‹ Jean CanadaChapitre 16 sur 34 · ON ANGE DANS L'ENFER · texte numérisé non relu

ON ANGE DANS L'ENFER

— Comment t'appelles-tu ? demanda la Perle-Noire.

— Que vous importe mon nom ! répondit Lucie avec un gémissement, vous n'êtes pas les juges... pourquoi livrerais-je à la risée le nom de mon père 1

Un éclat de rire accueillit la réponse de Lucie David.

— Au moins, reprit la Perle- Noire, tupeux nous avoue* pourquoi tu es ici.

— Je n'en sais rien, dit Lucie d'une voix brisée.

— Elle n'en sait rieni On l'a cueillie comme un lis sans tache pour l'apporter dans la geôle, une fleur sur un fumier I Que faisais- tu lorsque tu as été arrêtée?

Lucie garda une minute le silence, elle tremblait de répondre, et comprenait trop bien que nul ne croirait la vérité à la fois si dramatique et si simple. Mais en levant de nouveau les yeux elle vit que le cercle des curieuses s'était prodigieusement resserré. Les femmes tendaient vers elle leurs visages éhontés , la curiosité allait faire place à la menace. Lucie eut peur. Que pouvait-elle craindre en racontant la vérité ? Dieu qui lisait au fond de son âme savait bien qu'elle ne mentait pas. Rassemblant son courage elle dit d'un accent dans lequel s'étouffaient des sanglots :

— Je revenais de chercher du travail... ma mère et moi nous sommes pauvres, très-pauvres... l'ouvrage est. rare, et depuis deux jours le pain manquait à la maison... ma mère et moi nous gardions confiance dans la miséricorde divine, et quand une lettre m'apprit qu'on m'offrait deÇ chemises à coudre, je pensai que nous serions sauvée?" pour quelques jours... Ma mère étant absente, je parti* seule... Arrivée à l'adresse indiquée je ne trouvai personne, on s'était indignement joué de notre misère et de nos larmes ; je revenais rapidenont vers notre maison,

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et je passais devant un étalage de boutique, quand une lourde main s'appuya sur mon épaule, on me jeta à la face un mot injurieux, et malgré mes dénégations, mes supplications, je fus arrêtée.

—Et voilà tout? demanda Perle-Noire dans un éclat de Hr e.

— Tout ! répondit Lucie.

— Et pourquoi ne serait-ce pas tout ? demanda la voleuse, il se passe dans ces temps de terribles choses. / quelle religion appartenez-vous jeune fille?

— Je suis catholique, répondit Lucie.

Ce mot souleva une véritable tempête. Les misérables femmes qui, pour la plupart, ne croyaient pas en Dieu, considérèrent comme un crime d'avouer sans rougir le culte de sa mère. Pendant un moment les iDJuresles plus grossières furent jetées à la malheureuse Lucie qui, incapable de se soutenir, glissa sur les genoux et demeura les mains jointes, le front baissé, pleurant des larmes chaudes qui roulaient sur ses joues pâles, semblables à une pluie d'été. Le sentiment de la réalité faisait place à une hallucination terrible. Chacun des mots injurieux qu'on lui adressait lui martelait le crâne et lui faisait une blessure au cœur. Elle se demandait quel mal elle avait fait à ces femmes! Elle les implorait par ses pleurs, par son attitude, par les prières qui passaient ses lèvres en même temps que ses sanglots. Mais les mégères continuaient leur rôle odieux, et jusqu'à l'heure ot madame Nobs vint chercher les prisonnières pour lei réintégrer dans leurs cachots, Lucie resta leur souffre» douleur.

Certes durant la nuit précédente elle avait trouvé sa cellule bien sinistre, sa solitude bien désolée, mais quand

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elle se trouva seule, toute seule, sans témoin épiant ses larmes, sans mégères déversant sur elle le mépris, elle s'estima presque heureuse.

— Ma croix est lourde, Seigneur, disait-elle, 3e tomba sous le faix, mais vous me relèverez... Les martyrs de votre .sause que vous daignez choisir peuvent subir le fer du hourreau ou demeurer évanouis sur la voie douloureuse, mais qu'importe, Seigneur, vous êtes le souverain Maître, l'agneau dont le sang a coulé pour le salut du monde, le dispensateur de toute grâce...

Longtemps ses gémissements et ses invocations se confondirent. Les anges, compagnons habituels des souffrants, recueillirent ses prières, et du bout de leurs ailes parfumées de l'odeur des lis célestes, ils l'endormirent dans son cachot.

Le lendemain dès que Lucie se trouva dans le préau, les scènes de la veille recommencèrent avec une cruauté plus grande. On eut dit que dans l'intervalle les misérables femmes avaient reçu toute latitude pour torturer cette nouvelle venue. Quand elle s'aperçut que chacune de ses paroles était tournée en dérision, Lucie résolut de se renfermer dans un silence absolu. Mais alors la persécution revêtit une autre forme. Voyant que tous les efforts pour lui arracher une parole ou une plainte demeuraient inutiles, les prisonnières trouvèrent dansleui perversité un nouveau moyen de torturer l'infortunée,

Elles ne lui permirent pas de s'isoler. S'éloignait-elle, des persécutrices la suivaient, et pensant que le silence deviendrait une consolation pour cette âme blessée, elles ne lui laissaient pas même le droit au silence. Tandis qu'assise sur ses talons, repliée sur elle-même, Lucie essayait de reporter sa pensée vers Dieu, vers sa mère,

les mégères racontaient à voix haute leurs crimes et leurs turpitudes. Elles s'efforçaient de souiller la pensée de cette créature chaste et belle, comme une limace gluante rampe sur la fleur d'un rosier. Lucie demanda grâce elle s'enfuit d'une extrémité à l'autre du préau ; les deux mains plaquées sur les oreilles, elle s'efforçait de n< pas entendre, r^ais les gestes succédèrent aux paroles et tandis que les voleuses maintenaient les mains de Lucie, leurs compagnes répétaient les couplets d'odieuses chansons.

Ce fut ainsi chaque jour. Lucie demanda inutilement qu'on la laissât dans son cachot. Elle avait peur non pas de se pervertir, mais de devenir folle. Elle offrit de travailler vingt heures par jour, de manger le pain le plus noir et le plus dur, tout fut inutile, à l'heure habituelle la gardienne des femmes, madame Nobs, la traînait dans le préau, comme on poussait jadis une jeune martyre dans le cirque.

Cependant un soir que les prisonnières s'étaient montrées plus impitoyables, la gardienne pénétra dans le cachot de Lucie.

Elle la trouva évanouie sur la poignée de paille qui lui servait de lit, sans force pour subir de nouvelles douleurs. Les soins d'un médecin rappelèrent Lucie au sentiment de l'existence, elle parut se réveiller d'un long sommeil, et trouva même la force de sourire en voyant à côté d'elle non-seulement le docteur, mais un homme au visage placide qui semblait la contempler avec intérêt

— Oh! sauvez moi, Messieurs 1 dit-elle, sauvez -moi pour l'amour de Dieu 1 Obtenez que l'on ne me renvoie plus dans l'enfer d'où je sors... J'en mourrais... vous voyez bien que j'en mourrais... la fièvre brûle mon

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sang... Il me semble que chacun des refrains de ces femmes me brise le crâne et pénètre dans mon cerveau comme un fer rouge... Qu'ai-je donc fait pour être enfermée ici. Je vous le jure, si l'on m'accuse d'un méfait, d'un vol, c'est.une calomnie... Je ne me souviens d'avoir offensé ni Dieu ni les hommes... Songez donc ! Monsieur, ma mère me pleure... Elle doit venir chaque jour au seuil de cette prison demander si l'on ne va pas me rendre la liberté... Regardez-moi, mais regardez-moi donc Monsieur, vous voyez bien que je ne puis jamais, avoir commis de mal...

Le docteur secoua la tête, l'émotion le gagnait.

L'homme qui l'accompagnait regarda longuement et doucement la jeune martyre:

— Nous verrons, dit-il, nous verrons ce que Ton peut faire pour vous...

— Séparez-moi d'abord des femmes qui m'ont torturée.

— Tandis que vous serez malade, certainement répondit le docteur.

— Oh ! si le bon Dieu pouvait m'appeler à lui ! murmura Lucie.

Le docteur et son compagnon sortirent. Le premier s'appelait Jacob Pj3r^hnxle second était connu sous le nom du Révérend Grugges Laird, ministre de l'Église réformée.

Pendant une semaine, suivant les ordres du docteur, Lucie fut l'objet de soins assidus. On lui prêta des livres, on lui dressa un lit; une nourriture suffisante et choisie remplaça les mets répugnants qu'on lui s< rvait autrefois; elle eu1 du travail, < t l'espoir la 1 livrante lui permit de supporter son épreuve avec patience.

Un matin, en s'éveillant, elle s'aperçut qu'on avait changé ses livres pour des ouvrages nouveaux. Les titres de ces volumes indiquaient des sujets religieux; elle se réjouit dans la pensée d'y trouver un encouragement, et lut quelques pages avec un sentiment d'avidité qui ressemble à une soif de l'âme.

ndant un des passages lui ayant paru difficile à comprendre, elle suspendit sa lecture, réfléchit sans trouver une solution rationnelle, et tourna la page afin d'y découvrir la réponse à ses doutes.

Au bout de quelques lignes Lucie s'arrêta :

— Non, dit-elle, je ne me trompe point... Ce livre bien qu'il parle du Sauveur ne tient pas d'une façon complète le langage de l'Évangile ; l'auteur dénature l'esprit apostolique... Sous prétexte de Qu'instruire il tente de m'égarer... L'agneau est un loup ravisseur... Ces pages sont l'œuvre d'un protestant 1 on espérait égarer lentement mon esprit fatigué par la lutte.. .Des misérables croyaient avoir bon marché d'une pauvre Elle torturée tour à tour par la solitude et par la présence des misérables au milieu desquelles on l'a jetée... La persécution change déforme, voilà tout...

Lucie repoussa les livres posés sur ia table, et les mains jointes, l'œil, brillant, elle :épéta :

— Vous suffirez pour me défendre, mon Dieu ! Je suis faible, abandonnée de tous en apparence, mais vous veillez sur moi, et comme vous daignâtes envoyer un ange dans la prison de l'apôtre, vous eu enverrez un vers moi.

Dans la soirée le révérend Grugge Lairds se fit ouvrir la cellule delà prisonnière. Il s'y glissa lentement, avec des allures félines, et jeta un regard doucereux vers 1& captive.

es a; .-la. 111

— J'espère, lui dil-il, que vous trouvez iss heures moins longues et moins amères... Il ne dépendra pas de moi de rendre votre position supportable, vous pouvez com] bar toute mon indulgence.

— J'ai besoin de celle de Dieu, répondit Lucie, puisque cous sommes tous pécheurs devant lui, mais n'ayant jamais commis de faute volontaire, je repousse le pardon Ses hommes. La justice s'est égarée en me jetant ici ou elle a commis une infamie...

— Je veux le croire, vous sembîez une fille élevée dans la modestie... Je prierai pour qu'on permette à votre mère de vous venir voir.

— Vous feriez cela, Monsieur* vous feriez cela ! demanda Lucie en prenant les mains de Qruggea Laird dans les siennes.

— Certes et de grand cœur ; si ron s e?t trompé à votre égard, vous ne resterez pas longtemps dans cette maison

— Vous êtes bon ! dit Lucie, vous êtes bon !

— Je remplis mon devoir de ministre du Seigneur... Votre situation m'intéresse... Vous semblez ici une brebis blanche abandonnée à des loups furieux... Mais Dieu qui protégea les enfants dans la fournaise, saura bien vous garder de tout mal.

— Mon seul refuge est en lui, répondit Lucie.

— Sans doute, vous croyez le prier suivant qu'il l'exige, % cependant vous pouviez être dans une voie dangereuse... Ce n'est pas votre faute, ma fille, vous suivez 13 L'ul te qui vous fut enseigné, mais s'il m'était réservé de vous démontrer votre erreur, de déchirer le bandeau couvant vos yeux, de vous appeler à la vérité, ce serait pour ai*>n crear un beau et doux triomphe. Les papistes ont trtit&M votre esprit et faus^ votre jugement...

112 JEAiï CANADA.

— Pas un mot de plus, Monsieur, dit Lucie, je sois s* ie resterai catholique... Je voulais douter encore de vos ntentions, en vous écoutant, et tout à l'heure je me disais que l'envoi des livres déposés sur cette table était une erreur inconsciente, je suis convaincue désormais... Vous espérez me vendre au prix d'une apostasie quelque soulagement à une situation horrible! Gardez ces adoucissements que je ne paierai jamais d'une lâcheté... Ma mère peut me pleurer, elle n'aura jamais sujet de me naudire.

Grugges essaya le pouvoir deson éloquence filandreuse, dans un discours où revenaient incessamment les noms deBélial. de Gog et de Magog il essaya de convaincre, puis d'effrayer Lucie; tout fut inutile ; si faible, si abattue que fut la jeune fille une heure auparavant, elle retrouva une force subite et répondit au ministre anglican avec une présence d'esprit et une fermeté qui ne laissèrent pas à celui-ci grand espoir de faire du prosélytisme.

'^ministre se retira cependant sans colère apparente, comptant sur le temps pour vaincre l'énergie morale de Lucie, comme on avait compté sur quelques semaines pour triompher de son énergie physique.

Malgré les prières de la fille d'Amy David, il laissa le* volu mes sur la table.

L ennui ne pouvait-il point porter la jeune fille à les lire, et dès qu'elle les aurait ouverts, sa foi ne pouvait- %lle vaciller ?

Mais le révérend Grugges se trompait grandement, Lucie déchira les volumes et joncha le cachot de leur» feuillets lacérés.

A partir de ce jour son supplice changea de nature. .

Au lieu de se trouver durant deux heures au milieu

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des misérables femmes du préau dont chaque parole tombait dans son âme et lui causait la sensation d'une brûlure, Lucie dut supporter les homélies, les controverses et les admonestations de Grugges Laird. Tantôt il employait avec elle une feinte douceur et embaumait ses discours des parfums du cinnamone;tantôt il creusaitsous ses pieds des précipices du sein desquels s'élevaient des flammes dévorantes. Il soufflait sur les brasiers, il agitait et soulevait contre elle les flots de la mer Rouge, il la traînait effarée dans la vallée de la Géhenne. Cherchant les textes effrayants de la Bible, il les lui adressait avec une rage d'énergumène, jusqu'à ce que las de ces mouvements oratoires, épuisé par son éloquence, ahuri par ses propres raisonnements, il sortit du cachot de Lucie, en la traitant de fille de Bélial.

Assise dans l'angle de sa cellule, mome, froid*, glaciale, Lucie laissait bourdonner à son oreille les périodes ronflantes de Grugges Laird; sachant qu'elle ne gagnerait rien à répondre, elle subissait les discours du Révérend comme elle avait supporté les insultes des voleuses, des receleuses et des femmes perdues. Elle s'efforçait de ne pas entendre; mais les mots arrivaient pourtant à son oreille, et s'ils ne pouvaient troubler la sérénité de sa pensée, ils lui causaient un mal étrange, échappant à l'analyse. ïi semblait parfois à Lucie que cet homme pre« nait son âme de force et qu'il l'attirait à lui... Une sorte de vertige l'envahissait, sa tête vacillait, et son front roulait des pensées confuses. Elle s'effraya de la visite de Grugges comme d'une séance de torture. Elle eut préféré un supplice physique à cette fatigue morale. La malheureuse fille en vint à regretter le préau.

Le jotJPpùjdeboul devant Grugges Laird, le front haut

voix brève, elle lui signifia que sa présence lui deveit plus odieuse que celles des prisonnières, le regard îin de haine que lui lança le Révérend, l'avertit sez qu'elle ne devait plus garder d'espérance. Hélas! l'infortunée n'avait plus que celle de mourir...

— Fille de Béliaî, lui ditGrugges d'une voix railleuse, us avez refusé la lumière, vous vous enfoncez dans voie du péché... Retournez avec vos pareilles !

— Mes pareilles, dit Lucie, on les appelle des vierges irtyres.

Elle reprit sa place dans l'angle du cachot et brisée r la douleur elle se prit à sangloter. P uvre douce fantijetée de la maison de sa mère dans ce cloaque immde! Elle pleura, elle cria, elle tordit ses mains, elle manda grâce à Dieu; elle subit les fffarrements de la )rt. Puis, évoquant le passé, elle se souvint de ses jeus années, quand le père vivait, quand sa mère savait urire. Que tout cela était loin mon Dteu ! Sans doute 3 jours bénis ne reviendraient jamais! Mais qu'import le bonheur en ce monde, Lucie devait y renoncer ne voir devant les yeux de son esprit que le ciel vert d'où les anges lui tendaient des palmes. La prière, ces visions la consolèrent ; le lendemain idame Nobs vint bruyamment tirer les verrous, en nt comme le ferait une hyène, si les hyènes pouient rire :

— Allons la^'oUe papiste, dit-elle, vous avez été assez fermée, voilà une belle journée pour prendre l"air! sans répondre Lucie se leva; elle comprenait qu'on la ^voyait au predu. A mesure qu'elle en approchait une ïiir froide mouillait sestempes; lesbatteaientsde son ^ ur redoublaient, sespiedsqu'eilenepouvait plus sou- *yiK

Une bouffée d'air frappa Lucie au visage ; madame i\Tobs venait d'ouvrir la porte ; Lucie ouvrit les yeus (u'elle avait fermés d'instinct, pour ne pas voir tout de suite l'horrible tableau présenté par la cour des prisonnières ; elle dégagea son poignet de la main de madame Noos et s'appuyant contre la muraille elle s'assit dans ue iMk gle de la cour. Elle espérait vaguement que ses perse cutrices ne la reconnaîtraient pas. Ne pouvaient-elles d'ailleurs depuis son départ avenir choisi une autre souffredouleur? Sans doute plus d'une infortunée entrée nouvellement à la prison avait subi leurs railleries cruelles, mais aucune n'avait fait oublier Lucie David.

La Perle-Noire qui la reconnut la première bondit eE appelant ses compagnes, toutes se ruèrent à la fois du côté de Lucie.

Les questions, les injures se croisèrent. On lui demanda si elle avait prouvé son innocence. On voulut savoir quand elïe serait jugée. Elle ne répondit rien. Des paroles

s femmes en vinrent aux violences. Lucie se vit arracher le mouchoir noué sur sa tète, et sa magnifique chevelure blonde tomba en lourdes cascades sur son dos. Une infernale idée traversa le cerveau des captives ; la Perle-Noire prit une des mains de Lucie tandis que la Margaret s'emparait de l'autre ; une chaîne vivante se forma ; les paroles d'une ronde se trouvèrent sur toutes ies lèvres, et la farandole des misérables se mit à tournoyer dans le préau, traînant Lucie dans son cercle infernal. Elle essaya de se débattre, mais elle était trop faible pour résister à la force brutale des mégères. Lucie appela au secoursj la chanson vociférée d'une voix plu»

haute couvrit ses plaintes et ses appels désespérés. EnQn elle s'abandonna comme une chose morte, soutenue, poussée, traînée par les « bourrelles. » Son front pâmé se renversait en arrière, ses longs cheveux tombant jusqu'à ses genoux contribuaient par leur poids à augmenter la faiblesse de cette tête charmante que l'aile de la mort semblait toucher dans son vol invisible. La ronde allait toujours folle, échevelée, sauvage. La haine et le désespoir rappelaient à ces femmes des couplets immondes ou sanglants. Elles en inventaient de nouveaux eteouraient, hallucinées, emportées dans une rotation insensée, et leurs rires, leurs chants se changaient en cris discordants et en hurlements farouches.

Ce fut en ce moment que madame Nobs, ouvrant la porte du préau, y introduisit Nadie Jeffs.

La gardienne ne s'éloigna pas; d'abord elle s'était méchamment réjouie de la barbarie des prisonnières, mais il se pouvait après tout que celles-ci eussent dépassé les bornes. Madame Nobs se trouvait responsable. Si indulgente que se montrât l'autorité au sujet des persécutions dont les papistes étaient l'objet, elle pouvait subitement en demander compte.

La Perle-Noire apercevant la geôlière rompit la ronde, en lâchant la main de Lucie qui fut tombée sur le sol de *.oute sa hauteur, si le doux instinct de Nadie ne l'eut poussée vers la malheureuse. Elle entoura Lucie de ses bras caressants, la guida jusqu'à un banc solitaire, et lui dit d'une voix dans laquelle tremblaient des larmes:

— Ne craignez rien, Lucie, je viens de la part de votre Isère I

Ces mots ranimèrent subitement l'infortunée. Elle regarda l'étrangère, lai dans ses yeux une compassion se-

va AfiiiE dans l'enfkh. îf}

feine et se souvenant d'avoir demandé à Dieu la visite d'un ange, elle comprit qu'elle venait d'Être exaucée.

Nadie lui aida à relever sa longue chevelure dénouée 3lle rajusta avec des soins de sœur les vêtements dérangé I et déchirés de la jeune fille, puis la voyant un peu remis de son effroi, et capable de l'entendre, elle répéta:

— Oui, Lucie, je viens de la part de mistress David, t *

— Vous la connaissez... depuis peu, alors, car je ne vous ai jamais vue.

— Nous nous sommes rencontrées où se retrouvent ceux qui souffrent... Elle pleurait près de moi, je priais à côté d'elle...

— Pauvre ! pauvre mère !

— Elle souffre cruellement d'ôtre séparée de vous.

— Oh ! si elle savait... si elle connaissait la vérité... Vous ne lui direz pas de quelle scène vous avez été témoin...

— Je lui répéterai seulement ce que vous voudrez...

— Enfin quelqu'un a pitié de moi... Si vous saviez... ma vie est une torture: après le corps, la conscience ! puis le martyre physique recommence... Mais je mourrai bientôt, je l'espère ! ma mère ne me reverra pas en ce monde si je reste encore deux mois ici...

— Vous n'y resterez pas, Lucie, je ne suis qu'uns pauvre fille, mais je comprends depuis ce matin que mon père possède plus d'influence que je ne le pensais... Il m'a suffi de prononcer son nom pour me faire ouvrir les portes de votre prison... Jugez si la pauvre Nadie Jeffs va s'employer pour vous aider à sortir de cet enfer... Nous sommes du môme âge... Votre père n'est plus, ma mère est morte... Toutes deux nous sommes catholiques, que de raisons pour nous aimer...

1 18 - ■■ CAxN'ADÀ.

— Ciièrel dière Nadie I

— Oh I je ne me bornerai point à demander à voua voir, je vous amènerai votre mère, fallut-il pour ceU

.aire succéder la patience à la ruse... Que souhaitezfous d'abord ?

— Être seule 1 toute seule, ne plus voir ni Grugge? Laird, ce ministre qui essaie de m'attirer au protestantisme, ni ces misérables qui tueraient mon corps... Un cachot, que Ton me donne un cachot.

— Voulez-vous des livres ?

— On ne me laisserait que des livres protestants ,

— Cela vous distrairait-il de travailler?

— Oui, Nadie, d'ailleurs ma mère est si pauvre.

— Bien, je verrai si je puis obtenir qu'on vous laissa travailler.

— Et vous reviendrez ?

— Deux fois par semaine.

— Quand verrez-vous ma mère?

— En vous quittant.

— Dites-lui que je suis forte, et que rien ne sera capable de m'ébranler. Suppliez -la de s'armer de courage, afin que moi même je garde plus de fermeté... Vous voyez bien qu'il faut croire aux miracles puisque vous êles-là, me secourant comme un bon Samaritain... J'ai tant prié ! le Seigneur m'a exaucée... Que je vous regarde b.:en, Nadie, pour me souvenir de votre cher visage quand vous serez partie... Si vous ne pouviez revenir, vos trait» resteraient quand môme éternellement gravés en moi. .. Votre père doit bien vous aimer... Nadie, vous serez uns seconde fille pour ma mère...

— Afin d'être votre sœur, chère éprouvée.

«— Et aussi, pour qu'eiie ne reste pas sans enfant I

Cîî AWG8 DAÏÏS L'ENFFR. 119

— Taisez-vous î taisez-vous! s'écria Nadie d'une voix îmblante, jevous l'ai dit, je vous sauverai,.. Comment' l'ignore. Ja suis une pauvre fille, bien timide ! Oh oui.

i regard me trouble, un mot me bouleverse et à pro — >s de cela le soir où je reconduisis votre mère chez elle i ressenti la plus grande frayeur de ma vie... Des ma*lots ivres me barraient le passage. Je ne pouvais mêm« s crier, tant ma peur était grande, quand un sauveui e fut envoyé... Georges Malo... Vous connaissez ce >m, n'est-ce pas ?

— Georges Malo, l'ami de Jean Canada, le défenseur s opprimés, l'ami des Indiens, un de ceux dont il plaît Dieu de faire des apôtres ou des héros.

— Je lui dois la vie, Lucie David ; il m'a appris son >m, afin que je m'adressasse à lui si un danger me metçait... Je ne l'oublierai point ; il vous sera utile, soyezi certaine.

— Peut-être, dit Lucie, mais croyez-moi, Nadie, les ojets de Georges Malo et de Jean Canada sont si stes que la destinée d'une jeune fille ne saurait icuper de tels hommes. Us se doivent au pays, au parti tholique, aux Canadiens. Essayons de nous sauver >us-mêmes... Vous êtes donc une puissance, Nadie, que ius entrez ici sans opposition... J'accepterai tout ce que ius ferez pour moi, tout ! Dieu vous envoie, il faut acleillir la visite des anges.

Les deux jeunes filles s'embrassèrent, puis leur causerie mtinua douce et triste, effleurant vingt sujets, souvent terrbmpus par des larmes.

Enfin la geôlière reparut et fit un signe à Nadie.

— A bientôt, dit celle-ci, je verrai Amy David avant i rentrer à la maison.

Quand Nadîe se retrouva dans les longs couloirs avec madame Nobs, elle prit dans sa poche une pièce demoncaie blanche et la lui tendit.

, — Je vous donnerai fréquemment la peine de in'oi> rrir, dit-elle.

— Ce sera tout plaisir, répondit la gardienne en serrant ift pièce d'argent.

— Adoucissez la situation de Lucie, supprimez lei 6orties dans le préau, elles la feraient mourir.

— Du moment que vous le désirez... Vous comprenez, on a des égards pour la fille de M. Jefis...

Un instant Nadie eut la tentation de se faire expliquer comment il se faisait que son père exerçât une telle influence, lui qu'elle avait toujours pris pour un pauvre homme craintif et simple, à court d'argent, et consumé par des ambitions d'avancement dont il gardait le secret. Un sentiment qu'elle ne put définir retint cette question sur ses lèvres ; elle adressa dans son regard une dernière Supplication à madame Nobs en faveur de Lucie, puis elle quitta la prison, et quand la porte se fut refermée, elle contempla les murailles d'une hauteur démesurée, poussa un soupir profond et s'éloigna dans la direction de la demeure de la veuve.

LE PBEMIKR SOUPÇON.

Amy David en se séparant de Nadie avait, gardé d© ta., rencontre de la jeune fille une consolation immédiatemais elle n'avait basé sur cette visite aucune sérieuse espérance. Elle ne voyait guère la possibilité qu'une frôle, pâle et timide enfant comme la fille de JefTs put tirer les verrous de la prison dans laquelle on avait jetéLucie. Amy remerciait Dieu d'avoir pu pleurer devant une créature compatissante ; elle savait gré à Nadie de son dévouement, de sa bonne volonté, mais quand la mère avec ses droits, son éloquence et ses larmes venait d'échouer, que pourrait l'enfant rencontrée par hasard dans l'église où elle cherchait le silence, ami des grandes douleurs ou le recueillement des âmes méditatives. Cependant Amy était certaine de revoir Nadie. Dans l'isolement où se trouvait la veuve, c'était du moins un soulagement de pouvoir songer qu'une main affectueuse serrerait la sienne, qu'un cœur affectueux recueillerait ses confidences. Elle dormit mieux cette nuit-là, et le matin se levant à l'aube, elle rangea son ménage avec un >oin par ticulier, frottant le froid carreau, brossant le» meubles

ouvi ast les fenêtres afin de laisser pénétrer dans la ch;> mbre an rayon de soleil, ce gai soleil qui devait de si peu précéder le sourire de Nadie.

. La veuve prit un travail de main après avoir mangé une mince tranche de pain noir et dur, puis s'asseyani près de la croisée sous ie rayon qui réchauffait ses membres grelottants d'une fièvre intermittente, elle atfr ndit.

Vers trois heures on frappa un coup léger à sa porte ; elle se leva, ouvrit avec un tremblement et aperçut le radieux visage de Nadie.

— Je vous apporte un baiser de Lucie ! dit la charmante fille en se jetant dans les bras de la veuve.

— De Lucie, vous l'avez vue, on vous a permis...

— Je ne comprends encore ni ma hardiesse ni mon succès, j'ai réussi, voilà l'essentiel... Si je vous disais que votre enfant ne souffre pas, je mentirais sans vous convaincre... Tout ce que je puis vous affirmer, c'est qu'elle se montre patiente dans l'épreuve... Nous nous aimons déjà... Je pourrai la voir deux fois par semaine... Quand je retournerai à la prison, je porterai à votre fille une lettre de vous... Du jour où vous correspondrez vous serez moins séparées... Voici du travail... Je l'ai demandé en mon nom dans un magasin, et je me chargerai de le reporter...

— Vous êtes ma providence ! dit la veuve.

— Ah I répondit Nadie, c'est bon d'aimer, et je vous dois des remerciements à mon tour... Si vous saviez combien j'étais seule... Mon père reste absent toute la journée; à la maison je lisais ou je m'occupais de travaux de broderie, mais j'ai souvent trouvé les heures bien longues»

ÎM PREMIER SOUi-ÇOft. 123

— N'avez-vous point souhaité avoir pour amie une jeune fille de votre âge?

— Mon père ne me permet aucune relation de voisinage.

— Et que fait votre pè-ft£ reprit la veuve.

— Il est employé.

•~ Dans une administration?

— Chez un armateur, je crois, répondit Nadia,

— Quoi! vous ne savez pas à quel bureau se rend journellement votre père?

— Non.

— C'est bizarre... Mais je vous demande pardon de ma curiosité, Nadie: elle témoigne seulement de mon intérêt pour vous.

— Ces questions ne peuvent me froisser, Amy ; si je ne puis vous répondre, c'est que mon père ne nous a jamais, ma mère ni moi, initiées à ses affaires, et à votre sujet j'en ai plus appris sur sa situation, que je ne l'avais fait en quinze années.

— Comment cela ?

— En m'occupant de Lucie... Vous le comprenez, j'étais hier fort inquiète de savoir comment je m'y prendrais pour voir la chère prisonnière... Je tremblais comme un peuplier en me rendant aux bureaux de la police... Eh bien l on m'a tout de suite donné une permission quand j'ai dit mon nom, Nadie Jeifs... Un nom

£(£ès-vulgaire pourtant... A la prison, Nobs. la geôlière, m'a témoigné presque du respect... J'en conclus qpq Bon père a raison, quand il me répète en m'embra^sant ï ft — Petite Nadie, tu seras riche, très-^iche, et les plus 01gueilleux de Montréal compteront avec moi * » Les heures passèrent rapidement pour Amy David et

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a fille de Jeffs. La veuve remit à celle-ci une lettre pour Lucie, puis elle serra dans ses bras la douce créature aveo »ne tendresse aussi grande que si Nadie avait toute peite dormi sur se.- genoux.

O* u^x pas léger, le cœur battant comme un jeune ou eau essayant se3 ailes, Nadie rentra dans son triste logis, cueillit une branche de lilas et la plaça près d'elle c,iur la fenêtre. Elle avait besoin de respirer un frais Arôme, de regarder des fleurs; son âme s'épanouissait à urne vie nouvelle. Depuis deux jours les événements survenus changeaient sa vie. Puis dans cette existence soufferte plus que vécue, elle trouvait pour la première fois de grands intérêts. Une pitié tendre, une préoccupation ayant pour objet une créature éprouvée, l'espoir de faire le bien, versaient dans son âme des sentiments nouveaux, et le trouble de l'imprévu. Puis une autre cause encore soulevait en elle des préoccupations. Le désir d'apprendre à quel besogne travaillait son père devenait persistant. Sur quelles bases reposait l'ambition de Jeffs ? (pli 'attendait-il ? qu'espérait-il? Jusqu'à cette heure elle

ife/ait jugé humble et pauvre. Les regards que d'autres Avaient trouvés railleurs ou cruels, elle les avait vus humides de tendresse. Ce que les chefs de Jeffs traitaient «ta servilité, elle le regardait comme le résultat d'une modeste opinion de lui-même. Et pourtant, elle le voyait maintenant, cette nature complexe présentait des oontr a dictions. Il existait un mystère que Nadie ne pénétrait pas, et pour la première fois, elle souhaita vivement Je ionnaître.

Du reste, elle n'était pas sans remords. Tout ce qu'elle

faisait depuis la veille eut été sans nul doute désapprouvé par son père. Elle se demanda durant un instant

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