UN ANGE DANS L ENFER
La prison dans laquelle on avait enfermé Lucie était peuplée de femmes également méprisables. L'arrivée de cette enfant au visage angélique excita parmi les voleuses et les débauchées une surprise mêlée de pitié. Les moins âgées ressentirent une sorte de compassion et s'approchèrent de Lucie avec une bonté qui amena des larmes dans les yeux de l'infortunée. La malheureuse enfant arrêtée la veille, jetée dans un cachot sur une botte de paille, venait de passer de l'obscurité souterraine de sa cellule à la lumière crue du préau. Ses yeux rougis par les larmes versées durant la nuit ne voyaient qu'à travers un brouillard les futures compagnes de sa vie. Elle promena autour d'elle un regard effaré, recula vers la muraille, et joignant contre sa poitrine ses petites mains tremblantes, elle implora du regard celles qui l'observaient curieusement.
Pendant quelques minutes en efifet, les prisonnières se contentèrent d'examiner la nouvelle venue; mais une fille de vingt-cinq ans aux longs cheveux noirs, à la figure hardie, partit d'un éclat de rire et dit à ses camarades :
— Quel crime peut bien avoir commis cette mijaurée?
— Oui, que peut-elle avoir fait? ajouta une autre.
— Je vais le lui demander, dit la grande brune que ses compagnes appelaient Perle-Noire en raison du teint foncé de sa peau.
— Non, dit une femme enfermée sous inculpation de vol, laisse-la, cette enfant, elle souffre, elle se retient à peine de pleurer... elle est peut-être innocente !
— Innocente ! répondit Perle-Noire, c'est bon à dire à la justice. Nous plaidons toutes «non coupables», c'est convenu et cela peut encore servir, mais entre nous la dissimulation ne sert à rien, toi qui semblés la plaindre, on t'accuse de vol et de recel.
— Après? demanda la femme. Oui, j'ai volé, ma fille était malade, je manquais d'argent et j'ai perdu la tête; qui d'entre vous oserait me reprocher d'avoir volé pour ma fille? Quant à la justice ! Je lui dirai la vérité, cela vaudra mieux... Depuis mon emprisonnement, Maud est morte, je n'ai plus besoin de vivre.
— Et c'est en souvenir de ta fille que tu veux protéger la nouvelle venue ?
— Oui, répondit-elle.
— Ta pitié ne l'emportera pas sur notre curiosité.
— Oui, oui, crièrent vingt femmes, qu'elle nous raconte son histoire.
La Perle-Noire entraîna un groupe de malheureuses qui entourèrent Lucie et, fixant sur elle des yeux hardis :
— Comment t'appelles-tu ? demanda la Perle-Noire.
— Que vous importe mon nom ! répondit Lucie avec un gémissement, vous n'êtes pas les juges... pourquoi livrerais-je à la risée le nom de mon père !
Un éclat de rire accueillit la réponse de Lucie David.
— Au moins, reprit la Perle-Noire, tu peux nous avouer pourquoi tu es ici.
— Je n'en sais rien, dit Lucie d'une voix brisée.
— Elle n'en sait rien ! On l'a cueillie comme un lis sans tache pour l'apporter dans la geôle. Que faisais-tu lorsque tu as été arrêtée ?
Lucie garda une minute le silence, elle tremblait de répondre, et comprenait trop bien que nul ne croirait la vérité à la fois si dramatique et si simple. Mais en levant de nouveau les yeux, elle vit que le cercle des curieuses s'était prodigieusement resserré. Les femmes tendaient vers elle leurs visages éhontés, la curiosité allait faire place à la menace. Lucie eut peur. Rassem-
blant son courage, elle dit d'un accent dans lequel s'étouffaient des sanglots :
— Je revenais de chercher du travail... ma mère et moi nous sommes pauvres, très pauvres... l'ouvrage est rare, et depuis deux jours, le pain manquait à la maison... ma mère et moi nous gardions confiance dans la miséricorde divine, et quand une lettre m'apprit qu'on m'offrait des chemises à coudre, je pensai que nous serions sauvées pour quelques jours... Ma mère étant absente, je partis seule... Arrivée à l'adresse indiquée, je ne trouvai personne, on s'était indignement joué de notre misère et de nos larmes; je revenais rapidement vers notre maison, et je passais devant un étalage de boutique, quand une lourde main s'appuya sur mon épaule, on me jeta à la face un mot injurieux, et malgré mes dénégations, mes supplications, je fus arrêtée.
— Et voilà tout ? demanda Perle-Noire dans un éclat de rire.
— Tout ! répondit Lucie.
— Et pourquoi ne serait-ce pas tout ? demanda la voleuse, il se passe dans ces temps de terribles choses. A quelle rehgion appartenez-vous, jeune fille?
— Je suis catholique, répondit Lucie.
Ce mot souleva une véritable tempête. Les misérables femmes qui, pour la plupart, ne croyaient pas en Dieu, considérèrent comme un crime d'avouer sans rougir le culte de sa mère. Pendant un moment, les injures les plus grossières furent jetées à la malheureuse Lucie qui, incapable de se soutenir, glissa sur les genoux et demeura les mains jointes, le front baissé, pleurant des larmes chaudes qui roulaient sur ses joues pâles, semblables à une pluie d'été. Elle se demandait quel mal elle avait fait à ces femmes ! Elle les implorait par ses pleurs, par son attitude, par les prières qui passaient ses lèvres en même temps que ses sanglots. Mais les mégères continuaient leur rôle odieux, et jusqu'à l'heure où Mme Nobs vint chercher les prisonnières pour les réintégrer dans leurs cachots, Lucie resta leur souffre-douleur.
Certes, durant la nuit précédente, elle avait trouvé sa cellule bien sinistre, sa solitude bien désolée, mais quand elle se trouva seule, toute seule, sans témoin épiant ses larmes, sans mégères déversant sur elle le mépris, elle s''estima presque heureuse.
— Ma croix est lourde. Seigneur, disait-elle, je tombe sous le faix, mais vous me relèverez... Les martyrs de votre cause que vous daignez choisir peuvent subir le fer du bourreau ou demeurer évanouis sur la voie douloureuse, mais qu'importe. Seigneur, vous êtes le souverain Maître, l'agneau dont le sang a coulé pour le salut du monde, le dispensateur de toute grâce...
Le lendemain, dès que Lucie se trouva dans le préau, les scènes de la veille recommencèrent avec une cruauté plus grande. Quand elle s'aperçut que chacune de ses paroles était tournée en dérision, Lucie résolut de se renfermer dans un silence absolu. Mais alors la persécution revêtit une autre forme. Voyant que tous les efforts pour lui arracher une parole ou une plainte demeuraient inutiles, les prisonnières trouvèrent dans leur perversité un nouveau moyen de torturer l'infortunée.
Elles ne lui permirent pas de s'isoler. S'éloignait-elle, des persécutrices la suivaient, et pensant que le silence deviendrait une consolation pour cette âme blessée, elles ne lui laissaient pas même le droit au silence. Tandis qu'assise sur ses talons, repUée sur elle-même, Lucie essayait de reporter sa pensée vers Dieu, vers sa mère, les mégères racontaient à voix haute leurs crimes et leurs turpitudes. Elles s'efforçaient de souiller la pensée de cette créature chaste et belle. Lucie demanda grâce, elle s'enfuit d'une extrémité à l'autre du préau; les deux mains plaquées sur les oreilles, elle s'efforçait de ne pas entendre, mais les gestes succédèrent aux paroles et tandis que les voleuses maintenaient les mains de Lucie, leurs compagnes répétaient les couplets d'odieuses chansons.
Ce fut ainsi chaque jour. Lucie demanda inutilement qu'on la laissât dans son cachot. Elle avait peur non
pas de se pervertir, mais de devenir folle. Elle offrit de travailler vingt heures par jour, de manger le pain le plus noir et le plus dur, tout fut inutile; à l'heure habituelle, la gardienne des femmes, Mme Nobs, la traînait dans le préau, comme on poussait jadis une jeune martyre dans le cirque.
Cependant un soir que les prisonnières s'étaient montrées plus impitoyables, la gardienne pénétra dans le cachot de Lucie.
Elle la trouva évanouie sur la poignée de paille qui lui servait de lit, sans force pour subir de nouvelles douleurs. Les soins d'un médecin rappelèrent Lucie au sentiment de l'existence, elle parut se réveiller d'un long sommeil, et trouva même la force de sourire en voyant à côté d'elle non seulement le docteur, mais un homme au visage placide qui semblait la contempler avec intérêt.
— Oh ! sauvez-moi, messieurs ! dit-elle, sauvez-moi pour l'amour de Dieu ! Obtenez que l'on ne me renvoie plus dans l'enfer d'où je sors... J'en mourrais... Il me semble que chacun des refrains de ces femmes me brise le crâne et pénètre dans mon cerveau comme un fer rouge... Qu'ai-je donc fait pour être enfermée ici? Je vous le jure, si l'on m'accuse d'un méfait, d'un vol, c'est une calomnie... Je ne me souviens d'avoir offensé ni Dieu ni les hommes... Songez donc ! Monsieur, ma mère me pleure... Elle doit venir chaque jour au seuil de cette prison demander si l'on ne va pas me rendre la liberté... Regardez-moi, mais regardez-moi donc, monsieur, vous voyez bien que je ne puis jamais avoir commis de mal...
Le docteur secoua la tête, l'émotion le gagnait.
L'homme qui l'accompagnait regarda longuement et doucement la jeune martyre :
— Nous verrons, dit-il, nous verrons ce que l'on peut faire pour vous...
— Séparez-moi d'abord des femmes qui m'ont torturée.
— Tandis que vous serez malade, certainement, répondit le docteur.
— Oh ! si le bon Dieu pouvait m'appeler à Lui ! murmura Lucie.
Le docteur et son compagnon sortirent. Le premier s'appelait Jacob Perkim, le second était connu sous le nom du Révérend Grugges Laird, ministre de l'Église réformée.
Pendant une semaine, suivant les ordres du docteur, Lucie fut l'objet de soins assidus. On lui prêta des livres, on lui dressa un lit; une nourriture suffisante et choisie remplaça les mets répugnants qu'on lui servait autrefois; elle eut du travail, et l'espoir de la délivrance lui permit de supporter son épreuve avec patience.
Un matin, en s'éveillant, elle s'aperçut qu'on avait changé ses livres pour des ouvrages nouveaux. Les titres de ces volumes indiquaient des sujets religieux; elle se réjouit dans la pensée d'y trouver un encouragement, et lut quelques pages avec un sentiment d'avidité qui ressemble à une soif de l'âme.
Cependant un des passages lui ayant paru difficile à comprendre, elle suspendit sa lecture, réfléchit sans trouver une solution rationnelle, et tourna la page afin d'y découvrir la réponse à ses doutes.
Au bout de quelques lignes, Lucie s'arrêta :
— Non, dit-elle, je ne me trompe point... Ce livre, bien qu'il parle du Sauveur, ne tient pas d'une façon complète le langage de l'Évangile; l'auteur dénature l'esprit apostolique... Sous prétexte de m'instruire, il tente de m'égarer... L'agneau est un loup ravisseur... Ces pages sont l'œuvre d'un protestant ! on espérait égarer lentement mon esprit fatigué par la lutte... Des misérables croyaient avoir bon marché d'une pauvre fille torturée tour à tour par la solitude et par la présence des misérables au milieu desquelles on l'a jetée... La persécution change de forme, voilà tout...
Lucie repoussa les livres posés sur la table, et les mains jointes, l'œil brillant, elle répéta :
— Vous suffirez pour me défendre, mon Dieu ! Je suis faible, abandonnée de tous en apparence, mais vous veillez sur moi, et comme vous daignâtes envoyer un ange dans la prison de l'apôtre, vous en enverrez un vers moi.
Dans la soirée, le révérend Grugges Laird se fit ouvrir la cellule de la prisonnière. Il s'y glissa lentement, avec des allures félines, et jeta un regard doucereux vers la captive.
— J'espère, lui dit-il, que vous trouvez les heures moins longues et moins amères... Il ne dépendra pas de moi de rendre votre position supportable, vous pouvez compter sur toute mon indulgence.
— J'ai besoin de celle de Dieu, répondit Lucie, puisque nous sommes tous pécheurs devant Lui, mais n'ayant jamais commis de faute volontaire, je repousse le pardon des hommes. La justice s'est égarée en me jetant ici ou elle a commis une infamie...
— Je veux le croire, vous semblez une fille élevée dans la modestie... Je prierai pour qu'on permette à votre mère de vous venir voir.
— Vous feriez cela, monsieur, vous feriez cela ! demanda Lucie en prenant les mains de Grugges Laird dans les siennes.
— Certes et de grand cœur; si l'on s'est trompé à votre égard, vous ne resterez pas longtemps dans cette maison.
— Vous êtes bon ! dit Lucie, vous êtes bon !
— Je remplis mon devoir de ministre du Seigneur... Votre situation m'intéresse... Vous semblez ici une brebis blanche abandonnée à des loups furieux... Mais Dieu qui protégea les enfants dans la fournaise saura bien vous garder de tout mal.
— Mon seul refuge est en Lui, répondit Lucie.
— Sans doute, vous croyez Le prier suivant qu'il l'exige, et cependant vous pouviez être dans une voie dangereuse... Ce n'est pas votre faute, ma fille, vous suivez le culte qui vous fut enseigné, mais s'il m'était
réservé de vous démontrer votre erreur, de déchirer le bandeau couvrant vos yeux, de vous appeler à la vérité, ce serait pour mon cœur un beau et doux triomphe. Les papistes ont troublé votre esprit et faussé votre jugement...
— Pas un mot de plus, monsieur, dit Lucie, je suis et je resterai catholique... Je voulais douter encore de vos intentions, en vous écoutant, et tout à l'heure je me disais que l'envoi des livres déposés sur cette table était une erreur inconsciente, je suis convaincue désormais... Vous espérez me vendre au prix d'une apostasie quelque soulagement à une situation horrible ! Gardez ces adoucissements que je ne paierai jamais d'une lâcheté... Ma mère peut me pleurer, elle n'aura jamais sujet de me maudire.
Grugges essaya le pouvoir de son éloquence filandreuse, dans un discours où revenaient incessamment les noms de Béhal, de Gog et de Magog, il essaya de convaincre, puis d'effrayer Lucie; tout fut inutile; si faible, si abattue que fût la jeune fille une heure auparavant, elle retrouva une force subite et répondit au ministre anglican avec une présence d'esprit et une fermeté qui ne laissèrent pas à celui-ci grand espoir de faire du prosélytisme.
Le ministre se retira cependant sans colère apparente, comptant sur le temps pour vaincre l'énergie morale de Lucie, comme on avait compté sur quelques semaines pour triompher de son énergie physique.
Malgré les prières de la fille d'Amy David, il laissa les volumes sur la table.
L'ennui ne pouvait-il point porter la jeune fille à les lire, et dès qu'elle les aurait ouverts, sa foi ne pouvaitelle vaciller !
Mais le révérend Grugges se trompait grandement, Lucie déchira les volumes et joncha le cachot de leurs feuillets lacérés.
A partir de ce jour, son supplice changea de nature.
Au lieu de se trouver durant deux heures au milieu des misérables femmes du préau dont chaque parole tombait dans son âme et lui causait la sensation d'une
brûlure, Lucie dut supporter les homélies, les controverses et les admonestations de Grugges Laird.
Assise dans l'angle de sa cellule, morne, froide, glaciale, Lucie laissait bourdonner à son oreille les périodes ronflantes de Grugges Laird; sachant qu'elle ne gagnerait rien à répondre, elle subissait les discours du Révérend comme elle avait supporté les insultes des voleuses, des receleuses et des femmes perdues. Elle s'efforçait de ne pas entendre; mais les mots arrivaient pourtant à son oreille, et s'ils ne pouvaient troubler la sérénité de sa pensée, ils lui causaient un mal étrange, échappant à l'analyse. Il semblait parfois à Lucie que cet homme prenait son âme de force et qu'il l'attirait à lui... Une sorte de vertige l'envahissait, sa tête vacillait, et son front roulait des pensées confuses. Elle s'effraya de la visite de Grugges comme d'une séance de torture. Elle eût préféré un supplice physique à cette fatigue morale. La malheureuse fille en vint à regretter le préau.
Le jour où, debout devant Grugges Laird, le front haut, la voix brève, elle lui signifia que sa présence lui devenait plus odieuse que celles des prisonnières, le regard plein de haine que lui lança le Révérend, l'avertit assez qu'elle ne devait plus garder d'espérance.
Hélas ! l'infortunée n'avait plus que celle de mourir...
— Fille de Bélial, lui dit Grugges d'une voix railleuse, vous avez refusé la lumière, vous vous enfoncez dans la voie du péché... Retournez avec vos pareilles !
— Mes pareilles, dit Lucie, on les appelle des vierges martyres.
Elle reprit sa place dans l'angle du cachot et brisée par la douleur, elle se prit à sangloter.
Le lendemain, Mme Nobs vint bruyamment tirer les verrous, en riant.
— Allons la jolie papiste, dit-elle, vous avez été assez enfermée, voilà une belle journée pour prendre l'air !
Sans répondre, Lucie se leva; elle comprenait qu'on la renvoyait au préau. A mesure qu'elle en approchait, une sueur froide mouillait ses tempes : les battements
de son cœur redoublaient, ses pieds qu'elle ne pouvait plus soulever traînaient sur les dalles: la geôlière lui saisit brutalement le poignet et l'entraîna.
Une boufifée d'air frappa Lucie au visage; Mme Nobs venait d'ouvrir la porte; Lucie ouvrit les yeux qu'elle avait fermés d'instinct, pour ne pas voir tout de suite l'horrible tableau présenté par la cour des prisonnières; elle dégagea son poignet de la main de Mme Nobs et s'appuyant contre la muraille, elle s'assit dans un angle de la cour. Elle espérait vaguement que ses persécutrices ne la reconnaîtraient pas. Ne pouvaient-elles d'ailleurs depuis son départ avoir choisi une autre souffre-douleur !
La Perle-Noire, qui la reconnut la première, bondit en appelant ses compagnes, toutes se ruèrent à la fois du côté de Lucie.
Les questions, les injures se croisèrent. On lui demanda si elle avait prouvé son innocence. On voulut savoir quand elle serait jugée. Elle ne répondit rien. Une infernale idée traversa le cerveau des captives; la Perle-Noire prit une des mains de Lucie tandis que la Margaret s'emparait de l'autre; une chaîne vivante se forma; les paroles d'une ronde se trouvèrent sur toutes les lèvres, et la farandole des misérables se mit à tournoyer dans le préau, traînant Lucie dans son cercle infernal. Elle essaya de se débattre, mais elle était trop faible pour résister à la force brutale des mégères. Lucie appela au secours; la chanson vociférée d'une voix plus haute couvrit ses plaintes et ses appels désespérés. La haine et le désespoir rappelaient à ces femmes des couplets immondes ou sanglants. Elles en inventaient de nouveaux et couraient, hallucinées, emportées dans une rotation insensée, et leurs rires, leurs chants se changeaient en cris discordants et en hurlements farouches.
Ce fut en ce moment que Mme Nobs, ouvrant la porte du préau, y introduisit Nadie Jeffs.
La gardienne ne s'éloigna pas; d'abord, elle s'était méchamment réjouie de la barbarie des prisonnières, mais il se pouvait après tout que celles-ci eussent dé-
passé les bornes. Mme Nobs se trouvait responsable. Si indulgente que se montrât l'autorité au sujet des persécutions dont les papistes étaient l'objet, elle pouvait subitement en demander compte.
La Perle-Noire, apercevant la geôlière, rompit la ronde en lâchant la main de Lucie qui fût tombée sur le sol de toute sa hauteur, si le doux instinct de Nadie ne l'eût poussée vers la malheureuse. Elle entoura Lucie de ses bras caressants, la guida jusqu'à un banc solitaire, et lui dit d'une voix dans laquelle tremblaient des larmes :
— Ne craignez rien, Lucie, je viens de la part de votre mère !
Ces mots ranimèrent subitement l'infortunée. Elle regarda l'étrangère, lut dans ses yeux une compassion sereine et, se souvenant d'avoir demandé à Dieu la visite d'un ange, elle comprit qu'elle venait d'être exaucée.
Nadie rajusta avec des soins de sœur les vêtements dérangés et déchirés de la jeune fille, puis la voyant un peu remise de son effroi, et capable de l'entendre, elle répéta :
— Oui, Lucie, je viens de la part de mistress David.
— Vous la connaissez... depuis peu, alors, car je ne vous ai jamais vue.
— Nous nous sommes rencontrées où se retrouvent ceux qui souffrent... Elle pleurait près de moi, je priais à côté d'elle...
— Pauvre ! pauvre mère !
— Elle souffre cruellement d'être séparée de vous.
— Oh ! si elle savait... si elle connaissait la vérité... Vous ne lui direz pas de quelle scène vous avez été témoin...
— Je lui répéterai seulement ce que vous voudrez...
— Enfin quelqu'un a pitié de moi... Si vous saviez... ma vie est une torture : après le corps, la conscience ! puis le martyre physique recommence... Mais je mourrai bientôt, je l'espère ! ma mère ne me reverra pas en ce monde si je reste encore deux mois ici...
— Vous n'y resterez pas, Lucie, je ne suis qu'une pauvre fille, mais je comprends depuis ce matin que
mon père possède plus d'influence que je ne le pensais... Il m'a suffi de prononcer son nom pour me faire ouvrir les portes de votre prison... Jugez si la pauvre Nadie Jeffs va s'employer pour vous aider à sortir de cet enfer... Nous sommes du même âge... Votre père n'est plus, ma mère est morte... Toutes deux nous sommes catholiques, que de raisons pour nous aimer...
— Chère ! chère Nadie !
— Oh ! je ne me bornerai point à demander à vous voir, je vous amènerai votre mère, fallut-il pour cela faire succéder la patience à la ruse... Que souhaitezvous d'abord ?
— Être seule ! toute seule, ne plus voir ni Grugges Laird, ce ministre qui essaie de m'attirer au protestantisme, ni ces misérables qui tueraient mon corps... Un cachot, que l'on me donne un cachot.
— Voulez-vous des livres ?
— On ne me laisserait que des livres protestants.
— Cela vous distrairait-il de travailler ?
— Oui, Nadie, d'ailleurs ma mère est si pauvre.
— Bien, je verrai si je puis obtenir qu'on vous laisse travailler.
— Et vous reviendrez ?
— Deux fois par semaine.
— Quand verrez-vous ma mère ?
— En vous quittant.
— Dites-lui que je suis forte, et que rien ne sera capable de m'ébranler. Suppliez-la de s'armer de courage, afin que moi-même je garde plus de fermeté... Vous voyez bien qu'il faut croire aux miracles puisque vous êtes là, me secourant comme un bon Samaritain... J'ai tant prié ! le Seigneur m'a exaucée... Que je vous regarde bien, Nadie, pour me souvenir de votre cher visage quand vous serez partie... Si vous ne pouviez revenir, vos traits resteraient quand même éternellement gravés en moi... Votre père doit bien vous aimer... Nadie, vous serez une seconde fille pour ma mère...
— Afin d'être votre sœur, chère éprouvée.
— Et aussi, pour qu'elle ne reste pas sans enfant !
— Taisez-vous ! taisez-vous ! s'écria Nadie d'une voix
tremblante, je vous l'ai dit, je vous sauverai... Comment? je l'ignore. Je suis une pauvre fille, bien timide ! Oh oui, un regard me trouble, un mot me bouleverse et à propos de cela le soir où je reconduisis votre mère chez elle, j'ai ressenti la plus grande frayeur de ma vie... Des matelots ivres me barraient le passage. Je ne pouvais même pas crier, tant ma peur était grande, quand un sauveur me fut envoyé... Georges Malo... Vous connaissez ce nom, n'est-ce pas ?
— Georges Malo, l'ami de Jean Canada, le défenseur des opprimés, l'ami des Indiens, un de ceux dont il plaît à Dieu de faire des apôtres ou des héros.
— Je lui dois la vie, Lucie David; il m'a appris son nom, afin que je m'adresse à lui si un danger me menace... Je ne l'oublierai point; il vous sera utile, soyez-en certaine.
— Peut-être, dit Lucie, mais croyez-moi, Nadie, les projets de Georges Malo et de Jean Canada sont si vastes que la destinée d'une jeune fille ne saurait occuper de tels hommes. Ils se doivent au pays, au parti catholique, aux Canadiens. Essayons de nous sauver nousmêmes... Vous êtes donc une puissance, Nadie, vous entrez ici sans opposition... J'accepterai tout ce que vous ferez pour moi, tout ! Dieu vous envoie, il faut accueillir la visite des anges.
Les deux jeunes filles s'embrassèrent, puis leur causerie continua douce et triste, effleurant vingt sujets, souvent interrompus par des larmes.
Enfin la geôlière reparut et fit un signe à Nadie.
— A bientôt, dit celle-ci, je verrai Amy David avant de rentrer à la maison.
Quand Nadie se retrouva dans les longs couloirs avec Mme Nobs, elle prit dans sa poche une pièce de monnaie blanche et la lui tendit.
— Je vous donnerai fréquemment la peine de m'ouvrir, dit-elle.
— Ce sera tout plaisir, répondit la gardienne en serrant la pièce d'argent.
— Adoucissez la situation de Lucie, supprimez les sorties dans le préau, elles la feraient mourir.
— Du moment que vous le désirez... Vous comprenez, on a des égards pour la fille de M. Jeffs...
Un instant, Nadie eut la tentation de se faire expliquer comment il se faisait que son père exerçât une telle influence, lui qu'elle avait toujours pris pour un pauvre homme craintif et simple, à court d'argent, et consumé par des ambitions d'avancement dont il gardait le secret. Un sentiment qu'elle ne put définir retint cette question sur ses lèvres; elle adressa dans son regard une dernière supplication à Mme Nobs en faveur de Lucie, puis elle quitta la prison, et quand la porte se fut refermée, elle contempla les murailles d'une hauteur démesurée, poussa un soupir profond et se dirigea vers la demeure de la veuve.