SÉPARATION
seraient prises à l'égard ùe tous ceux qui rêveraient de rendre au Canada l'intégrité de son territoire. L'absence Forcée que je dois faire pour rallier à nous toutes les forces éparses, se trouve avancée par les circonstances. Si je restais un mois de plus dans le voisinage de Montréal je disparaîtrais sans bruit et avec moi s'écroulerait peut-être la dernière espérance de ceux qui sont restés Français. Je m'éloigne donc la nuit, et nul de mes servi* teurs ne trahira le mystère de ce départ précipité ; le père Fiavien m'accompagne... Georges Malo reste chargé à Montréal de la direction politique des affaires. Je serais bien aise que vous le voyiez de temps à autre. C'est un noble et généreux cœur... je vous confie Nonpareille. Traitez-la comme une sœur de Pâtira et d'Hervé...
— Vous n'emmenez pas le Bison-Noir ?
— Il nous servira de courrier, si nous avons besoin de correspondre.
— Quand aurons-nous de vos nouvelles?
— Le plus souvent possible, mais le pays est bien vaste ! Ge dont vous pouvez être sûrs, c'est que mon cœur reste avec vous.
— Ne pouvez-vous attendre le jour pour vous mettre en route... Ces bois sont dangereux...
— Demain peut-être le chemin nous serait coupé, et les tribus amies des Anglais nous guetteraient au passage.
— Mon Dieu ! dit Tanguy avec une expression de vive angoisse, le père Fiavien aura-t-il la force de vous suivre?
— Mon cher Sis, répondit le missionnaire, les sauvage «e peuvent plus que me tuer. Trois fois j'ai été attaché au poteau de torture, trois fois ma délivrance a été aussi miraculeuse que celle ua l'apôtre sauvé par un ange... En-
fin cette pauvre tête branlante de vieillesse a é/ scalpée...
— Vous avez subi ce martyre ! s'écria Tanguy.
Le missionnaire ôta lentement la calotte noire couvrant son front et descendant assez bas derrière la tête ; alors Halgan et le marquis de GoStquen virent avec un effroi mêlé d'admiration, la trace terrible laissée par l'opération du scalp. Toute la peau de la tête avait été arracbée en même temps que la chevelure, et une ligne rouge marquait la trace du couteau. Le père Flavien après avoir subi cette mutilation était resté comme mort au milieu des brasiers fumants et des cadavres jonchant l'endroit où se trouvait jadis un village algonquin : la compassion d'une femme le sauva. Elle essaya une cure réputée presque impossible et grâceà sa connaissance des herbes salutaires et à sa charité, le missionnaire survécut à cette épreuve. Il ne l'avouait point, ne se croyant pas . le droit de regretter son obéissance à la volonté céleste, mais un regret profond survivait en lui. Après avoir trempé ses lèvres à la coupe de la mort, il trouvait la vie lourde. La vision de l'éternité lui avait souri au milieu d horribles douleurs ; il avait entendu planer au-dessus de sa tête le vol des anges... puis les apparitions célestes s'étaient évanouies, ses plaies s'étaient cicatrisées, la vie reprit sa puissance, et il continua sa longue vie d'évangélisation. Qui pourra exprimer la ferveur des prières de cet homme qui s'était cru si près de son Dieu ! qui comptera les larmes de ses yeux affaiblis par la vieillesse! Depuis qu'il avait subi la torture, il paraissait plus doux encore, plus tendre à l'égard des petits enfants, plus indulgent pour les pécheurs. Les Canadiens le vénéraient comme un saint, les sauvages des tribus converties na
séfàhatigh. 8î
pouvaient voir cette lôte vénérable, sans se souveni qu'eux aussi avaient manié le couteau à scalper. Alors le trophées sanglants décorant les cabanes de leurs pèrei les épouvantaient au lieu de les enorgueillir. Le père Flavien chérissait profondément ses Enfants Rouges. Il pensait bien que la course apostolique qu'il allait entreprendre avec Jean Canada serait la dernière et qu'il tomberait au bord de quelque rivière ou sous l'ombre d'un bois, laissant son corps à la terre et son âme entre les mains des anges, mais il n'en éprouvait que plus de joie à la pensée de parler encore une fois du Maître auquel il avait voué son existence.
Quand l'entretien des trois hommes fut terminé, Jean Canada se leva, serra fortement les mains d'Halgan et de Tanguy, et demanda :
— Nonpareille repose-t-elle ?
— vJle vous atfend.
— ■ Wiez-la de descendre.
Un moment après laFille-aux-cheveux-d'argent accourut, et Pâtira qui semblait son ombre vivante entra en même temps dans la grande salle.
— Ma fille, lui dit Jean Canada, je te quitte pour remplir un devoir, et je te confie à des amis... Si un malheur m'arrive reste avec eux. Ton père et ta mèra lont morts, tu n'as plus d'autre famille que la grande 'amille des Canadiens et des Français.
— La Nonpareille •comprend, dit la petite fille de sa 7oix harmonieuse, elle a adopté Pâtira pour son frère.
La Fille-aux-cheveux-d'argent se précipita dans les Dras de Jean Canada, et en dépit de la violence qu'elle s'imposait pour contenir son émotion, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Pendant un moment elle
b"Z J2AS CANADA.
sauglota peuchéesur l'épaule de celui qui l'avait sauvée, abritée, aimée ; de la part d'un enfant de cette race qui paraissait avoir hérité de la puissance des Peaux-Rouges pour dissimuler l'impression de la douleur physique ou morale, cette soudaine faiblesse prouvait plus de tendresse filiale que ne l'eussent fait les protestations les plus vives. Aussi Jean Canada la serra-t-il sur sa poitrine avec un élan trop bien justifié par la tristesse des adieux et les dangers du voyage.
Il fallut enfin se séparer. Jean Canada regagna la cour, conduit par Halgan et le marquis de Coetquen. Comme la première fois Pâtira tira les barres de fer, ouvrit les serrures, poussa les verrous, et les deux compagnons de Jean Canada rejoignirent leur maître. Ces compagnons étaient Phébus et Mingo.
Jean Canada posa la main sur la tête du chien dont /'œil intelligant parut le questionner.
— Oui, Phébus, oui, ma brave bête, vous pouvez nous suivre, mais vous serez muet, entendez-vous, muet comme si chaque aboiement pouvait faire apparaître un Huron damné.. Vous, Mingo, restez dans cette maison : vous ne seriez d'aucun secours à travers les bois, ici vous protégerez la Nonpareille.
La petite fille effleura de sa petite main la lourde tête de l'ours qui grommela doucement, sans révolte, paraissant comprendre et se résigner.
— Vos armes sont-elles en bon état, au moins ? de» manda Tanguy.
— J'ai mon crucifix à la ceinture, répondit le missionnai.i e.
— Ma provision de poudre et de balles est suffisante, répondit Jean Canada.
SfcPAKATIQS. *•*
— Et de-, vivres ?
— Nous en emportons pour trois jours, la Providence fera le reste.
Une dernière fois les mains s'étreignirent, puis le défenseur de la c.iuse du C.Jia^a auiua. l'enceinte dd U Maison des Rapides.
Halganet le marquis de Coêtquen ne pouvaient les voit dans ia nuit protonde, mais le bruit de leurs pas arrivait encore à l'oreille. Il se confondit enlin avec les souffles du vent daus les branches, et les brisements de l'eau sur les rochers du fleuve. Alors Tanguy et Halgan quittèrent la porte extérieure contre les montants de laquelle ils se tenaient appuyés, et rentrèrent dans le préau ; Pâtira replaça les barres de fer, et regagna avec Nonpareille le gr.iud saion; Miugo, comme un être qui vient d'être donné à un maître nouveau, se frôla contre la Fille-auxcheveux-d'argent et vint appuyer sa tête sur ses genoux.
Pendant longtemps le silence régna entre les personnages de ce drame. Tous comprenaient que le premier pas venait d'être fait par Jean Canada dans une voie terrible et mortelle.
Les enfants se taisaient, et Nonpareille essuyait furtivement ses larmes. Enfin obéissant à l'ordre affectueux
de Tanguy, Pâtira et sa compagne remontèrent et la'/) Fiile-aux-cneveux-d'argent ayant éveillé la servante mise ■'..<■ à ses ordres par Tanguy se laissa paisiblement déshabiller, sans trouver aucun des mots charmants qui se jouaient habituellement sur ses lèvres.
Il lui semblait au' une seconde fois elle devenait orpheline.
Le lendemain les conseils de Tanguy, l'amitié d'Hervé la consolèrent un peu; elle reprit les broderies de son
carmer tvs classe, puis elle pria Pâtira Ce confectionner un collier à Mingo. Ces deux occupations remplirent la journée ; deux jours après le marquis de Coëtquen déclara à Hervé et à Nonpareille qu'ils commenceraient tous les deux une instruction dont plus tard ils comprendraient l'utilité. Jean Canada ne s'était point trompé en croyant reconnaître Jeffs dans le voisinage de la grande Hutte. Le policier préparait ses moyens de siège. Quoiqu'il se fiât à l'habileté des Indiens auxquels il avait l'intention de confier l'exécution de ses projets, ii était de ceux qui n'abandonnent rien au hasard. Un dessin rapide des lieux, des notes précises sur la distribution des bâtiments devaient mettre les Hurons à môme de remporter une facile victoire. Jeffs rentra donc chez lui souriant et gai. Ses yeux vifs brillaient sous ses paupières uneagitationinusitée se manifestait dans ses mouvements. Il regarda avec une pitié mêlée de dédain sa misérable maison, et parut demander pardon à sa fille de la condamner à des travaux sévères.
— Encore un peu de temps et tu seras riche, lui dit-il.
— Mon père, répondit Nadie, je n'ambitionne rien, vous le savez... Ce que vous me donnez me suffit... pourvu que je puisse prier et lire, travailler et chanter quand par hasard un oiseau passe, je ne désire rien de plus... Oui, certes, si j'étais riche, je ferais bon usage de ma fortune, mais en attendant la possibilité de répandre de l'or parmi les pauvres, je leur prodigue des consolations, »e pleure sur leurs maux, et je leur répète d'espérer.
— C'est bien! c'est bien! dit brièvement Jeffs qui s'é* pouvantait de la pureté et de la bonté^ de sa fille, ^quand , il songeait à sa propre bassesse. <^^A^ ^^^'Jf\VAj/ '\
Tandis que Nadie mettait le couvert, l'agent secret d«