‹ Jean CanadaChapitre 14 sur 34 · SÉPARATION · texte numérisé non relu

SÉPARATION

Gording ouvrit machinalement un livre placé sur la table de travail cfe Nadie.

Le titre du volume le frappa : le Héros du Canada. C'était une histoire de Montcalm. Nadie dans sa solitude n'aimait à vivre qu'avec les saints et les grands hommes. Son âme s'épanouissait au souvenir des dévouements à Dieu ou à la patrie. Sans la timidité qui refrénait les élans de son âme elle eut été capable d'accomplir des actes admirables ; mais elle se repliait vite sur ellemême ; la crainte de l'éclat, de l'admiration l'aurait rejetée rapidement dans sa sphère modeste.

— Qui t'a prêté ce livre, Nadie ? demanda Jeffs d'une voix qu'il s'efforça d'adoucir. Il ne convient pas que la liile d'un loyal sujet de l'Angleterre paraisse admirer Montcalm... et cet autre volume ? un ouvrage papiste, celui-là 1 quel dédain des recommandations d'un père!... si un étranger malveillant trouvait chez moi ces deux ouvrages, ils suffiraient pour me faire perdre ma pla&o...

— Ma mère était Acadienne et catholique, répondit Nadie avec douceur, vous lui avez promis de me laisser maîtresse de mes pensées et de mou âme. J^ (V

— Sans doute, sans doute, répondit Jeffs, et j ai tort de m'emporter. Deux hommes se combattent en moi : le père etlYmployé... Le père veut ce que tu veux, il aime ce que tu aimes. L'employé faible, pauvre devient lâche et servile devant le pouvoir... Si je perdais ma place, que nous resterait-il?

— Je travaillerais pour vous, répondit Nadie.

— Oui, oui, je le sais, tu m'aimes... et bien 1 j'en appelle à cet amour... Ma situation est difficile, mes ennemis sont nombreux, je le demande de ne pas me compromettre... Si ta mère t'accoutuma à regarder Montcalm

bb J2AN CANADA.

comme un héros, il n'est pis nécessaire que tout la monde connaisse ton opinion... Évite également d'affecter du zèle el de te mêler aux papistes... Je suis protestant, moi!

Nadie soupira, et répondit avec douceur :

— Je tâcherai d'accorder mon respect pour vous avec ma conscience.

— Allons, tu es une bonne fille, Nadie, tu ne m'er Feux pas T

— Est-ce que cela est possible I

— Embrasse moi, alors ?

— De grand cœur.

Après le repas du soir, Jeffs se disposa à quitter l«t petite maison.

— Vous sortez, mon père ? demanda Nadie.

— Oui, une course pressée..,

— Sera-t-elle ioc— uo 2

— Peut-être.

— Bien, dit Nadie, je vous attendrai.

L'agent de police sortit, et Nadia penchée à la fenêtre le regarda s'éloigner. Les reproches de sou père avaient jeté dans son cœur une profonde tristesse. Elle savait en dépit de la bonté de Jeiis qu'une cause de divisiou sourde existait entre eux. La fille de l'Acadienne avait hérité des vertus delà morte ; elle conservait comme un héritage ses croyances catholiques et son amour pour le k vieux pays. » Rarement entre le père et la fille il étalf question de ces brûlants sujets, mais quand le hasard les cmenait, Nadie avec une paisible douceur défendait sa foi religieuse, et ses tendances politiques. Elle chérissait la- France non-seulement parce que la France avait compté le Canada parmi ses découvertes et ses passes-

SÊPARAI10W. £*,

sîons, mais encore et surtout pr.rco qu'elle était catholique. Chaque fois que Jeffs effleurait ou cherchait à approfondir les questions de nationalité ou de religion, Nadie recevait un coup au cœur. Elle sentait qu'une part de l'âme de son père lui échappait : si elle se savait aimée de cet homme à l'apparence froide et dure, elle devinait aussi qu'un secret ou une douleur secrète pesaient sur sa vie. Sans oser l'interroger, elle le plaignait, et ses prières à Dieu étaient souvent mêlées de larmes.

Ce soir-là, au moment où Jeffs s'éloignait, Nadie se sentit envahie par le sentiment de sa solitude. Absorbée dans une rêverie sans but, elle regardait vaguement les arbres grêles voisins de sa demeure, quand le son d'une cloche la 8f tressaillir.

Il lui sembla entendre la voix de Dieu.

A l'appel qui lui était adressé de loin . à cette invitation lancée à travers l'esnace, elle répondit par un profond soupir. Son père absent, Nadie restait libre. Tandis qu'il s'occupait de sa place, de ses affaires, Nadie gardait le temps et le droit de songer à Dieu. Elle s'enveloppa d'une mante, ferma la porte, et se dirigea vers l'église.

La cloche tintait toujours.

De tous les quartiers arrivaient des hommes, des femmes, des enfants, chacun accourait pour demander la ni anne nécessaire à son âme, le rayon de lumière dont 1' esprit a besoin, le feu de la charité qui réchauffe. Les riches apportaient leur fortune aux pieds du Sauveur ; les pauvres allaient lui exposer leurs misères. Toute l'admirable communion de l'Eglise se révélait à cette heure avec ses mystères consolants. Les uns couraient vers la maison de Dieu, impatients de trouver le confident et l'ami; les autres se dirigeaient lentement vers le temple,

recueillis à l'avance et concentrés dans la pensée de Celui qui les allait entendre et bénir. Le rire des enfants jaillissait au milieu de la foule; les chers petits ne devaient retrouver leur touchante ferveur qu'en s'agenouillant aux pieds du Sauveur.

Nadie pénétra lentement sous la voûte, chercha une •place dans l'ombre, et se prosternant elle se mit à prier.

Un sanglot poussé près d'elle la lit tressaillir des pieds à la tête. Ce sanglot révélait une si immense douleur que la fille de JefFs résolut d'en connaître la cause.

La foule remplissait l'église, les portes venaient de S8 fermer; la cloche ne tintait plus, mais des sanglots amers secouaient encore la malheureuse femme agenouillée à côté de Nadia»

Vïî

NADIE JEFFS.

On orateur monta en chaire ; il parla de la crois dont le règne est éternel ; puis le chant des cantiques éclata sous les voûtes, et l'office se termina par une suprême bénédiction. Nadie avait oublié le chagrin que venaient de lui causer les reproches de son père ; elle jugeait ses douleurs si petites en présence du désespoir qui se révélait à elle, qu'oubliant de demander la consolation pour son âme, elle ne songea qu'à la malheureuse courbée sur les dalles, et criant à Dieu ses tortures.Quand les cierges s'éteignirent, Nadie souleva doucement l'infortunée :

— Venez, lui dit-elle.

L'infortunée se laissa relever, s'appuya machinalement sur le bras qu'on lui présentait, et descendit ainsi la longue nef

Quand les deux femmes se trouvèrent dans la rue, Nadie demanda d'une voix compatissante :

— Vous reconduirai-je à votre logis ?

— Vous me connaissez ? dit la femme en pleurs.

— Vous souffrez... je vous plains et je vous aime !

Le temps était doux, une lune brillante montait au

ciel, et l'affligée à cette tranquille lueur regarda le viU sage de sa compagne.

— Oui, ajouta-t-eile, vous êtes jeune,vous avez pitié...

Elle lit encore quelques pas, puis s'arrètanl :

— je sias lasse, bien lasse, dit-ehe, je demeure ioiu...

— Qu'imporiei répondit Kadie, mon père ne rentrera as avant dix heures.

— j accepte alors, dit la pauvre femme, oui j'accepte, car sans appui je ne saurais me tramer jusqu'à mua kj^is.

ISauirj et sa compagne marciierent longtemps. JLa lemme pleurait toujours, mais sans bruit ; de temps en temps e;.e s arrotau épuisée, le oojur bondissant, aveuglée de larmes, ses regards troublés se lisaient sur Nadie, et semuiaient enereber une vague ressemblance entre ce joli visage et une bgure aimée ; puis de nouveau ene reprenait sa marebe lenie, traînant sur ie sol ses pieus qu eiie ne parvenait pius à soulever.

il fallut pius d une beure à iNadie pour conduire l'inconnue a sa misérable demeure.

Un moment elle hésita à en franchir le seuil, niais' elle sentait déjà quelle souhaiterait y revenir, et trioru. ^\ phant de sa timiaité elle entra dans ie rez-de-chaussee humide qu'naiutait la malheureuse femme.

Apre*> avoir rallume sa n-.mpe, ceiie-ci tendit les deux mains à Nadie.

— Dieu vous bénisse, lui dit-olie, Dieu vous bénisse «$us ceux que vous aimez. . .

— Ma mère est morte, répondit la fille de Jeffs d'un voix faible.

— Murte aussi ?

— Avez-vous donc perdu un Être aimé... un enfant, peut-être?

NADTH JEFFS. 9Î

— Je l'aimerais mieux, répondit la mère d'un ton fa- Fc uche.

— Oh! ne prononce noiut de semblables paroles, dit fydie, le Seigneur a dû vous accorder la force de par

• donner...

»— Non ! non ! dit la mère en tordant ses bras, j'ai snpplié Dieu de me donner ce courage, mais je ne peux pas! je ne peux pas ! Il est des hommes pins cruels que les panthère* de nos bois, des hommes oui boiraient goutte à goutte le sang de nos veines, et qui se délectent de nos larmes... Vous avez perdu votre mère! mais qu'est la séparation qui vous fait souffrir auprès de celle qui me désespère... Lucie, ma Lucie a votre âge. votre beauté, il me semble à vous voir si compatissante et si douce que vous lui ressemblez... Cet ange de piété cette sainte, on lie Ta prise, on me l'a volée, on l'a jetée dans une prison..,

— Pourquoi? mon T)ieu 1 pourquoi ? demanda Nndie.

— La persécution est la persécution, (Jit la veuve. Le Canada est catholique et l'Angleterre est protestante , voilà... C'est une raison, n'est-ce pas !

— Et vous n'avez pas demandé justiee !

— Moi ! à genoux, le front dans la poudre... offrant ma e ma liberté, en échange de sa liberté et de sa vie.

— Pauvre mère ! murmura Nadie.

— Savez -vous quel marché l'on m'a offert?

— Une trahison sans doute.

— Plus que cela une apostasie.

-- - Et vous avez refusé.

— J'en ai appelé a Dieu !

— C'est beau, c'e^t grand, dit Nadie, et le Seigneur ne peut manquer de vous bénir... il vous éprouve cruellement, mais croyez-le. il vous rendra votre fille

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— Si vous saviez avec quelle prévoyance j'ai veillé sur elle, Lucie était une fleur sans tache, les misérables l'ont enfermée avec la lie de la société, avec les femmes qu / sont l'opprobre de notre sexe... avec des voleuses...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Nadie, et partout oe vous a repoussée ?

— Un seul homme m'a promis sa protection ; celui-là est l'appui de tous ceux qui souffrent.

— Jean Canada ? demanda vivement Nadie.

— Oui, mais Jean Canada m'a dit d'attendre... Mais puis-je attendre quand Lucie souffre et m'appelle, quand \e redoute de succomber à mon désespoir avant de l'aïoir sauvée...

— Avez-vous essayé de la visiter â la prison T

— On m'a refusé cette consolation.

— Vous avez dit votre nom sans doute ?

— Il le fallait bien... On me l'a demandé... Les misérables espèrent .triompher de moi par l'excès de la douleur.

— Croyez-vous que vous pourrez avJf/. confiance en moi ? demanda Nadie.

— Oui, oui, répondit l'infortunée.

— Me permettez-vous de voir votre fille.

— Faites cela ! oui, faites cela ! je vous bénirai.

— J'essaierai, du moins ; ce que ma timidité m'interdirait de tenter pour moi- ie le risuuerai pour vous... votre fille se nomme?

— Lucie David.

— Je retiendrai ce nom ; et vous?..

— Je m'appelle Amy.

— Écoute», dit Nadie d'une voix touchante, le Seigneur ne fait rien en vain ; il m'a placée sur votre rouU

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pour vous venir cm aide.,. Tout ce que je pourrai, je le réaliserai... Dès que j'aurai non pas même des nouvelles, mais une espérance, si lointaine qu'elle soit, je viendrai vous la communiquer... Il se fait tard, mon père va rentrer ; il pourrait être mécontent ou inquiet de me savoir absente à une heure aussi tardive... Embrassez-moi, je porterai ce baiser à votre fille.

Amy David attira Nadie dans ses bras.

— Dieu m'a envoyé son ange! dit-elle.

La jeune fille quitta le logis de la veuve, et se mit, à courir. La plupart des rues étaient plongées dans l'obscurité, elle perdit plus d'une fois son chemin; la hâte d'arriver, la crainte d'encourir unegrave réprimande si son père était rentré avant elle, tout contribuait à l'effrayer. Comme elle approchait d'une ruelle noire, elle entendit sortir d'une taverne des chants et des rires grossiers ; pressant le pas, elle allait dépasser le cabaret, quand trois buveurs titubants lui barrèrent la route. Elle poussa un cri d'angoisse et se recula contre la muraille qui lui faisait face, mais ses terreurs ne firent qu'animer et réjouir ceux qui se faisaient un jeu de son angoisse, et que leur ivresse pouvait rendre redoutables.

L'appel de Nadie était parvenu aux oreilles d'un passant qui s'avançait dans la direction opposée. Il comprit quelle scène se passait, arriva droit à Nadie, et re poussant les misérables ivrognes, il demanda d'une voix tonnante:

— Qui ose maltraiter ma sœur ?

L'attitude du jeune homme, la fermeté de son accent, imposèrent aux buveurs; ils reculèrent en formulant de vagues excuses, et le défeuseur de Nadie prenant le bras de la jeune fille s'éloigna rapidement avec elle.

î)4 JEAN CANADA.

— Où demeurez-vous, Mademoiselle, lui demanda-t-il, Nadie donna son adresse, puis tout en marchant ap

puyée sur son prolecteur elle lui dit d'une voix émue.

— Je ne sais sans vous ce que je serais devenue, Monsieur, mon père sera bien heureux de vous remercier... S'il est revenu avant moi à la maison, il se désole sans aucun doute... Je suis sortie pour aller à l'église, une gr;< nde douleur s'est révélée à moi, et je me suis attardée...

Une telle candeur rayonnait sur le visage de Nadie, son accent avait un timbre si pur que son compagnon pensa qu'il serait doux de lui inspirer de la reconnais-: sance.

Tousdeux marchèrent silencieusement;le jeune homme sentait encore le tremblement du bras de Nadie; la frayeur ressentie 'par cette enfant le touchait sans qu'il s'expliquât sa brusque sympathie pour celle jeune fille.

— Vous êtes Française Mademoiselle? lui demanda-l-il. — - Ma mère était Acadicrine, Monsieur.

— Française et martyre; alors.,,

— Oui, répondit la jeu . "une vois dans laquelle m confondaient le regret et fadniration.

— Et votre père ?

— Je prit pour lui, répondit Nad

Le jeune homme comprit la délicatesse de cette réticence ; eu même temps il devina la douleur secrète de Nadie.

La petite maison de l'impasse était MTtyre plongée dans les ténèbres ; Jeffs n'était pas rentré. La jeune fille retira lentement sa main posée sur le bras du jeune homme, et lui dit en désignant son humble demeure.

— Je vous remercie, Monsieur, que le ciel donne du bonheur à votre mèiv

HADIE ÏEPyS. 95

«- Je suis seul au monde, Mademoiselle, tcmt seul, et je trouverais la vie bien amere si je ne combattais pour une grande idée.

— "Vous aussi, vous espérez de meilleurs jours ?

— 'Je me nomme G ilo, dit le jeune hommfi ivcc -ne sorte d'orgueil.

— Alors soyez deux fois béni î Quoique mon père me j"ge encore une enfant, je sais quales Français rêvent d'arracher notre pairie à ses envahisseurs et de déterrer l'épée de Montcalm ; je sais que vous êtes l'ami de Jean Canada. Désormais en priant pour mon pays, je n'oublierai pas votre nom.

Nadie salua son protecteur d'un dernier signe de tête et ouvrit la porte de la maison.

Quand Georges Ma!o vit sa protégée en sûreté il s'éloigna avec lenteur, mais non sans avoir gravé dans son souvenir la topographie de ce quartier désert.

La jeune fille reprit son travail, mais la distraction fît plus d'une fois tomber la toile sur ses genoux. Jamais pendant sa jeune vie tant d'événements ne s'étaient passés en une heure. Elle se souvint d'Amy David sanglottant au pied de la croix, de la terreur qui s'était emparée d'elle au moment où les buveurs de taverne lui barrèrent le passage ; enfin elle songea à Georges Malo dont le nom était répété par les jeunes Canadiens avec l'accent de Vespérance et que l'on' associait à celui de Jean Canada.

Une heure environ après le retour de Nadie, Jeffs rentra. Il semblait plein d'entrain et de gaieté, et vint embrasser sa fille avec une tendresse qui la toucha d'autant plus qu'elle se sentait l'âme profondément émue, et songeait déjà à supplier son père de lui procurer le moyen de voir Lucie David,

9j JEAN CANADA»

— Tu te fatigues à m'attendre, lui dit Jeffs, va reposer, Nadie, le soieil se lèvera demain, il te reste du temps pour enfiler ton aiguille. Dieu veuille que je deviennf riche, très-riche, , pour t'empêcher de te brûler les yeux.

— Quand Wus serez riche, père, je travaillerai autant, c.ais je donnerai davantage.

Elle le vit sourire, et elle ajouta :

— Tenez, il est une classe infortunée qui m'intéresse plus que toutes les autres. La misère en plein air, sous le ciel bleu, n'est qu'un demi malheur. D'ailleurs, si abandonné que l'on soit on garde encore des amis, on \ s'assied à leur foyer, on cherche du travail ou l'on demande l'aumône, mais il est des misérables qui soutirent et gémissent sans trouver nulle part la consolation, et c'est vers ceux-là que s'en va ma pitié.

— Tu veux parler des prisonniers, Nadie?

— Oui, mon père.

— Les prisonniers sont des criminels, ils ne doivent attendre que le châtiment.

— La plupart sans aucun doute... Mais si coupables qu'ils soient ils ont droit à la compassion ; ils ont besoin d'être appelés au repentir... Leur cœur se révolte et se cabre, ils maudissent les hommes et Dieu ; à ceux là je voudrais parler de résignation... enfin, parmi les captifs il se trouve des innocents, des victimes de machinations odieuses, ils implorent la lumière sur leur cause qui est juste, et cette jus-lice ne se fait pas... Mm père, voilà ceux que j'aimerai secourir si jamais vous devenez riche.

— Bien, bien, Nadie, tu es une bonne Qlle, je le sais.

— Est-il bien difficile de pénétrer dans les prisons ? A — Oui, très-difficile.

RADIE JEFFS. 97

— A qui doit-on s'adresser pour obtenir une autorisation ?

— La police seule les accorde... Bonsoir, Nadie; s'il est bon d'être charitable, il ne faut cependant mal placer ni sa pitié ni ses aumônes... D'ailleurs nous reparlerons de tout cela, oui, nous en reparlerons, quand je serai riche,

(^rès-rîch^r.. -^

jëtKTembrassa une dernière fois sa fille, et Nadie prenant un flambeau monta dans sa petite chambre.

C'était une retraite paisible comme un sanctuaire, garnie de rideaux blancs, protégée par un crucifix, et gardant pour unique objet d'art une gravure assez médiocre représentant le départ des Acadiens violemment arrachés à leur patrie pour être transplantés sur la terre étrangère et y mourir en appelant, d'une voix désespérée, les pères, les mères, les enfants que l'autorité se faisait une joie cruelle d'exiler ailleurs, joignant les douloureuses séparations des cœurs aimants à la tristesse du départ, "s^f Nadie se souvenait que sa mère, une Acadienne, amenée sur l'un des vaisseaux anglais, était revenue dans le Canada au risque d'y subir des traitements plus affreux que la proscription. Jeifs l'avait épousée, et ce mariage permit à la jeune femme de vivre plus près de sa patrie, et au milieu d'une population catholique. Lorsque Nudie éprouvait une difficulté dans la vie, quand sa tâche lui semblait lourde, quand elle désespérait d'amener son père à la même foi, elle regardait la gravure représentant le plus poignant des drames, et elle attendait du ciel le secours dont elle avait besoin.

— Mon père ne m'aidera pas, se dit. Nadie, je l'ai compris, il ne le veut on n& le peut pas... Je tenterai

98 JFAS CAKADA.

seule d'obtenir ce que je souhaite... Les employas tes bureaux de la police ont des femmes, des sœurs, ils comprendront qu'une jeune fille cherche à soulager une enfant de son âge... Je l'aime déjà cette Lucie David; pauvre créature qui souffre pour sa.foi et à qui la mère for'e comme les anciennes martyres conseille une constance inaltérable...

Nadie se coucha et s'endormit. Le lendemain, comme d'habitude, son père la quitta de bonne heure ; il ne devait plus rentrer désormais qu'a l'heure du dîner, Nadie se trouvait libre toute la journée. Elle mit une toilette d'une simplicité charmante, et se dirigea vers les bureaux où son père lui avait dit qu'on délivrait des autorisations pour visiter les prisonniers. Elle tremblait beaucoup ; c'était une créature timide à l'excès, se repliant vite sur elle-même Sa course nocturne de la veille et la démarche qu'elle allait faire lui semblaient des actes d'une audace inouïe. Elle ne tarda pas à se trouver en face d'un bâtiment énorme, d'aspect sombre, et dont elle franchit le seuil avec un frisson intérieur. Les hommes qu'elle vit s'agiter dans les corridors avaient le visage pâle, et le regard terne. Leur démarche trahissait la crainte; ils rasaient les murailles et tournaient fréquemment la tête sans doute en raison de l'habitude qu'ils avaient de suivre des yeux et de surveiller les prisonniers. On envoya Nadie d'un bureau à l'autre; elle surprit des regards investigateurs, de mauvais sourires ; l'aménité de ceux qui daignaient se montrer po^s la troublait. Enfin elle se trouva dans un couloir aboutissant h un bureau partagé par un grillage, et se tenant debout elle demanda d'une voix tremblante au vieil homme écrivant, à .l'abri de cette grille :

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— S'il vous plaît, Monsieur, voudriez-vous me donner l'autorisation de visiter une prisonnière?

— Elle se nomme...

— Lucie David.

Le vieil employé ouvrit un registre, y chercha le nom de Lucie, le trouva, puis regardant la note marginale.

— Mal notée pour son insubordination.

— Oh ! Monsieur, dit Nadie que gagnaient les larmes, elle peut devenir plus obéissante en recevant un allégement à ses souffrances... Je vous en supplie, ne me refusez pas...

— Lucie David est-elle votre parente?

— Non, Monsieur.

— Quelle raison vous pousse à faire cette démarche? '

— La charité, répondit Nadie en fixant ses grand» yeux bleus sur l'employé.

— Vous vous appelez?

— Nadie Jeffs.

Le vieillard regarda la jeune fille, sourit d'un air aimable et répondit :

— Il fallait commencer par me dire : Je suis la fille de Jack Jeffs, cela suffirait... Nobs, une carte pour cette . jolie personne... Vous souhaitez voir plus d'une foi$ Lucie David, sans nul doute?... Oui, je le comprends k votre regard, eh bien voici un permis permanent, et va lable jusqu'à ce qu'il vous soit retiré... Allez, mon enfant...

Nadie remercia chaleureusement le vieil employé et traversa si vite le bureau qu'elle ne put l'entendre dire à son collègue :

— Comprend-on que ce misérable Je ifs ait une fille dont la vue seule convertirait un pécheur.

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