SÉPARATION
Une obscurité profonde enveloppait à la fois le ciel sans lune, le fleuve immense et la forêt mystérieuse. Dans les branches des arbres passaient des gémissements sourds, des sifflements prolongés; la chute des rapides, le bouillonnement des vagues contre les rochers causaient un effroi plus grand encore que les rumeurs confuses du vent dans les feuilles ou le passage d'un animal sauvage à travers les bosquets. Le long du fleuve au-dessus duquel s'élevait lentement un voile de brouillards, marchaient deux hommes dont le chuchotement trahissait l'inquiétude. Au milieu de ces ténèbres, dans cette solitude qui paraissait absolue, on eût dit qu'ils redoutaient les espions et flairaient des dangers. A leur suite venaient deux bêtes également intelligentes qui, comprenant la pensée de leurs maîtres, se conformaient à leurs allures et imitaient leur prudence.
Les deux hommes ne tardèrent pas à se trouver en face d'une habitation laissant passer la lumière voilée d'une lampe à travers les interstices d'une fenêtre.
— On connaît mon signal, dit un des voyageurs.
Il approcha les deux mains de ses lèvres et fit entendre le cri prolongé du hibou.
Presque au même instant, une fenêtre s'ouvrit, un cri semblable répondit à l'appel des visiteurs, et au bout d'un instant, un bruit de barres tirées, de serrures ouvertes annonça qu'on arrivait au-devant des visiteurs.
— C'est VOUS, Pâtira ? demanda l'un des deux hommes.
— Oui, mon père, répondit l'adolescent qui reconnut la voix du missionnaire, le marquis et le capitaine vous attendent dans le salon.
L'adolescent replaça les barres, tourna les clefs et précéda le père Flavien et Jean Canada.
Un messager avait en effet averti le marquis de Coëtquen que ce dernier se rendrait durant la nuit à la Maison-des-Rapides. Halgan travaillait à rassembler les notes nécessaires pour la publication future de ses voyages dans les Indes; son gendre, grâce aux documents que lui avait procurés Jean Canada, préparait une histoire des campagnes de Montcalm.
Hervé dormait dans la chambre haute, et Nonpareille qui depuis deux jours habitait la Maison-des- Rapides avait obtenu de veiller avec Pâtira. Celui-ci ciselait avec la patience d'un artiste un poignard pour la petite Indienne, et la Fille-aux-cheveux-d'argent brodait un carnier de peau de daim de couleur naturelle, pour l'offrir à Pâtira.
Après avoir introduit le missionnaire dans l'appartement du marquis, Pâtira remonta près de Nonpareille.
— Qui est venu ? demanda-t-elle.
— Le père Flavien et Jean Canada.
— A cette heure, il se passe quelque chose de grave et la Nonpareille a peur...
— Ses amis la savent brave, répondit Pâtira, s'il existe un danger, on la préviendra.
Les deux enfants continuèrent leur travail, mais la main de Pâtira restait souvent inactive, et Nonpareille oubHa plus d'une fois sa broderie sur ses genoux.
Pendant ce temps, les hommes échangeaient leurs confidences dans la salle basse.
— Êtes- vous donc en danger ? demanda Tanguy en s'avançant vers le Canadien.
— Le péril est une atmosphère au milieu de laquelle je suis accoutumé à vivre, répondit Jean avec un sourire. Si je n'avais le devoir de veiller sur moi au profit d'un parti dont je suis l'âme, il y a longtemps qu'emporté par l'impétuosité de mon caractère, et cédant à l'impulsion de généreuses colères, je serais sans doute tombé dans l'un des pièges qui me sont sans cesse tendus. Jusqu'au jour où ma mort sera utile à la cause que je sers et que j'ai l'espoir de faire triompher, je défendrai opiniâtrement ma vie; ma conduite de ce soir le prouve assez.
— On vous poursuit ? demanda Tanguy.
— Tantôt, reprit Jean Canada, je me disposais à descendre à Montréal, et je détachais mon canot d'écorce de la touffe de roseaux dans laquelle il reste habituellement caché, quand j'ai vu venir un homme que je sais être mon ennemi mortel.
— Vous n'avez jamais nui à qui que ce soit.
— Certes ! mais l'individu que j'ai reconnu en dépit de son déguisement a le plus grand intérêt à ma capture ou à ma mort. Vous le comprendrez tout de suite en apprenant qu'obscur afiidé de la police, il rêve une situation en vue. Cet avorton couve des ambitions gigantesques. Ce misérable dont l'échiné plie comme celle d'un valet, se redressera s'il parvient jamais à son but. En dépit de la perruque blanche dont il s'était affublé, de son vaste chapeau et de son habit immense pour les dimensions de son corps grêle, j'ai reconnu Jeffs, ou plutôt je l'ai pressenti.
— Songe-t-il à vous faire arrêter ?
— Sous quel prétexte, je ne commets ni crime, ni délit.
— Mais alors ? demanda le capitaine,
— Il veut me supprimer, c'est plus simple et cela fait moins de bruit... Si Jeffs tournait curieusement autour de ma maison, c'est qu'il voulait se rendre compte des moyens de défense dont je dispose, et chercher la meilleure stratégie pour l'emporter d'assaut.
•^ Qu'avez-vous fait en reconnaissant l'agent de police ? demanda Tanguy,
— J'ai tranquillement détaché mon bateau, et je me suis dirigé vers les Rapides de la Chine; après les avoir franchis et toujours de la même allure paisible, je suis arrivé à Montréal. Un batelier s'est chargé de porter mon embarcation sur son dos en face de la Grande-Hutte, et j'ai couru chez Georges Malo. Il savait déjà par la rumeur publique, se trahissant dans l'angoisse des uns et la faconde des autres que le gouvernement avait résolu d'en finir avec moi, et que les mesures les plus rigoureuses seraient prises à l'égard de tous ceux qui rêveraient de rendre au Canada l'intégrité de son territoire. L'absence forcée que je dois faire pour rallier à nous toutes les forces éparses, se trouve avancée par les circonstances. Si je restais un mois de plus dans le voisinage de Montréal, je disparaîtrais sans bruit et avec moi s'écroulerait peut-être la dernière espérance de ceux qui sont restés Français. Je m'éloigne donc la nuit, et nul de mes serviteurs ne trahira le mystère de ce départ précipité; le père Flavien m'accompagne... Georges Malo reste chargé à Montréal de la direction politique des affaires. Je serais bien aise que vous le voyiez de temps à autre. C'est un noble et généreux cœur... je vous confie Nonpareille. Traitez-la comme une sœur de Pâtira et d'Hervé...
— Vous n'emmenez pas le Bison-Noir ?
— Il nous servira de courrier, si nous avons besoin de correspondre.
— Quand aurons-nous de vos nouvelles ?
— Le plus souvent possible, mais le pays est bien vaste ! Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est que mon cœur reste avec vous.
— Ne pouvez-vous attendre le jour pour vous mettre en route... Ces bois sont dangereux...
— Demain peut-être le chemin nous serait coupé et les tribus amies des Anglais nous guetteraient au passage.
— Mon Dieu ! dit Tanguy avec une expression de vive angoisse, le père Flavien aura-t-il la force de vous suivre ?
— Mon cher fils, répondit le missionnaire, les sauvages ne peuvent plus que me tuer. Trois fois, j'ai été attaché au poteau de torture, trois fois ma délivrance a été aussi miraculeuse que celle de l'apôtre sauvé par un ange... Enfin cette pauvre tête branlante de vieillesse a été scalpée...
— Vous avez subi ce martyre ! s'écria Tanguy.
Le missionnaire ôta lentement la calotte noire couvrant son front et descendant assez bas derrière la tête; alors Halgan et le marquis de Coëtquen virent avec un effroi mêlé d'admiration, la trace terrible laissée par l'opération du scalp. Toute la peau de la tête avait été arrachée en même temps que la chevelure, et une ligne rouge marquait la trace du couteau. Le père Flavien après avoir subi cette mutilation était resté comme mort au milieu des brasiers fumants et des cadavres jonchant l'endroit où se trouvait jadis un village algonquin : la compassion d'une femme le sauva. Elle essaya une cure réputée presque impossible et grâce à sa connaissance des herbes salutaires et à sa charité, le missionnaire survécut à cette épreuve.
Depuis qu'il avait subi la torture, il paraissait plus doux encore, plus tendre à l'égard des petits enfants, plus indulgent pour les pécheurs. Les Canadiens le vénéraient comme un saint, les sauvages des tribus converties ne pouvaient voir cette tête vénérable, sans se souvenir qu'eux aussi avaient manié le couteau à scalper. Alors les trophées sanglants décorant les cabanes de leurs pères les épouvantaient au lieu de les enorgueillir. Le père Flavien chérissait profondément ses Enfants Rouges. Il pensait bien que la course apostolique qu'il allait entreprendre avec Jean Canada serait la dernière et qu'il tomberait au bord de quelque rivière ou sous l'ombre d'un bois, laissant son corps à terre et son âme entre les mains des anges, mais il n'en éprouvait que plus de joie à la
pensée de parler encore une fois du Maître auquel il avait voué son existence.
Quand l'entretien des trois hommes fut terminé, Jean Canada se leva, serra fortement les mains d'Halgan et de Tanguy, et demanda :
— Nonpareille repose-t-elle ?
— Elle vous attend.
— Priez-la de descendre.
Un moment après, la Fille-aux-cheveux-d'argent accourut, et Pâtira entra en même temps dans la grande salle.
— Ma fille, lui dit Jean Canada, je te quitte pour remplir un devoir, et je te confie à des amis... Si un malheur m'arrive, reste avec eux. Ton père et ta mère sont morts, tu n'as plus d'autre famille que la grande famille des Canadiens et des Français.
— La Nonpareille comprend, dit la petite fille de sa voix harmonieuse, elle a p.dopté Pâtira pour son frère.
La Fille-aux-cheveux-d'argent se précipita dans les bras de Jean Canada, et en dépit de la violence qu'elle s'imposait pour contenir son émotion, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Pendant un moment, elle sanglota penchée sur l'épaule de celui qui l'avait sauvée, abritée, aimée; de la part d'un enfant de cette race qui paraissait avoir hérité de la puissance des Peaux-Rouges pour dissimuler l'impression de la douleur physique ou morale, cette soudaine faiblesse prouvait plus de tendresse filiale que ne l'eussent fait les protestations les plus vives. Aussi Jean Canada la serra-t-il sur sa poitrine avec un élan trop bien justifié par la tristesse des adieux et les dangers du voyage.
Il fallut enfin se séparer. Jean Canada regagna la cour, conduit par Halgan et le marquis de Coëtquen. Comme la première fois. Pâtira tira les barres de fer, ouvrit les serrures, poussa les verrous, et les deux compagnons de Jean Canada rejoignirent leur maître. Ces compagnons étaient Phébus et Mingo.
Jean Canada posa la main sur la tête du chien dont l'œil intelUgent parut le questionner.
— Oui, Phébus, oui, ma brave bête, vous pouvez nous suivre, mais vous serez muet, entendez-vous, muet comme si chaque aboiement pouvait faire apparaître un Iroquois damné... Vous, Mingo, restez dans cette maison : vous ne seriez d'aucun secours à travers les bois, ici vous protégerez la Nonpareille.
La petite fille effleura de sa petite main la lourde tête de l'ours qui grommela doucement, sans révolte, paraissant comprendre et se résigner.
— Vos armes sont-elles en bon état, au moins ? demanda Tanguy.
— J'ai mon crucifix à la ceinture, répondit le missionnaire.
— Ma provision de poudre et de balles est suflisante, répondit Jean Canada.
— Et des vivres ?
— Nous en emportons pour trois jours, la Providence fera le reste.
Une dernière fois les mains s'étreignirent, puis le défenseur de la cause du Canada quitta l'enceinte de la Maison-des-Rapides.
Halgan et le marquis de Coëtquen ne pouvaient les voir dans la nuit profonde, mais le bruit de leurs pas arrivait encore à l'oreille. Il se confondit enfin avec les souffles du vent dans les branches, et les brisements de l'eau sur les rochers du fleuve. Alors Tanguy et Halgan quittèrent la porte extérieure contre les montants de laquelle ils se tenaient appuyés, et rentrèrent dans le préau; Pâtira replaça les barres de fer, et regagna avec Nonpareille le grand salon; Mingo, comme un être qui vient d'être donné à un maître nouveau, se frôla contre la Fille-aux-cheveux-d'argent et vint appuyer sa tête sur ses genoux.
Pendant longtemps, le silence régna entre les personnages de ce drame. Tous comprenaient que le premier pas venait d'être fait par Jean Canada dans une voie terrible et mortelle.
Les enfants se taisaient, et Nonpareille essuyait furtivement ses larmes. Enfin obéissant à l'ordre affectueux
de Tanguy, la Fille-aux-cheveux-d'argent regagna tristement sa chambre; il lui semblait qu'une seconde fois elle devenait orpheline.
Pâtira, vaincu par le sommeil, se retira à son tour» accablé de tristesse.
Le lendemain, les conseils de Tanguy, l'amitié d'Hervé consolèrent un peu Nonpareille, elle reprit les broderies de son carnier de chasse, puis elle pria Pâtira de confectionner un collier à Mingo. Ces deux occupations remphrent la journée; deux jours après, le marquis de Coëtquen déclara à Hervé et à Nonpareille qu'ils commenceraient tous les deux une instruction dont plus tard ils comprendraient l'utilité. Jean Canada ne s'était point trompé en croyant reconnaître Jeffs dans le voisinage de la Grande-Hutte. Le policier préparait ses moyens de siège. Quoiqu'il se fiât à l'habileté des Indiens auxquels il avait l'intention de confier l'exécution de ses projets, il était de ceux qui n'abandonnent rien au hasard. Un dessin rapide des lieux, des notes précises sur la distribution des bâtiments devaient mettre les Iroquois à même de remporter une facile victoire. Jeffs rentra donc chez lui souriant et gai. Ses yeux vifs brillaient sous ses paupières, une agitation inusitée se manifestait dans ses mouvements. Il regarda avec une pitié mêlée de dédain sa misérable maison, et parut demander pardon à sa fille de la condamner à des travaux sévères.
— Encore un peu de temps et tu seras riche, lui dit-il.
— Mon père, répondit Nadie, je n'ambitionne rien, vous le savez... Ce que vous me donnez me suffit... Oui, certes, si j'étais riche, je ferais bon usage de ma fortune, mais en attendant la possibilité de répandre de l'or parmi les pauvres, je leur prodigue des consolations, je pleure sur leurs maux, et je leur répète d'espérer.
— C'est bien ! c'est bien ! dit brièvement Jeffs qui s'épouvantait de la pureté et de la bonté de sa fille, quand il songeait à sa propre bassesse.
Tandis que Nadie mettait le couvert, l'agent secret de Garding ouvrit machinalement un livre placé sur la table de travail de Nadie.
Le titre du volume le frappa : le Héros du Canada.
C'était une histoire de Montcalm. Nadie dans sa solitude n'aimait à vivre qu'avec les saints et les grands hommes. Son âme s'épanouissait au souvenir des dévouements à Dieu ou à la patrie. Sans la timidité qui refrénait les élans de son âme, elle eût été capable d'accomplir des actes admirables; mais elle se repliait vite sur elle-même; la crainte de l'éclat, de l'admiration l'aurait rejetée rapidement dans sa sphère modeste.
— Qui t'a prêté ce livre, Nadie ? demanda Jeffs d'une voix qu'il s'efforça d'adoucir. Il ne convient pas que la fille d'un loyal sujet de l'Angleterre paraisse admirer Montcalm... et cet autre volume? un ouvrage papiste, celui-là ! quel dédain des recommandations d'un père !... si un étranger malveillant trouvait chez moi ces deux ouvrages, ils suffiraient pour me faire perdre ma place...
— Ma mère était Acadienne et catholique, répondit Nadie avec douceur, vous lui avez promis de me laisser maîtresse de mes pensées et de mon âme.
— Sans doute, sans doute, répondit Jeffs, et j'ai tort de m'emporter. Deux hommes se combattent en moi : le père et l'employé... Le père veut ce que tu veux, il aime ce que tu aimes. L'employé faible, pauvre, devient lâche et servile devant le pouvoir... Si je perdais ma place, que nous resterait-il ?
— Je travaillerais pour vous, répondit Nadie.,
— Oui, oui, je le sais, tu m'aimes... eh bien ! j'en appelle à cet amour... Ma situation est difficile, mes ennemis sont nombreux, je te demande de ne pas me compromettre... Si ta mère t'accoutuma à regarder Montcalm comme un héros, il n'est pas nécessaire que tout le monde connaisse ton opinion... Évite également d'affecter du zèle et de te mêler aux papistes... Je suis protestant, moi !
Nadie soupira et répondit avec douceur :
— Je tâcherai d'accorder mon respect pour vous avec ma conscience.
— Allons, tu es une bonne fille, Nadie, tu ne m'en veux pas ?
— Est-ce que cela est possible !
— Embrasse-moi, alors ?
— De grand cœur.
Après le repas du soir, Jeffs se disposa à quitter la petite maison.
— Vous sortez, mon père ? demanda Nadie.
— Oui, une course pressée...
— Sera-t-elle longue ?
— Peut-être.
— Bien, dit Nadie, je vous attendrai.
L'agent de police sortit, et Nadie penchée à la fenêtre le regarda s'éloigner. Les reproches de son père avaient jeté dans son cœur une profonde tristesse. Elle savait en dépit de la bonté de Jeffs qu'une cause de division sourde existait entre eux. La fille de l'Acadienne avait hérité des vertus de la morte; elle conservait comme un héritage ses croyances catholiques et son amour pour le «vieux pays». Rarement entre le père et la fille il était question de ces brûlants sujets, mais quand le hasard les amenait, Nadie, avec une paisible douceur, défendait sa foi religieuse, et ses tendances politiques. Elle chérissait la France non seulement parce que la France avait compté le Canada parmi ses découvertes et ses possessions, mais encore et surtout parce qu'elle était catholique. Chaque fois que Jeffs effleurait ou cherchait à approfondir les questions de nationalité ou de religion, Nadie recevait un coup au cœur. Elle sentait qu'une part de l'âme de son père lui échappait; si elle se savait aimée de cet homme à l'apparence froide et dure, elle devinait aussi qu'un secret ou une douleur cachée pesaient sur sa vie. Sans oser l'interroger, elle le plaignait, et ses prières à Dieu étaient souvent mêlées de larmes.
Ce soir-là, au moment où Jeffs s'éloignait, Nadie se sentit envahie par le sentiment de sa solitude. Absorbée dans une rêverie sans but, elle regardait vaguement les arbres grêles voisins de sa demeure, quand le son d'une cloche la fit tressaillir.
Il lui sembla entendre la voix de Dieu.
A l'appel qui lui était adressé de loin, à cette invitation lancée à travers l'espace, elle répondit par un profond soupir. Son père absent, Nadie restait libre. Tandis qu'il s'occupait de sa place, de ses affaires, Nadie gardait le temps et le droit de songer à Dieu. Elle s'enveloppa d'une mante, ferma la porte, et se dirigea vers l'éghse.
La cloche tintait toujours.
De tous les quartiers arrivaient des hommes, des femmes, des enfants, chacun accourait pour demander la manne nécessaire à son âme, le rayon de lumière dont l'esprit a besoin, le feu de la charité qui réchauffe.
Nadie pénétra lentement sous la voûte, chercha une place dans l'ombre, et se prosternant, elle se mit à prier.
Un sanglot poussé près d'elle la fit tressaillir des pieds à la tête. Ce sanglot révélait une si immense douleur que la fille de Jeffs résolut d'en connaître la cause.
La foule remplissait l'église, les portes venaient de se fermer; la cloche ne tintait plus, mais des sanglots amers secouaient encore la malheureuse femme agenouillée à côté de Nadie.
NADIE JEFFS
Un orateur monta en chaire; il parla de la Croix dont le règne est éternel; puis le chant des cantiques éclata sous les voûtes, et l'office se termina par une suprême bénédiction. Nadie avait oublié le chagrin que venaient de lui causer les reproches de son père; elle jugeait ses douleurs si petites en présence du désespoir qui se révélait à elle, qu'oubliant de demander la consolation pour son âme, elle ne songea qu'à la malheureuse courbée sur les dalles, et criant à Dieu ses tortures. Quand les cierges s'éteignirent, Nadie souleva doucement l'infortunée :
— Venez, lui dit-elle.
L'infortunée se laissa relever, s'appuya machinalement sur le bras qu'on lui présentait, et descendit ainsi la longue nef.
Quand les deux femmes se trouvèrent dans la rue» Nadie demanda d'une voix compatissante :
— Vous reconduirai-je à votre logis ?
— Vous me connaissez ? dit la femme en pleurs.
— Vous souffrez... je vous plains et je vous aime ! Le temps était doux, une lune brillante montait au
ciel, et l'affligée à cette tranquille lueur regarda le visage de sa compagne.
— Oui, ajouta-t-elle, vous êtes jeune, vous avez pitié...
Elle fit encore quelques pas, puis s'arrêtant :
— Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, je demeure loin...
— Qu'importe ! répondit Nadie, mon père ne rentrera pas avant dix heures.
— J'accepte alors, dit la pauvre femme, oui j'accepte, car sans appui, je ne saurais me traîner jusqu'à mon logis.
Nadie et sa compagne marchèrent longtemps. La femme pleurait toujours, mais sans bruit; de temps en temps, elle s'arrêtait épuisée, le cœur bondissant, aveuglée de larmes, ses regards troublés se fixaient sur Nadie, et semblaient chercher une vague ressemblance entre ce joli visage et une figure aimée; puis de nouveau elle reprenait sa marche lente, traînant sur le sol ses pieds qu'elle ne parvenait plus à soulever.
Il fallut plus d'une heure à Nadie pour conduire l'inconnue à sa misérable demeure.
Un moment elle hésita à en franchir le seuil, mais elle sentait déjà qu'elle souhaiterait y revenir, et triomphant de sa timidité elle entra dans le rez-de-chaussée humide qu'habitait la malheureuse femme.
Après avoir rallumé sa lampe, celle-ci tendit les deux mains à Nadie.
— Dieu vous bénisse, lui dit-elle. Dieu vous bénisse dans ceux que vous aimez...
— Ma mère est morte, répondit la fille de Jeffs d'une voix faible.
— Morte aussi ?
— Avez-vous donc perdu un être aimé... un enfant, peut-être ?
— Je l'aimerais mieux, répondit la mère d'un ton farouche.
— Oh ! ne prononcez point de semblable paroles, dit Nadie, le Seigneur a dû vous accorder la force de pardonner...
— Non ! non ! dit la mère en tordant ses bras, j'ai supplié Dieu de me donner ce courage, mais je ne peux pas ! je ne peux pas ! Il est des hommes plus cruels que les loups de nos bois... Vous avez perdu votre mère ! mais qu'est la séparation qui vous fait souffrir auprès de celle qui me désespère... Lucie, ma Lucie a votre âge, votre beauté, il me semble à vous voir si compatissante et si douce que vous lui ressemblez...
Cet ange de piété, cette sainte, on me l'a prise, on me l'a volée, on me l'a jetée dans une prison...
— Pourquoi ? mon Dieu ! pourquoi ? demanda Nadie.
— La persécution est la persécution, dit la veuve. Le Canada est catholique et l'Angleterre est protestante, voilà... C'est une raison, n'est-ce pas !
— Et vous n'avez pas demandé justice !
— Moi ! à genoux, offrant ma vie, ma liberté, en échange de sa liberté et de sa vie.
— Pauvre mère ! murmura Nadie.
— Savez-vous quel marché l'on m'a offert?
— Une trahison sans doute.
— Plus que cela, une apostasie.
— Et vous avez refusé.
— J'en ai appelé à Dieu !
— C'est beau, c'est grand, dit Nadie, et le Seigneur ne peut manquer de vous bénir... Il vous éprouve cruellement, mais croyez-le, Il vous rendra votre fille.
— Si vous saviez avec quelle prévoyance j'ai veillé sur elle. Lucie était une fleur sans tache, les misérables l'ont enfermée avec la lie de la société, avec les femmes qui sont l'opprobre de notre sexe..., avec des voleuses...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Nadie, et partout on vous a repoussée ?
— Un seul homme m'a promis sa protection; celui-là est l'appui de tous ceux qui souffrent.
— Jean Canada ? demanda vivement Nadie.
— Oui, mais Jean Canada m'a dit d'attendre... Mais puis-je attendre quand Lucie souffre et m'appelle, quand je redoute de succomber à mon désespoir avant de l'avoir sauvée...
— Avez-vous essayé de la visiter à la prison ?
— On m'a refusé cette consolation.
— Vous avez dit votre nom sans doute ?
— Il le fallait bien... On me l'a demandé... Les misérables espèrent triompher de moi par l'excès de la douleur.
— Croyez-vous que vous pourrez avoir confiance en moi ? demanda Nadie.
— Oui, oui, répondit l'infortunée.
— Me permettez-vous de voir votre fille.
— Faites cela ! oui, faites cela ! je vous bénirai.
— J'essaierai, du moins; ce que ma timidité m'interdirait de tenter pour moi, je le risquerai pour vous... votre fille se nomme ?
— Lucie David.
— Je retiendrai ce nom; et vous ?...
— Je m'appelle Amy.
— Écoutez, dit Nadie d'une voix touchante, le Seigneur ne fait rien en vain; il m'a placée sur votre route pour vous venir en aide... Tout ce que je pourrai, je le réaliserai... Dès que j'aurai non pas même des nouvelles, mais une espérance, si lointaine qu'elle soit, je viendrai vous la communiquer... Il se fait tard, mon père va rentrer; il pourrait être mécontent ou inquiet de me savoir absente à une heure aussi tardive... Embrassez-moi, je portera ce baiser à votre fille.
Amy David attira Nadie dans ses bras.
— Dieu m'a envoyé son ange ! dit-elle.
La jeune fille quitta le logis de la veuve, et se mit à courir. La plupart des rues étaient plongées dans l'obscurité, elle perdit plus d'une fois son chemin; la hâte d'arriver, la crainte d'encourir une grave réprimande si son père était rentré avant elle, tout contribuait à l'effrayer.
Comme elle approchait d'une ruelle noire, elle entendit sortir d'une taverne des chants et des rires grossiers; pressant le pas, elle allait dépasser le cabaret, quand trois buveurs titubants lui barrèrent la route. Elle poussa un cri d'angoisse et se recula contre la muraille qui lui faisait face, mais ses terreurs ne firent qu'animer et réjouir ceux qui se faisaient un jeu de son angoisse, et que leur ivresse pouvait rendre redoutables.
L'appel de Nadie était parvenu aux oreilles d'un passant qui s'avançait dans la direction opposée. Il comprit quelle scène se passait, arriva droit à Nadie, et repoussant les misérables ivrognes, il demanda d'une voix tonnante :
— Qui ose maltraiter ma sœur ?
L'attitude du jeune homme, la fermeté de son accent, imposèrent aux buveurs; ils reculèrent en formulant de vagues excuses, et le défenseur de Nadie prenant le bras de la jeune fille s'éloigna rapidement avec elle.
— Où demeurez-vous, mademoiselle ? lui demandat-il.
Nadie donna son adresse, puis tout en marchant appuyée sur son protecteur, elle lui dit d'une voix émue :
— Je ne sais sans vous ce que je serais devenue, monsieur, mon père sera bien heureux de vous remercier... S'il est revenu avant moi à la maison, il se désole sans aucun doute... Je suis sortie pour aller à l'église, une grande douleur s'est révélée à moi, et je me suis attardée...
Une telle candeur rayonnait sur le visage de Nadie, son accent avait un timbre si pur que son compagnon pensa qu'il serait doux de lui inspirer de la reconnaissance.
Tous deux marchèrent silencieusement; le jeune homme sentait encore le tremblement de la main de Nadie; la frayeur ressentie par cette enfant le touchait sans qu'il s'expliquât sa brusque sympathie pour cette jeune fille.
— Vous êtes Française, mademoiselle ? lui demandat-il.
— Ma mère était Acadienne, monsieur.
— Française et martyre, alors...
— Oui, répondit la jeune fille d'une voix dans laquelle se confondaient le regret et l'admiration.
— Et votre père ?
— Je prie pour lui, répondit Nadie.
Le jeune homme comprit la délicatesse de cette réticence; en même temps, il devina la douleur secrète de Nadie.
La petite maison de l'impasse était encore plongée dans les ténèbres; Jeffs n'était pas rentré. La jeune fille retira lentement sa main posée sur le bras du jeune homme, et lui dit en désignant son humble demeure :
— Je VOUS remercie, monsieur, que le ciel donne du bonheur à votre mère.
— Je suis seul au monde, mademoiselle, tout seul, et je trouverais la vie bien amère si je ne combattais pour une grande idée.
— Vous aussi, vous espérez de meilleurs jours?
— Je me nomme Georges Malo, dit le jeune homme avec une sorte d'orgueil.
— Alors soyez deux fois béni ! Quoique mon père me juge encore une enfant, je sais que les Français rêvent d'arracher notre patrie à ses envahisseurs et de déterrer l'épée de Montcalm; je sais que vous êtes l'ami de Jean Canada. Désormais en priant pour mon pays, je n'oubHerai pas votre nom.
Nadie salua son protecteur d'un dernier signe de tête et ouvrit la porte de la maison.
Quand Georges Malo vit sa protégée en sûreté, il s'éloigna avec lenteur, mais non sans avoir gravé dans son souvenir la topographie de ce quartier désert.
Une heure environ après le retour de Nadie, Jeffs rentra. Il semblait plein d'entrain et de gaieté, et vint embrasser sa fille avec une tendresse qui la toucha d'autant plus qu'elle se sentait l'âme profondément émue, et songeait déjà à supplier son père de lui procurer le moyen de voir Lucie David.
— Tu te fatigues à m'attendre, lui dit Jeffs, va reposer, Nadie, le soleil se lèvera demain, il te reste du temps pour enfiler ton aiguille. Dieu veuille que je devienne riche, très riche, pour t'empêcher de te brûler les yeux.
— Quand vous serez riche, père, je travaillerai autant, mais je donnerai davantage.
Elle le vit sourire, et elle ajouta :
— Tenez, il est une classe infortunée qui m'intéresse plus que toutes les autres. La misère en plein air, sous le ciel bleu, n'est qu'un demi malheur. D'ailleurs, si abandonné que l'on soit, on garde encore des amis, on s'assied à leur foyer, on cherche du travail ou l'on demande l'aumône, mais il est des misérables qui
souffrent et gémissent sans trouver nulle part la consolation, et c'est vers ceux-là que s'en va ma pitié.
— Tu veux parler des prisonniers, Nadie ?
— Oui, mon père.
— Les prisonniers sont des criminels, ils ne doivent attendre que le châtiment.
— La plupart, sans aucun doute... Mais si coupables qu'ils soient, ils ont droit à la compassion; ils ont besoin d'être appelés au repentir... Leur cœur se révolte et se cabre, ils maudissent les hommes et Dieu; à ceux-là je voudrais parler de résignation... enfin, parmi les captifs, il se trouve des innocents, des victimes de machinations odieuses, ils implorent la lumière sur leur cause qui est juste, et cette justice ne se fait pas... Mon père, voilà ceux que j'aimerai secourir si jamais vous devenez riche.
— Bien, bien, Nadie, tu es une bonne fille, je le sais.
— Est-il bien difficile de pénétrer dans les prisons ?
— Oui, très difficile.
— A qui doit-on s'adresser pour obtenir une autorisation ?
— La police seule les accorde... Bonsoir, Nadie; s'il est bon d'être charitable, il ne faut cependant mal placer ni sa pitié ni ses aumônes... D'ailleurs nous reparlerons de tout cela, oui, nous en reparlerons, quand je serai riche, très riche...
Jeffs embrassa une dernière fois sa fille, et Nadie prenant un flambeau monta dans sa petite chambre.
C'était une retraite paisible comme un sanctuaire, garnie de rideaux blancs, protégée par un Crucifix, et gardant pour unique objet d'art une gravure assez médiocre représentant le départ des Acadiens violemment arrachés à leur patrie pour être transplantés sur la terre étrangère et y mourir en appelant, d'une voix désespérée, les pères, les mères, les enfants que l'autorité se faisait une joie cruelle d'exiler ailleurs.
Nadie se souvenait que sa mère, une Acadienne, amenée sur l'un des vaisseaux anglais, était revenue
dans le Canada au risque d'y subir des persécutions sans nombre. Jeffs l'avait épousée, et ce mariage permit à la jeune femme de vivre plus près de sa patrie, et au milieu d'une population catholique. Lorsque Nadie éprouvait une difficulté dans la vie, quand sa tâche lui semblait lourde, quand elle désespérait d'amener son père à la même foi, elle regardait la gravure représentant le plus poignant des drames, et elle attendait du ciel le secours dont elle avait besoin.
— Mon père ne m'aidera pas, se dit Nadie, je l'ai compris, il ne le veut ou ne le peut pas... Je tenterai seule d'obtenir ce que je souhaite... Les employés des bureaux de la police ont des femmes, des sœurs, ils comprendront qu'une jeune fille cherche à soulager une enfant de son âge... Je l'aime déjà, cette Lucie David, pauvre créature qui souffre pour sa foi et à qui la mère forte comme les anciennes martyres conseille une constance inaltérable...
Nadie se coucha et s'endormit. Le lendemain, comme d'habitude, son père la quitta de bonne heure; il ne devait plus rentrer désormais qu'à l'heure du dîner, Nadie se trouvait libre toute la journée. Elle mit une toilette d'une simplicité charmante, et se dirigea vers les bureaux où son père lui avait dit qu'on délivrait des autorisations pour visiter les prisonniers. Elle tremblait beaucoup; c'était une créature timide à l'excès, se repliant vite sur elle-même. Elle ne tarda pas à se trouver en face d'un bâtiment énorme, d'aspect sombre, et dont elle franchit le seuil avec un frisson intérieur. On envoya Nadie d'un bureau à l'autre; elle surprit des regards investigateurs, de mauvais sourires; l'aménité de ceux qui daignaient se montrer polis la troublait. Enfin elle se trouva dans un couloir aboutissant à un bureau partagé par un grillage, et se tenant debout, elle demanda d'une voix tremblante au vieil homme écrivant à l'abri de cette grille :
— S'il vous plaît, monsieur, voudriez-vous me donner l'autorisation de visiter une prisonnière ?
— Elle se nomme...
— Lucie David.
Le vieil employé ouvrit un registre, y chercha le nom de Lucie, le trouva, puis regardant la note marginale :
— Mal notée pour son insubordination.
— Oh ! Monsieur, dit Nadie que gagnaient les larmes, elle peut devenir plus obéissante en recevant un allégement à ses souffrances... Je vous en supplie, ne me refusez pas...
— Lucie David est-elle votre parente ?
— Non, monsieur.
— Quelle raison vous pousse à faire cette démarche ?
— La charité, répondit Nadie en fixant ses grands yeux bleus sur l'employé.
— Vous vous appelez ?
— Nadie Jefïs.
Le vieillard regarda la jeune fille, sourit d'un air aimable et répondit :
— Il fallait commencer par me dire : Je suis la fille de Jack Jeffs, cela suffisait... Nobs, une carte pour cette jolie personne... Vous souhaitez voir plus d'une fois Lucie David, sans nul doute?... Oui, je le comprends à votre regard, eh bien, voici un permis permanent, et valable jusqu'à ce qu'il vous soit retiré... Allez, mon enfant...
Nadie remercia chaleureusement le vieil employé et traversa si vite le bureau qu'elle ne put l'entendre dire à son collègue :
— Comprend-on que ce misérable Jeffs ait une fille dont la vue seule convertirait un pécheur.
Nadie serrait joyeusement la carte dans une de ses petites mains; elle se sentait joyeuse, Dieu la protégeait, elle réussissait subitement dans une tentative difficile, si difficile que son père l'avait tout d'abord déclarée impossible.
A ce premier sentiment de joie se mêla cependant une sorte d'inquiétude. Certaines choses lui paraissaient inexpUcables. Jack Jeffs, cet homme timide,
craintif et pauvre, dont les ambitions l'avaient souvent fait tristement sourire, et qui, jusqu'à cette heure, gagnait maigrement sa vie, occupait donc une situation plus en vue que Nadie ne le croyait? Qui lui eût annoncé la veille que le nom de Jeffs serait un talisman ouvrant les lourdes portes d'une prison l'eût grandement surprise. Mais Jeffs ne pouvait ignorer la puissance exercée par son nom; s'il la connaissait, pourquoi avait-il refusé par avance la prière que Nadie voulait lui adresser.
— Lucie David est catholique, pensa Nadie, et mon père hait les catholiques. Il a fallu l'amour irrésistible que lui inspira ma mère, et le serment fait à son lit de mort pour qu'il me laissât libre de prier aux genoux de la Vierge.
Chaque fois que Nadie montra sa carte à des constables en demandant le chemin à suivre, elle fut guidée avec infiniment de bonne grâce, jusqu'à ce qu'elle se retrouvât au grand air, dans la rue, pressant le pas afin d'arriver plus vite à la prison.
En voyant ce bâtiment lugubre, elle frissonna. Des murailles gigantesques, un jour distribué d'une façon avare, des grilles à toutes les fenêtres, des verrous à toutes les portes, une armature de fer au portail; des sentinelles veillant autour du monument sépulcral, comme si l'on pouvait songer à s'en évader.
Quand Nadie se trouva dans la cour, elle enveloppa d'un long regard les murs, les chemins de ronde, les grilles; son cœur se serra en songeant qu'une enfant de son âge souffrait et pleurait dans ce lieu terrible. Ce fut en tremblant qu'elle présenta sa carte à une femme de haute taille, hommasse dans ses formes, au teint couperosé, aux lourdes mains rouges, au visage respirant une sorte de sauvagerie farouche. Mme Nobs toisa du regard la tremblante Nadie, et lui demanda d'une voix rude :
— Voulez-vous la voir au parloir ou préférez-vous aller au préau ?
Nadie avait intérêt à pénétrer le plus possible dans la vie journalière de Lucie David, afin de raconter à
Amy tout ce qu'elle avait vu; elle préféra donc aller trouver l'infortunée dans un lieu où elle se tenait habituellement et dit à la geôlière :
— Veuillez me conduire au préau, madame.
— J'espère, ajoute la virago, que vous allez conseiller l'obéissance à cette misérable... Depuis qu'elle est entrée à la maison, nous n'en avons rien pu faire... Elle affecte des sentiments d'un papisme exalté, mais la raison pour laquelle on l'a enfermée ici ne s'accorde guère avec ses semblants de vertu... Les autres filles dont la garde m'est confiée se montrent plus obéissantes.
La geôlière ouvrit une porte massive, en maintint le battant, et dit à Nadie :
— Je viendrai vous chercher dans deux heures. L'aspect du préau était sinistre. Il présentait la forme
d'une cour étroite et longue dans laquelle se mouraient des arbres, à demi asphyxiés. Des bancs placés de distance en distance étaient adossés à la muraille géante. Sur ces bancs étaient assises des femmes travaillant à des ouvrages de couture.
A l'extrémité du préau se trouvait un groupe de femmes parlant haut, criant, gesticulant. Il sembla à Nadie qu'à leurs refrains, à leurs vociférations répondait un sanglot. Elle pressa le pas, anxieuse, se demandant si l'infortunée qu'elle cherchait ne se trouvait point livrée à la merci des misérables créatures que la société rejette de son sein.
Depuis plus d'une heure, une scène terrible se passait dans le préau.