LE PREMIER SOUPÇON
Amy David, en se séparant de Nadie, avait gardé de la rencontre de la jeune fille une consolation immédiate, mais elle n'avait basé sur cette visite aucune sérieuse espérance. Elle ne voyait guère la possibilité qu'une frêle, pâle et timide enfant comme la fille de Jeffs pût tirer les verrous de la prison dans laquelle on avait jeté Lucie. Amy remerciait Dieu d'avoir pu pleurer devant une créature compatissante; elle savait gré à Nadie de son dévouement, de sa bonne volonté, mais quand la mère avec ses droits, son éloquence et ses larmes venait d'échouer, que pourrait l'enfant rencontrée par hasard dans l'église où elle cherchait le silence ami des grandes douleurs ou le recueillement des âmes méditatives. Cependant, Amy était certaine de revoir Nadie. Dans l'isolement où se trouvait la veuve, c'était du moins un soulagement de pouvoir songer qu'une main affectueuse serrerait la sienne, qu'un cœur généreux recueillerait ses confidences. Elle dormit mieux cette nuit-là, et le matin, se levant à l'aube, elle rangea son ménage avec un soin particulier, frottant le froid carreau, brossant les meubles, ouvrant les fenêtres afin de laisser pénétrer dans la chambre un rayon de soleil.
La veuve prit un travail de main après avoir mangé une mince tranche de pain noir et dur, puis s'assit près de la croisée.
Vers trois heures, on frappa un coup léger à sa porte ; elle se leva, ouvrit avec un tremblement et aperçut le radieux visage de Nadie.
— Je vous apporte un baiser de Lucie ! dit la charmante fille en se jetant dans les bras de la veuve.
— De Lucie, vous l'avez vue, on vous a permis...
— Je ne comprends encore ni ma hardiesse ni mon succès, j'ai réussi, voilà l'essentiel... Si je vous disais que votre enfant ne souffre pas, je mentirais sans vous convaincre... Tout ce que je puis vous affirmer, c'est qu'elle se montre patiente dans l'épreuve... Nous nous aimons déjà... Je pourrai la voir deux fois par semaine... Quand je retournerai à la prison , je porterai à votre fille une lettre de vous... Du jour où vous correspondrez, vous serez moins séparées... Voici du travail... Je l'ai demandé en mon nom dans un magasin, et je me chargerai de le reporter...
— Vous êtes ma providence ! dit la veuve.
— Ah ! répondit Nadie, c'est bon d'aimer, et je vous dois des remerciements à mon tour... Si vous saviez combien j'étais seule... Mon père reste absent toute la journée; à la maison, je lisais ou je m'occupais de travaux de broderie, mais j'ai souvent trouvé les heures bien longues.
— N'avez-vous point souhaité avoir pour amie une jeune fille de votre âge ?
— Mon père ne me permet aucune relation de voisinage.
— Et que fait votre père ? reprit la veuve.
— Il est employé.
— Dans une administration ?
— Chez un armateur, je crois, répondit Nadie.
— Quoi ! vous ne savez pas à quel bureau se rend journellement votre père?
— Non.
— C'est bizarre... Mais je vous demande pardon de ma curiosité, Nadie; elle témoigne seulement de mon intérêt pour vous.
— Ces questions ne peuvent me froisser, Amy; si je ne puis vous répondre, c'est que mon père ne nous a jamais, ma mère ni moi, initiées à ses affaires, et à votre sujet, j'en ai plus appris sur sa situation, que je ne l'avais fait en quinze années.
— Comment cela ?
— En m'occupant de Lucie... Vous le comprenez, j'étais hier fort inquiète de savoir comment je m'y prendrais pour voir la chère prisonnière... Je tremblais comme un peuplier en me rendant aux bureaux de la police... Eh bien ! on m'a tout de suite donné une permission quand j'ai dit mon nom, Nadie Jeffs... Un nom très vulgaire pourtant... A la prison, Nobs, la geôlière, m'a témoigné presque du respect... J'en conclus que mon père a raison, quand il me répète en m'embrassant:
«Petite Nadie, tu seras riche, très riche, et les plus orgueilleux de Montréal compteront avec moi !»
Les heures passèrent rapidement pour Amy David et la fille de Jeffs. La veuve remit à celle-ci une lettre pour Lucie, puis elle serra dans ses bras la douce créature avec une tendresse aussi grande que si Nadie avait, toute petite, dormi sur ses genoux.
D'un pas léger, Nadie rentra dans son triste logis, cueillit une branche de lilas et la plaça près d'elle sur la fenêtre. Elle avait besoin de respirer un frais arôme, de regarder des fleurs; son âme s'épanouissait à une vie nouvelle. Depuis deux jours, les événements survenus changeaient sa vie. Une pitié tendre, une préoccupation ayant pour objet une créature éprouvée, l'espoir de faire le bien versaient dans son âme des sentiments nouveaux, et le trouble de l'imprévu. Puis une autre cause encore soulevait en elle des préoccupations. Le désir d'apprendre à quelle besogne travaillait son père devenait persistant. Sur quelles bases reposait l'ambition de Jeffs ? qu'attendait-il ? qu'espérait-il ? Il existait un mystère que Nadie ne pénétrait pas, et pour la première fois, elle souhaita vivement le connaître.
Du reste, elle n'était pas sans remords. Tout ce qu'elle faisait depuis la veille eût été sans nul doute désapprouvé par son père. Elle se demanda durant un instant si elle ne devait pas lui raconter ce qu'elle avait fait. La crainte qu'il lui intimât l'ordre de cesser de s'occuper de la veuve et de sa fille éloigna cette pensée. En
interrogeant sa conscience, elle la sentit si tranquille qu'elle comprit bien qu'il n'y avait pas place pour un remords.
Jeffs rentra de bonne heure, il semblait très gai, et se frottait les mains à en déchirer la peau rugueuse.
— As-tu préparé un bon petit dîner, Nadie, ma chérie, demanda-t-il, nous pouvons commencer à escompter notre fortune future. N'est-il pas temps que ma fille cesse de porter des robes si pauvres et de préparer elle-même mon repas... Ta cuisine est succulente, sans doute, et tu réalises les miracles d'une ménagère modèle, mais je ne veux plus que tu te penches sur les fourneaux dont la chaleur te fait mal; je ne veux plus que tu noircisses tes doigts avec le charbon... et comme cette maison est triste !
— Sans doute, répondit Nadie, mais elle nous garde des souvenirs; ma mère y est morte et j'y suis née... Pensez-vous donc bientôt réaliser ce rêve de fortune, mon père ?
— Bientôt, certes oui, bientôt, ma chérie.
— Votre armateur est donc généreux et puissant ?
— Hein ? quoi ? que veux-tu dire ? demanda Jeffs en jetant sur sa fille un regard inquisiteur.
— Mais, mon père, c'est bien simple, si l'on augmente vos appointements, c'est que vous lui rendez des services signalés ?
— Oui, reprit Jeffs d'une voix sourde, de grands services.
Il marcha vers la croisée, respira une branche de lilas, et poussa un long soupir. Il avait besoin d'air; l'observation si simple de sa fille lui avait fait monter une flamme ardente au visage. Si Nadie se doutait ! Mais Nadie ne soupçonnait rien. Sa demande était bien naturelle, en somme. Ce qui devait surprendre Jeffs, c'est qu'elle ne l'eut pas adressée plus tôt.
Cependant, craignant que la conversation revint sur ce terrain brûlant, il pria sa fille de lui faire la lecture.
Vers neuf heures, Jeffs se leva. Nadie ferma le volume, et l'agent dit à sa fille :
— Je suis fatigué, bonsoir, petite.
Nadie prit un bougeoir et monta chez elle.
Au heu de se coucher comme il en avait témoigné l'intention à sa fille, Jeffs ouvrit son bureau, il y prit du papier, de l'encre et des plumes, puis tirant diverses notes d'un portefeuille graisseux, il se mit à les copier en triple expédition. De temps à autre, il s'arrêtait, passait la main sur son front, puis il reprenait sa besogne avec une attention absorbée.
Nadie était tranquillement montée chez elle. Il lui semblait doux de se trouver seule, non pas qu'elle n'aimât point son père, mais elle pouvait désormais rêver à tant de choses, qu'elle ne redoutait plus de s'ennuyer.
D'habitude, Nadie qui avait un sommeil d'enfant, se dépêchait une fois arrivée dans sa chambre de s'étendre sur sa couchette; mais ce soir-là, les clartés de la lune étaient si douces, l'air si pur, que Nadie, au lieu de fermer sa fenêtre, s'assit sur un siège placé à côté et se mit à songer à Amy David, à Lucie et un peu à ce hardi jeune homme, Georges Malo, qui rêvait avec Jean Canada la délivrance de la Nouvelle-France. Toutes les sympathies de Nadie étaient pour le «vieux pays». Le Canada catholique et chevaleresque était la patrie de son âme. Elle sentait battre en elle le cœur fervent de sa mère. Si bon que Jeffs se montrât pour elle, Nadie sentait qu'un abîme les séparait. Où n'existe pas le lien sacré de la reUgion, toute affection reste fragile. Pour être éternelle, une tendresse doit d'abord puiser sa source en Dieu.
Onze heures sonnèrent au clocher voisin. En même temps que le dernier son de l'horloge s'éparpillait dans l'air, un bruit de pas se fit entendre dans la ruelle. Deux hommes s'avancèrent jusqu'à la grille de bois de la maison de Jeffs, l'ouvrirent avec précaution et se trouvèrent en face de l'agent qui venait au-devant d'eux.
— C'est vous, Luxon ? demanda le père de Nadie.
— Oui, Jacob Jeffs, et j'amène l'homme dont je vous ai parlé.
— Je vous attendais, répondit l'agent.
La porte se referma, et Nadie n'en entendit point davantage, mais sa curiosité se trouvait vivement excitée, et la pensée ne lui vint pas de chercher le sommeil avant d'avoir vu partir les nocturnes visiteurs.
— Encore une chose étrange, pensa la jeune fille; mon père me renvoie sous prétexte de dormir, et il attend deux étrangers... Cette visite a-t-elle rapport à ses espérances de fortune?... Il m'en a presque voulu de lui avoir demandé où se trouve le siège de son administration et le nom de son armateur... C'est naturel, pourtant, bien naturel... Il faut que ces hommes parlent bien bas... Un plancher seulement me sépare de la salle, et je n'entends rien... rien... Au surplus, qu'ai-je besoin de savoir... C'est mal à moi de devenir curieuse... Ne dirait-on pas que j'espionne mon père ? Non ! non ! fit-elle, ce n'est point ce sentiment qui me fait regretter de ne rien comprendre à ce qui se passe... Si ce que l'on dit ne me concernait point, je ne me sentirais pas aussi anxieuse...
Nadie resta à la même place, mais moins que jamais elle songeait à prendre du repos.
Une heure, une grande heure se passa. Une sorte d'oppression s'emparait de la jeune fille; un tremblement agitait ses membres. Elle crut que le froid de la nuit la gagnait; mais elle s'obstina à attendre le départ des visiteurs avant de fermer sa croisée.
Enfin, elle entendit remuer des sièges dans la salle, et se levant, elle resta debout cachée dans l'ombre, mais placée de façon à voir ce qui se passait.
Les deux visiteurs se trouvaient sous les lilas.
La ruelle était complètement déserte, et les trois hommes pouvaient causer, croyaient-ils, avec autant de sécurité que dans la maison. Jeffs ne songeait même pas que sa fille pût veiller.
— Tout est bien convenu, Dik Luxon, demanda l'agent, et vous avez compris mes recommandations.
— Aussi bien que si j'avais moi-même conçu le plan que vous nous avez confié... Mon collègue et ami, Tob Rib, le meilleur des coureurs canadiens, se rendra au village de Plume-d'Aigle et lui dira que l'heure d'agir est venue; autrement, et pour employer le langage de ces tribus fantasques, il lui commandera de «renverser le chaudron sacré, de déterrer la hache de guerre, et de prendre son couteau à scalp.»
— Très bien, répondit Jeffs, Tob Rib se munira de tout ce qui peut exciter la convoitise de ces races enfantines et sauvages. Il n'épargnera pas l'eau-de-feu surtout. C'est l'eau-de-feu qui nous livre, pieds et poings liés, les Indiens des peuplades qui nous servent sans nous aimer. Payons-les cher, Tob Rib, et ne nous faisons pas illusion, les sauvages penchent tous du côté des maudits Français, et si quelques tribus consentent à nous venir en aide, elles n'arriveront jamais à se dévouer à notre cause par sympathie.
— Il sera toujours temps de supprimer les Indiens, dit Luxon.
— Je me charge d'amener cinquante hommes, dit Tob Rib; est-ce suffisant pour cette expédition.
— La moitié suffira, dit Jeffs; si l'habitation est construite avec soin, les serviteurs y sont peu nombreux.
— Vous êtes sûr qu'on ne marchandera pas la récompense ?
— Non, si vous réussissez.
— Au revoir, Jeffs, dit Luxon, en serrant la main de l'agent.
— Bonne chance, Tob Rib, ajouta celui-ci.
.'^' Les deux hommes s'éloignèrent en sifflotant un air de chasse.
Jeffs les suivit du regard, haussa les épaules, attira la porte et poussa le verrou.
Nadie ferma sa fenêtre sans bruit, et se rapprochant de sa couchette, elle cacha son front dans les couver-
tures. Elle éprouva un impérieux besoin de prier, de se confier à Dieu.
Qu'avait-elle appris qui fût capable de la plonger dans cette subite angoisse? Nadie n'aurait pu le définir d'une façon absolue. Luxon et Tob Rib s'étaient entretenus avec son père de cette peuplade fluctuante d'Indiens se vendant tour à tour à la France et à l'Angleterre. Sans doute Nadie croyait la guerre terminée, mais la douce fille ne comprenait rien à la politique et pouvait aisément se tromper. Elle dormit mal, se leva dès l'aube, et descendit dans la salle, tremblante à l'idée de revoir son père, et pourtant poussée vers lui par la violence d'une curiosité mêlée de terreur.
L'aspect de Jefïs aurait dû effacer les vagues craintes de la jeune fille. Il riait, il chantonnait en marchant dans la chambre, et continuait à frotter l'une contre l'autre les paumes de ses mains.
— Viens m'embrasser, Nadie ! fit l'agent, tu me parais plus fraîche que les branches de fleurs qui semblent vouloir entrer par la fenêtre... As-tu bien dormi? Je n'ai fait qu'un somme, et j'ai rêvé que j'achetais pour nous deux une jolie maison dans un faubourg de la ville. J'avais quitté mon bureau, et nous vivions heureux dans un coin de verdure et d'ombre... C'est bon de rêver ! Et toi ? Comment Nadie, vous êtes pâle, vous tremblez ! auriez-vous la fièvre, méchante fille ? Allons, un autre baiser pour prouver au père que vous comprenez l'étendue de sa tendresse pour vous...
La jeune fille présenta son front à Jefïs, mais n'éprouva pas ce matin-là le besoin de se jeter dans ses bras et de le couvrir de caresses. La persistance de son mensonge rendait plus grande sa tristesse.
Le déjeuner fut presque silencieux. Jeffs absorbé dans une pensée grave ne s'aperçut point de l'attitude affaissée de sa fille. Il sortit en promettant de rentrer de bonne heure.
Dès qu'elle se trouva seule, Nadie songea à tenir la double promesse faite à Lucie et à Amy David. Elle avait trouvé de l'ouvrage pour elle, mais en quantité
insuffisante; il fallait chercher ailleurs. Puis, le magasin qui fournissait ce travail était anglais, et Nadie préférait avoir affaire à des Français. Elle sortit, consolée par la pensée de la bonne action qu'elle allait faire, et entra dans un magasin de confection pour y demander du travail.
La physionomie de Nadie était si douce, son regard si candide, que le meilleur sourire accueillit sa requête. L'échantillon de broderie qu'elle apportait prouvait amplement son adresse; et la maîtresse de l'établissement donna l'ordre de fournir à la jeune fille tout le travail disponible. Le paquet noué, Nadie allait le passer à son bras, quand la marchande ouvrant un registre, lui demanda :
— Votre nom, s'il vous plaît, mademoiselle, que nous inscrivions le nombre des objets confiés et le prix convenu.
— Nadie Jeffs, répondit la jeune fille.
— Vous demeurez ?
— Impasse des Lilas.
La main de la marchande s'arrêta au moment où elle allait écrire l'adresse et le nom de la jeune fille.
— Nadie Jeffs... répéta- t-elle, votre père est bien Jacob Jeffs?...
— Oui, madame.
— Je suis fâchée, mademoiselle, répondit la marchande, réellement fâchée... pour vous... Mais il m'est impossible de vous confier ce travail.
— Pourquoi donc ? fit Nadie avec une sorte d'angoisse.
— Je n'ai point réfléchi que j'avais pris des engagements antérieurs.
Sur un signe, une des jeunes filles du magasin défit le paquet, et Nadie qui sentit ses yeux gonflés de larmes s'éloigna du comptoir.
Au moment où elle sortait de la boutique, la marchande murmura à demi-voix :
— Pauvre fille ! ce n'est pas sa faute !
On la plaignait, pourquoi ? On paraissait rejeter sur elle le poids d'une suspicion et l'accusation d'une faute commise par un autre. Quel était celui dont elle portait le fardeau. On semblait d'abord si bien disposé pour elle. Son nom avait tout gâté. Quand on avait su qu'elle était Nadie Jeffs, fille de Jacob Jefîs, elle n'avait plus trouvé ni travail ni sourire. Il existait un mystère cruel dans ce brusque changement. Nadie eût donné beaucoup pour le pénétrer sur l'heure. D'abord découragée, elle songea à rentrer chez elle; puis se souvenant que de son zèle dépendait le pain d'Amy, elle entra dans un second magasin. Le propriétaire commença par lui demander son nom et son adresse. Elle répondit timidement, humblement, en levant un regard inquiet sur le patron. Deux personnes qui faisaient en ce moment des achats tournèrent alors la tête, et se reculèrent avec vivacité, comme si le contact des vêtements de Nadie eût pu leur communiquer une souillure.
— Je ne puis rien, mademoiselle, rien absolument, dit le marchand d'un ton sec.
Nadie s'enfuit rouge de honte, elle venait de sentir qu'une secrète réprobation s'attachait à elle.
Une boutique se trouvant ouverte à deux pas, elle y entra. Une jeune femme, presbytérienne, exaltée, très connue de ses coreligionnaires, et dont Nadie avait appris le nom à propos de certains meetings religieux vint au-devant de la fille de Jefïs, et lui demanda poliment ce qu'elle souhaitait. Nadie balbutia à la fois son nom et sa demande.
— Du travail, lui répondit la jeune femme, il faudrait qu'il n'y en eût point à la maison pour vous en refuser... la fille de Jacob Jeffs est ici la bienvenue; on sait être reconnaissant des services du père pour la cause de la religion et le triomphe du Roi,
Cette fois, ce fut Nadie qui eut la pensée de repousser le travail offert. Elle ne s'en reconnut pas le droit, puisqu'il devait servir au soulagement d'Amy et de Lucie, mais elle reçut de l'accueil gracieux de la presbytérienne un coup plus rude que celui porté par le mépris des deux Françaises.
— Qu'est-ce que cela signifie ? se demanda Nadie, quels services peut rendre mon père à la cause protestante ? Tout ce qui est Anglais et schismatique le loue ? les Français et les catholiques le repoussent... Je ne croyais pas que la tristesse ressentie hier pût s'accroître encore...
Ce fut sous une impression de douloureuse anxiété qu'elle entra chez Amy David. La réception affectueuse de la veuve dissipa un moment la tristesse de Nadie. Elle se sentit si heureuse de pouvoir faire le bien qu'elle oublia sa propre inquiétude. Amy lui parla de Lucie, toujours et sans fin de Lucie, et Nadie promit de visiter la prisonnière le lendemain.
Les portes de la cellule de Lucie s'ouvrirent aussi aisément que la première fois; les deux jeunes filles en se revoyant tombèrent dans les bras l'une de l'autre. Quand ce premier moment d'effusion fut passé, Lucie lut la lettre de sa mère, et remit à sa messagère quatre pages écrites au crayon.
— Dites-lui que j'ai du courage, répétait Lucie, la souffrance n'est rien quand on remplit son devoir. Dieu me sauvera, je le sais; ma confiance en Lui est infinie. Vous aurait-il envoyée à moi s'il ne voulait me consoler... La geôlière n'est plus la même à mon égard... Qui dirait qu'une petite personne timide comme vous peut tant de choses ! Chère protectrice, ma sœur, mon amie ! si vous saviez combien j'ai demandé du bonheur pour vous...
— Du bonheur ! répondit Nadie, c'est beaucoup, il me suffira toujours d'avoir la force de souffrir.
— Souffrir, vous !
— Peut-être en souffrant davantage, apprendrai-je mieux à consoler ?
— Dites-moi, Nadie, espérez-vous me faire rendre justice.
— J'y mettrai tous mes soins, soyez-en certaine... tenez, voici un livre que vous pouvez cacher sur vous, lisez-le et relisez-le sans cesse, c'est V Imitation. Priez pour moi, Lucie, et adieu, votre mère a hâte d'avoir de vos nouvelles.
Nadie quitta la prison sous le poids d'un accablement profond. Elle n'agissait plus sous l'empire de l'enthousiasme qui pousse la jeunesse à se dévouer pour l'innocence, la vertu, le malheur; il lui semblait qu'elle accomplissait une œuvre obligatoire, et payait forcément une dette.
Le soir, la gaieté de so'n père lui parut fausse, elle le quitta de bonne heure, et l'entendit sortir. Nadie s'endormit avant qu'il rentrât. Le lendemain, comme elle se dirigeait vers le bouquet de lilas, elle aperçut un papier à terre, le ramassa machinalement et lut les quelques lignes qu'il contenait.
Une trentaine de noms se suivaient; le dernier, souligné à l'encre rouge, était celui de Georges Malo, avec cette indication à surveiller.
Nadie tomba sur le banc et fondit en larmes.