‹ Jean CanadaChapitre 18 sur 34 · CIEL R0U6B · texte numérisé non relu

CIEL R0U6B

Jure; il parut plus léger, plus transparent, et prit des colorations lumineuses. Le ciel lui-même varia d'aspect et se teignit rapidement de tons d'aurore ; puis ces clartés jaunes s'accentuèrent, le rouge s'y mêla, et presque sans transition, une pourpre vive envahit le ciel. Le fleuve roulades vagues sanglantes, etNonpareille prenant sor front à deux mains s'écria :

— Le feu ! le feu !

Eperdue, elle quitta la fenêtre, et traversant le couloir, elle courut à la chambre d'Hervé qui reposait sous la garde de Pâtira.

— Debout! debout ! dit la Fiile-aux-cheveux-d'argent, le malheur est sur la Grande-Huile... Ce n'est pas Montréal qui brûle... regarde comme le ciel est rouge, fils du pays des bruyères ! La demeure de Jean Canada ne sera demain qu'un monceau de ruines!

Nonpareille s'éloigna, descendit en courant, heurta à la porte de Tanguy, puis à celle d'Halgan en poussant un cri d'alarme; ensuite elle revint à la croisée du couloir, suivant d'un regard éperdu les progrès de l'incendie. En un instant Halgan, Coëtquen et Pâtira la rejoignirent.

— Voyez ! dit la jeune Indienne en étendant le bras.

— Le feu est à la ville, dit Tanguy.

— Non, répondit Nonpareille, la maison de Jean Canada se change en brasier...

— Jean Canada 1 courons à son secours !

•—N'y allez pas ! n'y allez pas 1 s'écria Nonpareille us voyez bien que vous ne pouvez rien ! rien I

— Mais le Bison-Noir, les serviteurs ?

— Les hommes sont des hommes, ils se sauveront si l'incendie seul les menace.

— L'incendie seul... siue penses-tu donc, Nonpareille 1

— La foudre n'est pas tombée sur la Grande-Hutte... •fes serviteurs sont fidèles, mais les Hurons sont des lâches.

— Tu croirais...

— Les Hurons veulent assouvirîeur vengeance sur Jean Canada... Nul ne connaît son départ de la Grande-Hutte... Jes Hurons l'ont cernée, pour brûler vivant l'ennemi de9 Anglais.

» — Dieu soit loué, Jean Canada est loin, mais les malcer.reux restés là-bas vont périr faute de secours... Il serait lâche à nous de les abandonner...

La petite main de la Fille-aux-cheveux-d'argent se posa sur le bras de Tanguy.

— La fille des grands bois connaît les coutumes des Mingos, ils ont tué sa mère, et scalpé le front de son père... Après avoir brûlé la Gravide Hutte afin d'obtenir des Anglais de l'eau de feu. des couvertures et des colliers ils viendront piller la Maison-des-Rapides.

— Ils oseraient...

— Peut-être! dit Nonpareille.

— Par ma foi, repondit Haîgan, si cela arrive ils trouveront à qui parler. J'ai l'œil juste et un mousquet solide, j'aurai du moins .la satisfaction d'abattre plus d'un de ces misérables Peaux-Rouges. '

— Sans doute, mon père, nous possédons quelques, pistolets, des couteaux, mais que sont ces armes en comparaison de celles des ennemis. Si la Nonpareille ne se rompe pas dans ses conjectures, les Indiens sont muni

ousquets et d'une provision de poudre. Nous achetons à peine de nous installer, le tf^os nous a fait défaut pour nous mettre en état de subir- un siège,,. Ne vau« las mieuj salui dans In, fuite.

ON CIEL ROUGB. 143

«— Les bois voisins sont remplis de Hurons, dit Non" pareille, se défendre vaut mieux pour les hommes...

— Monsieur le marquis se trompe, dit Pâtira, nou< possédons ici un arsenal.

— Un arsenal, s'écria Halgan, où l'aurions-nous p mon ami.

— Dans votre navire, capitaine.

- Comment, tu aurais songe ?

— Vous m'avez permis de prendre à bord de la Gau loise tout ce que je croirais nécessaire pour l'embellisse ment de la Maison-des-Rapides, j'ai choisi les meubles d'abord, puis j'ai enlevé la moitié des armes. Le navire peut encore lutter avantageusement contre un corsaire et si peu nombreux que nous soyons, nous saurons nou? défendre contre ceux que Nonpareille appelle les Mingos, autrement dit les Hurons du diable I

Halgan pressa à la meurtrir la main de Pâtira.

— Ta destinée est donc de nous sauver toujours? demanda-t-il.

— Je fais ce que je peux, répondit Pâtira. Venez, mon sieur le marquis, venez capitaine ; les caves regorgent d'armes, j'en avais rempli un charriot, nous sommes môme à la tête d'un mortier.

Depuis un moment les serviteurs, effrayés par le m vement régnant dans la maison, s'étaient levés en toute hâte et groupés dans le vestibule. Tanguy les trouva émus, s'interrogeant mutuellement sans rien comprendre k ce qui se passait, mais se tenant prêts à faire face à toutes les évantualités d'un danger pressenti.

— Suivez-moi, dit Tanguy.

Pâtira muni d'une lanterne descendit le premier dans Urne cave dont l'aspect émerveilla le capitaine. Rien n'a*

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yait été néglige pour la rendre saine, et empêcher l'hu miditô de s'attaquer aux armes qui s'y trouvaient dé posées. Le long des murs s'appuyaient des rangées df mousquets ; des haches, des sabres luisaient dans de? angles ; un mortier trapu ouvrait sa gueule énorme à côté d'un baril dont le capitaine devina la contenance.

Halgan remit à chacun des domestiques une hache et un mousquet. Le marquis et Halgan s'armèrent d'una façon complète, et Pâtira choisissant des armes proportionnées à sa taille, alla se placer à côté du capitaine.

<— Vous me remettez la garde d'Hervé? demanda-t-il.

— Ce soin me revient, dit Nonpareille, pendant que les hommes se battent les femmes veillent.

Le baril de poudre fut monté par les domestiques et installé dans la cour. Le mortier placé sur le perron se trouva en face de la porte, et le capitaine, après l'avoir chargé jusqu'à la gueule, confia l'artillerie à Pâtira.

— Le feu me connaît ! dit celui-ci I j'ai assez de fois chauffé la forge de Jean l'Enclume.

Deux serviteurs furent laissés dans la cour, à côté de la grande porte barricadée avec soin, puis Tanguy, Eaîgan et le reste de la troupe gagnèrent le premier étage de la maison. Il dominait à la fois le fleuve et la forêt, et en cas d'attaque, on pouvait à travers les fenêtres tirer sur les assaillants et soutenir un long siège.

Le ciel était devenu de plus en plus rouge, et ses clartés redoublaient les ténèbres des bois environnants. Cependant cette teinte ne semblait plus qu'un reflet que chaque minute allait adoucir. Le foyer de l'incendie subsistait, mais les flammes avaient cessé de s'élever vers le ciel.

La Grande Hutte construite en bois venait de s'écrouler,

un ciel »ud«b, 145

et à la place où elle s'élevait jadis, on ne voyait plus qu'un monceau de décombres incandescents.

— Si les Indiens achèvent leur œuvre cette nuit, ils aqueront notre maison, dit Nonpareille.

— Sinon...

— Ils se coucheront dans les bois.

— Pour revenir la nuit prochaine

— C'est probable... des dépouilles à prendre... des chevelures à scalper, les Hurons ne résistent guère à cette double convoitise.

— Jean Canada habite le pays depuis longtemps, dit Tanguy, je ne comprends rien au déchaînement de cette haine subite.

— Jean Canada trop ami des Français... Hurons payés...

— Mon père, dit Halgan, si nous échappons au péril qui nous menace, demain nous quittons les Rapides pour nous établir à Montréal.

Au même instant un cri dont rien ne pouvait rendre le déchirement retentit sur la lisière de la forêt.

— Le cri des Mingos ! dit Nonpareille ; je le reconnais, ils l'ont poussé dans la nuit où ma mère fut massacrée.

— Hervé ! Hervé 1 dit Tanguy.

— Que le Visage-Pâle ne craigne rien, dit Nonpareille,. je le garde.

La petite Indienne rejoignit l'enfant. Celui-ci dormait toujours. La Fille-aux-cheveux-d'argent inspecta rapidement la chambre du regard, noua une longue écharpe tutour de sa taille, y passa un couteau, puis ayant fermé

568 volets, elle revint épier l'attitude des sauvages. Ceuxci demeuraient invisibles. Sans doute il reformaient leur

"faoupe et tenaient conseil sur la façon dont ils devaient

s'y prendre pour pénétrer dans le logis. La première partie de leur œuvre maudite était plus facile à accomplir que ne le serait la seconde.

Les Hurons avaient reçu ordre de détruire la Grande Hutte, avec défense expresse de faire des prisonniers. Cette condition leur sembla dure à subir. Sans doute le sauvage tient à posséder de l'eau de feu, des couvertures et des colliers, mais il attache un prix non moins grand à emmener dans son village des prisonniers dont les tortures réjouissent sa vue. L'expédition imposée devenait une œuvre mercenaire regardée comme indigne. Aussi, à peine eurent-ils accepté le traité dont la première idée appartenait à Jeffs. qu'ils se promirent de prendre une éclatante et prompte revanche.

Les émissaires envoyés pour se rendre compte de la situation de l'habitation de Jean Canada passèrent forcément devant la Maison- dès-Rapides. Celle-ci ne leur avait point été désignée. Sans doute ceux qui l'habitaient ne causaient point encore d'ombrage aux possesseurs du Canada, car il n'en fut pas mention. Mais s'ils ne reçurent pas l'ordre d'étendre la ruine jusqu'à la demeure du marquis, ils songèrent vite qu'il leur était facile d'y compenser ce qui leur manquerait à la Grande Hutte. Les propriétaires de la Maison-des-Rapides devaient jouir d'une fortune plus grande que Jean Canada. Le butin y serait énorme, et outre les chevelures ravies aux morts, les Hurons emmèneraient des prisonniers dans leurs villages et les offriraient en spectacle aux hommes de leurs

tribus.

Afin d'avoir plus de temps pour accomplir leur œuvre de sang et de rapine, les Hurons résolurent d'en finir le plus vite possible avec la Grande Hutte. Ils pouvaient

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dans un comb.it dépenser des heures précieuses, perdre 3es hommes, et voir lever le matin avant de s'être rendu? maîtres des habitants de la Maison-des-Rapides. La mort pour Jean Canada et les siens, voilà tout ce que dem ->n. 4ait l'Anglais. Les cinquante Hurons chargés de l'expédition se bornèrent donc à environner la palissade le pieux formant la défense de la maison de Jean Carcala, puis amassant des branches, et des mousses sèches, dû Façon à former une dizaine de foyers d'incendie, jîa mirent simultanément le feu à ces divers bûchers, et la flamme commença à lécher les palissades qui se fendirent et crépitèrent sous l'action du feu.

Un groupe de sauvages formait un cercle vivant ep arrière des brasiers.

La lance au poing, car à cette heure, et dans cette circonstance ils ne songeaient point à se servir de leun mousquets, ils attendaient que les flammes dévorant la palissade jetassent la terreur dans l'âme des habitants de la Grande Hutte. Une chaleur ardente, une insupportable suffocation surprirent soudainement ceux-ci. En r un instant Toyo et Tombou furent debout ainsi que le / Bison-Noir. Les deux premiers poussaient des cris de ' détresse, et baisaient les gris-gris suspendus à leur cou; l'Indien regardait le spectacle qu'offrait la palissade enflammée, en se demandant comment il lui serait possible 1 échapper au péril. Jusqu'au moment où les Hurons comprirent que les habitants de la Grande Hutte conîaissaient le péril, les sauvages gardèrent le silence hoais quand des tètes effarées parurent aux fenêtres juand des cris d'angoisse sortirent de la demeure meîacée, les Hurons poussèrent un rugissement de joie. Les débris enflammés delà palissade s'écroulantpres-

i-3 JEÀS CANADA.

ilue à la fois, formaient un brasier circulaire, et îes ser<i rilenrs de Jean Canada se trouvaient cerné» dans cette ligne de flamme. Les sauvages, ia lance dans une main, saisissaient de l'autre des débris enflammés et les lançaient avec une diabolique adrese sur le toit de la maison, tomposé de planchettes imbriquées. Ces terribles projectiles se croisaient dans tous les sens, et les habitants ne pouvaient garder l'espérance de la défendre contre les démons payés pour la réduire en cendres. Toyo et Tambou, après avoir gémi comme deux enfants, se levèrent brusquement en voyant en face d'eux le Bison- Noir, qui leur dit d'une voix railleuse :

— Les enfants de la côte d'Ebène ne sont pas des hommes, mais des squaws... La chair rouge des Hurona saigne sous le couteau, et il est possible de scalper leurs chevelures... Que dirait le Maître, s'il apprenait que les Enfants Noirs ont pleuré sans se battre ?

— Li pauvre nègre être perdu 1 dit Toyo, çà trop sûr.

— Rien n'est sûr, sinon votre lâcheté. Les Côtes d'Ebène sont perdus d'avance, pourquoi ne cherchent-ils pas une chance de salut ?

Tambou secoua la tôte en sijsne de défiance, cependant il répondit :

— Vous dire à nègres ce qu'il faut faire.

— Mes frères noirs prendront chacun cette barre de fer et s'en serviront comme d'une massue, ils ne se quitteront pas et frapperont ensemble; sans s'qrréter pour soutenir la lutte, ils franchiront le brasier et courrons dans la direction du fleuve... Le fleuve est garni de roseaux et mes frères noirs savent nager...

Les deux nègres comprirent leraisonnementduPeau- Rouge. Il était possible que les malheureux ne réussis-

VSl CIEL ROOGK. 14S

sent point dans leur tentative, mais ils auraient du moins tout tenté pour défendre leur vie.

Bison-Noir releva le courage des servneurs de l'habitation, il essaya de les convaincre qu'ils pouvaient s'ou^ vrir un passage à travers la flamme et leur prouva que la lance des Peaux-Rouges était moins redoutable que l'incendie. Quant à lui, essayant de se dérober à tous le"1 regards, il suivit d'un œil anxieux les drames divers qu se jouaient à ses côtés. Deux Canadiens, serviteurs de Jean, armés d'un long couteau, se jetèrent à travers le feu, dispersant du pied les charbons ardents, et tentant de se frayer une route, mais alors ils se trouvèrent en face de huit Indiens qui, la lance en avant, s'efforçaient de les séparer. La maison brûlait déjà, et ceux qui pouvaient y trouver un refuge se voyaient forcés de renoncer à cette espérance. Les deux hommes saisirent à pleines mains la lance des Hurons en «'efforçant de la rompre, ceux-ci la tirèrent brusquement, puis l'abandonnant après lui avoir imprimé une traction violente, ils poussèrent un cri sauvage en voyant que leur manœuvre avait complètement réussi. Les deux hommes ne purent résister à l'impulsion subie, et tombèrent en avant au travers du brasier. Deux coups de lance les clouèrent sur le sot Pendant ce temps les deux noirs, obéissant au conseil du Bison-Noir, essayaient à leur tour de se frayer passage. Le ton sombre de leur peau leur permit de ramper jo-f^ pur le sol ; quand ils se relevèrent, trois Mingos les menaçaient, Mais les barres de fer étaient lourdes, le fleuve proche, l'amour de la vie doublait leur vigueur musculaire. Ils firent un moulinet terrible et franchirent H ligne de feu grâce à un bond prodigieux. Bison-Noir st trouva derrière eux. San costume, dont les différences

1T>0 JEAN CANAHA.

ne pouvaient Être appréciables dans ce moment., sa chevelure nouée au sommet de la tête, et qui semblait prête po ur le scalp, tout concourait à tromper les Hurons et à les persuader que l'Indien courant sur les pas des nègres ap psrtenait à leur groupe.

Seulement, convaincus qu'un seul guerrier ne pouvait suffire pour tuer ou ramener les deux noirs, trois guerriers hurons s'élancèrent à leur poursuite.

•—Courez, courez toujours! ieur dit Bison-Noir, qui les suivait sans les rejoindre.

Les deux frères gagnaient du terrain, mais les Hurons étaient renommés comme d'habiles coureurs, ils ne tar« dèrent pas à se trouver à une trèé-faible distance de Bison-Noir, celui-ci, faisant volte-face, se trouva vis-à-vis de trois adversaires ; mais d'un c^up de son tomahawk il fendit la tête du premier Indien qui le suivait, et abattit le bras du second, au moment où celui-ci allait le saisir par la mèche du scalp.

Trop tard les Mingos s'apercevaient qu'ils avaient affaire, non point à un homme de leur iribu, mais à un ennemi redoutable. Cependant, au cri poussé par eux, d'autres Hurons accouraient, suivant les nègres, que Bison-Noir ne cessait d'encourager dans leur fuite. Le dernier des trois Mingos atteignit le Bison-Noir à l'épaule, mais il n'eut pas le temps de s'applaudir d'avoir fait couler !e sang du brave Abenaquis, car il tomba de toute sa hauteur sur le sol, au moment où les Hurons rejoi- «maient les deux nègres. Ceux-ci s'étaient cru sauvés, les berges du fleuve étaient si près ; ils allaient toucher les roseaux de la rive, quand la pointe de la lance des Hurons les atteignit au flanc. Ils n'eurent pas le temps de s'acharner sur leurs victimes, car un coup de hache

tfâ CiEL UuUiiB. 151

\àe Bison-Noir envoya l'un d'eux mesurer la terre, tand's ue l'Indien, entraîné sans doute par l'élan qu'D avaî* fris, roulait au milieu d'eux.

En ce moment, la maison entière flambait, et ie cri

d'agonie des serviteurs blessés se môla aux hurlemanls

de joie des Mingos

Xî

SfilSONNIEhS

Louvre de destruction achevée, les Indiens s'élancèrent sur la route conduisant à la Maison-des-Rapides. ïls se croyaient sûrs de la trouver endormie, et se flattaient d'en surprendre les habitants pendant l'écrasemenT du premier sommeil. Fidèles à leurs coutumes les Hu« rons marchaient en longue file, s'efforçant, autant que e permettait la clarté de la lune, de dissimuler leur nombre, en posant le pied sur la trace de celui qui les précédait. Aux cris sinistres poussés devant l'embrasement de la Grande Hutte avait succédé un silence pro^ fond. Ils avançaient sans bruit, et ressemblaient de loin Jt un serpent monstrueux se déroulant le long des rives lu Saint-Laurent sur les eaux duquel flottaient encor« les teintes changeantes de l'incendie.

Du haut des croisées, le mousquet au poing, Halgt-n, Tanguy, Pâtira et les serviteurs attendaient.

Lorsque les lndieus se trouvèrent au pied de la palis» sade, ils en firent le tour prudemment, s'assurèrent de [a situation des portes et se consultèrent à voix basse sur ce qu'ils avaient à faire. Con.me il Vagissait de butin à

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recueillir et de chevelures à scalper les Mingos ne pouvaient songer à employer le moyen qui venait de leur réussir. L'escalade était difficile: no£àeulement les jeune? troncs d'arbres formant les fortifications de la maison du p.arquis étaient hauts et lisses, mais encore on avait eu soin de les aiguiser à la partie supérieure. Après avoir frappé à diverses reprises su* la palissade, pour s'assurer qu'elle gardait une résistance égaie dans toutes ses parties, le chef de l'expédition fit un signe et saisissant soq tomahawk il frappa de sa hache le pied de la palissa'Je. Le retentissement du coup fut tel que le Huron en parut effrayé. Ce bruit pouvait réveiller les habitants de la Maison-des- Rapides. Le sauvage s'éloigna de que'q ;es pas, inspecta la façade paisible de la demeure de Tanguy, puis rassuré par cet examen, il leva de nouveau son arme, et l'enfonça avec tant de violence que cette fois le pieu se trouva presque entièrement coupé. Vingt coups de hache retentirent après le sien, la traverse du haut fut attaquée et quatre poteaux oscillant craquèrent avec un bruit sinistre, et s'abattirent dans la cour. La brèche était pratiquée. La maison semblait toujours immobile et muette, seulement un aboiement sourd, et un grommellement de colère se firent entendre. Sans nul doute des bêtes vigilantes se trouvaient emprisonnées dans une se- \conde cour ou veillaient dans les couloirs de la maison. Plume-cTAigje, chef de l'expédition, jeta un regard iuqniet autour de lui ; le silence et l'absence de tout mouemeut l'inquiétait. — Mais en dépit de la crainte qui son servait, un de ses compagnons dépassa la brèche et gouleva les pieux tombés formant une sorte de barricade devant la haie. Au même moment le bruit d'une détoruuiojï :sc Ûl entendre, et le lluron s© roula sur le sol.

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Cm cri de fureur s'échappa de la bouche des Indien*. lis comprenaient que la feinte tranquillité de la maison cachait un piège. Nul ne les avait renseignés sur le nombre l'habitants que renfermait la Maison-des-Rapides. Seulement ils étaient cinquante, et en fixant à dix le chiffre des serviteurs de Tanguy de Coëtquen, ils étaient certains de ne pas rester au-dessous.

Deux alternatives se présentaient ; reculer en voyant les habitants sur leurs gardes, ou se fiant à leur courage et à leur adresse, s'emparer de force de la maison, parvenir à l'étage défendu à coups de mousquet, tuer ceux qui s'obstineraient à la lutte, et faire le plus grand nombre possible de prisonniers. Ce fut ce dernier avis qui l'emporta. Le conciliabule avait eu lieu en dehors de la palissade, et depuis la chute de l'Indien frappé d'une balle, aucun Huron n'avait paru. Le doigt sur la détente de leurs armes. Halgan et Tanguy attendaient. Les serviteurs, munis de mousquets, guettaient également le moment de faire feu. Pâtira venait de disparaître sans bruit, il se glissa le long de l'escalier. La porte du couloir avait été laissée entr'ouverte, et sur la première marche du perron le mortier restait accroupi semblable à un gnome noir. L'enfant rampa jusqu'au mortier et se tint immobile, surveillant, lui aussi, les agissements de» Indiens. Si les Hurons entraient un à un dans la cour, les défenseurs de la Maison-des-Rapides pouvaient les voir s loisir et les abattre avec une effrayante promptitude, ïî valait mieux que la troupe tout entière s'élançâi £ Sa fois; elle subirait sans doute des pertes cruelles pendant la première décharge, mais cet orage de fer et :îe feu passé, elle se ruerait sur la maison et la prendrait ùsément d'assaut.

Plume d'Aigle rallia sa troupe à ce premier parti. La hâte du pillage était si grande que les sauvages ne parurent point s'inquiéter de savoir si ceux qui passeraient les premiers ne se trouveraient point plus exposés que les autres ; la furie de l'attaque devait, croyaient-' ls, supprimer la moitié du danger. Le tomahawk en main, ils poussèrent le cri rauque qui, chez eux, est le signal du combat et se ruant sur la palissade ils franchirent la haie. Mais à peine cette masse d'hommes demi nus eutelle posé le pied hors de la palissade, qu'un nuage de fumée l'enveloppa, en môme temps qu'un ouragan de fer l'accueillit. Le crépitement sec des mousquets se môla au grondement formidable du mortier, et une trouée sanglante se fit dans la colonne.

Des cris qui n'avaient rien d'humain répondirent à cette décharge inattendue, les blessés roulèrent sur le sol, la tête fracassée, les membres broyés. Mais cette fois contrairement à leurs habitudes, les Indiens ne s'arrêtèrent pas pour mettre leurs blessés en sûreté, le temps qu'ils eussent employé à les transporter au dehors aurait permis aux habitants de la Maison de préparer une nouvelle décharge de leurs armes. Les Hurons franchirent ies cadavres et les corps de leurs compagnons agités des »p;fsmes de l'agonie et continuèrent leur course. Au moment où ils atteignaient le seuil de la Maison -des- Rapides ies barres de fer furent rapidement tirées; Pâtira après ivoir servi sa pièce comprenant qu'il ne pouvait gardei •a batterie rejoignit le marquis et le capitaine.

Tous deux étaient calmos, î£so!îis.

Mais quel drame poignant se passait dans te cœur df Tanguy. S'il ne se fut agi que de lui, il aurait fait bon marché de sa vie, mais Hervé était là, «iené n'ayant à

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cette heure que les bras de Nonpareille pour défense.

Le cher et infortuné petit être n'avait-il échappé à tant de périls pas>és que pour devenir la proie des sauvages? Condamné à mort, même avant de naître, sauvé par les miracles de dévouement de Pâtira, arraché à la tour Ronde après avoir eu pour baptême les larmes d9 la marquise Blanche, caché dans la grotte aux poul piquets, enfermé dans la cabane de Jeanne la Fileuse, accueilli par l'abbé de Léhon, allait-il mourir dans cette demeure isolée, entre son aïeul, son père et deux enfants qui le chérissaient comme un frère.

Mais si la pensée de Tanguy se portait vers Hervé avec angoisse, les craintes de Pâtira n'étaient pas moins vives. L'héroïque Breton se trouvait des droits sur le dernier des Coëtquen. Aussi, après avoir abandonné la mortier qui avait jeté une perturbation si grande dans les rangs des sauvages, remonta- t-il en toute hâte dans la chambre où Nonpareille se trouvait avec Hervé !

— La Fille- aux- cheveux-d'argent a du courage? demanda Pâtira qui aimait à se servir avec elle des formules de langage affectionnées par la Nonpareille.

— Mon frère peut mettre la main sur mon cœur, dans e danger il ne bat jamais plus vite.

— Les Mingos seront ici dans deux minutes.

— Cela veut dire que les Visages-Pales ont deux milûtes à vivre.

— Dieu le sait.

— Que veut mon frère?

— Le salui de l'enfant.

— Mon jeune frère ne songe-t-il pas h. îni-m$me ?

— Il n'en a pas le droi l à cette heure.

Le bruit que faisaient les Hurous efl attaquant la porté

uiivcna^ aux deux adolescents. Le regard de Patrra embrassa l'espace et parut demander aux objets e rieurs l'aide, le conseil qu'il ne trouvait pas ea lui.

Le bruit d'une nouvelle déchaîne de mottequeteria la apprit que les Hurons venaient de laisser sur le seuil d< ■ -.elles victimes. AnxtéijX, désespéré, il regarda le c in avec une ardente expression de prière.

Pâtira se trouvait a\c- dans un*-

pièce située du coté opposé à celui que menaçaient Hurons. Cette porte se trouvait adossée à la foret, tai que l'autre dominait le Saint-Laurent. L'omb: complète du côté du bois, pendant que la façade, brilJ lamment éclairée par la unie, était visible pr en plein jour. Tanguy et son père possédaient tro sentiment des beautés de la nature pour avoir soûl que l'on fit auiour d'eux un grand abatis d'arbres. 1 proprement parler, le bois servait de parc à l'habitat et sur la pointe la plus avancée de la toiture, se projetais l'ombre d'énormes branches que le marquis avait d.fea-* du d'élaguer. Il

Au moment où Pâtira demandait aa ciel un moyen aÊ salut, ses yeux rencontrèrent l'énorme branche d'ini érable à sucre. Une distance de neuf pieds environ le sô* parait du toit au-dessus duquel il surplombait. Il parai» sait presque impossible de l'atteindre, et cependant à s|* vue Pâtira tressaillit comme s'il avait trouvé ce que tou E à l'heure il implorait de Dieu.

Au-dessus des chambres qui allaient devenir le théâti^: d'une lutte sans merci, ou avait ménagé des comblB munis de fenêtres étroites et pur lesquelles ii devait eut* iule de gagner la toiture.

Pâtira as ses bras.

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— Tu eais rme je t'aime, lut dit \'\, tu s;>is que j'ai ingtemps re:: n ; père . Yeux-tu m'obéir comme

lui, comme à Dieu ?

— Oui, dit l'enfant, tu le sais, je n'ai pas pleuré quanti dus avons traversé le souterrain de l'abbaye.

— Tu n'auras pas peur davantage?

— Non, si tu viens avec moi.

— Moi, je mo battrai à côté de ton père, mais Nonpà pille ne le quittera pas.

, Eu ce moment un craquement terrible se fit entendre, H porte delà maison cédait sous l'effort des sauvages.

- il est temps ! il est temps ! s'écria Nonpareille. Que ^ ~^ju pon jeune frère sauve îe Roitelet des-Bois, il viendra se . \ f

i lire ensuite à côlé de son maître. y

i Pâtira saisit le main de Nonpareille et gravit avec la mne fille l'escalier conduisant aux combles.

A peine furent-ils dans ce grenier, que l'ancien apprenti e Jean l'Enclume saisit la ceinture de Nonpareille, Usa au travers de la fenêtre étroite et se trouva sur Je uLj dont la pente n'était pas heureusement trop rapide. lors, pour donner du poids à l'une des extrémités de lécliarpe, il y attacha un lourd couteau, la lança auessus de la branche d'érable, l'attira fortement, la fixa à \ fenêtre en enfonçant l'arme dans une jointure, puis il fendit les bras à Hervé qui se serra contre lui, tandis que \> l'autre il attirait Nonpareille.

En un instant, les trois enfants se trouvèrent sur le toit.

■ bruit de la mousqueterie avait changé de direction, alira comprit qu'on se battait dans l'escalier.

Il saisit à deux mains la branche d'érable, se courba, en

rière, et dit à la Fille-aux-cheveux-d'argent :

— J'aurai la force de la maintenir ainsi jusqu'à ce que

1 60 ïttiK CANADA.

ta ?cis parvenue pu tronc del'arbre et mise à couvert sens ton feuillage. As-tu le courage de prendre ce chemin ! Nonpareille regarda Pâtira avec une sorte d'enthou riâsme.

— Oui. oui, dit-elle, je puis mourir pour ceux qc< j'aime... Je vais reprendre la ceinture, inutile désorrn hs pour maintenir la branche, j'en ai besoin pour lier à m "1 le fils d8 Tanguy.

Avec une célérité égale à son sang-froid, Nonpareille détacha l'écharpe, la tourna trois fois autour de son corps et de celui d'Hervé, puis, avec un calme particulier à sa race, elle posa le pied sur le pont flexible qu'elle devait franchir. Hervé ferma les yeux, étouffa un soupir et noua ses mains autour du cou de Nonpareille.

Des vociférations, des cris, des cliquetis d'armes, des brait? de crosses de mousquets parvinrent aux enfants.

— Vite! vite! dit Pâtira, les Mingos sont dans les chambres.

Nonpareille se tenait debout sur la grosse branche, et s'aidant des rameaux poussés au hasard, elle s'avançait avec une prudenîe lenteur. Son pied n'hésitait pas, elle allait devant elle, gravissant avec une sûreté d'équiîi- : briste ce chemin périlleux.

Pendant ce temps Pâtira à genoux, les bras tendus, épuisait ses dernières forces pour roidir la branche colos sale. Il priait avec la ferveur des martyrs, demandant le salut de ces deux jeunes créatures. Un cri d'épouvante jaillit de ses lèvres, Nonpareille venait de faire un faus pas ; elle n'était plus debout, elle se couiait le long de \? branche... peut-être en dépit de sa légèreté, de soi adresse, le vertige venait-il de s'emparer d'elle. Les maint de Patin élaieul en sang, il n'avait plus la force dt

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tendre la branche d'érable, et il tremblait de la voir échapper à ses doigts crispés, mais un chant (Foiseau moqueur retentit dans l'érable : Nonpareille était en sûreté, et pour le moment ni Hervé nielle n'avaient rien à craindre.

Pâtira s'empressa de descendre des combles, il bondi dans le corridor son couteau à la main, et chercha dv çegard le capitaine et ^nngqy.

Le couloir, l'escalier présentaient comme la cour un tableau effrayant. Deux des serviteurs de Tanguy gisaient sur le plancher. Leurs crânes portaient une plaie horrible, et leurs chevelures pendaient à la ceinture de Plume-d'Aigle. Le troisième luttait désespérément contre cinq Hurons qui se disputaient à la fois sa vie et son scalp. Les autres se battaient sans espoir de salut contre la bande de démons qui les assaillait.

Le capitaine et Tanguy s'étaient réfugiés dans l'embrasure d'une croisée, dont la profondeur servait de défense. Les ennemis ne pouvaient les attaquer que de face, et le courage de Tanguy, l'adresse de Halgan pouvaient prolonger la lutte et longtemps balancer la victoire.

Plume-d'Aigle, chef redouté de sa tribu, avait trouvé dans Halgan un rival digne de lui. La hache d'abordage de l'un valait le tomahawk de l'autre. Les deux lames 6e heurtaient avec des bruits sinistres et un jaillissement d'étincelles. Plume-d'Aigle attaquait avec un emportement sauvage, le capitaine païaît avec sang-froid. Les ymx des combattants reflétaient la même audace Tous deux avaient résolu de vaincre. L'un se battail pour le salut des siens; l'au'àre, avide d'augmenté* «es trophées sanglants, rêvait la gloire de faire prisonnier un de ces Visages-Piles, dont le» tortures de»

Vaient plus tard être pour lui un {mouvant spectacle. Tandis que le capitaine luttait contre Plume d'Aigle. Tanguy soutenait l'assaut de deux ïïurons; le premier, Tête-Rouge, atteignait une taille colossale, tandis que le second, la Panthère-Agile, sortant à peine de l'adolescence, cherchait avec obstination à déloger Tanguy de l'abri de la fenêtre, afin de le précipiter sur le sol et de s'emparer de sa chevelure. Panthère-Agile n'avait pas encore rang parmi les guerriers, et brûlait de se signaler par une action d'éclat. Poursuivi par son idée fixe, le jeune Indien ne tenait à la main que son large couteau de scalp, tandis que Tête-Rouge brandissait une lance dont la hampe brisée pendant le combat à moitié de sa hauteur, se trouvait alors de la dimension d'un javelot. Tanguy soutenait ïe choc de ces deux adversaires grâce à l'épée qu'il faisait tournoyer avec une admirable adresse. Tout en luttant avec rage contre leurs adversaires, les Indiens ne pouvaient s'empêcher de rendre justice à leur bravoure et ils allaient peut être douter de leur victoire, quand trois Indiens portant à leur cein^. ture le scalp de deux hommes, se jetèrent à leur tour sur le capitaine et sur Tanguy. Il ne s'agissait plus en ce moment de soutenir le choc de deux adversaires ; Halgan ^9 le marquis deCoêtquen luttaient contre cinq hommes, et ce nombre ne pouvait manquer d'écraser le courage. Ni Halgan ni son gendre ne semblaient las cependant la hache d'abordage du premier avait blessé la main de Pîume-d'Aigle, et le sang coulait de l'épaule du capitaine. Tout à coup comprenant qu'il faut en finir et que ! 0péfl d'un seul ne pouvait longtemps tenir en échec les armes de quatre Rurons, le marquis porta un coup droit et troua une poitrine, mais une hache, lancée au vol et

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