LE PREMIER SOUPÇON
si elle ne devait pas lm raconter ce qu'elle avait fait? La crainte qu'il lui intimât Tordre de cesser de s'o«cuper de la veuve et de sa fille éloigna cette pensée. En interrompant sa conscience, elle la sentit si tranquille qu'eli* comprit bien qu'il n'y avait pas place pour un remords , Jeffs rentra de bonne heure, il s'emblait très gai, et se frottait les mains à en déchirer la peau rugueuse.
— As-tu préparé un bon petit dîner, Nadie, ma chérie*; <iemànda-t-il, nous pouvons commeacer à escompter
otre fortune future. N'est-il pas temps que ma fille ;esse de porter des robes si minces, et de préparer ellemême mon repas... Ta cuisine est succulente, sans doute, et tu réalises les miracles d'une ménagère modèle, mais je ne veux plus que tu te penches sur les fourreaux dont la chaleur te fait mal ; je ne veux plus que tu noircisses tes doigts avec le charbon... et comme cette maison est triste !
— Sans doute, répondit Nadie, mais elle nous garde des souvenirs ; ma mère y est morte et j'y suis née... Pensez-vous donc bientôt réaliser ce rêve de fortune, mon père?
— Bientôt, certes oui, bientôt, ma chérie.
— Votre armateur est donc généreux et puissant?
— Hein? quoi? que veux-tu dire? demanda Jeffs en Jetant sur sa fille un regard inquisiteur.
— Mais, mon père, c'est bien simple, si l'on augmente vos appointements, c'est que vous lui rendez de^ services signalés ?
— Oui, reprit Jeffs d une voix sourde, de grands ser- ?iees.
Il marcha vers la croisée, respira une branche de lilas, et poussa un long soupir. Il avait besoin d'air; l'obser-
vation si simple do sa fille lui avait fait monter une flamme ardente au visage. Un tremblement secouait ses membres grêles. Si Nadie se doutait! Mais Nadie nô soupçonnait rien. Sa demande était bien naturelle en somme. Ce qui devait t surprendre Jeffs, c'est qu'elle ™ l'ait pas adressée plus tôt.
Cependant, craignant que la conversation revint sur ce terrain brûlant, il pria sa fille de lui faire la lecture. Tandis que Nadie suivait les lignes du volume désigné par son père, Jeffs s'entretenait avec sa pensée, et ne prêtait nulle attention à l'attachante histoire qui excitait fin plus haut point l'intérêt de Nadie. Vers neuf heures Feffs se leva, Nadie ferma le volume, et fagent dit à si ille:
— Je suis fatigué, bonsoir, petite.
Nadie prit un bougeoir et monta chez elle.
Au lieu de se coucher comme il en avait témoigné ^'intention à sa fille, Jeffs ouvrit son bureau, il y prit du papier, de l'encre et des plumes, puis tirant diverses lotes d'un portefeuille graisseux, il se mit à les copier en triple expédition. De temps à autre il s'arrêtait, passait la main sur son front, puis il reprenait sa besogne avec une attention absorbée.
Nadie était tranquillement montée chez elle. Il lui semblait doux de se trouver seule, non pas qu'elle n'aimât point son père, mais elle pouvait désormais rêver à tant de choses qu'elle ne redoutait plus de s'ennuyer.
Elle fit le tour de la pièce étroite dans laquelle elle
«tait accoutumée à vivre. Elle regarda la gravure repré-
3entant rembarquement des Acadiens déportés; elle
joignit lea mains devant le portrait de sa mère, puis tom-
LE PREMlKfi SOUPÇOR. 127
tant à genoux, elle éleva son âme vers des hauteurs où la pensée de Dieu put seule lui permettre de monter.
Quand elle se releva elle se sentait forte. Elle savait ijue par elle la consolation descendrait sur deux infortunées et elle se trouvait payée de toute sa vie d'isolement.
D'habitude, Nadie qui avait un sommeil d'enfant, se dépêchait une fois arrivée dans sa chambre de s'étendre sur sa couchette; mais ce soir-là, les clartés de la lune étaient si douces, l'air si pur, que Nadie au lieu de fermer sa fenêtre, s'assit sur un siège placé à côté et se mit à songer à A:ny David, à Lucie et un peu à ce hardi jeune homme Georges Malo qui rêvait avec Jean Canada la délivrance delà Nouvelle- France. Toutes les sympathies de Nadie étaient pour le « vieux pays. » Le Can catholique et chevaleresque était la pairie de son âme. Elle sentait battre en elle le cœur fervent de sa mère. Si bon que Jeffs se montrât pour elle, Nadie sentait qu'un abîme les séparait. Où n'existe pas Jg Jien s acj^de Ja V** religion, toute affection reste fragile. Pour être éternelle, une tendresse doit d'abord puiser sa source en Dieu. Et Nadie resta rêveuse, attendrie , regardant le ciel pur rayonnant d'une calme lumière, et laissant planer bien haut les ailes blanches de ses songes.
Onze heures sonnèrent au clocher voisin, en même temps que le dernier son de l'horloge s'éparpillait dans l'air, un bruit de pas se fit entendre dans la ruelle. Deux b> mmes s'avancèrent jusqu'à la grille de bois de la maillon de Jeffs, l'ouvrirent avec précaution et se trouvèrent ÉSF lace de l'agent qui venait au-devant d'eux.
— C'est vous, Luxon ? demanda le père de Nadie.
— Oui, Jacob Jeffs, et j'amène l'homme dont je vous ai parlé.
- Au revoir, Jeffs, dit Lux on, en serrant la main <i l'agent.
— Bonne chance, Tob Rib, ajouta celui-ci.
Les deux hommes s'éloignèrent en sifflottant un ai; de chasse.
Jeffs les suivit du regard, haussa les épaules, attira h porte et poussa le verrou.
Nadie ferma sa fenêtre sans bruit, et se rapprochait de sa couchette elle cacha son front dans les couvertures. Elle éprouvait un impérieux besoin de prier, de se confier à Dieu, de se jeter dans ses bras, de lui demandai grâce pour les coupables, protection pour les faibles; comme une enfant se jette dans le sein de sa mère à la première impression de crainte qu'elle subit, Nadie troublée, inquiète, bouleversée d'un émoi inconnu sentait que son unique espérance se fondait en celui qui ne trompe jamais.
Qu'avait-elle appris qui fut capable de la plonger dans cette subite angoisse? Nadie n'aurait pu le définir d'une façon absolue. Luxon et Tob Rib s'étaient entretenus avec son père des Hurons, peuplade fluctuante se vendant tour à tour à la France et à l'Angleterre Sans doute Nadie citait la guerre terminée, mais la douce fille ne comprenait rien à la politique et pouvait aisément se tromper. Elle dormit mal, se leva dès l'aube, et descendi1 dans la salle, tremblante à l'idée de revoir son père, e| pourtant poussée vers lui par la violence d'une curiosiU mêlée de terreur.
L'aspect de Jeifs aurait dû effacer les vagues crainte; de la jeune fille. Il riait, il chantonnait en marchant dans la chambre, et continuait à frotter l'une contre l'autre la paume de ses mains.
te v scrtTPÇo». 131
— Viens m'ambra lie ! fit l'agent, tu me parais
plus fraîche que les brandies de fleurs qui semblent vouloir entrer par la fenêtre... As-tu bien dormi? Je n'ai fait qu'un somme, et j'ai rêvé que j'achetais pour nous eux une jolie maison dans un faubourg de la ville. J'avais quitté mon bureau, et uous vivions heureux dans un coin de verdure et d'ombre... C'est bon de rêver ! Et toi? Comment Nadie, vous êtes pû!e, vous tremblez \ auriez-vous la fièvre, méchante fille? Allons un autr9 baiser pour prouver au père que vous comprenez l'étendue de sa tendresse pour vous...
La jeune fille présenta son front à Jefîs, mais n'éprouva pas ce matin-là le besoin de se jeter dans ses bras et de le couvrir de caresses. La persistance de son mensonge rendait plus grande sa tristesse.
Le déjeuner fut presque silencieux. Jeffs absorbé dans une pensée grave ne s'aperçut point de l'attitude affaissée de sa fille, il sortit en promettant de rentrer de bonne heure.
Dès qu'elle se trouva seule, Nadie songea à tenir la double promesse faite à Lucie et à Amy David. Elle avait trouvé de l'ouvrage pour elle, mais en quantité insuffisante ; il fallait chercher ailleurs. Puis le magasin qui fournissait ce travail était anglais, et Nadie préférait avoir affaire à des Français. Elle sortit consolée par la pensée de la bonne action qu'elle allait faire, et entra dans un magasin de confection pour y demander du travail.
La physionomie de Nadie était si douce, son regard si candide, que le meilleur sourire accueillit sa requête. L'échantillon de broderie qu'elle apportait prouvait amplement son adresse ; et la maîtresse de l'établissement
- Au revoir, Jeffs, dit Luxon, en serrant la main de l'agent.
— Bonne chance, Tob Rib, ajouta celui-ci.
Les deux hommes s'éloignèrent en sifflottant un air de chasse.
Jeffs les suivit du regard, haussa les épaules, attira la porte et poussa le verrou.
Nadie ferma sa fenêtre sans bruit, et se rapprochant1 de sa couchette elle cacha sou front dans les couvertures. . Elle éprouvait un impérieux besoin de prier, de se confier à Dieu, de se jeter dans ses bras, de lui demander grâce pour les coupables, protection pour les faibles;, comme une enfant se jette dans le sein de sa mère à la] première impression de crainte qu'elle subit, Nadie troublée, inquiète, bouleversée d'un émoi inconnu sentait quel son unique espérance se fondait en celui qui ne trompe jamais.
Qu'avait-elle appris qui fut capable de la plonger dans cette subite angoisse? Nadie n'aurait pu le définir d'une façon absolue. Luxon et Tob Rib s'étaient entretenus avec son père des Hurons, peuplade fluctuante se vendant tour à tour à la France et à l'Angleterre, Sans doute Nadie croyait la guerre terminée, mais la douce fille ne j comprenait rien à la politique et pouvait aisément se tromper. Elle dormit mal, se leva dès l'aube, et descend!1 dans la. salle, tremblante à l'idée de revoir son père, e* pourtant poussée vers lui par la violence d'une curiosité mêlée de terreur.
L'aspect de Jeffs aurait dû effacer les vagues crainte de la jeune fille. Il riait, il chantonnait en marchant dans la chambre, et continuait à frotter l'une contre l'autre h paume de ses mains.
TV- : ie PREMIER SOtTPÇO». 131
— Viens m'embrasser, Nadie ! fit l'agent, tu me parais plus fraîche que les branches de fleurs qui semblent vouloir entrer par la fendre... As-tu bien dormi? Je n'ai fait qu'un somme, et j'ai rêvé que j'achetais pour nous eux une jolie maison dans un faubourg de la ville. J'avais quitté mon bureau, et uous vivions heureux dans un coin de verdure et d'ombre... C'est bon de rêver ! Et toi? Comment Nadie,, vous êtes pale, vous tremblez \ auriez-vous la fièvre, méchante fille? Allons un autre baiser pour prouver au père que vous comprenez l'étendue de sa tendresse, pour vous...
La jeune fille présenta son front à Jcïïs, mais n'éprouva pas ce matin-là le besoin de se jeter dans ses bras et de le couvrir de caresses. La persistance de son mensonge rendait plus grande sa tristesse.
Le déjeuner fut presque silencieux. Jeffs absorbé dans une pensée grave ne s'aperçut point de l'attitude affaissée de sa fille, il sortit en promettant de rentrer de bonne heure.
Dès qu'elle se trouva seule, Nadie songea à tenir la double promesse faite à Lucie et à Amy David. Elle avait trouvé de l'ouvrage pour elle, mais en quantité insuffisante ; il fallait chercher ailleurs. Puis le magasin qui fournissait ce travail était anglais, et Nadie préférait avoir affaire à des Français. Elle sortit consolée par la pensée de la bonne action qu'elle allait faire, et entra dans un magasin de confection pour y demander du travail.
La physionomie de Nadie était si douce, son regard si candide, que le meilleur sourire accueillit sa requête. L'échantillon de broderie qu'elle apportait prouvait amplement son adresse ; et la maîtresse de l'établissement
.vail dfisp r allait le passer à son
: un registre, lui demanda :
— Votre non . que nous
os le nombre des objets confiés et le prix con-
— Nadie Jefl . lit ia jeune fi.De.
— 1 . es ?
de la marchandé s'arrêta au moment où elle alla:; l'adresse et le nom de ia jeune fille.
— Nadie Jeiîs... répéla-t-elle, votre père est bien Jacob
— Oui. Madame.
— lésais Ace -moi-elle. répondît la marchande,
.... pourrons... Mais il m est ..... :>ibie
: travail.
— Pourquoi donc ? fit Nadie avec une sorte d'angoisse.
— Je n'a\a:s point réfiéehi que j'ai pris des engage-
ttérieurs.
-, Iles du imeasin d a qui sentit ses yeux g : mes
Aur:. ù elle sortait de la boutique la mar>\
murmura oix :
— Paui sa n'est pas 5a faute 1
pourquoi? On paraissait rejeler sur
ispiciOD et l'accusation dune faute
. . in était celui dont elle portail
î. On semblait d abord si bien disposé pour elle
Sun nom ivait la Quand on avait su qu'elle étail
LE FIUiMi KH SOUPÇON. 133
Nadie Jeîù fille de Jacob Jeffs, eïîe n'avait plus trouvé ni travail ni sourire. Il existait un mystère cruel dans ce brusque changement. Nadie eut donné beaucoup pour le pénétrer sur l'heure. D'abord découragés elle songea & rentrer chei: elle ; puis se souvenant que de son >:èle dépendait le pain d'Amy, elle entra dans un second magasin. Le propriétaire commença par lui demander son nom et son adresse. Elle répondit timidement, humblement, en levant un regard inquiet sur le patron. Deux personnes qui faisaient en ce moment des achats tour- y^^\ nèrent alors la tête, et se reculèrent avec vivacité, comme si le contact des vêtements de Nadie eut pu leur communiquer une souillure.
— Je ne puis rien, Mademoiselle, rien absolument, dit le marchand d'un ton sec.
Nadie s'enfuit rouge de honte, elle venait de sentir
qu'une secrète réprobation s'attachait à elle. t Une boutique se trouvant ouverte à deux pas, elle y
entra. Une jeune femme, presbytérienne exaltée , très- ; connue de ses co-religionnaires, et dont Nadie avait appris ] le nom à propos de certains meetings religieux vint au- i\ \ devant de la fille de Jeffs, et lui demanda poliment ce ] qu'elle souhaitait. Nadie balbutia à la fois 3on nom et sa \ ieraando.
— Du travail, kû répondit la jeune femme, il faudrait qu'il n'y en eut point à la maison pour vous en refuser... la fille de Jacob Jeffs est ici la bien-venue ; on sait être reconnaissant des services du père pour la cause de la religion et le triomphe du Roi.
Cette fois, ce fut Nadie qui eut la pensée de repousser fe travail offert. Elle ne s'en reconnut, pas le droit, puisqu'il devait servir au soulagement d'Amy et de Lucie,
.0. JEAH CANADA.
Unie. Tout ce qui est Anglais et scb.smat.que le oue , es Français et les catholiques le repoussent Je ne croyais pas que la tristesse ressentie hier put s'accrmtre
encore.
reTut sous une impression de douloureuse anxiété qu^l" ^< J, Bavid. La réception affectueuse de la veuve dissipa un moment la tristesse de Mdie. E Le senUt si heureuse de pouvoir faire le bien qn le "v«, ., Dr0pre inquiétude. Amy lui parla de Luue, Curs et sans fin 'de Lucie, et Nadie promit de «site, la prisonnière le lendemain.
Les portes de la cellule de Lucie •».»««»'""" sèment que la première fois ; les deu* jeunes filles en se revoyant tombèrent dans les bras Lune de 1 autre. Quand ce premier moment d'effusion fut passé, Lucie lut la MM* » me», et remit à sa messagère quatre pages
écrites au crayon.
^Dites-lui que j'ai du courage, répétait Lucie, la souf-
tance n'est rien quand on remplit son devoir Dieu me
"uvera, je le sais ; ma confiance en lui est infime. Vous
uraifi. envoyée à moi s'il ne "*"*>«-£-£
«eôlière n'est plus la même à mon egard... Qui dirait
u une petite personne timide comme vous peu tant de
eios-st Chère protectrice, ma sœur, mon am.el s. vous
ÎÏÏT combien j'ai demandé du bonheur pour von,
1 Bu bonheur 1 répondit Nadie, c'est beaucoup,»™ suffira touiours d'avoir 1» fore* de souffrir,
LE PREMIKH SOUrÇOM. „„
*- Souffrir, vous !
— Peut-être en souffrant davantage, apprend rai-je mieux à consoler.
— Dites-moi, Nadie, espérez-vous me faire rendre justice.
— J'y mettrai tous mes soins, soyez-en certaine... tenei voici un livre que vous pouvez cacher sur vous, lisez-le el relisez-le sans cesse, c'est limitation. Priez pour moi, Lucie, et adieu, votre mère~Thâte d'avoir de vos nouvelles.
Nadie quitta la prison sous le poids d'un accablement profond. Elle n'agissait plus sous l'empire de l'enthousiasme qui pousse la jeunesse à se dévouer pour l'innocence, la vertu, le malheur; il lui semblait" qu'elle accomplissait une œuvre obligatoire, et pavait forcément une dette. c#^ /J JÙ *
Le soir, la gaieté de son père lui parut fausse, elle le quitta de bonne heure, et l'entendit sortir. Nadie s'endormit avant qu'il rentrât. Le lendemain comme elle se dirigeait vers le bouquet de lilas, elle aperçut un papier à terre, le releva machinalement et lut les quelques lignes qu'il contenait.
Une trentaine de noms se suivaient ; le dernier, souligné à l'encre rouge était celui de Georges Malo, avec cette indication à surveille)'.
Stedie tomba sur lo banc et fondit en larme».
BU CIEL BODGE.
La. journée s'était écoulée calme et douce pour les habitants de la Maison-des- Rapides. Suivant l'habitude de chaque soir le capitaine avait fait avec les serviteurs une ronde vigilante autour de la palissade. Les barres de fer se trouvaient à leur place, les verrous tirés, et la famille condamnée à l'exil par les horreurs de la révolution française s'endormit paisiblement. Depuis longtemps déjà le capitaine reposait, Tanguy de CoStquen oubliait ses regrets dans les illusions du rêve ; Pâtira venait d'interrompre une lecture intéressante, et d'éteindre la lampe placée à côté de lui sur une petite table. Une seule créature n'avait pas encore fermé les yeux dans la Maison des- Rapides : c'était la Fille-aux-cheveux-d'argent.
Depuis l'arrivée delà famille de Coëtquen au village de la Chine, un intérêt puissant dominait sa vie. Jusque là l>vrpheline dont les premiers souvenirs étaient ceux d'une fuite à travers les bois après le massacre des siens, avait vécu à côté de Jean Canada dans une sécurité confiante, mais elle gardait au fond du cœur les images d'un passé que rien ne pouvait lui rendra. Nonpareille ne pou-
133 ÏBAH CANADA.
Tait sans ingratitude songe? à retourner dans Tes bois qui jadis cachèrent les -villages de sa tribu. Qu'y seraitelle devenue, d'ailleurs? Sans doute aucun membre da sa famille ne survivait à la ruine de sa race. Irait-ella donc s'asseoir au foyer des étrangers? Cependant plus d'une fois, en dépit de sa reconnaissance et malgré les progrès qu'elle faisait près de Jean Canada dans la civilisation, elle se demanda si le bonheur et la liberté ne se trouvaient point sous les huttes de branchages, b l'ombre des sumacs aux feuilles brillantes, au bord de cours d'eau ou sur les rives d'un lac. Mais sans doute ce qui manquait le plus à la Fille-aux-cheveux-d'argent était d'avoir autour d'elle des enfants comme elle, car du jour où Hervé et Pâtira franchirent le seuil de la Grande Hutte, elle cessa d'éprouver la nostalgie de la forêt et trouva sa vie complètement changée. Nonpareille chanta comme les oiseaux dont les nids se trouvaient suspendus jadis à côté de son berceau mobile ; tou! en gardant la naïve fierté de sa race, elle s'attacha davantage à l'étude. Après avoir subi la civilisation, elle en vint à l'aimer. Les heures qu'elle passait à côté des :Ls lui semblaient des heures bénies. Elle s'enchantait elle-même de ses progrès, et se représentait l'étonnement mêlé de crainte dont seraient pénétrés les membres de la tribu du Grand-Castor si l'un d'eux survivant à tant de guerres et de catastrophes la voyait suivre du doigt dans un livre la parole écrite, ou tracer elle Nnême sa pensée à l'aide des caractères qui longtemps lui parurent mystérieux. Elle ne songea cependant jamais à faire le sacrifice de son pittoresque costume. Elle se sentait si svelte sous sa tunique de toile patiemment brodée, ses pieds gardaient une légèreté si grande dans
CN C1SL KCOflB. 13&
ses mocassins de cuir ornés de verroteries, qu'elle refusa obstinément défaire sur ce point la moindre concession. Une Canadienne s'imagina un beau jour d'affubler Nonpareille de vêtements européens. La pauvre petite se sentit paralysée, enlaidie; on avait relevé ses longs cLeveux qu'elle aimait sentir autour d'elle comme un voile. Amenée devant une hauieglace, et prise d'un dépi Isolent, elle lacérales vêtements qui la rendaient méconnaissable ', dénoua sa chevelure, et garda longtemps rancune à. la Canadienne qui avait tenté cette épreuve.
— Le père Flavien qui a versé l'eau purifiante sur mon front, disait la Fille-aux-cheveux-d'argent, ne l'oblige point à effacer le totem de sa tribu. Il sait que l'image du Sauveur est gravée en elle et pend à son collier de vvampum. Quand la Nonpareille mourra, elle ira au ciel dans son habit de tille de la race des Abenaquis, et elle prendra place à côté de sainte Catherine-des-Bois.La Nonpareille apprendra à manier la plumeetlecrayon,elle fera tous les travaux d'une femme d'Europe, mais elle gardera le costume de sa mère et les signes des ancêtres.
La naïve admiration d'Hervé donna une nouvelle force à la volonté de Nonpareille ; elle sentit que pour le fils du marquis de Coêtquen et pour Pâtira elle gardait un étrange prestige en conservant le vêtement des Abenaquis, et plus que jamais elle y ajouta des rangs de colliers, des bandeaux étincelants et des bracelets.
Désormais il ne lui manquait rien. Cette enfant s'éveil lait à une vie nouvelle à côté d'enfants aimables. Jusqu'alors la gravité de ceux qui l'entouraient pesait m peu sur son esprit; l'arrivée de la famille de Coêtquen mit un puissant intérêt dans sa vie. Aussi, que de rêve? passèrent dans sa jeune tète, combien de projets d'avenir
s'échafaudèrent pour être remplacés subitement par d'autres proj-ts. Chaque jour lui apportait une distraclion, une joie; elle s'éveillait à l'aube afin d'avoir plus longues les journées dont elle trouvait si bien remploi. Ce soir là, Nonpareille préoccupée de la promenade projetée pour le lendemain, charmée par la beauté du soir, se retira dans sa chambre à l'heure où Tanguy donna le signal du repos, mais elle ne songea point à dormir, et ouvrant sa croisée, elle s'accouda sur le bord, et regarda. Dans le ciel d'un bleu pur la lune répandait ses clartés merveilleuses. Le Saint-Laurent scintillait sous cette lumière d'argent, que ie remous de l'eau couvrait de moires mobiles. On eut dit un fleuve charriant des étincelles. A l'horizon le ciel paraissait se confondre avec la terre dans une ligne vaporeuse et perdue. Nonpareille s'oubliait dans la contemplation de cette nuit magnifique. Elle se souvenait d'avoir dormi par des nuits semblables à l'ombre des grands bois, tandis qu un refrain d'oisem expirait dans les nids et que les jeunes daims agitaient les branchages. Absorbée dans un repos mêléd'une sensation de joie, Nonpareille regardaitdans la direction du village de la Chine, quand elle vit tout à coup un nuage s'élever de la terre vers le ciel. D'abord, elle crut s'être trompée, mais bientôt le doute cessa d'être possible, lacolonnesombreaugmentait de volume, et la tranquillité de l'air la faisait monter droite et menaçante vers leciel. Que pouvait-il se passer dans le village? Quelques huttes d'Indiens adonnés à la pêche le composaient ; la fumée de leurs foyers ne pouvait être visible à une aussi grande distance, et d'ailleurs aucun Indien n« devait veiller à cette heure avancée.
Tout à coup Nonpareille vit le nuage changer de na-