‹ Jean CanadaChapitre 9 sur 34 · IA GRANDE HOTTE · texte numérisé non relu

IA GRANDE HOTTE

mais l'adolescent restait absorbé dans une pensée unique, 3t peut-être cette pensée puisait-elle également sa source dans le sujet des étonnements d'Hervé.

Le commencement du repas fut silencieux. Peu à peu fhôte des voyageurs anima la conversation languissanle. I II décrivit à ceux qu'il venait de sauver les beautés de In • nature vierge au milieu de laquelle il vivait, il parla des tribus d'Indiens qu'il semblait admirablement connaître, et cbaque fois qu'il vantait leur courage ou leurs vertus, ses yeux se tournaient tour à tour vers le Bison-Noir ou bien du côté de l'enfant à la chevelure argentée, y L'Indien avait suivi le maître d'habitation dans la salle à manger, mais il ne prit point part au repas ; il accepta seulement une coupe de bière brune et parut la vider en honneur des étrangers.

Quant à celle que le maître appelait Nonpareille, sauf sou costume qui trahissait le souvenir et l'amour de sa race, elle avait pris les habitudes européennes des protecteurs entre lesquels elle grandissait.

Le repas fini, les convives passèrent dans le salon séparé pour ainsi dire en deux parties par une opposition complète dans l'ameublement.

D'un côté se trouvaient des meubles de forme française, commodes et simples, et tous les objets particuliers à la civilisation; de l'autre des amas de fourrures d'ours et de bisons destinés sans nul doute à servir de sièges A un râtelier sculpté avec un goût bizarre étaient suspendues des pipes à fourneau de terre curieusement sculp ! ées, cerclées d'étain ou d'argent, décorées défigures, ornées de plumes, et dont le fourneau s'adaptait à un large tuyau de bois; d'autres plus étranges encore portaient une laine de hache; le manche du tomahawk servait de tuyau, et à

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sou extrcfâité s'étalait le godet de pierre. T>e guerrier possesseur de ce calumet pouvait sans perdre une minute se faire une arme terrible de ce qui venait d'être J'obje! d'une distraction absorbante. Le maître de la Grand Jîutte présenta aux étrangers des pipes moins terrible , Dîirit d'excellent tabac, et leur dit de cette vois sonore dl Jouce nui lui était particulière.

— Vos chambres sont prêtes, Messieurs, vous vous retirerez quand vous le souhaiterez ; le plaisir que me 5rocure votre visite ne me fait point oublier que vous souffrez doublement de la fatigue et d'une émotion violente.

Tanguy tendit la main à son hôte.

— Vous nous avez accueillis, lui dit-il, selon les traditions de l'antiquité et la coutume du désert;' Nous avons reçu de vous le plus grand des services, nous venons de partager le pain et le sel à votre table, et vous ignorez encore nos noms.

— Je sais déjà, répondit le maître de l'habitation, que vous files des hommes de c<eur et d'esprit ; votre langage m'appren Français; en faut-il davantage pour se' comprendre et s'apprécier?

— Je nie nomme le marquis Tanguy de Goëtq.uen, reprit le j«inae homme, le capitaine lîaigan fut le père <V> ia compagne dent je porte le deuil, et dont vous re trowvez les traits dans ceux d'Hervé... Quant à ce jeune garçon qui paraît déjà tout décontenancé, parce qu'n tremble qu'on fasse son éloge, il s'appelle Pâlira... avam vous, Monsieur, il nous a déjà sauvé la vie...

L'adolescent s'avança vers l'hôte de M. de Coëtquen, et posa sa main nerveuse dans la main que lui tendait le gentilhomme. La Fille-aox-ehcveux-d'argent rêga

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Pâtira avec un sentiment d'admiration naïve ; on devinait qu'elle était heureuse de le savoir brave.

— Moi, monsieur, dit le maître de l'habitation, je suî Éonnu sous le nom de Jean Canada.

— Quoi ! s'écria Goêtquen, vous êtes ce Jean Canada qui s'est battu pour la Nouvelle-France aux côtés da Montcalm? Oh ! nous vous connaissons tous, croyea-ie et de loin nous vous admirions comme l'un des héros da cette lutte héroïque qui n'a pas besoin du succès pour rester immortelle. Vous étiez à la bataille de. Carillon, votre sang a coulé deux fois dans les plaines d'Abraham... Mon vaillant père, allié des Montcalm, ami des Bou gainville et parent du marquis de Vaudreuil, m'a cent l'ois parlé de vous! Quelle joie pour des exilés de trouver dans cette terre lointaine un homme en qui revit d'una façon si puissante JTamour du vieux drapeau et le cultg de Dieu !

Lus traits mâles de Jean Canada reflétèrent une émotion puissante; à l'éclat de son regard on put deviner qu'une larme roulait dans ses yeux ; ses mains pressèrent énergiquement les mains d'Halgan et de Tanguy, et il répéta lentement comme s'il craignait de laisser échappa un sanglot :

— La France ! ma chère et noble France 1

— Que pariiez vous donc de fatigue tout à l'heure, re prit le marquis de CoStquen, il me semble que jamais ja n'eus moins besoin de sommeil. II nous sera si doux de

entretenir de u patri?.

Une sorte d'embarras mit un nuage sur ia physionomie rie Jean Canada.

— Ainsi, demanda-t-il, vous ne songez pas à gagna? foire appartement?

— Nullement, et jusqu'à ce que vous-même vous 06 songiez au repos...

— Je ne me coucherai pas cette nuit.

— Nous ne nous quitterons point alors, à moins que des travaux vous obligent à vous séparer de ceux que vous avez arrachés aux Rapides.

— Dans tous les ras, répondit Jean Canada, cette heure p'est pas encore venue. Nous avons encore ie temps de Darier de la France.

Le marquis de Coëtqnen ne put dissimuler le frémissement qui parcourut tout son fctre.

— Nous habitons le Canada depuis un mois à peine. Nous fuyons la France qui ne nous offre aujourd'hui que l'échafaud... Jean Canada, le sang y coule à torrents, la croix est renversée de> autels profanés, les grandes familles néchappenl à la mort que par le bannissement. La ruine est partout, le sang coule à flots. Une loque rouge remplace le drapeau fieurdelysé,. pour lequel vous vous êtes battu, et dans la convulsion terrible au sein de laquelle se débat la patrie, il semble que rien ne doive survivre de ses institutions et de ses gloires.

— Ne le croyez pas ! ne le croyez jamais ! s'écria Jean Canada d'une voix vibrante. La France s "'''. . elle ?.gnni martyrisée sur le sol teint de sang, depuis qu'elle est la proie des ambitieux, des bourreaux et de." sectaires. Mais cette torture dure seulement depuis, quatre années tandis qne nous, nous Canadiens, habitants du vieux pays, nous endurons depuis plus de trente ans la ruine, la persécution, la déportation et la mort. Depu'"s trente ans le catholicisme lutte au Canada contre le protestantisme. On châtie notre patriotisme par l'exil, notre foi par la proscription. On ne se con-

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