dit-il, la Vierge te garde ! et nous reviendrons bientôt.

— Je ne pleure pas, répondit le fils de Blanche, je suis un Coëtquen aussi, moi, et mon père m'a commandé d'être brave.

Quilenbois le prit dans ses bras, regagna le canot et Pâtira ne s'éloigna du quai qu'après avoir vu l'embarcation prendre le large.

Comme il l'avait prévu, la lutte qui s'était ralentie vers le matin reprenait avec une nouvelle furie. Les cris de mort se croisaient dans tous les sens. Les noms de France et d'Angleterre se confondaient dans les mêmes menaces; à chaque instant débouchaient des bandes allant du côté où l'on sonnait le tocsin, où battaient les tambours. Les colons, les Canadiens qui, si longtemps, avaient supporté le joug de l'oppresseur, poussaient un cri de déUvrance. On improvisait des

drapeaux blancs. On jurait de mourir plutôt que de rester courbé sous la main des vainqueurs. Le nom de Montcalm dominait tous les cris, il semblait que l'ombre du héros planât au-dessus de la ville soulevée.

Des hommes connus pour être d'habiles coureurs, avaient quitté la ville afin de raUier les Indiens des villages les plus proches.

Jean Canada, Georges Malo, Halgan, Tanguy, impuissants à arrêter le mouvement, tentaient de le régulariser. Ce qu'ils voulaient éviter avant tout, c'était de faire verser un sang précieux sans profit pour une cause sainte, sans triomphe pour l'idée française.

Mais que pouvaient ces hommes au milieu du choc des passions, de la bataille du protestantisme contre le catholicisme, du sentiment de revendication des Français contre les oppresseurs considérant le Canada comme une proie.

Ceux qui les premiers s'étaient jetés dans la mêlée ne pouvaient la quitter. Compromis, ils devaient aller jusqu'au bout. La liberté et la vie étaient l'enjeu de cette partie terrible. Reculer d'un pas était sacrifier des milliers de braves gens.

Ce qui augmentait le désespoir de Jean Canada, était de songer que cette révolte éclatée avant l'heure avait lieu à cause de lui.

Il avait rêvé la délivrance d'un peuple, et la hâte de ce peuple à secouer ses chaînes pouvait les river à jamais.

Pendant la matinée, des renforts arrivèrent aux Français. De toutes les habitations accouraient les Canadiens armés, et prêts à mourir pour la religion et pour la patrie. Seulement, cette armée ne pouvait arriver jusqu'à la ville sans passer sous le feu des Anglais.

Des canots, des barques amenèrent les plus hardis, le reste campa devant la ville.

Les autorités militaires de Montréal avaient espéré d'abord avoir facilement raison des révoltés, ils comprirent bientôt qu'il fallait compter avec eux. Dès lors, le but des Anglais fut, non plus de tuer un nombre plus

OU moins grand de Français, mais de s'emparer de ceux qui les excitaient à la révolte, en exaltant leur patriotisme et les sentiments d'une foi ardente.

S'emparer de Jean Canada et de Georges Malo eût été un succès plus grand que de massacrer la moitié des combattants. Jean Canada était l'âme, la tête, le cœur de cette foule; une fois le général pris, les Anglais pouvaient avoir aisément raison des soldats.

A travers mille dangers. Pâtira parvint à rejoindre le marquis et ses amis. Ceux-ci se tenaient au milieu d'un groupe de combattants disposés en carré sur une place étroite et faisant face par tous les côtés à quatre rues remplies de soldats et d'Anglais armés à la hâte.

Sans hâte, avec le calme de la bravoure, les Canadiens tiraient, subissaient la décharge des mousquets anglais, et chargeaient de nouveau leurs armes. S'il en tombait un, les rangs se resserraient. Les blessés s'agenouillaient et épaulaient encore. Le bataillon de Jean Canada pouvait tomber foudroyé, mais il ne céderait pas. Tandis que pressés, décimés, entourés, les combattants des divers quartiers de Montréal subissaient des fortunes diverses, le carré au centre duquel se trouvaient Coëtquen, Halgan, Georges Malo et Jean Canada restait debout et tenait encore. Cependant, tandis que les rangs des Anglais grossissaient sans relâche, et que de nouveaux venus remplaçaient les soldats tombés, le carré des Français ne se recrutait plus. Un seul combattant, traversant la fumée et bravant les chances terribles d'une décharge de mousqueterie, se précipita vers les derniers lutteurs, c'était Pâtira revenant du port où il avait placé Hervé sous la garde de Quilenbois.

Cependant, une diveision qui pouvait amener une victoire tardive permit aux Canadiens de reprendre haleine. Une troupe de colons et de sauvages, prenant les Anglais à revers, les écrasait à coups de lances, de tomahawks et de couteaux. La surprise des soldats servit pendant quelque temps Jean Canada et ses amis, mais de quatre côtés à la fois surgirent des troupes régu-

Hères, et les derniers combattants comprirent que la lutte allait dégénérer en massacre.

— Vive la France ! dit Jean Canada en levant son épée, les Anglais ne nous auront pas vivants.

— Monsieur le marquis, répondit Pâtira, nous faire tuer ne sauverait point la cause que nous avons voulu défendre ... Je puis assurer votre salut et celui de vos amis.

— Toi?

— Oui, moi, monseigneur; seulement, hâtez-vous, et si vous acceptez, ménagez-vous à tout prix un passage vers le fleuve.

— Il reste ici une centaine d'hommes, reprit Coëtquen.

— Je le sais, obtenez seulement qu'ils consentent à vivre.

Sous une décharge de mousqueterie faite de quatre côtés à la fois, tombèrent quatre rangées de Français.

— Monseigneur, dit Pâtira, ne laissez pas le temps aux soldats de recharger leurs mousquets . . . Venez, Hervé vous attend.

— Partez, dit Jean Canada en entendant ces mots, nous sommes désormais perdus, et rien ne saurait nous sauver.

Tanguy essaya de vaincre la résistance de Jean et celle de Georges, tous deux s'obstinèrent dans leur héroïsme, et le marquis, se tournant vers le Fignoleur, lui dit :

— Restons, Pâtira ; vive la France î

Au même moment, une balle atteignit au front Georges Malo, qui tomba sur un monceau de cadavres sans pousser une plainte.

— Georges ! murmura Jean Canada, mon ami, mon fils!

Il jeta son mousquet, prit un sabre, et s'élançant du côté de la colonne de soldats accourant vers le carré des Français, il fit tournoyer son arme avec la rapidité d'un glaive d'archange, troua une poitrine, abattit un bras.

broya une tête, et sentant derrière lui la trombe humaine qui avait juré de le suivre dans la mort, il résolut de se ménager de formidables funérailles.

Pendant un moment, des prodiges de bravoure s'accomplirent dans cet étroit espace; couvert de blessures, aveuglé par le sang coulant d'une entaille au front, effrayant d'audace, Jean Canada frappait encore, frappait toujours d'un bras infatigable. Tanguy, armé d'un mousquet dont la crosse lui servait de massue, et Halgan, maniant une hache d'abordage, le couvraient autant que possible de leurs armes. En arrière, la masse des soldats anglais poussait les Canadiens du côté du fleuve.

Jean s'en trouvait seulement à quelques pas. Il se retourna avec une rapidité prodigieuse, s'entoura du cercle dessiné par sa redoutable épée, jeta pantelants sur le sol deux Anglais qui tentaient de le précipiter à terre, et enfonça sa lame dans la gorge du troisième avec une telle violence, qu'il se rejeta en arrière par un violent effort pour l'en retirer. Un Anglais à ce moment le saisit à bras-le-corps, le frappa de son poignard, et Jean Canada, sentant le sol manquer sous ses pieds, roula dans le fleuve avec Pâtira, qui s'était précipité vers lui pour le secourir.

l'évasion

Amy David, la tête ensevelie dans ses mains, pleurait à sanglots. Les bruits expirants de la bataille parvenaient encore à ses oreilles, elle se représentait le spectacle horrible présenté par une lutte de vingt heures et se poursuivant de quartier en quartier. Vingt fois elle avait songé à descendre elle aussi dans la rue, afin de remplir un devoir de compassion et de charité envers les blessés des deux partis. Mais l'heure n'était pas encore venue où il devait lui être possible de relever les mourants et d'ensevelir les morts. Elle restait donc abîmée dans sa douleur, comprenant qu'une tentative prématurée reculait l'heure de la délivrance et la rendait peut-être à jamais impossible. Elle savait d'ailleurs que vers le soir seulement elle pourrait écouter la voix de la pitié s'élevant au fond de son âme. Durant le jour, on l'aurait aisément reconnue, peut-être arrêtée . . S'il ne se fût agi que d'elle, peu lui importait où elle devait vivre, mais elle songeait à Lucie, à Lucie que Nadie Jeffs lui avait promis de sauver.

Hélas ! l'infortunée achevait à cette heure de vider sa coupe d'amertume.

Après avoir compris que son père avait cessé de vivre, la fille de l'agent de police prit le cadavre dans ses bras; cette frêle créature puisa dans la gravité des circonstances une force surhumaine, et chargée de son fardeau, elle se dirigea vers la petite maison de l'impasse. Des traces de lutte se voyaient partout. Le sang éclaboussait les murailles et tachait les pavés; le sang formait des mares rouges. On commençait à ranger le

long des rues les cadavres obstruant la voie. L'ordre allait régner sur ce champ de carnage.

Nadie se trouvait à bout de forces quand elle parvint dans le petit jardin. Un dernier effort lui permit de gagner la salle basse. Elle plaça le corps rigide sur le canapé, alla prendre un crucifix de cuivre qu'elle plaça entre les doigts raidis de Jeffs, comme si elle essayait de mettre l'âme sombre du malheureux sous la protection de la Croix dont il avait repoussé le symbole. Puis, ayant allumé quelques bougies et jeté l'eau sainte sur le corps, elle tomba sur le sol, brisée de corps et d'âme, et succombant à un anéantissement complet. Les nerfs se détendirent, les yeux brûlés retrouvèrent des larmes; les sanglots secouèrent la douce et frêle créature. Le sentiment de la mort de Jeffs s'absorba dans l'immensité d'une autre douleur et l'évanouissement de la pensée suivit l'excès de la souffrance. Quand Nadie revint à elle, il pouvait être quatre heures. Le jour était dans tout son éclat, elle se leva, réfléchit à tout ce qui lui restait à faire dans un espace de temps restreint, puis fermant la porte de la maison, elle sortit. La rue était remplie d'hommes relevant les morts et les jetant au hasard dans des charrettes. Nadie s'approcha de l'un d'eux.

— Il me faut une bière, dit-elle en présentant une bourse à l'un des sinistres travailleurs, je suis seule, toute seule près du cadavre de mon père, venez-moi en aide, je vous en supplie.

— Un Français, votre père ? demanda l'homme à qui elle s'adressait.

— Il s'appelait Jeffs . . . dit-elle presque bas, Jeffs l'agent de police.

— Ce n'est pas sa faute si tous les Français et tous les papistes ne sont pas morts ou emprisonnés à cette heure . . . Du moment qu'il s'agit de lui, vous pouvez être tranquille . . .

L'homme fit passer la bourse de sa main dans sa poche, puis laissant ses compagnons poursuivre leur tâche, il s'éloigna en faisant signe à Nadie qu'il ne

tarderait pas à revenir. En effet, une demi-heure après, il reparaissait accompagné de deux porteurs et d'un cercueil.

— Mon Dieu ! dit Nadie, est-ce que vous allez l'enfermer ainsi tout de suite, comme cela . . . Sans cortège, sans prêtre, s'en ira-t-il au champ des morts . . .

— Les ordres sont formels; le camarade que vous voyez inscrit les décès, on porte les cadavres au cimetière . . . Dans les jours d'émeute, on n'a pas le temps de s'occuper de chacun en particulier . . Pourvu que vous sachiez où nous allons déposer votre père, cela doit vous suffire ? Nous sommes pressés, très pressés, ma jolie fille . . .

Nadie ne répliqua rien. Quand Jeffs fut placé dans la bière, elle posa un baiser sur son front, puis absorbée dans une dernière prière, elle resta à genoux tandis que les porteurs clouaient le couvercle. Cette besogne terminée, ils sortirent, portant le cercueil à deux, sur un brancard, et Nadie, le front baissé, les suivit en pleurant.

Tout le long du chemin, des convois passaient. On avait creusé d'immenses tranchées dans le cimetière, et on y jetait pêle-mêle les cadavres bleuis, ennemis et amis. Anglais et Canadiens. Un fossoyeur indiqua du doigt une fosse ouverte, et le cercueil de Jeffs y fut descendu. Nadie y fit dresser une croix, puis après une prière rapide, elle quitta le cimetière, et prit sa course du côté de la prison. Elle savait qu'elle devait se hâter si elle voulait tenir la promesse faite à Amy David. La mort de Jeffs serait vite connue, et l'influence occulte de sa fille ne survivrait pas à la disparition de l'agent de police. De plus, Nadie pensait avec raison que les prisons allaient le même jour sans doute regorger de prisonnières, et que la situation de Lucie pourrait se trouver complètement changée. Elle sentait bien, du reste, que la force factice qui la soutenait ne serait pas de longue durée, et qu'elle devait employer ses dernières heures à une œuvre dont elle suppliait le Ciel d'accepter l'héroïsme au nom du misérable qu'elle venait d'enseveHr et qu'elle ne pouvait s'empêcher de pleurer.

Nadie, enveloppée de sa longue mante, un voile noir tombant sur son pâle visage, heurta d'une main défaillante à la porte de la prison. Mme Nobs la reconnut et lui dit avec un de ces rires muets dont elle avait le secret et dont l'expression féroce causait une sensation de froid :

— La maison sera pleine ce soir. On arrête les filles de papistes et les Françaises . , . Croyez-vous venir à bout de l'obstination de cette petite Lucie David ?

— J'en suis sûre, répondit Nadie.

La jeune fille glissa dans la main de la geôlière sa dernière pièce de monnaie, puis elle franchit le seuil de la cour, et se trouvant sur les pas de la gardienne, elle parvint à la cellule de Lucie.

Celle-ci travaillait paisiblement. Un livre ouvert à une page consolante prouvait qu'elle avait cherché dans la prière l'apaisement de son cœur. Elle se leva rapidement et poussa un cri de joie en reconnaissant la visiteuse.

— Il est déjà tard, dit Mme Nobs, je ne vous accorde qu'une demi-heure.

— Bien, répondit Nadie doucement, une demi-heure me suffit.

La porte fut poussée, verrouillée, et les deux jeunes filles demeurèrent seules.

Alors Nadie releva son voile, et Lucie vit qu'elle avait pleuré.

— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-elle, qu'avez-vous ? Oh ! Nadie, vous qui vous dévouez à la consolation des affligés, n'est-il possible de rien faire pour alléger votre douleur ?

— Une seule chose, Lucie, m'obéir comme si j'avais le droit de vous donner des ordres, et me promettre de ne m'oublier jamais . . .

— Je vous dois trop pour cela ! répondit Lucie.

— Hélas ! murmura Nadie, j'ai à peine réparé l'œuvre terrible d'un autre... Écoutez-moi, Lucie, les moments sont précieux, l'occasion qui se présente ne se renouvel-

lera pas . . . Les bruits du dehors ne sont pas sans doute parvenus jusqu'à vous . . . Vous ne savez rien ! rien ! Eh bien ! Lucie, hier a éclaté une émeute terrible. Les Canadiens et les Anglais se sont battus, les uns avec un admirable courage, les autres avec une furie horrible . . . Les Français, les catholiques sont vaincus, et leurs chefs ont succombé . . . Georges Malo est tombé, Jean Canada à cette heure est prisonnier ou mourant . . . Vous me demandiez pourquoi j'ai pleuré, Lucie? Mon père est mort aussi ... et je porte un double deuil . . . Nul ne peut prévoir les suites d'une révolte étouffée dans le sang . . . J'ai promis de vous rendre à votre mère, et je tiens ma parole . . .

Nadie dégrafa sa mante, enleva son voile, puis se rapprochant de Lucie :

— Enveloppez-vous de ces vêtements, dit-elle, cachez votre visage et au moment où la geôUère viendra me chercher, suivez-la sans mot dire . . . Une fois hors de ces murs, vous serez sauvée . . . Quittez le pays et n'oubhez point de prier chaque jour pour la fille de Jefïs . . .

— La fille de Jeffs ! répéta Lucie qui recula involontairement ... la fille de celui . . .

— A qui vous devez la persécution et la ruine ? Oui, Lucie... Hélas ! je n'ai pris part à aucun des actes dont il rend compte à Dieu, et le jour où, pour la première fois, j'ai franchi pour vous voir le seuil de cette prison, j'ignorais quel funeste rôle il jouait à Montréal... Lucie, vous savez que je vous aime... Avant de me repousser, rappelez-vous que ma mère était Acadienne... rappelezvous que nous prions devant le même autel . . . Vous sauver n'est pas un dévouement de ma part, mais une réparation . . . Hélas ! je voudrais, comme je le fais à cette heure pour vous, effacer le mal commis par un autre . . . Lucie, Lucie, ne me pardonnez-vous pas ?

Les deux jeunes filles s'étreignirent avec un sentiment de douloureuse tendresse.

— Vite ! Vite ! reprit Nadie, la gardienne peut venir. Hâtez-vous de prendre ma mante et mon voile.

— Mais vous? demanda Lucie.

— Je resterai à votre place.

— Non ! non, Nadie, c'est impossible.

— Pourquoi ?

— Je ne saurais accepter un pareil dévouement.

— Votre mère vous attend, Lucie . . .

— Ne pouvons-nous fuir ensemble ?

— Cela ne se peut... Mais ne craignez rien, poursuivit Nadie, quand on reconnaîtra que la prisonnière est la fille de l'agent de police Jeffs, on se souviendra des services rendus par le père, et on la relâchera.

— Et que ferez-vous, après, pauvre Nadie ?

— Je trouverai bien un couvent qui me recevra à titre de servante.

Lucie se mit à sangloter.

— Merci ! dit Nadie d'une voix plus faible, oui, merci, Lucie, de m'aimer encore après l'aveu que j'ai dû vous faire . . . Votre souvenir sera une consolation pour moi...

En ce moment, un pas lourd se fit entendre dans le couloir.

— La geôlière vient, dit Nadie.

Avec une rapidité fiévreuse, elle noua la mante au cou de Lucie, jeta le voile épais sur sa tête, lui répéta d'une voix plus ferme : « Votre mère, songez à votre mère '»puis, s'asseyant près de la table de façon à tourner le dos à la porte, elle attendit avec un effroyable battement de cœur que la porte de la cellule s'ouvrît.

Mme Nobs tenait à la main une lanterne répandant une faible clarté; elle lira les verrous et dit rapidement :

— Venez, la maison s'encombre de nouvelles prisonnières, impliquées dans les affaires politiques, je ne sais où donner de la tête.

Lucie chancela, se pencha vers Nadie qu'elle étreignit dans ses bras en poussant un sanglot, puis elle suivit la gardienne.

— Votre protégée a raison de trembler, dit la geôlière, au train dont vont les choses, si elle ne se décide point à opter pour les saines idées, on pourrait bien la déporter avec d'autres... Ne vous affectez pas trop, cependant... La grande influence de votre père peut la sauver de ce danger . . . Vous savez, du reste, que je suis bien à votre service, miss Nadie.

Enfin les couloirs furent franchis, la cour traversée, deux grilles se refermèrent, puis la grande porte, et Lucie se trouva dans la rue.

Libre ! elle était libre ! Une sorte de suffocation l'empêcha de respirer, elle s'appuya contre la muraille, chancelante, effarée, ne pouvant croire encore à la réalité de ce qui venait de se passer. Un groupe d'hommes qu'elle vit s'avancer lui causa une frayeur nouvelle; elle comprit que sa faiblesse, son hésitation la trahiraient, et elle se mit à marcher.

Des patrouilles de soldats passaient et repassaient dans les rues. De temps à autre, Lucie voyait sortir des maisons closes des agents entraînant des prisonniers. Si le terrible spectacle de la guerre ne s'offrait plus aux regards, celui de l'oppression sourde de la tyrannie sans relâche frappait les regards de tous les côtés.

Enfin Lucie entra dans la rue qu'habitait sa mère; elle reconnut la maison où elle avait vécu heureuse, où Amy l'attendait en pleurant, et retrouvant des forces dans sa joie, elle monta rapidement l'escaher, ouvrit la porte du logis et vint tomber à genoux devant Amy.

— Mère ! mère ! dit-elle, ne pleure plus, me voilà ! Un miracle me rend à ta tendresse . . . Nous quitterons Montréal, nous irons où tu voudras, nous vivrons de peu, de rien, pourvu que nous vivions ensemble.

Amy couvrait de baisers le front de sa fille, elle la regardait, elle l'écoutait, pleurant et souriant à la fois. Il fallut bien du temps avant que les deux femmes eussent échangé des confidences complètes. Quand Amy apprit que Nadie était la fille de l'agent de police, elle pressa avec plus d'amour encore son enfant dans ses bras.

— La fille rachète la dette du père ! dit Amy David. Vers le soir, Lucie, pensant que sa mère et elle pourraient traverser Montréal sans danger, supplia Amy David de quitter une maison signalée d'avance à la police. L'évasion de Lucie ne pouvait être longtemps ignorée; on viendrait naturellement chercher la prisonnière et sa mère à leur domicile, et cette fois tout espoir de salut leur manquerait.

— Tu as raison, dit la mère, partons.

Elles réunirent à la hâte quelques effets, et descendirent. Où logeraient-elles, que feraient-elles ? toutes deux l'ignoraient encore, mais elles comptaient sur l'appui de la Providence dont la main s'étend sur les malheureux.

Quand elles furent lasses d'errer, elles gagnèrent le port comme si leur souhait de quitter sans retour le Canada pouvait se réaliser sans peine. Le port était presque désert. Des amas de colis, de sacs, de boucauts formaient entre les deux femmes et le fleuve une muraille protectrice; elles s'assirent sur un ballot, et la main dans la main, la tête renversée, elles s'abandonnèrent à la fatigue paralysante qui les envahissait.

Le son d'une voix qu'il leur sembla reconnaître les arracha à leur torpeur.

— C'est convenu, Quilenbois, disait une voix assourdie de jeune homme, vous vous trouverez chaque soir au bas des Rapides de la Chine avec une barque solide et trois rameurs; peut-être s'écoulera-t-il plus d'une semaine avant que nous fassions usage de ce moyen de salut; peut-être monterons-nous cette nuit même dans la chaloupe, Dieu le sait. Jusqu'à ce que Dieu ait rappelé l'âme héroïque de Jean Canada, le capitaine et le marquis Tanguy le veilleront comme un frère.

— Reposez-vous sur moi, maître Pâtira, Quilenbois est docile à la consigne, et du moment qu'il s'agit du capitaine et de sa famille . . .

— Peut-être devrez-vous préparer à bord de la Gaiiloise des cabines pour un plus grand nombre de passagers. Halgan a donné ordre d'y recevoir les Français et

les Canadiens poursuivis par la justice anglaise. La Gauloise est un lieu d'asile.

Amy David et sa fille s'étreignirent les mains en silence, puis toutes deux se levèrent et s'approchèrent de Pâtira et des rudes marins de la chaloupe.

— Je viens d'entendre prononcer votre nom, dit Amy, vous vous souvenez peut-être du mien ... Le jour où pour la première fois vous reçûtes l'hospitalité de Jean Canada, une mère en larmes venait lui redemander sa fille emprisonnée par les Anglais . . . Une créature dévouée a fait évader Lucie... Mais le moment de répit dont nous jouissons sera de courte durée... Cachez-nous dans le navire hospitalier . . . Conduisez-nous en Bretagne, puisque la terre de la Nouvelle-France nous est fermée.

Pâtira regarda les deux femmes avec un sentiment de compassion profonde :

— Suivez ces matelots, dit-il, je viens de leur transmettre les ordres d'Halgan.

— Et vous, demanda Amy, vous, Pâtira, où allezvous ?

— Recueillir le dernier soupir de Jean Canada, murmura-t-il.

Un moment après, Amy et Lucie se rapprochaient des flancs de la Gauloise se balançant sur ses ancres, tandis que Pâtira remontant le fleuve gagnait le village de la Chine.

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