IA LUTTE AVANT L UED1B
jeta son mousquet, prit un sabre, et s'ëlançant
! de la colonne de soldats accourant vers le carré des
nçais, il fît tournoyer son arme avec la rapidité d'un
ve d'archang8, troua une poitrine, abattit un bras,
jra une tête, et sentant derrière lui la trombe humaine
avait juré de le suivre dans la mort, il résolut de se
îager de formidables funérailles.
endant un moment, des prodiges de bravoure s'ac-
îplirent dans cet éiroit espace ; couvert de blessures,
uglé par le sang coulant d'une entaille au front, ef-
ant d'audace, Jean Canada frappait encore, frappait
jours d'un bras infatigable. Tanguy, armé d'un mous-
t dont la crosse, lui servait de massue, et Halgan, ma-
nt une hache d'abordage, le couvraient autant que
sible de leurs armes. En arrière, la masse des soldats
lais poussait les Canadiens du côté du fleuve.
ean s'en trouvait seulement à quelques pas.* Il se re-
rna avec une rapidité prodigieuse, s'entoura du cercle
iné par sa redoutable épée, jeta pantelants sur le sol
ix Anglais qui tentaient de le précipiter à terre, et
onça sa lame dans la gorge du troisième avec une telle
lence, qu'il se rejeta en arrière par un violent effort
jr l'en retirer. Un Anglais à ce moment le saisit à bras
iorps, le frappa de son poignard, et Jean Canada, sen-
tt'le sol manquer sous ses pieds, recula dans le fleuvoj
;c Pâtira, qui s'était précipité ver» lui pour le seeott«
l'évasion.
Âray David, la tête ensevelie dans ses mains, pleurait à sanglots. Les bruits expirants de la bataille parvenaient encore à ses oreilles, elle se représentait le spectacie horrible présenté par une lutte de vingt heures et se poursuivant de quartier en quartier. Vingt fois elle avait songé à descendre elle aussi dans la rue, afin de remplir un devoir de compassion et de charité envers les blessés des deux partis. Mais l'heure n'était pas encore venue où il devait lui être possible de relever les mourants et d'ensevelir les morts. Elle restait donc abaissée dans sa douleur, comprenant qu'une tentative prématurée reculait iU^ l'heure de la délivrance et ia rendait peut-être à jamais impossible. Elle savait d'ailleurs que vers le soir seule- ^ ment elle pourrait, écouter la voix de la pitié s'éievant lA^ au fond de son âme. Durant le jour on l'aurait aisément "\ t reconnue, peut-être arrêtée... S il ne se fut agi que d'elle peu lui importait où elle devait vivre, mais elle songeait à Lucie, àLucie que Nadie Jeiïs lui avait promis de sauver.
Hélas! l'infortunée achevait 4 cette heure de vider sa coupe d'amertume»
290 IEAN GAMàBà.
Après avoir compris que avait cessé de vivre,
tlle de l'agent de ponce prit le cadavre dans ses bras;
eiie frêle créature puisa dans la gravité des circon-
■iiices une force surhumaine, et chargée de son fardeau elle se dirigea vers la petite maison de l'impasse. Des tra« ces de lutte se voyaient partout.Le sang éclaboussait les murailles et tachait les pavé» ; le sang formait des mares rouges. On commençait à ranger le long des rues les cadavres obstruant la voie. L'ordre allait régner sur ce champ de carnage.
Nadie se trouvait à bout de forces quand elle parvint dans le petit jardin. Un dernier effort lui permit de g . -t La salle basse. Elle plaça \<s cOrps rigide sur le canapé, e un cvuciàx de cuivre qu'elle plaça entre les doigts raidis de Jet s, cCiime si elle essayait de mettre l'âme sombre du malb sur aux sous ia protection de la croix dont il avait repous? t le symbole. Puis ayant allumé quelques, bou'gies »* jô/j l'eau sainte sur le corps, elle tomba sur le sol, brisée ù ; corr j et d'âme, et succombant à un anéantissement corjplet. Les nerfs se détendirent, les yeux brûlés retrouvèrent des larmes; le» sanglots secouèrent la douce'et frôle créature. Le sentiment de la mort de Jolis s'absorba dans l'immensité d'une autre douleur et iMvànouissement de la pensée suivit l'excès de la souffrance. Quand Nadie revint à elle, il pouvait être quatre heures.Le jour était dans tout son éclat, elle se leva, réfléchit à tout ce qui lui restait à faire dan* un espace de temps restreint, puis fermant ia porte de la maison elle sortit. La rue était remplie d'hommes relevant les morts et les jetant au hasard dans des char* rettes. Nadie s'approcha de l'un d'e
— Il me faut une bière, dit -elle t en présentait une
bourse à l'un des sinistres travaillants, je suis seule, toute seule près du cadavre de mon père, venez-moi en aide, je vous en supplie.
■ — Un Français, vo.tre père ? demanda l'homme à qu? elle s'adressait.
— Il s'appelait Jeffs... dit-elle presque bas, Jeffs l'agent de police. .
— Ce n'est pas sa faute si tous les Français et tous les papistes ne sont pas morts ou emprisonnés à cette heure... Du moment qu'il s'agit de lui, vous pouvez être tranquille...
L'homme fit passer la bourse de sa main dans sa poche, puis laissant ses compagnons poursuivre leur tâche ii s'éloigna, en faisant signe à, Nadie qu'il ne tarderait pas à revenir. En effet, une demi-heure après il reparaissait accompagné de deux porteurs et d'un cercueil.
— Mon Dieu ! dit Nadie, est-ce que vous allez l'enfermer ainsi tout de suite, comme cela... Sans cortégef sans prêtre, s'en ira-t-il au champ des morts...
— Les ordres sont formels; le camarade que voui, . voyez inscrit les décès, on porte les cadavres au cime tière... Dans les jours d'émeute on n'a pas le temps df. s'occuper de chacun en particulier... Pourvu que vous sachiez où nous allons déposer votre père, cela doit vous suffire? Nous sommes pressés, très-pressés, ma jolia fille...
Nadie ne répliqua rien. Quand Je25 Tut placé dans 1?
bière elle posa un baiser sur son front, puis absorbée
dans une dernière prière, elle resta à genous tandis que
les porteurs clouaient le couvercle. Cette besogne ter-
.. sertirent, portant le cercueil à deux, but un
292 jeaîi ca*at»a7
brancard, et Nadie le front baissé les suivit en pleurant.
Tout le long du chemin des convois passaient. Hélas! on voyait plus de charrettes remplies de cadavres amon celés que de cercueils suivis par des amis et des parents en larmes. On avait creusé d'immenses tranchées dans le cimetière, et on y jetait pêle-mêle les cadavres bleuis, ennemis et amis, Anglais et Canadiens. Un fossoyeur indiqua du doigt une fosse ouverte, et le cercueil de Jeffi y fut descendu. Nadie y fit dresser une croix, puis après une prière rapide, elle quitta le coetière, et prit sa course du côté de la prison. Elle savait qu'elle devait se hâter si elle voulait tenir la promesse faite à Amy David. La mort de Jeffs serai* vite connue, et l'influence occulte de sa fille ne survi «Tait pa» â la disparition de l'ageut de police. De plus Nadie pensait avec raison que les prisons allaient ie même jour sans doute regorger de prisonnières, et que îa situation de Lucie pourrait se trouver complètement changée. Elle sentait bien, du reste que la force factice qui la soutenait ne serait pas de longue durée, et qu'elle devait employer ses dernières heures à une œuvre dont elle suppliait le ciel d'accepter l'héroïsme au nom du misérable qu'elle venait d'ensevelir et qu'elle ne pouvait s'empêcher de pleurer.
Nadie, enveloppée de sa longue mante, un voiîe noir tombant sur suu pâle visage, heurta d'une main détaillante à la porte de la prison. Madame Noos k reconnut st loi dît avec un ''.^ ces rires muels ont elle avait ie ecret et dont l'espiession féroce causait une sensation de froid :
— La maison sera pleine ce soir. On arrête les filles de papiste» at les Françaises... Croyez-vous venir à bout de à'dbPti&ation de celte petite Lucie David ?
t'SVASIOK. 293
— J'en suis sûre, répondit Nadie.
La jeune fiiie glissa dans la main de la geôlière sa derrière pièce de monnaie, puis elîe franchit le seuil de la our, et se trouvant sur les pas de la gardienne, elle parint à la cellule de Lucie.
Celle-ci travaillait paisiblement. Un livre ouvert à xivs >age consolante prouvait qu'elle avait cherché dans 1 >rière l'apaisement de son cœur. Elle se leva rapidemen st poussa un cri de joie en reconnaissant la visiteuse.
— Il est déjà tard, dit madame Nobs, je ne vous ao sorde qu'une demi-heure.
— Bien, répondit Nadie doucement, une demi-heure ne suffit.
La porte fut poussée, verrouillée, et les deux jeunes llîes demeurèrent seules.
Alors Nadie releva son voile, et Lucie vit qu'elle avait >leuré.
— Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle, qu'avez-vous ? )h ! Nadie, vous qui vous dévouez à la consolation des iffligés, n'est-il possible de rien faire pour alléger votre louleur ?
— Une seule chose, Lucie, m'obéir comme si j'avais le roit de vous donner des ordres, et me promettre de ne d'oublier jamais...
— Je vous dois trop pour cela ! répondit Lucie.
— Hélas ! murmura Nadie, j'ai à peine réparé l'œuvre Brrible d un autre... Ecoutez-moi, Lucie, les moments ont précieux, l'occasion qui se présente ne se renouveljra pas... Les bruits du dehors ne sont pas sans doutî arvenus jusqu'à vous... Vous ne savez rien! rien! Eh ieo ! Lucie, hier a éclalé une émeute terrible. Les Caladins et les Anglais se sont battus, les uns avec un ad-
294 JEAJ» CANADA.
mirable courage, les autres avec une furi? terrible... Le Français, les catholiques sont vaincus, et leurs chefs on succombé... Georges Malo est tombe, Jean Canada i cette heure est prisonnier ou mourant... Vous me de mandiez pourquoi j'ai pleuré, Lucip? Mon père est mor aussi... et je porte un double deuil... Nul ne peut pré voiries suites d'une révolte étouffée dans le sang... J'a promis de vous rendre à votre mère, et je tiens nu parole...
rj.Nadie dégrafa sa mante, enleva son voile, puis se rapprochant de Lucie :
t< — Enveloppez- vous de ces vêtements, dit-elle, cachez rotre visage et au moment où la geôlière viendra me chercher, &uiyez-la sans mot dire... Une foishors de ces murs, fo us serezsauv.ee... Quittez le pays et n'oubliez point d$ prier chaque jour pour la fîlh de Jelis...
— La fille de Jefls ! répéta Lucie qui recula involontairement... la flile de celui...
— A qui vous devez la persécution et la ruine? Oui, Lucie... Hélas ! je n'ai pris part à aucun des actes dont il rend compte à Dieu, et le jour où, pour la première fois, j'ai franchi pour vous voir le seuil de colle prison, j'ignorais quel terrible rôle ii jouait à Montréal... Lucie, vous savez que je vous aime... Avant de me repousserf rappelez-vous que ma mère était Acadienne 1 rappelez- , vous que nous prions devant le môme autel... Voussauver
n'est pas un dévouement de ma part, mais une répara* tion... Hélas! je voudrais, comme je le fais à cette heure pour vous, effacer le mai commis par un auWe... Lucie; Lucie, ne me pardonnex-yous pas.
Les deux jeunes Elles s'étreignirent avec un sentim
l'évasion. 295
— Vile! vite) reprit Nadie, la gardienne peut venir Hâtez-vous de prendre ma mante et mon voile.
— Mais vous ? demanda Lucie.
— Je resterai à votre place,
~ Non ! non. Nadie, c'est impossible
— Pourquoi ?
— Je ne saurais accepter un pareil dévouement.
— Voire mère vous attend, Lucie...
— Ne pouvons-nous fuir ensemble ?
— Gela ne se peut... Mais ne craignez rien, poursuivit Nadie, quand on reconnaîtra que la prisonnière est la fille de l'agent de police Jeffs, on se souviendra des services rendus par le père, et on la relâchera.
— Et que ferez- vous, après, pauvre Nadie?
— Je trouverai bien un couvent qui me recevra à titre de servante.
Lucie se mit à sangloter.
— Merci ! dit Nadie d'une voix plus faible, oui, merci, Lucie, de m'aimer encore après l'aveu que j'ai dû vous faire... Le souvenir de vos dernières caresses sera une consolation pour moi...
Eu ce moment un pas lourd se fit entendre dans le couloir.
— La geôlière vient, dit Nadie.
Arec une rapidité fiévreuse, elle noua la mante au cou le Lucie, jeta le voile épais sur sa tête, lui répéta d'un8 ois plus ferme : « Votre mère, songez à votre mère ! » puis, s'asseyant près de îa table de façon à tourner le dos . la porte, elle attendit avec un effroyable battement de bcbus que ia porte de la cellule s'ouvrit.
^.nait a ia main une lanterne répandant - -•■■ 3 - Ferrous, et dit rapidement:
— Venez, la maison s'encombre de nouvelles prisonnières, impliquées dans les affaires politiques, je ne tais où donner de la têle.
Lucie chancela, se pencha vers Nadie qu'elle étreignit dans ses bras en poussant un sanglot, puis elle suivit la gardienne.
— Votre protégée a raison de trembler, dit la geôlière, au train dont vont les choses, si elle ne se décide point à opter pour les saines idées, on pourrait bien la déporter avec d'autres... Ne vous affectez pas trop, cependant... La grande influence de votre père peut la sauver de ce danger... Vous savez, du reste, que je suis bien à votre service, miss Nadie.
Enfin les couioirs lurent fraiienls, la cour traversée, deux grilles se refermèrent, puis la grande porte, et Lucie se trouva dans la rue.
Libre ! elle était libre ! Une sorte de suffocation l'empêcha de respirer, elle s'appuya contre la muraille, chan celante, effarée, ne pouvant croire encore à la réalité de ce qui venait de se passer. Un groupe d'hommes qu'elle vit s'avancer lui causa une frayeur nouvelle ; elle comprit que sa faiblesse, son hésitation la trahiraient, et elle se mit à marcher.
Depuis que la bataille était finie on s'empressait d'effacer les traces de la lutte. Les cadavres avaient disparu, on avait lavé le pavé, les fenêtres se rouvraient. Seulement des patrouilles de soldats passaient et repassaient dans les rues. De temps à autre, Nadie voyait sortir des maisons closes des agents entraînant des prisonniers. Si Se terrible spectacle de la guerre ne s'offrait plus aux regards, celui de l'oppression sourde; de la tyrannie sans relâche frappait les regards de tous les eCÙ*.
L'ÉVASIOW. 2ij7
Enfin Lucie entra dans la rue qu'habitait sa mère; elle reconnut la ïnaison où elle avait voeu heureuse, où Amy t'attendait en pleurant, et retrouvant ues rorces dans sa joie, elle monta rapidement l'escalier, ouvrit la porte du logis et vint tomber à genoux devant Amy.
— Mère ! mère t dit-elle, ne pleure plus, me voilà i Ou miracle me rend à la tendresse... Nous quitterons Mont < réal, nous irons où tu voudras, nous vivrons de peu, de rien, pourvu que nous vivions ensemble.
Amy couvrait de baisers le front de sa fille, elle la regarait, elle l'écoutait, pleurant et souriant à la fois. I! fallut bien du temps avant que les deux femmes eussent échangé des confidences complètes. Quand Amy apprit que Nadia était la fille de l'agent de police, elle pressa avec plus d'amour encore son enfant dans ses bras.
— La fille rachète la dette du père ! dit Amy David.
Vers le soir Lucie, pensant que sa mère et elle pourraient traverser Montréal sans danger, supplia Amy David de quitter une maison signalée d'avance à la police. L'évasion de Lucie ne pouvait être longtemps ignorée; on viendrait naturellement chercher la prisonnière et sa mère à leur domicile, et cette fois tout espoir de salut ieur manquerait.
— Tu as raison, dit la. mère, partons. Elles réunireut à la hâte quelques etrets, et oescen-
dirent. Où logeraient-elles, que feraient-elles? touies deux l'ignoraient encore, mais elles comptaient sur l'appui de la Providence dont la main s'étend sur le* malheureux.
Quand elles furent lasses d'errer elles gagnèrent le pc*
tomme si leur souhait de quitter sans retour le Canada
cuvait se réaliser sans peine. Le port était presque dé-
sert. Des amas de colis, de sacs, de boucauts iorm>îi"nt entre les deux femmes et lo fleuve une muraille protectrice; elles s'assirent sur un balot, et la main dans ia main, la tête renversée, elles s'abandonnèrent à la fatigue paralysante qui les envahissait.
Le son d'une voix qu'il leur sembla reconnaître les arracha à leur torpeur.
— C'est convenu, Quilenbois, disait la voix assourdie d'un jeune homme, vous vous trouverez chaque soir au bas des Rapides de la Chine avec une barque solide et trois rameurs; peut-êlre s'éeoulera-t-il plus d'une semaine avant que nous fassions usage de ce moyen de salut; peut-être monterons-nous cette nuit même dans la chaloupe, Dieu le sait. Jusqu'à ce que Dieu ait rappelé l'âme héroïque de Jean Canada, le capitaine et le marquis Tanguy le veilleront comme un frère.
— Reposez-vous sur moi, maître Pâtira, Quilenbois est docile à la consigne, et du moment qu'il s'agit du capitaine et de sa famille...
— Peut-être devrez-vous préparer à bord de la Gau l
d s cabines pour un plus- grand nombre de passagers.'
-an a donné ordre d'y recevoir les Français «-i i^s
Canadiens poursuivi^ par la justice anglaise. La Gau Oise
est un lieu d'asile.
David et sa fi [mirent les mains en silence,
puis, toutes deux se levèrent et s'approchèrent de Pâtira et des rudes marins de la chaloupe.
— Je viens d'entendre prononcer votre nom, dit Amy,j vous souvenez peut-être du mien... Le jour où pour
la première fois vous reçûtes l'hospitalité de Jean Canada, | mère en larmes venait lui redemander sa fille empriinée par les Anglais... Une créature dévouée a t'ait
j 'évasion. -39
§vader Lucie... Mais le moment de répit dont nç'js ouïssons sera de courte durée... Cachez-nous dans le na PG aospitaiier... Conduisez-nous en Bretagne, puisque ia irre de la Nouvelle-France nous est, fermée. Pâtira regarda les deux feu. mes avec un sentiment de ompassion profonde :
- Suivez ces matelots, ûit-îî, je viens de leur transmettre les ordres d'Haï gan.
— Et vous, demanda Amy, vous, Pâtira, où allez-vous?
— Recueillir le dernier soupir de Jean Canada, mur- Qura-t-il.
Un moment après Amy et Lucie se rapprochaient ancs de la Gauloise se balançant sur ses ancres, ta ue le Fignoleur remontant le fleuve gagnait le vi le la Chine.
MAQl'YH D'UNtf GRAKDB CAUSE.
Dans «ne hutte à peine éclairëe par des torches de sapin, un agonisant était étendu sur un lit de branchages de sassafras recouvert d'une peau d'ours. Sa tête entourée de bandages sanglants gardait des tons de cire ; mais les yeux, brillants animaient encore le visage sur lequel la mort venait de tracer son empreinte. On avait asseï élevé le cnevet de ce lit misérable pour qu'il fût possible au blessé de garder le buste droit, la tête haute. La chemise couvrant sa poitrine était marquée de longues taches rouges, les bras portaient les traces de deux coups de sabre. En dépit du sang perdu et de la fièvre causée par des blessures nombreuses, dont une au moins pouvait manquer d'être mortelle, le mourant conservait toute sa présence d'esprit, toute son énergie. Depuis deux jours il se trouvait dans cette nutte. Sur la fourrure recouvrant son lit, se trouvaient un crucifix que de temps à &'Hre il approchait de ses lèvres, et un drapeau de soie blaLche dont les fleurs de lys d'or disparaissaient presque I0U4 des taches de sang.
L'agonisant était Jean Canada.
Au moment où le dernier effort des soldats anglais le précipita dans le fleuve, saignant de tous ses membres et ne se maintenant plus debout que grâce à un el i'énergie tenant du miracle, Pâtira, avec cette intuition ie dévouement qui lui était particulière, se laissa tombez dans le Saint-Laurent en même temps que le Canadien. Ceux qui venaient cle iuûc± uuiiire lui, ceux qui l'avaient vu pressé de tant de côtés, soutenir le choc de cent épées, s'en remirent au fleuve du soin d'achever l'héroïque défenseur des libertés canadiennes. Du reste, ces soldats, derniers venus dans la lutte, ignoraient le nom d'un adversaire dont le bras leur avait été si redoutable. Bien que le nom de Jean Canada fût dans toutes les bouches, sa personne était peu connue ; les combattants admirèrent la bravoure de sa défense désespérée, mais ils ne songèrent point à s'emparer de l'ennemi qui les avait tenus en échec. Il leur suffisait d'en être débarrassés.
Pâtira plongea, saisit Jean Canada par les cheveux, et nageant entre deux eaux, il parvint jusqu'à un étroit banc de sable couvert d'un épais bouquet de roseaux. De cet asile où nul ne pouvait deviner sa présence, Pâtira entendait encore les bruits de lamousquetade, les appels, les cris, les sauvages clameurs. Un instant, il espéra que la diversion apportée dans le combat par l'arrivée d'une troupe d'Indiens conduits par Cœur Percé et Bison-Noir rétablirait les chances de la bataille du côté des Français, mais il ne put douter bientôt que la lutte ne devînt fatale
. I es et à tous ceux qui s'agenouti;.. devant- le môme autel. Prosterné sur le soi, courbé ♦ers le front blême de Jean Canada évanoui, il pleura
MARTYR D'ONB GR'.NDE GAUSB. 303
'' e il avait pleuré tandis quedes bandits pénétraient dans l'abbaye de Léhon, ou que les sans-culottes assas-
nt l'abbé Guéthemc,
blable à un tourbillon l'orage, il vit
a troupe des Abenaquis que les Anglais n Osèrent poursuivre quand ils regagnèrent leurs canots pour se diriger du côté du village de la Chine.
— Allons, pens.» Pâtira, c'est la seulement, eu lace de
la place où s'élevait jadis la Grande Hutte, que je dois conduire celui que j'ai connu dans toute la puissance de sa popularité.
Mais Jean Canada ne donnait plus signe de vie, et i'adoïescent se demandait si le héros n'avait point fermé les yeux pour jamais. Il souleva le corps du blessé, mouilla son front d'eau fraîche, découvrit la poitrine sur laquelle béait le trou fait avec un poignard, puis il attendit en* core, les yeux gonflés de larmes, se demandant ce que devenaient Tanguy et Halgan, tandis qu'il prodiguait à Jean Canada des soins peut-être inutiles! Enfin un soupir entrouvrit les lèvres du blessé; il regarda Pâtira avec une expression d'anxiété terrible:
— Dieu n'a pas voulu que le Canada redevint libre, n'est-ce pas ? dit-il.
— Nul ne sait l'heure de Dieu! repondit Pâtira.
Le silence, un silence terrible, régna de nouveau en're 1e blessé et l'adolescent. Les bruits du combat dimiimaient en môme temps que le jour s'affaiblissait ; la nuit seule pouvait permettre à Pâtira et au blessé de quitter leur asile. Le Fignoleur banda les blessures de Jean, puis il lui dit d'une voix tremblante d'émotion :
— Reposez quelques minutes; dès que l'obscurité deviendra plus grande, nous quitterons ce buisson de ro-
3H4 JEAN C-VSAOA.
seaux et nous tenterons de remonter sur la berge. De là, fi tous le pouvez, nous gagnerons le village de la Chine; jqui sait si comme nous ceux de vos amis qui seront sortis sains et saufs dn combat, n'auront pas l'idée d'y chercher on asile.
— Oui, dit Jean Canada, tu as raison, ne perdons pas une heure, pas une minute; la fiè.re qui s empare de moi me soutient encore ; je veux vivre assez pour dire adieu à tous ceux que j'aimais...
Pâtira aida le blessé à se soulever, et Jean Canada, 8'appuyant sur l'épaule de l'adolescent, parvint à se tenir debout. Avec une lenteur extrême, mais une indomptable énergie, Jean Canada gravit le talus gaxonné du fleuve, puis pesant de plus en plus lourdement sur Pâtira, il marcha à pas égaux, s'arrêtant pour respirer, puis reprenant sa marche silencieuse. La nuit était éclairée par des milliers d'étoiles ; à la distance où les deux Français se trouvaient de Montréal, ils n entendaient plus les bruits expirants de la ville. Un silence terrible succédait aux clameurs ; e la journée. Les habitants attendaient des repiésailles des Angfais. Les rares habitants qui n'avaient point quitté leurs maisons savaient que ieur nationalité les accusait d'avance. Après la tuerie viendrait la proscription. Nul ne pourrait dire quel monde de pensées se remuait dans la tête de Jean Canada qui, après avoir passé vingt années de sa vie à préparer m triomphe à sa cause, le voyait échouer sans re- Lour peut-être. Ses amis avaient manqué de la force qui «'avait soutenu si longtemps : la patience 1 Les regrets amers, les désolations stériles, les larmes contenues, les espoirs avortés, tout cela retombait sur le cœur de cet homme dont la poitrine et les membres portaient le»
25ARTTH D'CSE GRANDS C4.DSB. 305
twces de* mousquets et des sabres anglais, mais dont la plaie la plus vive, la plus inguérissable saignait au sœur.
Il fallut pins de trois heures à Pâtira et à son compagnon pour gagner le village de la Chine. Au premier abord il paraissait abandonné, mais Jean Canada, accou tumé à la vie des bois, et dont les sens avaient acquis la perfection de ceux des sauvages, crut sentir dans la forêt une sourde palpitation humaine.
Pâtira dans l'impossibilité de trouver à cette heure pour Jean Canada un cordial ou un morceau de pain, lui fit boire quelques gorgées d'eau, puis il plaça la tête du blessé sur son épaule, et tous deux s'endormirent d'un sommeil lourd, sans rêve, ressemblant à la mort par sa stupeur et son immobilité.
Ce fut Jean Canada qui le premier ouvrit les yeux. Devant lui, un amoncellement de charbons, de cendres noires et de poutres carbonisées, lui indiqua où se trouvait jadis sa maison. Pâtira avait eu raison en amenant mourir Jean où il avait vécu, où il s'était montré le père et le chef des tribus opprimées, le consolateur et l'espoir des Français, tendant les bras vers la mère-patrie. Oui, ce fut avec un sentiment de gratitude infinie envers l'adolescent couché à ses côtés, que Jean Canada se trouva près du fleuve dont il connaissait si bien les détours, les rapides et les îles, et sous l'abri de la forêt où il chassait jadis en compagnie de ses amis les Indiens.
Pâtira s'éveilla a son tour et regarda Jean Canada wcc tme anxiété douloureuse.
— Je suis mieux, mon enfant, lui dit celui-ci, tu poux sans crainte me quitter quelques instants. Cherche une ^tte vide sous le couvert du bois, aide-moi ensuite \
JrAS CANADA.
m'y rendre.», Je ne sais, mais il me semble qur sommes pas se
Pâtira quitta l'arbre contre le tron duquel Jean Canada était appuyé, et il s'enfonça sous le dôme d et* d'érables, Il ne tarda pas à voir des formes humaines se glisser dans les herbes, des tètes curieuses et inquiètes apparaître à travers les branchnges des bosquets. Pâtira ne connaissait point la langue algonquine, mais il savait ce que valait pour les Indiens un appel fait an nom de celui qu'il venait d'arracher à la mort, aussi cria-t-il rie toutes ses forces en se tournant vers les parties mystérieuses du bois qui lui semblaient servir d'asile aux Abenaquis et aux Algonquins :
— Jean Canada I Jean Canada!
Ce nom produisit l'effet d'un appel suprême. En une seconde, Pâtira se vit entouré d'Indiens dont un grand nombre portaient les traces de la bataille de la veille, et presque aussitôt, il fut rejoint par le Bison-Noir et par la Fille-aux-cheveux-d 'argent.
— Mon jeune frère est sauvé I dit l'Indienne en joignant. l«s mains en signe de gratitude.
— Jean Canada se meurt... répondit Pâtira.
Un gémissement sortit de la poitrine des Indiens.
— Que le jeune guerrier au cœur généreux nous guida vers lui, répondit le Bison-Noir.
Pâtira amena les guerriers près du défenseur des libertés canadiennes. Tous considérèrent le héros avec un sentiment de profonde douleur; ils ne parlaient pas; leurs regrets se trahissaient dans leur attitude, dans leurs refMrds. Jean Canada parcourut du regard le cercle formé autour de hii :
— T* il, CoBtqueh?