AUDIENCES SECHE-TES
apporter à la Grande-Hutte les plaintes des opprimés racontait un fait inique, citait une parole accusatrice. Les Canadiens tremblaient que, rendu furieux par l'obstination des colons, l'Anglais ne songeât à les déporter en masse comme il avait l'ait des Acadiens. Un souffle de généreuse colère passait au milieu de ces groupes. Avec lme petite armée composée de pareils bommes on pouvait reconquérir la Nouvelle-France et faire flotter au ?ent les drapeaux qu'arbora Montcalm.
Jean Canada pouvait à son gré disposer de tous ces , hommes et cependant il hésitait encore. S'il se dévouait corps et âme aux souffrants, aux opprimés, il voulait reculer le plus possible 1 heure d'une conflagration dont rien ne garantissait le succès. La prudence le mettail en garde contre d'imprudents enthousiasmes. Et cependant il comprenait que chacun de ces messagers disait vrai ; l'oppression enfantait la révolte; les vaincus demandaient à s'ensevelir dans leur défaite si la force aveugle primait le plus saint des droits.
Pendant de longues années Jean canada avait sou tenu, consolé les fils des héros ou ranimé lVnergie de survivants de vingt batailles. Dispensateur des aumônes, âme vivante de la population, il résumait si bien en lui l'amour de la patrie vaincue, que le jour où il déclara qu'il se nommait désormais Jean Canada on crut voir en lui la personnification du pays canadien.Combien il était resté français cet homme à l'esprit viril, au cœur tendre, qui parlait du « vieux pays » avec une chaleur communicative, consolait les mères, accueillait les voyageurs, ouvrait sa demeure à toutes les infortunes, et exerçait dans un rayon immense une sorte de royauté contre laquelle ne protestait personne.
)8 IBAH CANABA,
Que les Anglais le redoutassent, q>?e la police cherchât e moyen de le perdre, il n'en faisait aucun doute, mais ! I continuait à remplir sa mission, sachant bien qu'il ne omberait pas avant l'heure marquée p-.r la Providence.
Du reste, Jean Canada ne se faisait point illusion, il savait qu'il s'ensevelirait à jamais dans celle lutte, quelque résultat qu'elle pût avoir pour les siens. Il avait fait d'avance le sacrifice de sa vie, il souhaitait seulement qu'elle oe fût pas mutile à la grande cause qu'il combattait.
Au moment de répondre aux envoyés qui attendaient sa décision dans un silence respectueux, mais avec une impatience visible, une vision sanglante passa devant les yeux de l'ancien \ on de Mnntçajm— Ji se vit le
soir de cette bataille qui avait décidé du sort de milliers d hommes, et changé la nationalité d'une terre vaste comme l'ancien monde. Il se demanda s'il avait eu raison d'entretenir le feu sacré du patriotisme qui brûlait dans toutes les poitrines, et si les événements terribles qui ne pouvaient manquer de se produire ne laisseraient pas retomber sur lui seul leur responsabilité accablante. Mais il n'est pas le temps de s'abandonner à cette rêverie, les groupes déjeunes gens et les chefs indiens l'entourèrent à la fois.
— L'heure est venue, Jean Canada ! Dieu l'a marquée! Répondez, voulez-vous Cire notre chef, rien ne saurait •ra pêcher la guerre sainte.
— Rien? demanda l'ami de Montcalm.
— Non ! non 1 répliquent toutes les voix, chasser l'Anglais ou mourir.
— Vous les entendez, mon Dieu ! dit Jean Canada; je prends la voix de ces opprimés pour votre voix même.
JJ écarta ses amis d'un geste leut et soleunel et se di-
ÀUDitiNCES SËCaftTES. 59
figea vers ïa lourde gaîne do l'horloge. Puis tirant de son sein une toule petite clef fixée à une ehainette de fer, il ouvrit le battant d'ébène, et prit dans cette cachette une hampe autour de laquelle s'enroulaient des lambeaux (?e soie.
Un mouvement rapide suffit pour les dérouler, et lea messagers groupés autour de Jean Canada virent, avec une surprise mêlée d'attendrissement, les lis brodés sur l'ancien drapeau de la France-Nouvelle.
Il n'y eut qu'un cri poussé dans l'assemblée, cri dans lequel se confondaient l'amour et l'enthousiasme :
— Vive la France !
On oubliait alors à cette heure que la patrie lointaine avait abandonné la terre conquise et laissé arracher de son sein cette fille jadis brillante et fière. On ne se souvint plus que nul n'avait protesté contre les railleries d« Voltaire, à propos des « arpents de neige » du Canada La France s'était montrée marâtre, mais la Nouvelle- France la chérissait encore, et la vue de son drapeau noirci de poudre et criblé de balles, lambeau sacré tenant à peine à la ham/ie demi rompue, fit monter des pleurs dans les yeux des Canadiens.
— Le m.urquis de Coëtquen pressa sur ses lèvres le coin de ce drapeau glorieux.
— Je te retrouve ici, je te bénis et je te salue ! Là-bas on a ramassé une loque rouge trempée dans la boue , et l'on nous a crié : Voilà les couleurs françaises 1 Ce n'est pas vrai. Les lis de Louis IX et de Jeanne Darc resteront nos armes parlantes. J'ai fui la révolution, l'anarchie et i'échafaud, ici je trouve le pays, je me souviens que je suis gentilhomme, et je demande que l'on compte un soldat de plus.
— Je ne puis me vanter d'être un bon marin sovvo«r fleuves, ajouta Halgan, et je vous l'ai prouvé eu desci ndant les Rapides de la Chine, mon cher hôte, mais je >>a\s manier le mousquet et la hache d'abordage: où sera le marquis de CoBlquen, vous me trouverez.
— Je réclame une place à vos côtés, monsieur le mar quis, dit Pâtira; au Canada comme en France, je reste à votre service.
La Fille-aux-cheveux-d'argent regarda Pâtira avec une admiration naïve.
— C'est bien, dit-elle, oui, c'est bien 1 tu mérites d'être le jeune chef des enfants Abenaquis et Algonquins.
— Et toi ? demanda Pâtira, que feras-tu si l'on se bat, Nonpareille ?
— Je panserai les blessures des guerriers. Le pore Flavien s'avança.
— Le sang versé m'effraie, dit-il, mais vous vous levez pour la bonne cause, soyez bénis par Dieu, par les vieillards, les faibles, les opprimés, si je ne vous peux prédira la victoire, je vous consacre pour le martyre.
Les hommes inclinèrent le front sous la main tremblante du missionnaire, et Jean Canada renferma le drapeau de Montcalm dans la mystérieuse cachette.
Les mains s'étreignirent, des vœux ardents s'échangèrent ; une heure plus tard les hôtes de Jean Canada dormaient tous dans la Grande-Hutte, il ne leur avait fallu que des peaux de bison pour couche ; l'espérance leur avait envoyé un sommeil peuplé de rêves de gloira et de liberté 1
LA FîLLE-AUX - CD ÊYKUX-D ARGEXÏo
L'emplacement sur lequel se trouvait construite fa Grande-Hulte était assez isolé pour mettre les amis de Jean Canada à l'abri d'une descente de la police proprement dite, mais les Anglais gardaient à leur service les Hurons avides de pillage, et jaloux de rapporter des chevelures dans leurs wigwams. Ce que les Anglais n'osaient faire, ils en chargeaient les Mingos. La plus grande circonspection était donc nécessaire, et quand avaient lieu dans la Grande-Hulte des réwnious sembla blés a celles qui s'était tenue la veille, les hôtes de Juan Canada attendaient la nuit suivante pour regagner Moqtréal ou reprendre leur route à travers les bois. Le lendemain, la réunion prit un autre caractère. Tout °" acceptant l'idée de la lutte, Jean Canada répugnait^ /> bataille. Il connaissait trop bien la force militaire des anglais pour approuver un coup de main devant se ter- <iiner en hécatombe. 11 exigea donc dans une réunion plus ûaisible que l'on prît le temps indispensable pour se disposer à la lutte. Une hécatombe de héros n'aurait pu sauver e pays. Jl fallait, avant tout, enrégimenter les colons
et les Indiens, et mettre assez de soin pf.de mystère dans les préparatifs de cette lutte mortelle pour qu'elle pût décider du salut de la Nouvelle-France. Jean Canada ge, il qu'il ne fallait pas moins d'une année pourarriveà ce résultat.
Pendant cette journée assez semblable à un grand conseil de guerre, Jean Canaui alla chercher un énorme registre relié de rouge, et le posant sur une table, il le feuilleta tout en résumant pour ceux qui l'écoutaient chacune des pages de cette sanglante chronique. CNHait ! " toire de vingt-cinq ans d'oppression, le résumé fiViè le Journalier de toutes les horreurs commises. Chacune de ces pages portait des traces de larmes ou des taches de sang. Ce mémorial colossal relatait heur^ par heure les crimes des vainqueurs contre une population désarmée. Le cri des opprimés y prenait tout à la fois l'accent de la prière ou la clameur du désespoir. Ce livre n'avait point été écrit tout entier par Jean Canada, les différences de l'écriture et du style trahissaient des mains différentes et des nuances marquées dans le? caractères. /Tout homme spoiie, calomnié, outragé, toute femme rendue veuve par la trahison, tout orphelin sans autre protection que celle de la charité y avait raconté sa souffrance. L'admirable légende du dévouement du missionnaire s'y déroulait en pages éloquentes; le che' de tribu dont la main habile à lancer le tomahawk ïiais qui restait incapable de reproduire sa pensée coramo 'habitant des villes, avait naïvement peint sur les feuilèts de ce livre des signes et des figures au moyen des quels se traduisait sa pensée.
Chacun des hôtes passagers de la Grande-Hutte feuifte'à % son tour ces lignes austères on sar.elantes. «t sur îa
la Fin.w-«.u~-eni,m»tTT-i/ argent. 63
dernière page furent inscrits les noms de ceux qui rêvaient \a résurrection de la Nouvelle-France.
Les forces de* tribus, le nombre de Canadiens capable? âe prendre les armes, les fonds à amasser, (ont fut cal culé par les chefs du mouvement avec un soin extrêm e A moins d'événements imprévus, on décida que la lutU commencerait au printemps suivant. Cr*
— Mous devrons subir six mois de neige et de glace, dit Jean Canada, c'est seulement à l'heure où les fleuves et les rivières seront libres que nous pourrons recommencer une guerre d'où l'on nous rapportera merts ou qui nous verra vainqueurs. Dici ià je parcourrai le Canada dans toute >on étendue; les Ahenaquis et les Algonquins me verront assis autour du feu du conseil. Leso.i. 3 concourir à recruter les amis et les défenseurs pour celle sause sacrée fut confié aux hôtes de Jean Canada, et chacun d'eux fit le serment de ne jamais perdre de vue a mission qui devait être désormais le but de sa vie, le mobile de ses espérances.
Les adieux de ces hommes furent graves. Georges Malo lui-môme, le plus emporté de loua ceux qui rêvaient la lutte, partit sous l'impression que produisent ies décisions capitales.
Après le repas du soir qui réunit les mandataires canadiens, Peaux-Rouges et Visages Paies, le Cœur-Pereé, le Chêne-à la-Mou»se-Blauehe, et les autres chefs pr'renj le cbemin de leurs villages, tandis que Georges Malo et ses amis regagnaient Montréal, et que les derniers venus se dirigeaient vers leurs établissements.
Une resta b eulôt plus a la Graime Hulte que Tanguy, yalgan, Pâtira, Hervé ei le missionnaire.
Tandis que les hommes s'entretenaient de choses gra«
64 iEÀS CANADA.
ves, !es enfants cuisaient a voix basse. Parfois on en dait un rire frais, c'était Hervé qui jouait avec les veux d'argent de Nonparcille.
— Pâtira, demanda Hervé, est-eeque nous allons q uit» ter cette maison et rentrer dans la ville... Vois comme tout est beau ici, quelles superbes peaux d'ours, quelles armes suspendues à la muraille... puis Mingo est si doux et Phébus si gai! D'ailleurs, écoute, Pâtira, je ne quitterai pas la Grande-Hutte si l'on ne me permet pas d'emmener celle qui m'appelle le Roitelet-des-Bois.
Jean Canada entendit cette phrase.
— Monsieur le marquis de Coëiquen, dit-.l, vous entendez ce petit despote ..Sans doute votre concours nous serait infiniment précieux à Montréal, mais votre situation d'émigré français vous signalerait vite à la devance de la police... Vous cherchez le calme jusqu'au jour où vous pourrez vous rendre utile au service d'une grande cause, n'est-ce pas?
— Oui, répondit Tanguy, j'ai besoin de calme, parce que j'ai beaucoup, j'ai horriblement souffert.
— Créez-vous donc une demeure semblable à celleci,.. Posez-vous dans le pays en « chasseur de terres. » Le gouvernement vous donnera une concession avec la condition que vous la ferez approuver par les Indiens, anciens
opriétaires du sol... Quelques barils d'eau-de-vie, des
ouvertures et des armes vous procureront une cession
régulière, car vous remarquerez que le gouvernement
nous dépouille et nous décime tient énormément à
r d ;s app rences de légalité.
le marchandises dont est chargé mon lAvu i rail un .! parlement français, dii Haigin.
— Nus âmes s'entendent, reprit Jean Canada, nous
LA F! I . LE Al ' X - < : • . . f \ U a hOi S f. «■ t
gardons le même but, formons une alliance qui rendra uhacun de nous plus forts... L'installation d'une mais0E pareille- à la mienne ne sera ni longue ni dispendieuse bien que vous deviez acquérir assez de terre pour créer un établissement, les bois sont si proches et les ouvriers si nombreux que dans troi^ mois, c'est-à dire avant l'hiver, vous pouvez être installé...
— Ce projet me sourit, dit Tanguy, l'approuvez-vous, mon père ?
— Si complètement, répondit Halgan, que dès demain je commencerai à Montréal les démarches nécessaires pour obtenir la concession dont vient de parler notre hôte.
— Nous ne quitterons plus la Nonpareillc? demanda Hervé.
La Nonpareille comprit l'affectueuse demande de l'enfant, et le prenant sur ses genoux, elle le couvrit dt ses longs cheveux comme d'un voile.
Dès le lendemain Halgan prit à cheval la route de Montréal ; il vit étinceler sous les rayons d'un brillant soleil les Rapides de la Chine qui avaient failli devenir si funestes à sa famille ; ses regards se portèrent avec une curiosité mêlée d'admiration sur les forêts immenses formant une ceinture magnifique à l'horizon. Un sentiment de calme lui remplit le cœur à la pensée qu'il pourrait vivre dans ce coin déterre, ety attendre l'heure du retour.
Les démarches qu'il dut faire à Montréal ne furent ni longues ni compliquées. Halgan possédait assez d'or pour terminer vite une affaire d'acquisition de terrair, Un habitant du pays se chargea de faire en son nom un, distribution d'eau-de-feu et de poudre, et. d'obtenir en échange la cession des Indiens primitivement proprié-
a du territoire. Quand il revint de Montréal, le capitaine amenait une vingtaine d'ouvriers bûcherons e»
scieurs de long, menuisiers et plusieurs domestiques pour le service de si» famille.
Dès le lendemain Jean Canada aidait les futurs colons des conseils de son expérience. Il fut convenu que l'habitation serait construite sur le modèle de celle de leur iiôte. Une forte palissade la défendrait et la mettrait à l'abri des balles.
Au milieu des bûcherons abattant les géants de la forêt erraient Pâtira, Hervé et Nonpareiile. La petite Indienne parut triste plus d'une fois en voyant tomber les arbres séculaires ; elle ne comprenait pas encore qu'une demeure stable fût absolument nécessaire ; se souvenant de la hutte de branchages dans laquelle elle avait grandi, Nonpareiile estimait que l'on y vit aussi tranquille que d.tns une maison plus solide. Elle regrettait l'ombrage de» feuilles, les nids des branches; la sève coulant sous les entailles de la hache lui faisait l'effet d'un sang généreux s'épanchunt par une large blessure. Mais quand elle retombait dans ses rêveries, Pâlira savait là distraire par une chanson et Hervé par une caresse.
— Pourquoi le père du Roitelet élève -t-il une case, de- !!iannVIt-eUc,î«.nôtre n'est-elle pas assez grande. ..Quand les Mingos sont dans h;s bois il faut songer à se rapprocher pour se mieux défendre.
Pâtira s'était fait l'ami, le protecteur de la petite Indienne. Il trouvait un charme étrange dans son langage mage, sa voix suave, son éloquence entraînante. 11 n'avait gardé le souvenir que de deux femmes : la marquise Blanche de Coôtquem qu'il revoyait tantôt sous sa robe bleue, avec les cheveux blonds dénoués, tantôt dans la
LA FILLE-AtBErCHSVEUÎ-B ARGENT. 67
sombre toilette qui lui avait servi de linceul puis Cïaudie, la douce et compatissante Claudie qui l'avait défendu contre les violences de Jean l'Enclume, et qu'il se rappelait avoir rencontrée durantîes derniers jours passés en Bre tagne, pleurante et à demi folle, traînant sur les chemina et à travers les landes ses enfants affamés. Pour l'imagination de Pâtira, la Fille-aux-cheveux-d'argent était une créai ionà par lempreinted'unepoésie mysterieuse.il la chérissait, mais non sans une sorte d'effroi. Elle lui paraissait appartenir plutôt à la race des Korigans'qu'à celle des enfants de son âge, et s'il ne l'avait vue se courber sous la bénédiction du missionnaire, il n eût peut-ôtre pas compris que la bizarre et charmante créature n'appartînt pas au monde du merveilleux. Tout concourait en elle à augmenter l'impression produite. Ses longs cheveux blancs qui, de son front, descendaient jusqu'à ses pieds, lui donnaient quelque chose d'aérien. Mais ce qui frappa davantage Pâtira, ce fut d'apprendre que pour la Nonpareille il n'existait point de ténèbres. En effet, les yeux charmants de l'enfant étaient doués de la faculté de voir au milieu de la nuit comme ceux de certains oiseaux nocturnes. Nul n'aurait pu, durant le jour, deviner cette étrange puissance,carses prunelles étaient pures.ciaires el transparentes et la profondeur de leur expression sur prenait chez une si jeune créature.
— Nonpareille, lui demanda un jour Pâtira, tu n'e? pas la fille de notre ami, et cependant tu l'appelles ton )ère...
— Comme l'oiseau dont elle porte le nom, la petite f'ndienne a grandi dans la foret immense... Sa mère la berçait le jour dans un hamac de fleurs, et la nuit sur sa poitrine.
68 JKaw CANADA.
— Et la mère de la Nonpareille est morte? demanda Pâtira.
Les grands yeux de l'enfant étincelèrent, un frisscm parcourut tout son corps, et ce fut d'une voix bassa et troublée qu'elle répondit:
— La mère de Nonpareille est morte, les llurons 1 onl tuée .. Pendant une nuit les guerriers poussèrent le cri de guerre, l'ennemi venait... le tomahawk fit sa besogna sanglante... la Hulotte-Bleue voulut emporter et sauver la Nonpareille, mais une flèche l'atteignit et la jeta sur le sol...
— Et le père de Nonpareille.
— Les Anglais massacrèrent le mari de la Hulotte- Bleue : le Grand-Castor était un chef célèbre...
— Et comment fus-tu sauvée? reprit Pâtira.
— La Robe-Noire me l'a raconté souvent... Le père Flavien revenait du lac Supérieur avec le maître de la Grande-Halte... Tous deux traversèrent le village dévasté... Au milieu des morts, la Nonpareille gémissait; Jean Canada l'emporta comme un trésor et il l'a gardée... A mesure que Nonpareille grandissait, elle apprenait à bénir le Dieu du père Flavien... Il a versé sur son front l'eau qui rend l'âme pure comme celle des Anges, et l'enfant de la tribu des Grands -Castors adore le Seigneur et baise la croix sainte.
— Et dis-moi, Nonpareille, tu n'as jamais regrelté les bois ?
— Ma tribu est dispersée, Pâtira... Mon cœur habit*» dans la Grande-Hutte... Jean Canada s'est montré bon comme un père .. Ses paroles ne sont jamais menteuses, et son âme s'ouvre à toutes les souffrances... Jean Ca-
LA FiLLE-ACX-CIli£YSUX-D'AriG['KT. C9
ûada est un saint, dit la Robs-Noire. et le Bison-Noif assure qu'il est un grand guerrier... que peut demander de plus la pauvre Nonpareille? Autrefois elle trouvait la Grande-Hutte sombre, et les discours du Bison-Noir et de lean Canada trop austères, mais tu es venu, Pâtira, tu es venu avec Hervé, et tout a changé de face... La maison a
prouvé des chansons et des rires comme les bois; la Robe-Noire et Jean Canada sont les pères de Nonpareille, mais tu es mon frère, toi, et il me semble que tu as toujours habité ce pays, pf. que ta voix n'a jamais 2essé de retentir à mon oreille.
Quelquefois, tandis que la Fille-aux-cheveux- d'argent racontait à Pâtira les souvenirs à demi effacés de son enfance, elle enfilait près de lui des wampum dont elle se plaisait à orner le cou d'Hervé, elle brodait de souples mocassins de peau de daim pour Pâtira.
0 — Les Hurons sont une race méchante, disait-elle, et rien ne changera leur cœur... 11 faut, se défier des rapides presque calmes à la surface... La chaussure d'un Européen fuyant dans le bois trahirait tout de suite sa race, mais un mocassin ressemble à un mocassin, et toute la finesse des Peaux-Rouges ne peut souvent les reconnaître... Sur ta peau d'une autre couleur que la mienne, je ne désire jamais voir les peintures de guerre, mais «i les Hurons venaient, les Hurons qui ont tué la Hulotte- Bleue ma mère, ou les Anglais alliés des Hurons, tu prendrais un mousquet et tu te battrais avec Jean Canada. La Nonpareille ne sait se servir ni de flèches ni d9 lances, et la Uobe-Noire ne veut pas qu'on venge ses parents morts.
Tandis que les enfants s'entretenaient dans les salles de la Grande-Hutte ou sur les rives du fleuve, les travaux
de construction conduits par le marquis de Coëtquen iva nçaient avec rapidité.
P lus d'une fois, tandis que les ouvriers assemblaient vBs pièces de bois, équarrissaient les troncs d'arbres, le inarq uis Tanguy retombant dans les souvenirs du passé rit se dresser à la place de cette demeure de troncs de silènes et d'érables* le château de Coëtquen flanqué de ses grandes tours massives, ces tours dont la plus haute, la plus sinistre avait servi de cachot à Blanche Halgan, et avait entendu les premiers vagissements d'Hervé mêlés aux sanglots de sa femme bien-aimée.
Quand le soir tombait, que les brouillards commet,, çaient à flotter sur le fleuve immense, Tanguy se rappelait l'étang formant une double ceinture au manoii féodal, cet étang au milieu duquel gisaient maintenant les décombres de la demeure paternelle.
Ce n'était point sa haute fortune, ni les splendeurs de Coëtquen que regrettait Tanguy dans son exil; que lui eût fait d'habiter la maison de bois que l'on construisait pour lui, si Blanche y eût gardé une place ! si à côté d'Hervé il avait pu la voir soit dans les grandes salles, soit sur les rives du Saint-Laurent ou les ombres des grands bois impénétrables aux rayons du soleil.
Jean Canada ne fut pas longtemps avant de deviner qu'une douleur plus âpre que celle de l'exil mordait | g* cœur de son hôte. Le caractère chevaleresque du maquis de Coëtquen l'avait soudainement conquis; il hercha donc avec la patiente douceur de l'ami et la orudence du médecin à connaître la secrète blessure de ?,e noble cœur. Un soir, tandis que Tanguy et son hô'tf se trouvaient seuls, le marquis raconta lbistoire lugubre dd la tour Ronde, la trahison de ses frères, le
LA FILLC-AUX-CHEVËUX-DAFlGi'NT. 7j
martyre de Blanche, !e dévouement de Patïra; il parla de son désespoir, de sa tentative de suicide, de son se our à abb de Léhon et de )a façoa £
dont Pat.ra lu, avait procuré une barque, euf.n de la rencontre de la Gauloise.
~ Allons, dit Jean Canada, j'ai maintenant de nouvelles raisons de vous chérir... Si je semble un peu veux pour un frère, j'ai conservé une énergie de cl qu. me permet d'aimer comme a vingt ans cens q„ me semblent dignes de dévouement et de tendresse. . J'av" devme non pas votre secret, mais du moins votre tris-
reTmo'!nrma,S,10USlaPar'ager0nSe' ™US e° SOuflrU
oùLTanettûvé„t1l?IUSCrP'ète régDa àP^ de l'heure ou Tanguy fit à Jean Canada ces tristes confldences. Il
également chevaleresque ne se quittèrent plus
Jean s'affligeait de voir s'achever la demeure de Tanguy et celm-ci avait beau lui promettre de fréquentes sues, Jean Canada n'en persistait pas moins àregretr 1 eloignement de son ami. égrener
-Bailleurs, ajoutait-il, que deviendra Nonpareillo sans votre flls et sans Pa,ira? Qui m'eût dit nue et enfant fluet et débile était tout simp.ement un hé™. -D autant plus qu'on troublerait et on surprendrait rtPatn-a si on lui disait que sa vie d'ado.escen c
TZZTdenobhs^^^^^
Si Jean Canada s'inquiétait de la solitude dans laquelle
a ca; :; °Hœ r Nrpareii,e après ■• «^ *• ^"
a Grande-Hutte, Pâtira éprouvait nu bien autre souci II -avait que .a distance serai, peu de chose entre les du"
72 ÏEAH CANADA.
habitations, et lui qui chaque nuit avait fait le trajet «* la maison de Jean l'End e à la tour Ronde, comptait pour rien de courir d'une natte à l'autre. Ce qui effrayait l'adolescent accoutumé aux massives constructions 3e Coetquen, aux murailles de granit de l'abbaye da Léhon, c'était de voir le mode de construction employé ~our la demeure du marquis. Sans doute le manoir de Coetquen avait été atteint par les flammes, mais les grandes assises, les tours gigantesques mordues par le feu s'étaient noircies sans s'effondrer. L'abbaye et le château tour à tour assiégés avaient perdu leur luxe, leur beauté, mais leurs ruines demeuraient grandioses et la révolution n'avait pu parvenir à les anéautir d'une façon absolue. Mais que deviendrait l'habitation de Tanguy si l'on en tentait l'assaut? Dans ce pays de forêts admirables, aucun métal ne manque dans les entrailles de la terre, mais l'extraction en est si dispendieuse qu'on préfère abandonner un résultat problématique plutôt 2ue de risquer de grosses sommes pour un maigre proût. De quoi servait à Pâtira son habileté dans le métier de forgeron, son adresse de serrurier, adresse qui avait rendu possible le salut d'Hervé et sauvé le trésor de l'Abbaye (i) s'il ne trouvait pas même de fer pour la rougir au feu d'une forge, le façonner sur l'enclume et le métamorphoser en lame d'épée, en soc de charrue ' Cependant, se souvenant des paroles de Jean Canada, et des probabilités d'une guerre prochaine, Pâtira pria le capitaine Halgan de lui donner un mot pour le second de la Gauloise , afin que ce jeune homme lui remît
(1) Voir Vatrra, le Tréwr de l'Abbaye.
Là FILLE- àUX-CHEVEUX-D'ARGEMT. 73
divers objets qu'il souhaitait transportera la nouvelle habitation.
— Je comprends, dit Halgan, tu crains que Tangir louffre de la privation de certains meubles placés dam ma cabine?
— Justement, capitaine; voulez-vous écrire, j'irai moimême à Montréal avant que le navire redescende le fleuve, et je rapporterai les choses dont j'ai besoin.
— Fais à ta guise, mon enfant.
Pâtira empranta plusieurs véhicules et se rendit à la ville.
Ainsi qu'il l'avait dit, il fit placer dans l'un d'eux les meubles de la cabine du capitaine et de celle de Tanguy de CoBtquen, mais de plus il remplit deux charrettes d'objets dont il ne permit à personne de deviner la nature. Il lui fallut plusieurs heures pour enlever ce qu'il convoitait ; il fit bâcher les chariots et conduisit le premier des attelages.
Quand il approcha de la Grande-Hutte, au lieu d'y entrer, il tourna à droite, gagna la future demeure de Tanguy, entra dans la cour palissadée de troncs d'arbres, puis réveillant Toyo et Tambou, il se fit aider par eux dans le rude labeur de débarrasser les chariots des objets qui les remplissaient. Plus d'une fois ia fatigue dompta les noirs qui demandèrent grâce, mais Pâtira demeura sans pitié, et seulement à l'aube il reconduisit les bœuf à la Grande-HulU.
Du reste, Halgan fut aussi surpris qu'enchanté de Ia métamorphose subie par deux des pièces. Une sorti d'élégance y régnait, et Tanguy avec un peu de boum volonté pouvait *e croire dans une des chambres de
Quant au contenu des trois chariots, Pâtira l'avait enfermé dans une pièce souterraine assez vaste, dont le lendemain Toyo et Tambou cherchèrent vainement à retrouver la route.
Enfin au bout de deux mois les portes massives se trouvaient à leur place, l'on put voir la famée de la nouvelle habitation monter vers le ciel, et le logis se trouva prêta recevoir ses maîtres. La tristesse de Jean Canada se masqua d'une affectation de bonne humeur. Nonpareille moins accoutumée à vaincre ses impressions pleura en embrassant Hervé.
Les mains s'étreignirent, des mots affectueux s'échangèrent, et quelques heures plus tard, Tanguy, Halgan, Hervé et Pâtira dormaient à la Mais on-des- Rapides.
SÉPARAT10M
Une obscurité profonde enveloppait à la fois le ciej Bans lune, le fleuve immense et la forêt mystérieuse. La différence des bruits puovait seule, dans cette nuit noire, trahir le bois et signaler le fleuve. Dans les branches des arbres passaient des gémissements sourds, des sifflements prolonges; la chute des rapides, le bouillonnement des vagues contre les roches causaient un effroi plus grand encore que lesrumeurs confuses du vent dans les feuille» ' ou le passage d'une panthère à travers les bosquets. Dans l'un on ne devinait que l'effroi des ténèbres, l'autre avertissait d'un péril auquel à cette heure nul homme, si liabile, si courageux qu'il fût, ne pouvait espérer échapper. Et cependant, le long du fleuve au-dessus duquel s'élevait lentement un voile de brouillards, marchaient deux hommes dont le chuchottement trahissait l'inquiétude. Au milieu de ces ténèbres, dans cette solitude qui paraissait absolue, on eût dit qu'ils redoutaient les espions et flairaient des dangers. A leur suite venaient deux bêtes également intelligentes qui, comprenant la pensée de leurs maîtres, se conformaient à leur allure et imitaient leur prudence.
76 JEAS CANADA.
Les àenx hommes ne tardèrent pas h se trouver en face ^"une habitation laissant passer la lumière voilée d'une lampe à travers les interstices d'une fenêtre.
— On connaît mon signal, dit l'un des voyageurs.
Il approcha les deux mains de ses lèvres et fit entendre e cri prolongé du hibou,
Presque au même instant une fenêtre s'ouvrit, un cri semblable répondit à l'appel des visiteurs, et au bout d'un instant un bruit de barres tirées. de serrures ouvertes annonça qu'on arrivait au devant des visiteurs.
— C'est vous, Pâtira, demanda l'un des deux hommes.
— Oui, mon père, répondit l'adolescent qui reconnut la voix du missionnaire, le marquis et le capitaine vous attendent dans le salon.
L'adolescent replaça les barres, tourna les clefs et précéda le père Flavien et, Jean Canada.
Un messageravaiteneffet averti le marquis do CoStquen que ce dernier se rendrait durant la nuit à la Maison-des- Rapides. Halgan travaillait à rassembler les notes nécessaires pour la publication future de ses voyages dans les Indes; son gendre, grâce aux documents que lui avait procurés Jean Canada, préparait une histoire des campagnes de Montcalm.
Hervé dormait dans la chambre haute, et Nonpareille qui depuis deux jours habitait la Maison-des-Rapides avait obtenu de veiller avec Pâtira. Celui-ci ciselait avec la patience d'un artiste un poignard pour la petite Indienne, et la Fille-aux-cheveux-d'argent brodait ud carnier de peau de daim de couleur naturelle, pour l'offrir à Pâtira.
Après avoir introduit le missionnaire dans l'appartement du marquis, Pâtira remonta nrès de Nonpareilta.
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— Qui est venu ? demanda-t-elle.
— Le père Flan '.en et Jean Canada.
— A celte heure, il se passe quelque chose de grave et la Nonpareille a peur...
— Ses amis la savent brave, répondit Pâtira, s'il existe un danger on la préviendra.
Les deux enfants continuèrent leur travail, mais la main de Pâtira restait souvent inactive, et Nonpareille oublia plus d'une fois sa broderie sur ses genoux.
Pendant ce temps les hommes échangeaient leurs confidences dans la salle basse.
— Êtes vous donc en danger ? demanda Tanguy en s'avançant vers le Canadien.
— Le péril est une atmosphère au milieu de laquelleje . suis accoutumé à vivre, répondit Jean avec un sourire. v Si je n'avais le devoir de veiller sur moi au profit d'un [yt parti dont je suis l'âme, il y a longtemps qu'emporté par \~i'impétuosité de mon caractère, et cédant à l'impulsion : de généreuses colères, je serais sans doute tombé dans l'un des pièges qui me sont incessamment tendus. Jusqu'au jour où ma mort sera utile à la cause que je dépends et que j'ai Tespoir de faire triompher, je défendrai o niâtrement ma vie; ma conduite de ce soir le prouve j z...
— On vous poursuit? demanda Tanguy.
^- Tantôt reprit Jean-Canada, je me disposais à des - /Rendre à Montréal, et je détachais mon canot d'écorce, de la touffe de roseaux dans laquelle il reste habituellement caché, quand j'ai vu venir un homme que je sais être mon ennemi mortel.
— Vous n'avez jamais nui à qui que ce soit.
— Certes! mais l'individu que j'ai reconnu en. dépit
3e son déguisement a le plus grand intérêt à ma capture du à ma mort. Vous le comprendrez tout de suite en apprenant qu'obscur affidé de la police il rêve une situation en vue. Cet avorton couve des ambitions gigantesques. Ce misérable dont l'échiné plie comme celle d'un valet, se redressera s'il parvient jamaisà son but, et affichera un orgueil dont{Gordnig jlui-même donne à • peine l'exemple. Le taon menace le" lion, le serpent siffle et prépare son venin. En dépit de la perruque blanche dont il s'était affublé, de son vaste chapeau, et de son habit immense pour les dimensions de son corps grêle, j'ai reconnu Jeffs, ou plutôt je l'ai pressenti.
— Songe-t-ii à vous faire arrêter ?
— Sous quel prétexte, je ne commets ni crime ni délit.
— Mais alors ? demanda le capitaine.
— Il veut me supprimer, c'est plus simple et cela fait moins de bruit... Si Jeîfs tournait curieusement autour de ma maison, c'est qu'il voulait se rendre compte des moyens de défense dont je disposa, et chercher la meilleure stratégie pour l'emporter d'assaut.
— Qu'avez-vous fait en reconnaissant l'agent de police? demanda Tanguy.
— J'ai tranquillement détaché mon bateau, et je me suis dirigé vers les Rapides de la Chine; après les avoir franchis e* toujours de la même allure paissible, je suis arrivé à Moutréal. Un batelier s'est chargé de porter mon embarcation sur son dos en face de la grande-hutte, et j'ai couru chez Georges Malo. Il savait déjà par la rumeur publique, se trahissant dans l'angoisse des uns et la faconde des autres que le gouvernement avait résolu d'en finir avec moi, et que les mesures les plus rigoureuse»