LA LUTTE AVANT L'HEURK
sacre pus des milliers d'hommes, on ne pend pas la population de vingt quartiers. Le plus que l'on peut faire est de déporter ceux qui refusent de se soumettre. Tout les Canadiens en état de porter les armes s'empressèrent donc de rejoindre Georges Malo, Jean, Tanguy et Halgau qui prenaient à cette heure leurs dispositions afin de sou tenir le dernier choc de la garnison.
Durant toute la nuit, Pâtira, enchainé par son serment de veiller au salut d'Hervé, n'avait pu prendre part à la lutte. Chargé de son cher fardeau, il s'était caché de rue en rue, de maison en maison, fuyant le déchaînement de l'orage, à mesure qu'il s'approchait.
S'il avait pu «onfier Hervé à des amis sûrs. Pâtira sérail revenu *e jeter au milieu de la mêlée, mais il ne conna&» sait personne dans la ville. Un instant il songea à porte? Hervé chez Amy David ; mais, sans aucun doute, I* veuve, considérée depuis longtemps connue suspecte, ne pouvait lui offrir une hospitalité efficace. Après avoir enfermé saùllesous le prétexte d'uue accusation odieuse, on pouvait elle-même l'arrêter sans ordre, sans procès, simplement parce qu'elle était catholique et dévouée à la cause française.
Le cœur de Pâtira battait à rompre sa poitrine. De la Bretagne livrée à l'horreur de la révolution, il tombait au milieu des Indiens ; parvenu à grand'peine à leur échapper, il se trouvait enveloppé dans les scènes sanglantes d'une émeute.
Durant la nuit, fuyant les endroits éclairés par les torches et les brasiers, il s'était glissé de ruelle en ruelle. A.u matin il gagna un quartier où la mort avait accompli sa tâche lugubre: ce quartier conduisait au port, et pâtira le suivit d'instinci.
Le port était une ville daDs la ville même. Les bâtiments de tous pays à l'abri dans la rade renfermaient une population cosmopolite de matelots qui, enchaînés ■X^Vpar leur devoir, ne pouvaient prendre aucune part à la lutte et devaient continuer une existence maintenue pat la discipline, môme en face des sanglantes agitations dont Montréal était le théâtre.
Au moment où Pâtira tournait l'angle d'une place dont les pavés rouges de sang attestaient les scènes atroces qui s'y étaient passées, il vit debout au pied du poteau d'un réverbère, une femme dont le visage ruisselant de pleurs restait levé vers un homme de petite taille lié par les poignets à la potence d'un réverbère.
Les tressaillements delà vie semblaient avoir abandonné le misérable corps. La le le retombait livide sur la poitrine, les pieds étaient sans mouvement. D'un regard, Pâtira reconnut Nadie dans la femme pleurant à* sanglots, et l'agent de police dans l'épouvantable pendu.
Si l'adolescent se rappelait que Jeffs avait voulu faire arrêter Jean Canada et Georges Malo, il n'oubliait point que sa courageuse fille s'était exposée pour les sauver rtms. D'ailleurs, Jeffs lui semblait bien mort. Une plaque rouge marquant sa tempe trahissait une blessure grave ; La complexion frêle de l'agent ne permettait point de douter qu'il eut succombé.
Pâtira posa la main sur le bras de Nadie et lui désigna le cadavre.
— Oh I rendez-le mon renaez-le moi 1 dit la jeune fille, que je puisse du moins le coucher dans une bière.
Pâtira plaça Hervé dans les bras de Nadie, et avec l'agilité qu'il devait à son premier métier, il grimpa jusqu'à la traverse de fer, coupa les cordes, et descendit avec
LA LUTIË AYAM LUKUnE. *#!
ïteui le corps inanimé qui glissa roide et livide sur le
— O'j'ailet-vous fair*, maintenant? demanda Pâtira,
— Ma maison n'est pas loin, répondit Nadie.
Elle s'agenouilla sur le pavé et se pencha vers Jeffs, ndis que Pâtira, serrant Hervé dans ses bras, reprenait . course vers le port.
Le fils du marquis de Coëtquen, effrayé par les scènes 3nt il venait d'être témoin, retenait ses larmes et n'osait aestionner son guide. Il savait bien que l'adolescent le luverait de tout péril. Un de ses bras passés autour du )u de Pâtira, il abandonnait son front sur son épaule, efforçant de deviner quel projet formait le Fignoleur. Celui-ci n'en avait point encore. Il cherchait, et certain 'être inspiré par la Providence, il attendait un signe de ilut. Tandis que Pâtira regardait machinalement le euve sur lequel se balançaient des navires de six cents mneaux, des bricks, des chaloupes, des caboteurs, il it venir un canot monté par deux hommes que vagueîent il lui sembla reconnaître. Les rameurs s'approhèrent bientôt assez pour que Pâtira put mettre un nom ur leurs visages :
— Jacqueton ! dit-il, Quilenbois 1
Les matelots levèrent la tête et soulevèrent leurs bonnets de laine, puis se hâtant d'aborder, ils amarrèrent eur canot, gagnèrent le quai, et demandèrent à Pâtira:
— Le capitaine Halgan va bien ?
— Le capitaine se bat, répondit Pâtira, la ville est soulevée, le sang coule à Montréal, comment vous trouvezous ici ? Dieu sait ce qu'il adviendra de nous. Si je ne ;rains rien pour moi, je tremble pour l'enfant.
— Le petit-fils du capitaine 1 N'ayez crainte, les loup»
2t5â JEAN CANADA
ie mer l'aiment ce chérubin-la l Nous venons ici chercher un pilote, histoire de mettre plus vite le pied s plancher des vaches, car je vous le demande, a-t-on b de pilote pour descendre un fleuve i Enfin le secoudj l'exige, et nous obéissons, suivant notre devoir.
— Ainsi le bâtiment est près de Montréal?
— Il sera ici ce soir, balançant sa fine coque au mil lieu des bricks que vous voyez...
— Quilenbois, Jacqueton, dit Va-nra, je n-at point lf droit de vous commander, mais le marquis Tanguy m] confié le salut d'Hervé, à celle heure je ne songe qu'à lu Ce que Dieu voudra arrivera de nous ensuite... Le temp me manque pour monter à bord de la Gauloise, mai vous y conduirez Hervé, et vous répéterez mes parol^ au second qui commande eu l'absence du capitaine, «c D'ici à un jour, à quelques heures nous pourrons avoi besoin d'un asile, et la Gauloise vaudra mieux pour noi que tout autre abri. Laissez-la en plein fleuve, loin de ville, prête à l'appareillage, disposée à la lutte si les Angîa nous serraient de trop près. » — L'un de vous va charger de conduire Hervé sur le navire et ne le quitte plus jusqu'à ce que nous l'accostions. Cette mission renj .plie, Quilenbois, et vous Jacqueton, vous reviendrez dafl le port avec la plus grande des embarcations, et jour fl nuit vous attendrez le retour du capitaine, du marquis <■ le mien. Comme signal, je chanterai le commencement de l'air de VAntiniqoz pour me répondre vous l'achever»
— On se souviendra de la consigne, maître P. Seulement s'il y a du branle-bas dans la ville, ei quel capitaine se trouve au milieu delà bagarre, nous ab rions mieux nous faire casserla tête à son service quel Tattendre ici tranquillement
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— L'occasion viendra ce vous battre, soyez tranquille, j P 'ira.
îescent serra Hervé dans ses bras :
aie pas peur, ne pleure pas, Hervé, lui dit-il, la ierge te garde ! et nous reviendrons bientôt. - Je ne pleure pas, répondit le 31s de Blanche, je suià Coëtquen aussi moi, et mon père m'a commanaé être brave.
Quilenbois le prit dans ses bras, regagna le canot et itira ne s'éloigna du quai au'aarès avoir vu l'embarcaon prendre le large.
Comme il l'avait prévu la lutte qui s'était ralentie îrs le matin reprenait avec une nouvelle furie. Les cris e mort se croisaient dans tous les sens. Les noms de rance et d'Angleterre se confondaient dans les mômes lenaces ; à chaque instant débouchaient des bandes lant du côté où l'on sonnait le tocsin où battaient les mbours. Les colons, les Canadiens qui, si longtemps, vaient supporté le joug de l'oppresseur, poussaient un ri de délivrance. On improvisait des drapeaux blancs. n jurait de mourir plutôt que de rester courbé sous la iaiu des vainqueurs. Le nom de Montcalm dominait tous s cris, il semblait que l'ombre du héros planât aue^sus de la ville soulevée.
Des hommes connus pour être d'habiles coureurs, yaient quitté la ville afin de rallier les Indiens des vilges les plus proches.
Jean Canada, Georges Malo, Halgan, Tanguy, impulsants à arrêter le mouvement tentaient de le régulariser, e qu'ils voulaient éviter avant tout c'était de faire verseî n sang précieux sans profit pour une cause sainte, sans riomphe pour ridée française.
, , JEAλ CANADA.
Mais que pouvaient ces; hommes au milieu du choc des passions, de la bataille du protestantisme contre le ça-^ tholicisme, du sentiment de revendication des Français contre les oppresseurs considérant le Canada comme uns proie.
Ceux qui les premiers s'étaient jetés dans la mêlée n<a pouvaient la quitter. Compromis, ils devaient aller jusqu'au bout. La liberté et la vie, étaient 1 enjeu de cette partie terrible. Reculer d'un pas était sacriCer des milliers de braves gens.
Ce qui augmentait te désespoir de Jean Canada, étai{ de songer que cette révolte éclatée avant l'heure avait lieu à cause de lui.
Il avait rêvé la délivrance d'un peuple, et la bâte de ce peuple à secouer ses chaînes pouvait les river à jamais.
Pendant la matinée des renforts arrivèrent aux Français. De toutes les habitations accouraient les Canadiens armés, et prêts à mourir pour la religion et pour la patrie. Seulement cette armée ne pouvait arriver jusqu'à la ville sans passer sous le feu des AngUis.
Des canots, des barques amenèrent les plus hardis, le reste campa devant la ville.
Les autorités militaires de Montréal avaient espéré d'abord avoir facilement raison des révoltés, ils comprirent bientôt qu'il fallait compter avec eux. Dès lors ]e but des Anglais fut, non plus de tuer un nombre plus ou moins grand de Français mais de s'emparer de cl uxqui les excitaient à la révolte, en exaltant leur patriotisme et les sentiments d'une foi ardente.
S'emparer de Jean Canada et de Georges Malo eût été un succès plus gàand que de massacrer la moitié des combattants. Jean Canada était l'âme, la tète, le cœur
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de cette feule ; une fois le générai pris, les Anglais pouvaient avoir aisément raison des soldats.
A travers mille dangers Pâtira parvint à rejoindra le marquis et ses amis. Ceux-ci se tenaient au milieu d'un groupe de combattant* disposés en carré sur une place étroite et faisant face par tous les côtés à quatre rues remplies de soldats et d'Anglais armés à la hâte.
Sans hâte, avec le calme de la bravoure, les Canadiens tiraient, subissaient la décharge des mousquets anglais, ci chargeaient de nouveau leurs armes. S'il en tombait un, les rangs se resserraient. Les blessés s'agenouillaient et épaulaient encore. Le bataillon de Jean Canada pouvait tomber foudroyé, mais il ne céderait pas. Tandis que pressés, décimés, entourés les combattants des divers quartiers de Montréal subissaient des fortunes diverses, le carré au centre duquel se trouvaient Cofitquen, Halgan, Georges Malo et Canada restait debout et tenait encore. Cependant, tandi» que les rangs des Anglais grossissaient sans relâche, et que de nouveaux venus remplaçaient les soldats tombés, îe carré des Français ne se recrutait plus. IJn seul combattant, traversant la fumée et bravant les chances terribles d'une décharge de moùsqueterie, se précipita vers les derniers lutteurs, c'était Pâtira revenant du port où il avait placé Hervé sous la garde de Quilenbois.
dépendant une diversion qui pouvait amener une vie- icire tardive permit aux Canadiens de reprendre haleine. tme troupe de colons et de sauvages, prenant les Anglais !rrëver37îès~éerasait à coups de lances, de tomahawks et îq couteaua. La surprise des soldats servit pendant quelîrae temps Jean Canada et ses amis, ma»», d? quatre cotés i la fois sursirent des troupes régulières, et les dei niers