‹ Jean CanadaChapitre 4 sur 34 · LES RAPIDES DE LA CHINE · texte numérisé non relu

LES RAPIDES DE LA CHINE

sive de l'esclave, mais tournant la tête vers son frère Tambou, il ajouta :

— Frère avoir entendu ?

— Oui, dit Tambou, mais ça pas tonnerre du ciel, onnerre de l'eau !

Tous deux se pencbèrent en arrière et manièrent avei habileté les avirons.

Le silence régnait entre les passagers. Les regards de Tanguy erraient sur les rives du fleuve que les défrichements n'avaient point encore dépouillées de leurs bois immenses.

L'adolescent assis à côté d'Hervé lui parlait doucement et presque bas, comme s'il avait craint d'interrompre la rêverie de Tanguy et les pensées graves du capitaine.

Le canot filait sur le fleuve avec une rapidité inattendue et que ne suffisaient point à expliquer les efforts simultanés des noirs. Un fracas lointain parvint aux oreilles d'Halgan, et il comprit alors pourquoi Toyo avait prononcé le mot de tonnerre. Sans nul doute, l'orage ne s'annonçait point au ciel, mais dans ce pays complètement nouveau pour lui, coupé par des milliers de rivières grossies elles-mêmes de cours d'eau, où l'élargissement du fleuve atteignait la proportion d'ur çrand lac, et où les cataractes se multipliaient d'une açon menaçante et inattendue, le capitaine habitué à 'espace égal et plane de la mer, se demanda si le Saint- Laurent ne lui ménageait pas de dangereuses surprises. Son habileté de marin le rassura cependant. S'il ne se fut agi que de lui il serait resté sur son banc, contemplant avec Tanguy un panorama admirable, mais il vit Hervé iouriant, jouaDt avec l'adolescent qui semblait son in-

tiaie ami, et s'alarmant pour la chère créature, il se rapprocha de l'avant du bateau.

Le bruit perçu d'abord par les noirs augmentait gra* î ellement d'intensité ; de plus la barque descendait ! une façon inquiétante, et à laquelle le mouvement des tames restait étranger. Afin de mieux se rendre compta ie la situation, Halgan ordonna aux deux noirs de cesser de nager pour un moment, et en dépit de leur immobi li.é, le canot continua à filer comme une flèche.

— Il existe certainement un courant, dit le capitaine. Un fleuve n'est pas la mer, après tout... Cède-moi les rames, Toyo, et laisse reposer les tiennes, Tambou, je pourrai suffire à la manœuvre.

Hervé frappa gaiement dans ses mains.

— Oh 1 comme nous allons vite 1 s'écria-t-il, nous dépassons les oiseaux !

— En effet, dit Tanguy en s'adressant à Halgan, la marche du canot s'accélère... N'avons-nous rien à craindre...

— Je ne le crois pas, répondit Halgan, sauf ce bruit qui commence à nous assourdir, le fleuve me paraît absolument calme. Je ne puis douter cependant qu'une cause quelconque hâte la marche de l'embarcation, mais elle est solide, et j'ai longtemps navigué... Soyez en repos, mon fils, vous ne ferez pas naufrage avec moi.

La confiance que Tanguy possédait dans la science do capitaine ne lui permit pas d'insister. Il attira seulement Hervé sur ses genoux et le serra fortement sur sa poi* tri ne.

Le soleil s'abaissait avec lenteur vers l'horizon, .e arbres de la forêt se découpaient d'une façon étrange ei crue sur cette pourpre vive, tandis que de grandes ombra»

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flottaient déjà sur les espaces herbeux du bord. Ce n'était pas encore le crépuscule, mais l'apaisement des bruits et l'effacement des beautés du jour. Des impression» calmes, empreintes d'une mélancolie profonde, s'emparaient à la fois de l'esprit pour le calmer, de l'âme pou Oui donner un vol plus haut.

Tanguy se taisait ; de temps à autre seulement s -lèvres effleuraient le front de l'enfant, tandis qu'il échan geait un affectueux regard avec i adolescent assis à seï pieds et qui chantait à mi-voix un air mélancolique rapporté de loin, sans doute, car chaque note paraissait trouver un écho dans le cœur de ceux qui l'entendaient.

Au loin les voyageurs apercevaient une fumée légère flottant au-dessus des arbres, c'était celle d'une hutte indienne perdue au milieu des pénombres du bois.

Tandis que le capitaine Halgan prêtait l'oreille aux grondements plus rapprochés de l'eau, et qu'Hervé s'assoupissait dans les bras de son père au murmure de la chanson de son ami, un homme se rapprocha de la rive du fleuve, se pencha vers une souche d'arbre au sein de laquelle on avait fixé un anneau de fer, et détacha le lien d'écorce retenant le canot sur la berge, il entra dans la légère embarcation, attira l'amarre flottant dans l'eau saisit deux avirons et se mit à ramer sans hâte, mais dî façon à prouver qu'il connaissait admirablement le fle uve et les moyens de navigation des sauvages.

Il avait aperçu de la rive la barque plus lourde de voyageurs, et saisi d'une crainte soudaine, il voulait s tenir prêt à tout événement.

— Jamais, murmura-t-il, un habitant du pays ne conduisit de la sorte une barque sur le Saint-Laurent.* Dieu garde ces étrangers, ils approchent des Rapides...

En effet, le fond du fleuve changeait d'aspect ; au liei du sable sur lequel coulait l'eau transparente, la pierrç occupait le lit du Saint-Laurent, et atteignant aune élév lion inusitée, la roche ne laissait plus à l'eau qu'u B auteur presque insuffisante pour le tirage d'un canot. On eût dit qu'un gigantesque escalier de pierres vives se dessinait sous le fleuve, et le courant se précipitait sur ces degrés avec une violence inattendue. Pour augmenter en cet endroit les dangers de la navigation, des rochers dépassaient de distance en distance la ligne du Saint- Laurent, et montraient à sa surface une multitude d'écueils, au milieu desquels le marin le plus habile, déconcerté par le nombre des obstacles et troublé parla nature du fond, perdait les avantages d'une longue pratique e1 d'une sage expérience.

Le mouvement accéléré de la barque, les mugissements de la chute, surprirent le capitaine Halgan ; il comprit pour la première fois que les êtres chers dont la vie lui était confiée pouvaient courir un danger, il saisit les rames avec une sorte de violence, mais en ce moment leur secours devenait plus dangereux qu'utile, la barque se trouva subitement emportée par le courant et glissa sur le fleuve avec la rapidité d'une flèche. Tantôt fa quille touchait le fond rocheux, tantôt les bordages frôlaient les écueils. Dans son impuissance à ralentir la inarche du canot, Halgan n'avait plus qu'une préoccupation, celle d'empêcher la barque de heurter les rochers avec trop de violence. Mais les rames dont il se servait pour la protéger se brisèrent dans sa main, l'impétuosité des rapides venait dejeter l'embarcation contre une roche énorme, et l'impulsion reçue fut tellement terrible que la barque, repoussée par le rocher, se retrouva ';/- isquement lancée au milieu du fleuve.

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