LA GRANDE-HUTTE
L'habitation dans laquelle Tanguy venait d'accepter l'hospitalité tenait à la fois de la cabane indienne par les matériaux primitifs à l'aide desquels elle était bâtie, et du fort militaire, en raison de certains travaux qui ne tardaient pas à frapper les yeux de l'observateur.
La palissade entourant la vaste cour au milieu de laquelle s'élevait la maison était formée de troncs d'arbres assez gros pour être à l'épreuve de la balle, et que la hache elle-même aurait mis du temps à entamer. De solides traverses de bois reliaient entre eux les pieux aiguisés de la palissade, et de lourdes barres de fer garantissaient les portes. La maison était également construite en troncs d'arbres dont on avait néghgé d'enlever l'écorce. Les fenêtres du bâtiment, assez larges pour laisser entrer à flots la lumière dans les salles basses, mais munies de solides volets prouvaient qu'on n'avait rien négligé pour la sûreté de la maison. Au-dessus, et servant sans nul doute à éclairer des pièces servant rarement, se creusaient des meurtrières assez rapprochées pour offrir un moyen de défense très sérieux. Ce que cette disposition du bâtiment pouvait avoir de menaçant se dissimulait à demi sous le large auvent du toit, le long duquel la neige gUssait aisément en hiver.
On pénétrait dans l'habitation par un perron de cinq marches : un vestibule énorme donnait accès dans des pièces assez vastes pour permettre au possesseur de ce domaine d'exercer une large hospitahté. Dans ce vestibule ou dans la cour se tenaient d'habitude Phébus et Mingo : l'un joueur, alerte, l'autre triste et somnolent,
à moins que la crainte venant à s'emparer de l'ours, celui-ci retrouvât sa force irrésistible et ses grondements terribles.
Tanguy, le capitaine Halgan et l'adolescent qui les accompagnait se trouvaient réunis dans une salle à manger immense, servie d'une façon plantureuse mais sans luxe. La vaisselle était commune, les mets substantiels, la bière saine et fraîche, mais on devinait une grande sobriété dans les habitudes du maître.
La Fille-aux-cheveux-d'argent s'était emparée d'Hervé avec une sorte de despotisme affectueux. En attendant que ses vêtements bleus fussent secs, elle l'avait pittoresquement drapé dans une fourrure de renard noir, et l'on pouvait prendre le joli enfant pour le modèle d'un de ces tableaux de «Sainte Famille» où l'on voit saint Jean, souriant, couronné de cheveux bouclés, habillé d'une toison laissant à demi nu son torse à la peau transparente. L'originahté du costume de sa compagne, la gravité tendre se reflétant sur son visage, l'éclat de ses colliers, la grâce de son sourire, l'étrangeté de la chevelure flottant autour d'elle, transportaient Hervé dans un monde à part.
Le commencement du repas fut silencieux. Peu à peu l'hôte des voyageurs anima la conversation languissante. Il décrivit à ceux qu'il venait de sauver les beautés de la nature vierge au milieu de laquelle il vivait, il parla des tribus d'Indiens qu'il semblait admirablement connaître, et chaque fois qu'il vantait leur courage ou leurs vertus, ses yeux se tournaient tour à tour vers le Bison-Noir ou bien du côté de l'enfant à la chevelure argentée.
L'Indien avait suivi le maître d'habitation dans la salle à manger, mais il ne prit point part au repas; il accepta seulement une coupe de bière brune et parut la vider en honneur des étrangers.
Quant à celle que le maître appelait Nonpareille, sauf son costume qui trahissait le souvenir et l'amour de sa race, elle avait pris les habitudes européennes des protecteurs entre lesquels elle grandissait.
Le repas fini, les convives passèrent dans le salon
séparé pour ainsi dire en deux parties par une opposition complète dans l'ameublement.
D'un côté se trouvaient des meubles de forme française, commodes et simples, et tous les objets particuliers à la civilisation; de l'autre des amas de fourrures d'ours et de bisons destinés sans nul doute à servir de sièges. A un râtelier sculpté avec un goût bizarre étaient suspendues des pipes à fourneaux de terre curieusement sculptées, cerclées d'étain ou d'argent, décorées de figures, ornées de plumes, et dont le fourneau s'adaptait à un large tuyau de bois; d'autres plus étranges encore portaient une lame de hache; le manche du tomahawk servait de tuyau, et à son extrémité s'étalait le godet de pierre. Le guerrier possesseur de ce calumet pouvait sans perdre une minute se faire une arme terrible de ce qui venait d'être l'objet d'une distraction absorbante. Le maître de la Grande Hutte présenta aux étrangers des pipes moins terribles, offrit d'excellent tabac, et leur dit de cette voix sonore et douce qui lui était particulière:
— Vos chambres sont prêtes, messieurs, vous vous retirerez quand vous le souhaiterez; le plaisir que me procure votre visite ne me fait point oublier que vous souffrez doublement de la fatigue et d'une émotion violente.
Tanguy tendit la main à son hôte.
— Vous nous avez accueillis, lui dit-il, selon les traditions de l'antiquité et la coutume du désert. Nous avons reçu de vous le plus grand des services, nous venons de partager le pain et le sel à votre table, et vous ignorez encore nos noms.
— Je sais déjà, répondit le maître de l'habitation, que vous êtes des hommes de cœur et d'esprit; votre langage m'apprend que vous êtes Français; en faut-il davantage pour se comprendre et s'apprécier ?
— Je me nomme le marquis Tanguy de Coëtquen, reprit le jeune homme, le capitaine Halgan fut le père de la compagne dont je porte le deuil, et dont vous retrouverez les traits dans ceux d'Hervé... Quant à ce jeune garçon qui paraît déjà tout décontenancé, parce
qu'il tremble qu'on fasse son éloge, il s'appelle Pâtira... avant vous, monsieur, il nous a déjà sauvé la vie...
L'adolescent s'avança vers l'hôte de M. de Coëtquen, et posa sa main nerveuse dans la main que lui tendait le gentilhomme. La Fille-aux-cheveux-d'argent regarda Pâtira avec un sentiment d'admiration naïve; on devinait qu'elle était heureuse de le savoir brave.
— Moi, monsieur, dit le maître de l'habitation, je suis connu sous le nom de Jean Canada.
— Quoi ! s'écria Coëtquen, vous êtes ce Jean Canada qui s'est battu pour la Nouvelle-France aux côtés de Montcalm ? Oh ! nous vous connaissons tous, croyez-le, et de loin nous vous admirions comme l'un des héros de cette lutte héroïque qui n'a pas besoin de succès pour rester immortelle. Mon vaillant père alhé des Montcalm, ami des Bougainville et parent du marquis de Vaudreuil, m'a cent fois parlé de vous ! Quelle joie pour des exilés de trouver dans cette terre lointaine un homme en qui revit d'une façon si puissante l'amour du vieux drapeau et le culte de Dieu !
Les traits mâles de Jean Canada reflétèrent une émotion puissante; à l'éclat de son regard, on put deviner qu'une larme roulait dans ses yeux; ses mains pressèrent énergiquement les mains d'Halgan et de Tanguy, et il répéta lentement comme s'il craignait de laisser échapper un sanglot :
— La France ! ma chère et noble France !
— Que parliez-vous donc de fatigue tout à l'heure, reprit le marquis de Coëtquen, il me semble que jamais je n'eus moins besoin de sommeil. Il nous sera si doux de nous entretenir de la patrie.
Une sorte d'embarras mit un nuage sur la physionomie de Jean Canada.
— Ainsi, demanda-t-il, vous ne songez pas à gagner votre appartement ?
— Nullement, et jusqu'à ce que vous-même vous ne songiez au repos...
— Je ne me coucherai pas cette nuit.
— Nous ne nous quitterons point alors, à moins que des travaux vous obligent à vous séparer de ceux que vous avez arrachés aux Rapides.
— Dans tous les cas, répondit Jean Canada, cette heure n'est pas encore venue. Nous avons encore le temps de parler de la France.
Le marquis de Coëtquen ne put dissimuler le frémissement qui parcourut tout son être.
— Nous habitons le Canada depuis un mois à peine. Nous fuyons la France qui ne nous offre aujourd'hui que l'échafaud... La Croix est renversée des autels profanés, les grandes familles n'échappent à la mort que par le bannissement. La ruine est partout, le sang coule à flots. Une loque rouge remplace le drapeau fleurdehsé pour lequel vous vous êtes battu, et dans la convulsion terrible au sein de laquelle se débat la patrie, il semble que rien ne doive survivre de ses institutions et de ses gloires.
— Ne le croyez pas ! ne le croyez jamais ! s'écria Jean Canada d'une voix vibrante. La France souffre, elle agonise, martyrisée sur le sol teint de sang, depuis qu'elle est la proie des ambitieux, des bourreaux et des sectaires. Mais cette torture dure seulement depuis quatre années tandis que nous, nous Canadiens, habitants du vieux pays, nous endurons depuis plus de trente ans la ruine, la persécution, la déportation et la mort. Depuis trente ans le catholicisme lutte au Canada contre le protestantisme. On châtie notre patriotisme par l'exil, notre foi par la proscription. On ne se contente pas d'exiler ceux qui parlent trop haut, on déporte en masse, on dépeuple des pays entiers, brisant les liens de famille avec un plaisir farouche. Je puis bien le dire, puisque mon nom est parvenu jusqu'à vous, j'ai combattu sans trêve pour la liberté de mon pays, et si le sentiment français s'était éteint dans les âmes des habitants de ce qui fut la Nouvelle-France, il se serait conservé dans cette maison qui, pour les peuples sauvages, s'appelle la Grande-Hutte. J'ai gardé comme un culte l'amour du pays; je suis resté fier de mon
titre de Français, et je conserve mes dernières forces afin d'être prêt le jour où les Canadiens auront besoin de moi. Je ne me suis point choisi le nom que je porte, on me l'a donné, je le garde comme un titre. On semble faire de moi le représentant de la patrie vaincue, mais toujours vivante, qui, au premier mot de délivrance et d'espoir, se retrouvera debout, prête à verser son sang sur les plaines qu'elle féconda.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Halgan, combien vous avez dû souffrir !
— Nous avons manqué de tout, hors de confiance. Nous avons dormi sur la terre brûlée, traversé des forêts vierges pieds nus et affaiblis par la famine... Nous allions toujours, quand même. Les régiments de France luttaient à côté des miliciens du pays, les tomahawks des Indiens fraternisaient avec nos armes, le bruit de nos fifres s'étouffait sous leurs hurlements de guerre. Le même sentiment confondait le Peau-Rouge et le Visage-Pâle, tous se battaient pour le grand Ononthio, tous offraient leur sang pour la France Nouvelle... Abandonnés par la mère-patrie, nous ne pouvions nous résoudre à l'oublier. Notre haine pour les vainqueurs a survécu aux douleurs de la défaite. Nous sommes et nous resterons Français. Jamais nous ne cesserons de parler cette langue familiale, éloquente, faite à la fois de tendresse et de force. Le cœur, cet ardent foyer de dévouement, brûle toujours pour celle qui nous oublia, et le premier des titres pour gagner notre amitié est de venir de là-bas où souffie l'air qui passa sur notre berceau.
— Brave, brave cœur ! s'écria Coëtquen.
— Nous pouvons désormais nous entendre, reprit Jean Canada, et si ce que je vais vous révéler effraie votre conscience, vous l'oublierez...
— Je vous le jure, dit le marquis.
— Vous répondez de Pâtira, comme je réponds de Nonpareille.
— Oui, répondit Halgan.
— Eh bien ! reprit Canada, la Grande-Hutte est devenue le centre de réunion de tous ceux qui souffrent par
le cœur, l'esprit ou le corps. C'est ici que viennent isolément ou par groupes, chaque jour, chaque mois, ceux qui ont besoin de pain ou de conseils; ici que se rassemblent à des époques fixes ceux qui gardent comme moi le rêve de ressusciter la patrie canadienne, et de l'arracher à des vainqueurs transformés en bourreaux. Cette demeure est le dernier cénacle où il nous soit possible de nous réunir. Nous avons la patience parce que nous possédons la force et la foi. Nous nous comptons sans nous presser d'agir. Peut-être ce groupe fraternel d'hommes unis par une seule pensée et choisis dans tous les rangs de la société, ne fera-t-il rien de plus que se soutenir et se consoler. Et quand ce serait ? L'œuvre n'aurait-elle pas eu néanmoins sa raison d'être. Si Dieu nous marque une heure, nous agirons: si l'heure ne sonne pas, nous continuerons à souffrir en silence. De politique proprement dite, nous n'en faisons jamais. On ne peut même affirmer que nous conspirons. Nous nous rassemblons, voilà tout. Le pauvre, le riche, le savant et l'ignorant, le sauvage et le missionnaire se retrouvent dans cette maison de bois; les mains se pressent, les cœurs s'entendent, et Dieu fait le reste...
— Mais la police ? demanda le capitaine.
— Oh ! je n'ignore point qu'elle paierait cher pour se débarrasser de moi; aussi j'agis avec une extrême réserve. Ceux qui m'entourent me gardent; et je n'abandonne rien au hasard, pas plus que je ne livre rien à la violence. Si je n'écoutais que mes impressions, mes sentiments, j'eusse attiré cent fois sur ma tête les sévérités de la loi, mais je me dois à tous, et je n'ai pas le droit de me perdre. La police guette une occasion; et je m'applique à ne point la faire naître. On peut compromettre le succès du lendemain par l'impatience de la veille.
— Et ce soir a lieu l'une de vos réunions ?
- — Oui, ce soir. Des amis, des pauvres, des éprouvés viendront de Montréal, des îles voisines, des villages assis sur les rives du fleuve, du fond de la forêt, pour parler au même foyer de la terre que vous avez fuie,
et du «vieux pays» dont ils veulent effacer la trace des Anglais.
— Mais, demanda Tanguy, en dehors des pièges qui peuvent vous être tendus, cette situation isolée ne vous expose-t-elle pas à des dangers graves ?
— Je puis tout redouter, au contraire; aussi, suis-je armé sur un pied de guerre. Cette maison de bois peut soutenir un siège. A vrai dire, je n'ai rien à craindre des Anglais. Le jour où ils me surprendront en flagrant délit de conspiration contre le droit du plus fort, ils me jugeront avec une sévérité absolue, et je n'aurai nulle pitié à espérer, pas plus que je ne songerai à leur demander grâce; mais jusqu'à ce qu'ils puissent me prendre, ils me laisseront tranquille. Ce que j'ai toujours en expectative, c'est une attaque des sauvages alliés de l'Angleterre. A cinq reprises, j'ai subi des alertes; elles ont été repoussées victorieusement, mais non sans peine. Le chef indien qui fume ici paisiblement son calumet me fut alors d'un grand secours, sans compter Phébus et Mingo qui se comportèrent avec une intelUgence égale à leur bravoure. Le village de la Chine se compose de quelques huttes dont les habitants me sont dévoués; en cas d'alarme, je puis les mander ici, et il leur est facile de me rejoindre par un chemin inconnu des Iroquois.
— Je vous admire bien sincèrement, dit Tanguy, et d'autant plus que le courage déployé par vous est d'une plus longue durée. Au fond, rien n'est facile comme la bravoure, cette bravoure qui nous porte à affronter un péril si grand qu'il soit sous l'influence d'une pensée et l'excitation d'un sentiment magnanime. Mais réaliser ce que vous faites, devenir l'âme d'un parti, représenter une nation persécutée, refréner votre courage même afin de ne dépasser jamais les bornes de la prudence, voilà qui est noble et grand.
En ce moment, le Bison-Noir ôta sa longue pipe de ses lèvres, redressa sa haute taille, et sortit de la salle après avoir fait un signe à Jean Canada.
Hervé venait de s'endormir, et Pâtira le soulevant dans ses bras demanda à la Fille-aux-cheveux d'argent :
— Nonpareille, je voudrais déposer ce cher petit dans le lit que me destine le maître de cette maison, et revenir après dans cette salle.
— Viens, dit doucement la jeune fille.
Le cri de la Hulotte bleue qui se fit entendre l'avertit que les amis de Jean Canada s'approchaient de la Grande-Hutte. Légère comme un oiseau, elle passa devant l'adolescent, ouvrit une chambre éclairée par une veilleuse, désigna une couchette et dit à Pâtira :
— Mon jeune frère fera ici de doux rêves.
Pour la seconde fois, le même cri se fit entendre, et la Fille-aux-cheveux-d'argent, saisissant Pâtira par la main, le ramena dans la grande salle dont le Bison-Noir soulevait la portière.