PRISONNIERS
destinée à lui trancher le poignet, brisa son épée et Tanguy n'eut plus h la main qu'un informe et inutile tronçon,
Au môme moment un coup de couteau arrache un cri de fureur de l'un dos adversaires de Tanguy, Tête- Rouge blessé au bras se retourne furieux, car il a été atteint par derrière, les Hurons qui s'acharnent contre Tanguy se tournent vers le nouvel adversaire qui vien* de surgir. Au même moment un des sauvages saisi par les deux pieds tombe sur le sol, et enjambant le corps de Têle-Rouge, Pâtira, une hache dans chaque main se glisse à côté de Tanguy.
Le marquis songe moins à lui qu'à son enfant:
— Hervé, demande-t-il, qu'as-tu fait d'Hervé?
— En sûreté près de Nonpareille.
Tête-Rouge qui s'est relevé lance au hasard sa lourde hache, atteint Tanguy à la tempe, et le marquis laisse échapper un cri de douleur.
Les combats partiels prenaient fin dans les couloirs et dans les chambres de la Maison- dès-Rapides. Un seul groupa résistait aux sauvages d'une façon désespérée, deux des serviteurs qui n'avaient pas succombé dans la lutte venaient d être faits prisonniers, et leur sort ne présageait que trop celui qui attendait Halgan et le marquis.
Celui-ci luttait toujours, mais il n'attendait plus la victoire pour prix du courage désespéré dont il faisait preuve.
— Pâtira, dit- il tandis qe'il soutenait le choc de ses adversaires, tu sais où se trouve mon fils?
— Oui, répondit l'adolescent en entaillant le bras de Panthère-Agile.
— Va le retrouver, dit Tanguy.. .Oh! ceHurondamné!., je suis atteint, Pâtira... pars, rejoins Hervé, proté^e-le sauve-le... Jean Canada reviendra... tu peux avoir confiance en lui...
— Laissez-moi mourir avec vous, dit Pâtira, je ma bats comme un homme, ees Mingos ne sont pas encxa'a nos maîtres.
— Ils le deviendront... mes yeux so voilent et mon bras faiblit... Mon enfant! sauve mon enfant que Nonpareille serait impuissante a défendre!
— Vous l'exigez de moi, monsieur le marquis?
— Oui, dit Tanguy, il arrivera de nous ce que voudra Dieu.
Pâtira n'objecta rien, il se glissa dans l'embrasure de la croisée, passa derrière le marquis, puis, saisissant à deux mains la barre d'appui de la fenêtre, il fit une rapide évolution et se trouva debout sur une étroite corniebe en bois. L'angle de la maison n'était pas éloigné, un tronc d'arbre énorme, haut comme un mât, en formait l'arête; l'adolescent se souvint du temps où, pauvre enfant perdu, il suivait une troupe de saltimbanques. Jamais plus de sang-froid ne lui fut nécessaire pour opérer une descente diffiriïe. Il rampa sur la corniche, gagna l'angle de la maison, puis, embrassant le tronc d'érable, il se laissa glisser à terre. Un moment étourdi, il resta étendu sur le sol, immobile et prêtant l'oreille; puis, rampant au bas de !a maison, il ne tarda pas k gagner le perron. Le mortier s'y dressait au milieu de ,rois cadavres. Un grognement se fit entendre non loin le là, et Pâtira appela d'uno voix étouffée :
— Mingo ! Mmgo !
L'ours arriva lentement. Pâtira caressa sa lourde tête
MÏSONN'ISRS. H>5
et franchit avec lui îe seuiî de la Maison-des-Rapide», Tournant alors cette démettre dans laquelle s'achevait un horrible drame, Pâtira se rapprocha de l'érable serrant de refuge à Nonpareille et à Hervé, puis, embrassant son tronc gigantesque, il se mit a monter, tandis que
{Min go tournait autour en balançant sa grosse tête. Quelques minutes plus tard Pâlira se trouvait h côté
<î Hervé et de Nonpareille.
— Mon jeune frère apporte de mauvaises nouvelles? demanda la Fille-aux-cheveux-d'argent.
— Les Hurons sont les maîtres, dit Pâlira, les Huions «ont. dis contre un seul.
— Et Tanguy, au cœur généreux ?
— Tanguy reste entre les mains de Dieu.
— Halgan?
— Se bat comme un lion.
— Ils ont envoyé Pâtira nous rejoindre ?
— Oui, Nonpareille, et pourtant j'ai failli désobéir au marquis, malgré ma tendresse pour Hervé, je ne songeais qu'à mourir avec son père.
— Tanguy ne mourra pas, dit Nonpareilie, on le tari* prisonnier.
— N'est-ce pas la même chose ?
— Avoir du temps, c'est garder la .vie.
i Une immense clameur s'éleva dans l'air, et les trois adolescents sentirent leur cœur se serrer ; cette exclamation farouche saluait une victoire définitive. I En effet, peu de temps après, une bande de sauvages 'élança hors de la maison. Chacun d'eux emportait uns (art de butin. Au milieu d'un groupe de guerriers, Pâtira lut distinguer CoSt.quen, Halgan et deux de leurs servibuts liés étroitement et gardés à vue.
!66 ÏSAJT CANADA.
Les ronges codeurs de l'incendie s'étâîenr, progressivement effacées du ciel, la pâleur ds l'aube succédait à la pourpre sanglante ; le ciel voyait disparaître ses .dernières étoiles ; l'aurore allait paraître, et les clartés du matin montreraient dans toute son horreur les traces de la bataille de la nuit.
Les Hurons, qui étaient parvenus à s'emparer de CoP.t- ' ^Uen et d'Iïalgan, satisfaits d'une semblable victoire, dédaignaient de prendre part au pillage, mais leurs compagnons fouillaient la maison pour y chercher de la poudre, des balles et de l'eau de feu. L'avidité les retenait sur la théâtre de la lutte, et Tête-Rouge, Panthère -Agile et Plumec d'Aigle attendaient impatiemment que leurs compagnons eussent amassé assez de butin pour abandonner le théâtre du massacre.
Plume-d Aigle ne voulait point d'ailleurs s'éloigner de la Maison dès-Rapides avant, d'avoir fait donner la sépulture aux morts. Il appela d'une voix impérative quatre des guerriers qui l'avaient suivi, et ceux-ci, après avoir entendu les paroles de Plume-d'Aigle, gaguèrentlalisière du bois etcreusèrentàquelqucs pasune largo fosse. Quand elle fut prête, les Indiens laissèrent Halgan, Tanguy elleurs trois domestiques sous la garde de cinq sauvages ; le reste des Hurons se groupa autour do la fosse, dans laquelle; furent placés les cadavres enveloppés dans des peaux de bisons. Puis, quand le gazon eut recouvert leur tombe, ' Plume-d'Aigle leur dit adieu en leur souhaitant toutes jbs félicités auxquelles a droit le guerrier entrant dans le pays des chasses bienheureuses. Il exalta leur bravoure, jura que leur mémoire ne s'éteindrait jamais dans le souvenir des hommes de sa tribu, et s'éloigna de la fosse su^ laquelle furent placées en trophées les armes des morts,
JpaiSONNÎERS. 167
Tanguy et Raîgan causaient à voix basse ; leur visage Respirait une mâle résignation, niais leurs regards e> raient autour d'eux comme s'ils eussent cherché les traceï <-"atira et d'Kervé.
jy/ Un moment Pâtira fut tenté d'imiter le chant d'an oieau de son pays, afin de rassurer le marquis, mais Nonpareille posa sa petite main sur la bouche du Breton :
— Les Mingos connaissent le chant de tous les oiseaux f^v^ du pays; si le moindre bruit trahissait la présence du Roitelet-des-Bois, nous serions perdus.
Quand la cérémonie nocturne fut achevée, le jour était complètement venu. Du haut de leur observatoire, Pâtira et Non pareille virent la troupe de Hurons réduite à une vingtaine d'hommes. Tantdurant l'incendie de la Grande- Hutte que pendant l'assaut de la Maison- dès-Rapides, ils avaient perdu trente guerriers. Cette victoire ressemblait fort à une défaite. Il faut avouer que le mortier de ! Pâtira avait bien fait dix victimes en crachant la mitraille dont le courageux adolescent l'avait bourré jusqu'à la gueule.
Enfin, Plume-d'Aigle donna le signal du départ, les prisonniers furent placés au milieu des Hurons, et la xoups s'enfonça sous ie eouysrt du bois.
Xiî
LES ;.IILLE-Ii.ES.
Les Hurons continuèrent leur route à l'abri de la forêl que la nuit emplissait encore de ses ombres, tandis que le jour se levait radieux sur le fleuve et que les rayons du soleil montaient avec lenteur dans le ciel d'un bleu pur. Les guerriers, ivres de carnage, de l'odeur du sang versé, de la joie du pillage, ne semblaient pwint encore se ressentir des fatigues de cette nuit de meurtre et d'incendie. La hâte de se mettre à l'abri d'une poursuite, l'impatience de gagner le village où on les attendait, ne leur permettait guère de songer encore au repos. Ceux jui avaient reçu des blessures paraissaient l'oublier. Leur cjédain de la douleur, l'orgueil qu'ils mettaient dans un ^Toïcisme sur lequel ne devait avoir prise aucune émotion les soutenait durant cette marche forcée. Un d'entre eux avait fixé trois chevelures à l'extrémité de sa lance ; i!l marchait en avant, agitant avec des chants de guerre ce irapeau hideux. Halgan et Tanguy liés avec des cordes d'écorce suivaient les vainqueurs sans plainte cona bans forfanterie. Tous deux avaient reçu des blessures, mais tous deux souffraient moins nar le corps qua par
JEA» CASAIiA.
i'âroe. La pensée du vieillard et. celle du jeune homme i» rep ortuient vers Hervé, le dernier être que le ciel leur eut laissé à chérir, Tunique descendant d'une race glorieuse qui, décimée en France, venait s'éteindre sur une terre lointaine qui lut la France aussi 1
Ils ne se parlaient point. Qu'auraient-ils pu se dire? En dépit de la fermeté de leur caractère ils redoutaient oue l'attendrissement les gagnât. Si méprisables que fussent leurs bourreaux, ils voulaient devant eux faire preuve de courage. . .
Après une heure de marche dans la forêt, Plume d Aigle et Tête-Rouge conférèrent un moment, puis les deux chefs donnèrent ordre à la petite troupe de s'arrêter, Trois des hommes furent chargés de rapporter du gibier, et les prisonniers enchaînés au pied d'un arbre virent le.' Hurons commencer les apprêts d'un repas. Un quar; d'heure ne s'était pas écoulé, avant que les chasseurs retinssent: l'un rapportait un daim, les autres des oiseaux, Tandis que les plus jeunes guerriers préparaient la vénalwon, Plume-d'Aigle s'approcha d'Halgan et de Tanguy.
L'expression de son visage était calme, et sa voix ne trahissait ni haine ni colère :
— Les Visages-Pâles ont besoin de soins et de nourriture, dit-il; les Peaux-Houges sont des hommes... En attendant que le grand Sorcier de la tribu les guérisse, Plume-d'Aigle leur apporte des herbes salutaires.
Tanguy prit les feuilles que lui présentait le sauvage, mais en même temps, il lui fit comprendre FimpossibiM* dans laquelle il se trouvait de pan^r les blessures de sou
oompajçnon.
Plume-d'Aigle, qui savait assez ^anglais pour s expn -
quer de façon à être compris, demanda il
IE5 ÏMLLE-IIES. T7\
— Sur îe manitou qu'ils adorent, les Ti s âges- Pâles pïomettent-ik de ne poinl chercher à s'évader ?
— Nous le promettons, dirent à la fois Eaîgan et Tanguy.
Sur un signe du chef les liens des prisonniers tombèrent, et le marquis et le capitaine se rendirent mutuellement les services que nécessitait le nombre de leurs blessures.
Aucune n'était grave, les chairs seules se trouvaient atteintes, mais les malheureux avaient perdu beaucoup de sang, et leur faiblesse se trouvait dépasser leurs souffrances.
En agissant avec cette apparente compassion, les Errons jn/obéissaient pas à un sentiment d'humanité; ils aient un usage puisant sa source dans la cruauté et dans l'orgueil. Tout ennemi que l'en ne massacrait pas sur-le-champ pour iui enlever sa chevelure était réservé aân de servir de spectacle aux hommes de la tribu. Il était aussi glorieux de ramener des captifs que de recueillir des scalps. Et les hommes, les femmes, les enfants, demeurés dans les campements et les village», attendaient avec impatience les vainqueurs, et les récoaii pensaient par de grandes louanges quand ceux-ci leur ménageaient îe spectacle d'une torture. Mais ce spectacle eut beaucoup perdu de sa valeur si ies prisonniers affaiblis par une marche ou la souffrance, avaient été plongés dans la demi-torpeur de l'agonie. Les Indiens, voulaient trouver dans les malheureux devant servir de jouet i leur barbarie et de cible à leur adresse, des hommes robustes, capables de supporter de longues tortures, et de réjouir les regards curieux, par la durée des épreuves qu'on leur pourrait faire subir.
172 mn tASADA.
Ni Halgan ni Tanguy n'ignoraient que la feinte humarite de PIume-d'Aigle cachait un piège, mais ils croyaient de leur devoir de vivre jusqu'à l'heure marquée par Dieu - D'ailleurs, l'espoir abandonne difficilement le cœur de l'homme; dans une situation s! désespérée qu'elle soit,
trouve toujours un sujet d'attente et de consolation
Halgan avait tant de fois lutté contre des vagues cou- "oucées; il avait si souvent subi le choc des vaisseaux anglais ; il s'était vu tant de fois au milieu de la tempête et de la bataille que le calme ne l'abandonnait point an milieu de cette nouvelle épreuve. Quant à Tanguy, en se rappelant l'heure terrible pendant laquelle il s'était précipité du haut de la potence des Dimnâmas, en se souvenant de l'assaûl de l'abbaye de Léhon, des périls Courus au milieu des ruines du manoir de Guildo, de la bourrasque qui faillit faire chavirer la petite barque des fugitifs, et qui coulait sous ses pieds au moment où le navire d'Ealgan le prit à bord, il ne se croyait point le droit de douter de la Providence; et quelque chose de vague comme certaines pâleurs d'étoiles dans un ciel sombre, lui répétait d'attendre et de croire encore au salut.
Le pansement de leurs blessures, une tranche de venaison et un peu d^ sommeil procurèrent d'ailleurs un soulagement réel aux prisonniers. Quand leurs nouveaux maîtres les éveillèrent ils se sentftnnt ranimés et reprirent leur place au milieu de la colonne .l'expédition.
On leur avait remis des entraves; mais si solides qu'elles fussent, elles ne blessaient ni leurs jambes ni leurs poignets. Les Hurons connaissaient si bien l'impossibilité dans laquelle se trouvaient les malheure u x de tenter UDe évasion, qu'iis les mai ni raient »ans {g£ torturer.
LES MlLLE-îlBS. 173
On campa de nouveau durant la nuit.
Du se rendaient les Hurons? Quels étaient leurs projets? les prisonniers ne le pouvaient soupçonner. Tout ce qu'ils savaient, c'est qu'en longeant la forêt les sauvages ne s'éloignaient pas du fleuve. Si jamais l'occasion de s'évader était offerte aux prisonniers, ils ne pourraient se tromper sur la route à suivre; les Hurons remontaient le Saint-Laurent.
Plus d'une fois, se souvenant de récits de voyages îua durant des traversées ou dans le rnanoir de Coêtquen, Haîgan et Tanguy s'efforcèrent de laisser des traces de leur passage en cassant des branches d'arbres, en froissant des feuillages d'arbustes, mais une observation prononcée d'une voix dure par Plume-d'Aigle et accompagnée d'un regard menaçant, suffît pour engagera renoncer à ce moyeu de fournir un indice de leur passage. Et cependant il fallait que leurs amis les pussent retrouver.
Tanguy eut tout à coup une inspiration. Il gardait dans sa poitrine un chapelet à maillons d'or, souvenir I de ->a mère. L^ seul êl ' chercher à suivre Tanguy
et Halgan était Pâtira. Or Pâtira connaissait le chapelet; . Tanguy parvint à passer une de ses mains dans sa poitrine, et comme si la douleur l'oppressait, il l'y laissa assez de temps pour rompre les mailles d'or, et arracher un des grains de corail. Une seconde après, un fragment l (j du cher souvenir gisait sur l'berbe fine de la forêt sem- I ft blable aune baie tombée du bec d'un oiseau. Mais la routa pouvait être longue, il fallait économiser les points de repère. Le chemin s'allongeait sous les grands arbres, ei les Indiens ne semblaient nullement songer à camper même pour quelques jours. Quand ils manquaient da / ▼ivres, l'un d'eux s'éloignait, tuait un daim à coups de ,' "••
flèches et revenait courbé sous sa proie. On aliumait un feu de bois sec, de façon a ce qu'il donnât peu de fumée, on grillait la viande dont les reliefs étaient soigneusement emportés, puis on se remettait en marche.
Les blessures d'Kalgan et de Tanguy se cicatrisaient leurs forces revenaient, eu dépit de cette longue course Mais à mesure que la route s'enfonçait davantage, à me* cure qu'ils s'éloignaient de Montréal ils sentaient s'affai blir leurs premi ères espérances. Si intelligent, si dévoué que fut Pâtira, que pourrait-il pour Tanguy, si les Indie/u^ 1 entraînaient dans un village enseveli au milieu de* bois.
Durant huit jours la troupe marcha delà sorte, durant huit nuits, les songes du marquis de CoStquoa lui montrèrent la maison de Jean Ganac et les tableaux horribles du siège de sa pri , au bout de ce temps, les Indiens firent halte dans une clairière remarquable par ses arbres séculaires. Quatre Hurons s'avancèrent vers les plus vieux, minés par les années et dont l'écorce et la cime subsistaient seules. Les Indiens tirèrent de ces énormes cavités végétales quatre légers canots d'écorce en parfait état, las placèrent sur leurs têtes, et la troupe quittant la forêt descendit sur la berge du fleuve.
Cette fois toute piste allait être perdue pour ceux qui "tenteraient de suivre et de sauver les prisonniers.
Tanguy, au moment de s'embarquer, sacrifia les der» oiers grains de son chapelet. On le plaça dans le même îanot que la capitaine, Plume-d'Àigle, Panthère-Agile et . Tête-Rouge.
Des rameurs vigoureux enlevèrent la barque en dépii i difficulté de remonter le courant, et la petite Ilot-
LES MIM.E-ILES, 1^5
tille continua de voguer de conserve sans trop s'éloigner du be
Mais à mesure que l'on avançait sur le fleuve, celui-ci semblait s'élargir. Bientôt du sein môme de ses ondes surgirent des îles d'aspects divers. Les unes vastes vertes d'arbres immenses, les autres formées de roches abruptes. Nulle n'avait la même étendue ni la môme forme. Elles opposaient leurs caps, leurs baies, les dentelures de leurs bords. Au fond de ces criques de verdure l'eau bleue, pure et comme endormie, oubliait les rapides du fleuve, et baignait les corbeilles de iieurs avec des remous caressants. L'ensemble du Saint-Laurent présentait en cet endroit une Venise de verdure avec des lagunes sans fin, se mêlant, se croisant, comme un lacis inextricable. Aucun navire, aucune barque n'eut pu naviguer dans ce dédale, mais les canots légers des Indiens glissaient à travers ces passes difficiles avec une sûreté admirable. Cbaque langue de terre, chaque arbre, le plus étl>oi$ promontoire étaient connus des sauvages. Dans cet arebipel des Mille-Iles^ dont nul sans doute ne peut pré- "^èTTl'lïoTnlH^dTune façon absolue, mais qui présente un aspect sans égal au monde, les canots d'écorce filaient sous ia rame avec la rapidité des oiseaux.
Si Coôtquen et Halgan eussent regardé en touristes et en voyageurs la scène qui se présentait à leurs yeux, ils n'auraient pas trouvé d'expression suffisante pour peindre leur ravissement à la vue de ces îlots présentant toutes le's gammes do la verdure, et mêlant à la majesté des bois l'horreur des roches sombres et la grâce des parterres. Quelques-unes de ces îles présentaient seulement una masse de roseaux. La terre y était si étroite qu'elle ne pouvait produire qu'un bouquet balancé mollement par
176 JEAW CANADA.
les brises. Mais au lieu de puiser une source de consolation dans le tableau qui s'offrait à leur vue, Tanguy et le j capitaine y trouvaient une augmentation à leurs angoisses. Sans nul doute leurs traces se trouveraient inévitablement perdues. En supposant que Pâtira, inspiré par le dévouement dont il avait fourni tant de preuves, eut été capable de suivre le marquis et ses ravisseurs à travers les bois, il ne pouvait être possible que l'adolescent, ignojr rant des subterfuges et des ruses des Hurons retrouvât i. la trace du mari de la marquise à travers ces interminables lagunes.
Un regard échangé par les prisonniers leur prouva que tous deux comprenaient le péril dont nulle main ne les pourrait tirer, mais ils n'exprimèrent aucune de leurs craintes. L'heure du stoïque courage était plus que jamais Tenue.
Les canots arrivèrent enfin dans une baie agrandie ; les abords en étaient faciles, et de longs cordages d'écorce prouvaient que cette crique servait d'habitude pour amarrer les canots de la tribu vagabonde.
Au moment où Plume-d'Aigle et ses compagnons approchaient de la rive, des colonnes de fumée s'élevant à travers les arbres, apprirent aux captifs que l'île était habitée. Les Hurons saisirent leurs prisonniers par le bras, les firent sortir du canot, puis toute la troupe mit pied à terre, attacha les embarcations aux amarres d'é* corce, et se mit en marche du côte où l'on voyait fumejC les huttes.
Arrivés à quelque distance de ce village improvisé, les Hurons poussèrent ensemble leur cri de mort. Rien ne saurait donner l'idée de cette clameur désolée ; avant de parler de leurs exploits et détaler les trophées de la vie-