‹ Jean Canada [par] Raoul de NaveryChapitre 4 sur 19 · AUDIENCES SECRÈTES · texte numérisé non relu

AUDIENCES SECRÈTES

La physionomie de l'Indien trahissait une émotion difficilement contenue par la gravité habituelle aux hommes de cette race, qui joignent le courage à l'affectueuse simphcité du cœur. On devinait que l'homme dont il avait reconnu le cri d'appel et au-devant duquel il s'avançait était un des compagnons de sa jeunesse, et que tous deux avaient dû lancer le tomahawk pendant les guerres de tribus à tribus, ou épauler le mousquet côte à côte, quand les Indiens alliés des Français luttaient contre les envahisseurs du Canada.

Ce chef, car on ne pouvait lui refuser ce titre en constatant la noble fierté de sa démarche, les cicatrices tailladant sa poitrine, et les médailles d'or et d'argent pendues à son collier; ce chef avait choisi, pour se rendre à l'assemblée tenue chez Jean Canada, non pas la peinture de guerre, mais une peinture de deuil. Le noir dominait dans les lignes nombreuses dessinées sur son visage, et la peau de buffle qui lui servait de manteau portait en guise d'armes parlantes un cœur saignant traversé d'une flèche.

Un couteau à scalper et une hache brillante étaient suspendus à sa ceinture; aux lobes prodigieusement allongés de ses oreilles cliquetaient des anneaux d'argent, et des colliers de wampum descendaient en plastron sur sa poitrine où le totem tatoué de sa tribu s'étalait à côté de la peinture.

Cœur-Percé alla sans rien dire s'asseoir dans un angle de la vaste pièce, et acceptant le calumet que lui présentait Bison-Noir, il se mit à fumer en silence.

Une minute à peine s'était écoulée depuis l'entrée du sachem algonquin, quand un nouveau venu s'avança dans la salle. C'était un vieillard de haute taille, vêtu d'une soutane déchirée, et chaussé de mocassins de buffle. Il s'appuyait sur un bâton formé d'une grosse branche d'érable, et portait sur la tête une sorte de calotte noire moulant exactement la forme de son crâne. De rares mèches de cheveux blancs s'épandaient sur son cou grêle. Une empreinte de souffrance latente ajoutait à l'expression ascétique de son visage.

Avec autant de vivacité que le lui permettait sa fatigue, le missionnaire s'approcha de Jean Canada :

— Je viens vous demander asile, lui dit-il, depuis huit jours on me traque comme un daim aux abois, et j'ai par miracle échappé aux Indiens partisans de la tyrannie anglaise et qui voient en nous des ennemis de leurs manitous et des adversaires de leurs alliés. Dieu le sait, mon fils, sans songer à la politique des souverains et aux nouvelles délimitations des terres, je me borne à enseigner la loi de mon Dieu, à porter le Crucifix de cabane en cabane. Mais ce n'est point assez pour les Anglais de nous avoir pris notre territoire, ils essaient de nous ravir les conquêtes de l'évangélisation. On emploie les dernières rigueurs à l'égard des tribus restées amies de la France. Après les avoir décimées, chassées, on tente aujourd'hui de leur dérober leur âme, et de leur vendre la protection et le repos au prix d'une abjuration. Jean Canada, mes pieds saignent dans les mocassins que je dois à la pitié d'une veuve indienne, et le vieux missionnaire a faim.

Tanguy et Halgan tressaillirent de pitié.

La Fille-aux-cheveux-d'argent s'avança vers le prêtre avec un empressement touchant, et s'inclina devant lui en croisant les bras sur sa poitrine. Le vieillard la bénit, alors Nonpareille quitta doucement la salle, en faisant signe à Pâtira de la suivre. Quand les deux adolescents se trouvèrent dans la salle à manger, Nonpareille couvrit un plateau de pain, d'une tranche de venaison et d'un flacon d'eau pure, elle le plaça

en équilibre sur les bras de Pâtira, tandis que, prenant un bassin, un linge blanc et une sorte d'aiguière, elle revint près du missionnaire qui, brisé de fatigue, venait de tomber sur un siège.

Alors s'agenouillant devant le vieux prêtre, la Fille-aux-cheveux-d'argent lava ses pieds ensanglantés, les enveloppa de fraîches compresses de feuilles, puis de bandelettes de toile, et voyant le vieillard soulagé, elle se tint debout, silencieuse, dans une pose pleine de grâce touchante, tandis que Pâtira servait au vieillard son modeste repas.

Lentement, pendant ce court épisode, la salle de réception se remplit de visiteurs appartenant aux classes les plus diverses de la société. Quelques-uns de ces hommes étaient venus de Montréal, et l'on entendait le hennissement de leurs chevaux attachés aux palissades de la cour; d'autres avaient descendu le Saint- Laurent dans des canots d'écorce; les plus pauvres marchaient depuis un jour ou deux à travers les bois, ils accouraient au rendez-vous épuisés par de longues étapes. Plus d'un racontait qu'il avait dû recourir à toutes les ruses indiennes afin de traverser des portions de pays dans lesquelles erraient des troupes d'Iroquois.

Tandis que les Européens se groupaient autour de Jean Canada, les chefs indiens rejoignaient le sagamore et acceptaient comme lui la longue pipe que leur présentait Cœur-Percé.

On parlait à mi-voix; on se comptait du regard;- Jean Canada, consultant la grande horloge à gaine placée dans un angle de la salle, parut lui demander si elle ne donnerait pas bientôt le signal attendu. Les aiguilles se mouvaient lentement sur le cadran d'émail, encore deux minutes, et Jean Canada devait prendre la parole, quand la porte de la salle s'ouvrit avec violence et une femme échevelée vint tomber aux pieds du maître de la Grande-Hutte.

— Rendez-moi ma fille ! lui dit-elle, rendez-moi ma fille !

— Votre fille, Amy David, votre fille, Lucie ?

— Ils me l'ont prise, les misérables me l'ont volée !... Depuis longtemps je n'avais pas un jour de repos, ni une heure de joie; je savais que les monstres guettaient leur proie, et je serrais mon enfant contre moi comme si ma tendresse pouvait la défendre... Vous la connaissez, vous savez qu'elle est bonne, belle et pure, un ange de dévouement, une âme de sainte ! Nous sommes pauvres, la fortune de mon père a été spoliée, nous travaillions de nos mains tout le jour et durant la moitié des nuits; nous ne nous plaignions de rien, cependant; notre affection suffisait à notre bonheur... Une persécution^ sourde se tramait contre nous, le travail devenait plus rare, on nous renvoya successivement des misérables logis qui nous abritaient... Un jour un pasteur protestant, sous prétexte de s'intéresser à nous, franchit le seuil de notre chambre; il nous plaignit et nous fit entendre que notre situation changerait si je le voulais... Comprenez-vous ce mot: «Si je le voulais». Je voyais pâlir ma fille et je me demandais si elle résisterait à notre lent martyre... Alors on me parla d'apostasie... Si je consentais à renier mon Dieu, je trouverais plus que l'aisance, sinon... hélas ! je le savais, sinon la faim aurait bientôt tué l'enfant et la mère. Je chassai le tentateur, nous ne soupâmes point ce soir-là... Deux jours après, Lucie rentra chez moi effarée, elle avait cru voir, acharnés à sa poursuite, des hommes à la figure sinistre. Je la calmai avec peine, et nous décidâmes qu'elle ne sortirait plus sans moi... Alors ceux qui la guettaient lui tendirent un piège. On écrivit un mot pour avertir mon enfant qu'elle pouvait' trouver un travail bien rétribué dans un quartier lointain, à la condition d'aller le chercher à l'instant même... J'étais absente au moment où Lucie reçut la lettre; elle ne crut pas devoir m'attendre, dans la crainte de manquer une occasion avantageuse, elle partit... Elle n'avait pas fait vingt pas dans la rue qu'elle fut arrêtée sous une inculpation flétrissante, et traînée en dépit de ses dénégations et de ses pleurs dans un de ces refuges

OÙ la police jette provisoirement les voleurs et les femmes vivant au sein de la honte... Quand je rentrai, la maison était vide... J'attendis mon enfant en pleurant, en priant; au matin, un homme de la police me vint apprendre dans quel lieu on l'avait enfermée... Vous me croirez, Jean Canada, quand je vous dirai que j'eusse préféré apprendre la mort de ma fille unique... Lucie dans cet abîme, Lucie au miUeu de ces damnés, cet ange parmi ces démons, Lucie accusée... Ma tête s'égare quand je songe à cette cruauté, quand je sonde ce crime infernal d'essayer de flétrir l'innocence de l'enfant, pour avoir raison de la croyance de la mère...

— C'est horrible ! horrible ! murmura Jean Canada.

— Vous me la rendrez, n'est-ce pas ? dites que vous me la rendrez ! Voyez, je suis à genoux, je pleure, je vous demande justice et pitié !

— Pitié ! pauvre femme ! pauvre mère, ne le voyezvous pas, elle déborde de nos cœurs, elle jaillit de nos yeux, mais justice ! quand nous sera-t-il permis de vous rendre justice ?

— Demain si vous le voulez, dit un jeune homme en s'avançant hors du groupe au milieu duquel il se tenait caché. Il nous reste des mousquets et nous saurons fabriquer de la poudre si l'argent nous manque pour en acheter. Le sang des héros et les larmes des faibles crient vengeance. Tout à l'heure j'ai frémi en revoyant parmi nous le père Flavien portant les traces de son glorieux martyre. Si nous ne voyons plus flotter sur ses épaules sa longue chevelure blanche, c'est que les Iroquois l'ont scalpée, les Iroquois soudoyés par l'Angleterre... Ce trophée sanglant, cette relique vénérable orne le wigwam d'un Indien, et l'Anglais paye pour cette chevelure comme il donne une prime pour les loups tués. Qui nous empêche de nous révolter contre un joug trop lourd? Nous n'avons rien promis, et les serments faits à nos pères sont trahis tous les jours. Levons-nous contre l'oppresseur qui nous a pris comme une marchandise dont on trafique. On scalpe nos prêtres, on ravit les jeunes filles catholiques

pour les enfermer dans de prétendues maisons de travail dont on espère qu'elles sortiront flétries ! Oui, oui, pitié pour Lucie et pour sa mère, mais vengeance et mort aux Anglais !

— Mort aux Anglais ! répétèrent vingt voix. Le Cœur-Percé s'approcha lentement.

— Les Visages-pâles nous aiment, dit-il, et je vais redire aux Visages-pâles ce que j'ai vu dans les huttes de mes frères. Les nouveaux maîtres les oppriment et les torturent; tandis que le grand Ononthio les traitait en enfants et les honorait comme des guerriers, les ravageurs du «Vieux pays» leur volent leurs territoires de chasse, et déchaînent contre eux les peuplades ennemies. On a torturé la Robe-Noire, on massacre chaque jour les fidèles Indiens; la paix avait été jurée tant que couleraient les rivières, tant que brilleraient les astres du ciel, mais au mépris des serments la hache a été déterrée. Je viens de la hutte du conseil, je rapporte ici les vœux des jeunes hommes et les paroles des vieillards: l'Anglais a trahi les Indiens, l'Indien lancera la flèche et le tomahawk. J'ai dit, et mes paroles ont été entendues par des hommes.

Le Cœur-Percé demeura debout, tournant un calme et fier regard autour de lui, afin de juger de l'impression produite par son discours. L'exclamation gutturale poussée par les Indiens assis à quelque distance lui prouva qu'il venait de trouver un écho dans les âmes viriles.

— Vous avez bien parlé, dit en s'approchant du Cœur-Percé un jeune Canadien vêtu d'une blouse de chasse, et dont la beauté mâle, l'allure dégagée attiraient forcément la sympathie. Nous avons patienté, nous avons plié sous le joug; sous peine de devenir lâches, nous avons à prendre notre revanche. Je suis du vieux pays, et mon père fut un des premiers qui partit de Saint-Malo pour réaliser au Canada une fortune rapide. Cette richesse convoitée, il la conquit, mes aïeux possédèrent des terres et vécurent dans une

opulence dont la persécution les dépouilla. Je suis resté orphelin, car mon père tomba glorieusement à Carillon et ma mère ne survécut pas à sa perte. J'ai dû à l'amitié d'un vieil ami des miens de ne point grandir dans l'ignorance, et ne pouvant tout de suite devenir soldat, je me suis fait chasseur. Mais j'aspire avec toute la jeunesse canadienne à reprendre le fusil pour reconquérir ce territoire qui fut le nôtre. Chaque jour aggrave notre situation, et redouble l'insolence des Anglais... S'il s'agissait de reprendre Québec, peut-être m'objecteriez-vous que la situation de la ville est trop forte et que nous nous ferons inutilement tuer sous ses murailles, mais Montréal n'est pas si bien défendu qu'il ne puisse tomber dans nos mains si nous risquons un coup hardi. Vous avez longtemps essayé d'arrêter le mouvement irrésistible qui nous pousse, Jean Canada, je ne crois pas possible que vous vous placiez entre nous et l'Anglais. Vous avez entendu le père Flavien, cette mère au désespoir, vous connaissez l'opinion de nos amis les Indiens, donnez un signal et avant un mois tout ce que le Canada compte d'hommes en état de porter les armes sera groupé autour de vous.

Un murmure approbateur accueillit les paroles de Georges Malo, et plusieurs jeunes gens vinrent lui serrer la main.

Ce fut au tour d'un vieillard indien de prendre part à la discussion.

Il touchait à l'extrême vieillesse; des cheveux blancs inondaient ses épaules. Il portait au-dessus de ses guêtres de peau couvertes de lanières de daim, croisées avec goût, une courte tunique de bison couverte de dessins bizarres, et ornée d'une frange de chevelures racontant de nombreux et sinistres exploits.

Au moment où il s'avança, les jeunes Indiens se levèrent en signe de respect.

— J'ai vu cent neiges ! dit le vieillard d'une voix faible; je me suis battu pour la France, et j'ai souffert dans mon cœur quand on enterra la hache... Relevez-la

au soleil rouge de la guerre... Mes fils qui sont des anciens de la tribu des Castors retrouveront le feu de la jeunesse quand il s'agira de se battre, et les enfants de mes petits-enfants lanceront la flèche, d'une main hardie. Les sagamores m'ont envoyé pour dire au maître de la Grande-Hutte : Le tomahawk a soif ! Toi que les Indiens vénèrent, et que le grand Esprit inspire, tu comprendras nos prières, et nous diras de nous lever comme une troupe de guerriers.

— Chêne-à-la-Mousse-blanche, répondit Jean Canada, en adoptant le langage imagé des Indiens, je sais ce que souffrent les Abénaquis, et moi, un homme, j'en ai pleuré...

— Il ne faut plus de larmes, répliqua le vieillard, mais de la poudre et du sang ! Regarde autour de toi, tous les chefs sont peints des couleurs de la guerre... Si tu leur refuses tes conseils, ils marcheront sans guide et se feront tuer sans résultat. Que le grand Visage-Pâle ami des Indiens prenne parti pour eux dans la guerre nouvelle, qu'il leur aide à reconquérir leurs territoires de chasses, à retourner là où furent ensevehs les ossements de leurs frères, et dont ils furent chassés par l'Anglais.

— Je viens de Québec, ajouta un homme d'un âge mûr, la révolte est dans toutes les âmes. Georges Malo avait raison en vous disant qu'une victoire serait plus facilement remportée à Montréal, mais ce premier succès de nos armes produira l'effet d'une traînée de poudre, et tandis que les libérateurs accourront mettre le siège devant Québec et s'empareront de la ville du côté qui permit l'audacieuse escalade de Wolfe, tous les Français et les Canadiens seront contre la garnison afin d'ouvrir à leurs amis les portes de la ville. Nous sommes cinquante ici, ce soir; quand vous le voudrez, nous serons vingt mille.

A partir de ce moment la réunion prit un caractère d'agitation tumultueuse. La colère débordait de toutes les âmes, l'indignation faisait jour avec une éloquence emportée. Chacun des hommes accourus de loin pour

apporter à la Grande-Hutte les plaintes des opprimés racontait un fait inique, citait une parole accusatrice. Un souffle de généreuse colère passait au milieu de ces groupes. Avec une petite armée composée de pareils hommes, on pouvait reconquérir la Nouvelle-France et faire flotter au vent les drapeaux qu'arbora Montcalm.

Jean Canada pouvait à son gré disposer de tous ces hommes et cependant il hésitait encore. La prudence le mettait en garde contre d'imprudents enthousiasmes. Et cependant il comprenait que chacun de ces messagers disait vrai; l'oppression enfantait la révolte; les vaincus demandaient à s'ensevelir dans leur défaite si la force aveugle primait le plus saint des droits.

Pendant de longues années, Jean Canada avait soutenu, consolé les fils des héros ou ranimé l'énergie des survivants de vingt batailles. Dispensateur des aumônes, âme vivante de la population, il résumait si bien en lui l'amour de la patrie vaincue, que le jour où il déclara qu'il se nommait désormais Jean Canada, on crut voir en lui la personnification du pays canadien. Combien il était resté français cet homme à l'esprit viril, au cœur tendre, qui parlait du «vieux pays» avec une chaleur communicative, consolait les mères, accueillait les voyageurs, ouvrait sa demeure à toutes les infortunes, et exerçait dans un rayon immense une sorte de royauté contre laquelle ne protestait personne.

Que les Anglais le redoutassent, que la police cherchât le moyen de le perdre, il n'en faisait aucun doute, mais il continuait à remplir sa mission, sachant bien qu'il ne tomberait pas avant l'heure marquée par la Providence.

Du reste, Jean Canada ne se faisait point illusion, il savait qu'il s'ensevelirait à jamais dans cette lutte, quelque résultat qu'elle pût avoir pour les siens. Il avait fait d'avance le sacrifice de sa vie, il souhaitait seulement qu'il ne fût pas inutile à la grande cause qu'il défendait.

Au moment de répondre aux envoyés qui attendaient

sa décision dans un silence respectueux, mais avec une impatience visible, une vision sanglante passa devant les yeux de l'ancien compagnon de Montcalm... Il se vit le soir de cette bataille qui avait décidé du sort de milliers d'hommes, et changé la nationalité d'une terre vaste comme l'ancien monde. Il se demanda s'il avait eu raison d'entretenir le feu sacré du patriotisme qui brûlait dans toutes les poitrines, et si les événements terribles qui ne pouvaient manquer de se produire ne laisseraient pas retomber sur lui seul leur responsabilité accablante. Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à cette rêverie, les groupes de jeunes gens et les chefs indiens l'entourèrent à la fois.

— L'heure est venue, Jean Canada ! Dieu l'a marquée ! Répondez, voulez-vous être notre chef, rien ne saurait empêcher la guerre sainte.

— Rien ? demanda l'ami de Montcalm.

— Non ! non ! répliquèrent toutes les voix, chasser l'Anglais ou mourir.

— Vous les entendez, mon Dieu ! dit Jean Canada; je prends la voix de ces opprimés pour votre voix même.

Il écarta ses amis d'un geste lent et solennel et se dirigea vers la lourde gaine de l'horloge. Puis tirant de son sein une toute petite clef fixée à une chaînette de fer, il ouvrit le battant d'ébène, et prit dans cette cachette une hampe autour de laquelle s'enroulaient des lambeaux de soie.

Un mouvement rapide suffit pour les dérouler, et les messagers groupés autour de Jean Canada virent, avec une surprise mêlée d'attendrissement, les lis brodés sur l'ancien drapeau de la France-Nouvelle.

Il n'y eut qu'un cri poussé dans l'assemblée, cri dans lequel se confondaient l'amour et l'enthousiasme :

— Vive la France !

On oubliait alors à cette heure que la patrie lointaine avait abandonné la terre conquise et laissé arracher de son sein cette fille jadis brillante et fière. On ne se souvint plus que nul n'avait protesté contre les raille-

ries de Voltaire, à propos des «arpents de neige» du Canada. La France s'était montrée marâtre, mais la Nouvelle-France la chérissait encore, et la vue de son drapeau noirci de poudre et criblé de balles, lambeau sacré tenant à peine à la hampe demi-rompue, fit monter des pleurs dans les yeux des Canadiens.

Le marquis de Coëtquen pressa sur ses lèvres le coin de ce drapeau glorieux.

— Je te retrouve ici, je te bénis et je te salue ! Là-bas on a ramassé une loque rouge trempée dans la boue, et l'on nous a crié: «Voilà les couleurs françaises» ! Ce n'est pas vrai. Les lis de Louis IX et de Jeanne d'Arc resteront nos armes parlantes. J'ai fui la révolution, l'anarchie et l'échafaud, ici je trouve le pays, je me souviens que je suis gentilhomme, et je demande que l'on compte un soldat de plus.

— Je ne puis me vanter d'être un bon marin sur vos fleuves, ajouta Halgan, et je vous l'ai prouvé en descendant les Rapides de la Chine, mon cher hôte, mais je sais manier le mousquet et la hache d'abordage: où sera le marquis de Coëtquen, vous me trouverez.

— Je réclame une place à vos côtés, monsieur le marquis, dit Pâtira; au Canada comme en France, je reste à votre service.

La Fille-aux-cheveux-d'argent regarda Pâtira avec une admiration naïve.

— C'est bien, dit-elle, oui, c'est bien ! tu mérites d'être le jeune chef des enfants Abénaquis et Algonquins.

— Et toi ? demanda Pâtira, que feras-tu si l'on se bat, Nonpareille?

— Je panserai les blessures des guerriers. Le père Flavien s'avança.

— Le sang versé m'effraie, dit-il, mais vous vous levez pour la bonne cause, soyez bénis par Dieu, par les vieillards, les faibles, les opprimés, si je ne vous peux prédire la victoire, je vous consacre pour le martyre.

Les hommes inclinèrent le front sous la main tremblante du missionnaire, et Jean Canada renferma le drapeau de Montcalm dans la mystérieuse cachette.

Les mains s'étreignirent, des vœux ardents s'échangèrent; une heure plus tard les hôtes de Jean Canada dormaient tous dans la Grande-Hutte, il ne leur avait fallu que des peaux de bison pour couche; l'espérance leur avait envoyé un sommeil peuplé de rêves de gloire et de liberté !

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