IV.ATi CANADA
Nadie serrait joyeusement la carte dans une de ses petites mains; elle se sentait joyeuse, Dieu la protégeait, H'te réussissait subitement dans une tentative difficile, si di Sicile que son père l'avait tout d'abord déclarée impossib le.
A ce premier sentiment de joie se môla cependant une 3orte d'inquiétude. Certaines choses lui paraissaient inexplicables. Jack Jeffs, cet homme timide, craintif et pauvre, dont les ambitions l'avaient souvent fait tristement sourire, et qui, jusqu'à cette heure, gagnait maigrement sa vie, occupait donc une situation plus en vue que Nadie ne le croyait ? Qui lui eut annoncé la veille que le nom de JefFs serait un talisman ouvrant les lourdes portes d'une prison l'eût grandement surprise. Mais Jeffs ne pouvait ignorer la puissance exercée par son nom; s'il la connaissait pourquoi avait-il refusé par avance la prière que Nadie voulait lui adresser.
— Lucie David est catholique, pensa Nadie, et mon père hait les catholiques. Il a fallu l'amour irrésistible que lui inspira ma mère, et le serment fait à son lit de mort pour qu'il me laissât libre de prier aux genoux de la Vierge.
Chaque fois que Nadie montra sa carte à des constables en demandant le chemin à suivre, elle fut guidée avec infiniment de bonne grâce, jusqu'à ce qu'elle se retrouvât au grand air, dans la rue, pressant le pas afin d'arriver plus vite à la prison.
En voyant ce bâtiment lugubre, elle frissonna. Des murailles gigantesques, un jour distribué d'une façon avare, des grilles à toutes les fenêtres, des verrous à toutes les portes, une armature de fer au portail ; de* sentinelles veillant autour du monument sépulcral, comme si rôn pouvait songer à s'en évader.
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Quand Nadie se trouva dans ia cour, elle enveloppa â'un long regard les murs, les chemins de ronde, ie$ grilles; son cœur se serra en songeant qu une entant ae *on âge souffrait et pleurait dans ce lieu terrible. Ce fut en tremblant qu'elle présenta sa carte à une femme de haute taille, hommasse dans ses formes, au teint couperosé, aux lourdes mains rouges, au visage respirant unp sorte de sauvagerie farouche. Madame Nobs toisa du regard la tremblante Nadie, et lui demanda d'une voix rude :
— Voulez-vous la voir au parloir ou préférez-vous aller au préau ?
Nadie avait intérêt à pénétrer le plus possible dans la vie journalière de Lucie David, afin de raconter à Amy tout ce qu'elle avait vu; elle préféra donc aller trouver l'infortunée dans un lieu où elle se tenait habituellement et dit à la geôlière :
— Veuillez me conduire au préau, Madame.
— J'espère, ajouta la virago, que vous allez conseiller l'obéissance à cette misérable... Depuis qu'elle est entrée à la maison nous n'en avons rien pu faire... Elle affecte des sentiments d'un papisme exalté, mais la raison pour laquelle on l'a enfermée ici ne s'accorde guère avec ses semblants de vertu... Les autres filles dont la garde m'est confiée se montrent plus obéissantes.
La geôlière ouvrit une porte massive, en maintint le battant, et dit à Nadie :
— Je viendrai vous chercher dans deux heures. L'aspect du préau était sinistre. Il présentait la forme
d'une cour étroite et longue dans laquelle se mouraient des arbres à demi asphyxiés. Des bancs placés de distance en distance étaient adossés à la muraille géante. Sur ces
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bancs étaient assises des femmes travaillant à des ouvrages de couture.
A l'extrémité du préau se trouvait un groupe de femmes pariant haut, criant, gesticulant. Il sembla à Nadie qu'à leurs refrains, à leurs vociféra lions répondait un sanglot. Elle pressa le pas, anxieuse, se demandant si l'infortunée qu'elle cherchait ne se trouvait point livrée à la merci de misérables créatures que la société rejette de son sein.
Depuis plus d'une heure une scèn8 terrible se passait dans le préau.
UW ANGE DANS L ENFE2S
La prison dans laquelle on avait enfermé Lucie étal peuplée de femmes également méprisables. L'arrivée d<* celle t îfant au visage angélique excita parmi les voleuses et les débauchées une surprise mêlée de pitié. Bientôt les • risonnières«se séparèrent en deux camps : celles qui répondaient de l'innocence de la jeune fille, rien qu'à voiif ia chaste attitude et son regard limpide ; celles qui voulaient trouver en elle la digne compagne de leur captivité. Les moins âgées ressentirent une sorte de compassion et s'approchèrent de Lucie avec une bonté qui amena des larmes dans les yeux de l'infortunée. La malheureuse enfant arrêtée la veille, jetée dans un cachot sur une botte de paille, venait de passer de l'obscurité souterraine de sa r.ellule à la lumière crue du préau. Ses yeux rougis par les larmes versées durant la nuit ne voyaient qu'à travers un brouillard, les futures compagnes de sa vie. Elle promena autour d'elle un regard effaré , recula vers la muraille, et joignant contre sa poitrine ses petites mains tremblantes elle implora du regard celles qui l'ob.servaiectf curieusement.
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Pendant quelques minutes en effet,, les prisonnières sa jontentèrent d'examiner la nouvelle venue ; mais une fille de vingt-cinq ans aux longs cheveux noirs, à la figure Lurdie, partit d'un éclat de rire et dit à ses camarades :
— Quel crime peut bien avoir commis cette mijaurée î
— Oui, que peut-elle avoir fait ? ajouta une autre.
— Je vais le lui demander, dit la grande brune que ses compagnes appelaient Perle-Noire en raison du teint foncé de sa peau.
— Non, dit une femme enfermée sous inculpation de vol, laisse-la cette enfant, elle souffre, elle se retient à peine de pleurer... elle est peut-être innocente I
— Innocente I répondit Perle-Noire, c'est bon à dire h la justice. Nous plaidons toutes « non coupables » c'est convenu et cela peut encore servir, mais entre nous la dissimulation ne sert à rien, loi qui semblés la plaindre, on t'accuse de vol et do recel.
— Après? demanda la femme. Oui, j'ai volé, ma fille était malade, je manquais d'argent et j'ai perdu la tête ; qui d'entre vous oserait me reprocher d'avoir volé pour ma fille? Quant à la justice ! Je lui dirai la vérité, cela vaudra mieux... Depuis mon emprisonnement Maud est morte, je n'ai plus besoin de vivre.
~- Et c'est en souvenir de ta fille que tu veux protéger la nouvelle venue?
— Oui, répondit-elle.
— Ta pitié ne l'emportera pas sur notre curiosité.
— • Oui, oui crièrent vingt femmes, qu'elle nous raconter son histoire.
La Perle-Noire entraîna un groupe de malheureuses qui entourèrent Lucie et fixant sur elledes yeux hardis :