IV. I
— Oh ï — dit Cavalier avec une sorte d'accablement douloureux qui vint succéder à sa colère , — si vous saviez combien il est affreux d'avoir la victoire dans les mains et de la sentir vous échapper ! de voir les projets les mieux conçus tourner contre soi par le stupide entêtement de ses rivaux! Et pourtant je ne puis rien, rien sans eux. Réunies sous mon commandement, nos troupes sont redoutables : seul avec la mienne, que faire? Après le combat d'hier, nous pouvions tout espérer, tout tenter ; aujourd'hui nous voilà divisés, sans lien, sans force, sans projets ! — et il laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
— Pauvre héros ! i dit Toinon avec un adorable sourire de tendresse mélancolique, et si l'on peut s'exprimer ainsi, avec un accablement de flatterie si pénétrante, que Cavalier, surpris, charmé, releva brusquement le front.
Il ne pouvait croire à ce qu'il entendait ; jamais la Psyché ne lui avait parlé avec cet abandon.
Emu, embarrassé, il répondit d'une voix tremblante :
a Oh ! ne me plaignez plus , madame ; ce que vous me dites là me fait oublier tous mes chagrins. Ah! je le vois, je braverais tout, ingratitude, injustice, trahison, si... t>
Et il hésita, tant la Psyché lui imposait. Pourtant il repéta si bas qu'on l'entendit à peine ;
i Si jamais vous m'aimiez ! -
L'ENTREVUE. à
La figure de Toinon prit tout à coup une expression triste et sévère.
k Pardonnez-moi, je vous ai offensée, — dit Cavalier, — mais vous ne savez pas...
— Je ne veux rien savoir vos confidences,
comme les miennes, ne pourraient que nous rendre bien malheureux.
— Nous! vous avez dit nous! — s'écria Cavalier.
— Oui, — reprit Toinon d'un air grave , presque solennel, — car si je vous aimais, ainsi que vous le demandiez tout à l'heure , si j'étais assez malheureuse pour vous aimer... ah! vous ne savez pas quels seraient nos tourments. »
Malgré cet avenir que la Psyché peignait comme si menaçant, Cavalier, ivre de joie d'entendre Toinon parler de la possibilité de son amour pour lui, s'écria :
ce Etre aimé de vous. . * de vous. . . et être malheureux, ah ! madame , c'est une cruelle raillerie. Si vous m'aimiez ! — reprit Cavalier avec un accent passionné, — si vous m'aimiez!..; Oh! tenez, à ces mots il me semble que ma raison s'égare ; pays , gloire, ambition, tout s'efface... Je ne vois que vous, je n'entends que vous, je n'existe qu'en vous... Ah ! dites, dites ; ce que je ressens là au cœur d'ineffable pourrait-il être jamais un tourment? Ah! si ce sentiment était jamais partagé par vous, ce serait le ciel!
— Ce serait l'enfer, — reprit Toinon d'un air sombre.
— L'enfer! — Que voulez-vous dire?»
Toinon garda le silence.
« Oh! parlez, parlez , de grâce, — dit Cavalier.
— Tenez, laissons cela ; vous ne comprendriez pas les sentiments étranges , contraires , qui luttent en moi à votre égard. Vous me haïriez si je vous disais ma pensée, — répondit brusquement Toinon.
— Je vous haïrais!... moi? moi? Au nom du ciel, expliquez-vous. Gomment jamais vous haïr? »
Toinon garda de nouveau le silence.
« Ah ! vous êtes sans pitié ! — dit le camisard avec accablement.
— C'est vous qui êtes sans pitié , — s'écria Toinon, — de me forcer à vous parler de ce qui fait peut-être à la fois mon bonheur et mon chagrin ! Et si j'avais cédé à une influence inexplicable, irrésistible? Et si je vous aimais, ne serais-je pas bien malheureuse ! Lutter sans cesse entre l'amour et le remords ! sentir que la honte m'empêcherait toujours de vous avouer cet amour , car une barrière insurmontable s'élèvera toujours entre nous, -n
Cavalier crut Toinon mariée ; il pensa que pour quelques raisons mystérieuses, elle avait feint d'être veuve. Alors, avec une hésitation timide, il lui dit :
« Pardonnez-moi , madame, la hardiesse de ma question. X'y voyez pas des prétentions qu'hélas ! je ne puis , je ne dois pas avoir. Vous parlez d'obstacles insurmontables qui vous empêcheraient de m'avouer votre amour... Vous m'avez pourtant dit, il me semble, que vous étiez veuve.
— Je suis libre de ma main, — répondit Toinon.
— Eh bien alors , madame , — s'écria Cavalier radieux, — si vous m'aimiez , quels seraient donc ces obstacles, puisque vous êtes libre? — Mais voyant l'air sévère, presque dédaigneux de la Psyché, il baissa les yeux , et répéta les paroles de Toinon pour en chercher le sens : Vous êtes libre et vous parlez de honte, de remords, de barrière insurmontable î — Puis , se levant brusquement , il s'écria avec amertume : — Ah ! maintenant je comprends, je comprends tout! la honte , le remords; oui, oui, c'est bien cela. Vous êtes comtesse, vous êtes grande dame, et vous rougiriez d'aimer Jean Cavalier, paysan cévenol. Rien de plus naturel. Ah! j'étais bien fou, j'étais bien stupidc, j'étais bien insolent de chercher dans votre bienveillance pour moi autre chose qu'un sentiment faux et intéressé. Prisonnière, vous redoutiez une captivité plus dure, et vous m'avez dit quelques douces paroles pour m' attendrir. Vous me méprisiez mais vous me craigniez. Voilà l'explication de vos dédains et de vos prévenances. Et après tout, mérité-je mieux? Non, pardieu! Que suis-je? un manant révolté contre son maître, un hérétique digne de la roue , qui , au premier jour, figurera sur l'échafaud de Montpellier pour l'amusement de la populace catholique !... Pardon, madame la comtesse, pardon, j'oubliais qui vous êtes, j'oubliais qui je suis , et la barrière insurmontable qui nous sépare en effet. i>
Toinon ne répondit rien, et fit un pas pour sortir.
Cavalier s'avança précipitamment vers elle, et lui dit d'un air à la fois impérieux et désolé :
a Restez... »
La Psyché s'avança toujours vers la porte.
k Restez , oh ! restez ! — dit durement le camisard, en la prenant violemment par la main.
— Vous êtes le maître , monsieur, j'obéis à la force, — dit Toinon.
— Je suis le maître ! — s'écria Cavalier avec désespoir. — Elle reste, mais elle me hait!... Elle reste, mais elle me méprise!... C'est à la force brutale qu'elle se rend. Allez , allez , madame ; vous êtes libre. Je vous donnerai un sauf-conduit. Partez ! laissez-moi!... Vous ne savez pas tout le mal que
vous m'avez fait, tout le mal que vous me faites
Ah ! tout m'accable à la fois ! *
Et tombant assis dans un fauteuil , il appuya son front sur la table.
« Que vous ayez ou non la générosité de me laisser libre, vous saurez la vérité, vous saurez pourquoi je vous admire et pourquoi je vous hais, » dit fièrement Toinon.
Cavalier redressa la tête et regarda la Psyché avec un douloureux étonnement.
— \\i\ — reprit-elle, — lorsque je parle d'obstacles insurmontables qui nous auraient toujours séparés, vous croyez qu'il s'agit de misérables distinctions entre moi, grande dame, comme vous dites, et entre vous, paysan révolté? Détrompez-vous! Mal-
heureusement, ce n'est pas de votre naissance que j'aurais à rougir. . .
— Et que me reprochez-vous donc alors?» Après un assez long silence , la Psyché dit d'un
air solennel :
— Ecoutez , je puis vous parler avec franchise, bientôt nous serons pour toujours séparés. Eh bien ! oui, lorsque je suis retombée entre vos mains, une inexplicable fatalité a fini ce que la reconnaissance avait commencé ! Une fois déjà je vous devais la vie ; je ne l'avais pas oublié. Dans ma captivité, chaque jour j'entendais parler de vous avec enthousiasme ; des gens grossiers , mais sincères , exaltaient votre courage , votre générosité , votre génie militaire. Frappée de tout ce qu'il y avait de romanesque dans votre vie de dangers , de tout ce qu'il y avait d'héroïque dans votre dévouement à la cause que vous défendiez si vaillamment ; déjà prévenue en votre faveur par la reconnaissance , peu à peu je m'intéressai davantage, je m'intéressai trop, hélas! à l'homme qu'une population tout entière appelait son sauveur, son héros !
— Il serait vrai ! — s'écria Cavalier.
* — Mais bientôt , — continua la Psyché sans répondre au Cévenol, — bientôt, et malheureusement lorsqu'il fut trop tard pour chasser votre souvenir de ma pensée, j'appris que si votre génie pouvait faire naître l'enthousiasme, votre caractère impitoyable devait inspirer l'exécration la plus profonde. Un jour
8 JEAX CAVALIER,
toutes vos lâches et froides barbaries me furent révélées.
— Que voulez-vous dire? Quelles barbaries?
— Alors, vous voyant à la fois si grand et si criminel, j'eus horreur de l'intérêt fatal que je ne pouvais m' empêcher de conserver pour vous. Maintenant, dites, dites; si j'étais assez malheureuse pour que cet intérêt eût jamais été de l'amour, ne devraisje pas mourir de honte plutôt que d'avouer mon indigne affection pour un homme coupable des atrocités que vous avez commises?
— Sur mon âme ! je n'ai de ma. vie été ni traître, ni lâche, ni cruel ; j'ai toujours loyalement attaqué mes ennemis !
— Et ces femmes et ces enfants catholiques massacrés sur les ruines de vos temples , nierez-vous qu'ils l'aient été par vos ordres?
— Par le souvenir sacré de ma mère ï — s'écria Cavalier hors de lui , — c'est une calomnie. Vous avez vu que j'ai fait moi-même justice des camisards noirs pour les punir de leurs cruautés. Encore une fois, c'est une affreuse calomnie! ï
La Psyché le savait aussi bien que Cavalier; néanmoins elle continua :
i Nierez-vous aussi qu'un saint prêtre ait été victime des tortures les plus cruelles dans votre camp, parce qu'il refusait de commettre un sacrilège?
— Je le nie ; par ma mère , je le nie !
— Nierez-vous aussi que depuis le commencement de la guerre civile, vous reteniez prisonniers plu-
sieurs officiers de l'armée du roi, et que chaque jour vous leur fassiez , par un raffinement de barbarie, supporter des tourments épouvantables? »
La Psyché, malgré son empire sur elle-même , ne put surmonter son émotion en parlant pour la première fois si directement de Tancrède.
Elle attendit avec une affreuse anxiété la réponse du camisard.
— C'est faux ! — s'écria-t-il ; — je n'ai gardé pour otage qu'un officier de l'armée royale , le marquis de Florac. Il est tombé en mon pouvoir, désarmé , blessé. Je n'ai pas voulu le tuer : et pourtant cet homme , abusant de son autorité , m'avait fait autrefois le plus lâche, le plus sanglant outrage ! Et pourtant cet homme avait été impitoyable , avait été infâme... — Cavalier s'arrêta et reprit : — Ah! si vous saviez!... Mais que vous importe tout cela? Je vous le répète , cet officier est simplement prisonnier.
— Prisonnier, — dit Toinon avec amertume. — Mais vous ne lui conservez la vie que pour lui donner mille fois la mort. Osez le nier ! — ajouta-t-elle avec une indignation qu'elle ne put réprimer, — osez le nier! Pendant ma captivité, j'ai entendu les camisards eux-mêmes parler avec terreur des lentes tortures que vous faisiez supporter à vos prisonniers. Car vous avez plus d'une victime entre vos mains, je le sais !
— Que je sois maudit par mon père , si j'ai entre les mains d'autre otage que le marquis de Florac !
Quant à ses tourments . si vous saviez la cause de ce bruit, vous me loueriez peut-être, au lieu de m'accuser. Oui , — reprit Cavalier en voyant la surprise de Toinon , — écoutez-moi :
- Un jour, peu de temps après mon premier avantage sur les dragons de Saint-Sernin au col d'Aucize, nos gens exaspérés par les cruautés des cadets de la croix, commandés par l'ermite, demandèrent pour représailles la mort de Florac , que je gardais prisonnier. Répugnant à livrer au supplice un homme desarmé , et voulant apaiser la rage de mes camisards, je leur repondis d'un air sombre , que les lentes tortures que je faisais souffrir à Florac étaient mille fois plus affreuses que la mort , car la mort mettrait un terme à ses tourments. On savait les justes sujets de haine implacable que j'avais contre le marquis ; on ne s'étonna pas du raffinement de barbarie que je mettais dans ma vengeance. On me crut, et cet homme échappa au sort affreux qui l'attendait. Telle a ete la cause de ces bruits sans doute exagérés qui sont parvenus jusqu'à vous. Ah ! madame, vous me connaissez, et vous m'avez pu croire capable d'aussi lâches cruautés ! moi qui , ayant en mon pouvoir un ennemi mortel , ai dédaigne de le sacrifier ! moi qui ai dernièrement encore ordonne de lui rendre sa captivité plus douce! Car, mystère étrange ! depuis que je vous connais, depuis que je vous aime , mon exécration contre cet homme semble se changer en profond dédain. Et pourtant ma haine contre lui était presque une vertu : ma soif
de vengeance était presque un devoir. Eh bien ! honte , honte à moi ! cette haine , cette vengeance me sont à présent indifférentes. »
Jamais , peut-être , la Psyché ne fut soumise à une plus rude épreuve. Elle ne pouvait douter de la véracité du récit de Cavalier. Le bonheur d'être rassurée sur le sort de Florac , l'espoir presque certain de le sauver, la générosité du jeune Cévenol, exaltèrent tellement sa sensibilité , que ses larmes , les plus douces qu'elle eut versées depuis longtemps , coulèrent avec abondance.
Tombant à genoux , elle joignit les mains avec un geste de religieuse gratitude , et s'écria :
il Grâces te soient rendues , mon Dieu ! il est aussi généreux que brave , ce crime abominable n'a pas été commis ! »
Ce mouvement , ces mots adressés au ciel d'une manière si fervente , devaient être pour Cavalier le témoignage le plus certain de l'amour de Toinon.
Eperdu , ne pouvant croire à ce qu'il entendait, il la contemplait avec admiration , son cœur battait à se rompre ; il ne put trouver une parole , lorsque celle-ci se relevant attacha sur lui un regard étincelant de bonheur et de reconnaissance.
Quoique véritablement touchée de la noble conduite du camisard, Toinon n'eut pas le moindre scrupule de poursuivre son dessein. La soumission de Cavalier devait à la fois assurer la liberté de Tancrède et le pardon du chef cévenol , qui obtien-
i-2 JEAX CAVALIER.
drait du roi un emploi digne d'un courage si cruellement méconnu par les rebelles.
Apres l'avoir regarde quelque temps en silence , Tohion tendit vivement sa main à Cavalier, et lui dit :
. Oh ! merci , merci d'être le plus généreux des hommes! vous ne savez pas quelle ivresse je ressens en voyant mes injustes soupçons si noblement détruits.
— Eh bien! maintenant, maintenant, roupiriezvous encore de m'avouer que vous m'aimez... si vous m'aimiez *? — dit timidement le Cévenol en pressant entre ses mains brûlantes la main de Toinon.
— Ecoutez-moi, — dit la Psyché avec un ton d'autorité charmante; — vous m'avez rassurée sur l'affection que j'ai pour vous. Ce n'est pas assez : si je vous aimais ! je ne rougirais plus de honte sans doute , mais je ne rougirais pas encore d'orgueil, et vous ne savez pas combien je suis ambitieuse , non pour moi. mais pour vous! Je serais si hère, si jalouse de vous voir à la place que vous a marquée voire génie, non pas a la tète de fanatiques sauvages, impitoyables, incapables de vous comprendre, indignes de vous obéir, mais à la tète de braves soldats . à la tète de nobles officiers du roi. car tout nobles qu'ils sont, ceux-là exécuteraient avec 1 1
Jes ordres de mon héros.
— Y pensez-vous! moi, moi, abandonner ma cause ?
— Taisez-vous ! je sais ce que vous allez me dire ! — s'écria la Psyché en effleurant de sa main char-
L'EN TKE VUE. 13
mante les lèvres de Cavalier ; — vous allez me parler de trahison, vous allez me dire qu'il serait infâme de déposer les armes, d'entrer en accommodement avec le roi de France , d'exiger pour vous et poulies vôtres des garanties , des concessions , de traiter enfin d'égal à égal avec les représentants du plus grand prince de l'Europe , ainsi que faisait , dit-on , autrefois le duc de Rohan, dont j'ai tant de fois entendu parler dans vos montagnes ! A cela je répondrai que je vous aime trop pour vous conseiller jamais une lâcheté ou une trahison.
— Vous m'aimez ! vous m'aimez ! — s'écria Cavalier avec ivresse ; — répétez ce mot, que je l'entende encore !
— Oh ! le maladroit , qui va me forcer à démentir ce qui m'est échappe malgré moi , — dit Toinon avec une coquetterie pleine de malice et de grâce ; puis elle reprit avec un accent de sérieuse tendresse : — Ecoutez-moi; quand je vous parlais de remords, de honte , je vous croyais coupable de froides cruautés ; vous vous êtes justifié à mes yeux , mais un obstacle insurmontable nous séparera toujours tant que vous serez rebelle , tant que vous serez en armes contre le roi, tant que vous entretiendrez la guerre civile en France.
— Quoi ! vous exigeriez que j'aille lâchement demander une grâce qu'on me refuserait peut-être ?
— Mon héros n'est pas fait pour demander grâce. S'il était aussi jaloux de sa gloire que de me plaire, il proposerait loyalement à M. de Villars une sus-
pension d'armes et une entrevue. Dans cette entrevue , il lui exposerait fermement ce qu'il croit devoir réclamer pour les siens ; il aviserait avec le maréchal aux moyens de mettre un terme à cette guerre impie. Ecoutez-moi, — continua Toinon en pressant les mains de Cavalier dans les siennes , — croyez les conseils d'une amie sincère : jamais vous ne retrouverez une circonstance pareille pour sortir de la position presque désespérée où vous mettent la jalousie , la détestable envie de vos frères d'armes. Vous l'avez dit vous-même : sans eux, vous ne pouvez rien, et vous voilà sépare d'eux pour jamais. Vous venez de remporter une grande victoire sur les troupes royales. Aujourd'hui vous pouvez beaucoup exiger ; mais demain on sera instruit de la division qui règne daus votre parti , et demain peut-être on repoussera vos plus légitimes prétentions. Croyezmoi , faites franchement vos conditions au maréchal. Cette entrevue ne vous engagera nullement. Si M. de \ illars repousse vos offres, vous revenez dans votre camp , et les choses en restent ou elles sont.
— Une suspension d'armes , — dit Cavalier avec hésitation ; — mais le maréchal consentirait-il '?...
— Pouvez-vous en douter? En tout cas, essaye/. Que risquez-vous ? Un refus. Et qu'est-ce que cela, compare aux résultats que vous devez attendre de ce rapprochement ? Et puis , voyez-vous , il y a entre les esprits supérieurs des rapports toujours sympathiques , quoiqu'ils combattent sous des drapeaux opposés. Je suis certaine que M. de Yillars vous
accordera ce qu'il refuserait à tout autre. Il ne pourra pas même craindre d'être accusé de faiblesse , car il aura l'Europe entière pour complice de son admiration pour vous. Ce ne sont pas là des louanges , ce sont des faits. Vous savez ce que vous a écrit le duc de Savoie , ce que vous a fait écrire la reine d'Angleterre ?
— Mais demander une suspension d'armes , une entrevue sans le consentement des autres chefs, c'est trahir, — - dit Cavalier avec hésitation.
— Trahir ! — s'écria Toinon , — - trahir ! demander une entrevue dans laquelle vous exposez les justes prétentions de vous et des vôtres ? Trahir ! Et com^ ment donc qualifiez-vous la conduite des chefs qui ont désobéi à vos ordres , qui ont désarmé vos troupes, qui ont ruiné vos projets, qui ont rendu votre cause presque désespérée ? »
Cette réflexion raviva la rage de Cavalier contre Ephraïm , et il s'écria :
— Sans eux , sans eux, ce serait peut-être le maréchal deVillars qui, à cette heure, demanderait urtë suspension d'armes à Jean Cavalier.
— Eh ! qu'importe, si le résultat est le même ?
— Mais qui envoyer au maréchal ? Il faudrait un homme sûr, discret.
— Parmi vos gens , vos lieutenants , n'avez-vous personne ?
Un de mes officiers pourrait se charger de cette mission.
*=■ Sans doute. C'est à merveille» Envoyez celui
dans l'intelligence, dans la fidélité duquel vous pouvez surtout compter. Mais, — dit la Psyché, — j'y songe, il est hors de doute, à mon avis , que M. de Villars vous accorde une entrevue et une suspension d'armes. Cependant il faut tout prévoir. S'il la refusait, s'il traitait votre envoyé en rebelle, et non en parlementaire? ne pourrait-il pas le garder prisonnier ?
— Vous avez raison , — s'écria Cavalier ; — dans ce cas , mon envoyé serait arrêté et bientôt supplicié comme révolté. Je ne veux pas exposer un des miens à ce sort épouvantable.
— Sans doute ; alors il faudrait trouver un messager qui fut garanti de toute violence par son caractère,— dit Toinon en réfléchissant. — Puis elle ajouta de l'air du monde le plus simple et le plus naïf : mais, j'y pense, il y aurait un moyen presque certain d'engager le maréchal à vous accorder une entrevue, ce serait de la lui envoyer demander par cet officier des troupes royales que vous retenez prisonnier. Une telle générosité disposerait parfaitement M. de Villars en votre faveur. Mais, au fait , non , non, — reprit Toinon , qui craignait d'avoir été trop loin, — non, on ne sait ce qui peut arriver par la suite ; il vaut mieux garder cet otage entre vos mains, et envoyer quelque autre personne au maréchal. Je ne vous parle pas de mon frère, vous comprenez qu'il est impossible que je reste ici sans lui. Cherchez donc quelque autre émissaire ; mais hâtez-vous, car il ne faut pas que le maréchal soit instruit de la dis-
corde qui existe entre vous et les autres chefs de votre parti.
— Sans doute le marquis de Florac serait un sûr messager, — dit Cavalier d'un air sombre ; — mais lui qui m'a fait tant de mal ! le laisser libre ! »
Cette pensée réveillant de cruels souvenirs, le Cévenol s'écria brusquement :
« Jamais, jamais ! »
La physionomie de la Psyché resta impassible ; après un moment de silence qu'elle parut employer à réfléchir, elle dit presque gaiement :
« Trouvons donc quelque autre ambassadeur, et que le noble prince des Cevennes pardonne à sa prisonnière l'insuffisance de ses avis, en faveur de la bonne volonté qui la guide. »
Le souvenir de l'outrage de Florac avait réveillé tous les ressentiments de Cavalier contre les catholiques :
« Après tout, — reprit-il, — ma cause n'est pas si désespérée que vous le croyez ; avec ma troupe, je puis tenir les montagnes ; j'aurai des alliés de moins , mais personne ne gênera , personne ne fera avorter mes projets les mieux conçus. Je serai seul, mais seul je commanderai.
— Oui, oui, — reprit vivement Toinon ; — à quoi pensais-je de vous engager à mettre un terme à cette guerre? J'étais folle! Dieu merci, vous me faites ouvrir les yeux quand il en est temps encore. Continuez la guerre; reprenez voire épée, je reprendrai mon masque d'indifférence ! Ce que je n'ai IV. 2
pu cacher rentrera dans mon cœur et s'en effacera. Je n'écouterai plus avec avidité les récits de vos audacieuses batailles ; je vous tairai les émotions charmantes qui me troublent quand je vous entends ; en vous parlant, ma voix ne sera plus émue malgré moi (et Toinon prononçait ces paroles avec l'accent le plus enchanteur) , mes yeux ne verront plus des traits qu'ils aimaient trop à voir , et qu'ils n'auraient jamais dû rencontrer : — et Toinon attachait sur Cavalier un regard voilé de tendresse et de langueur, un regard à la fois si profond, si passionné, que Cavalier, éperdu , oubliant sa résolution, tomba aux genoux de Toinon, et, les mains jointes, s'écria ; — Grâce , grâce ! ne me regardez plus ainsi.
— Après tout, — continua Toinon en se parlant à elle-même, — la Providence me sauve de ma faiblesse , en rendant cette entrevue impossible ; lui et M. de Villars se seraient compris. Ces deux grands capitaines se seraient rapprochés , le dernier obstacle qui nous séparait eut été aplani. Oh! non, non, j'aurais été trop heureuse ! j'aurais été trop superbement fière de mon beau héros cévenol que toutes les femmes m'auraient envié, que Louis-le-Grand eut montré avec orgueil à l'Europe entière! i>
Jl est impossible de dire avec quel accent à la fois chaste et passionné Toinon prononça ces dernières paroles.
« Jurez-moi que votre main m'appartiendra lorsque j'aurai déposé les armes, et je vous jure de les déposer si M. de Villars me fait des offres dont moi
et les miens nous n'ayons pas à rougir, — s'écria Cavalier; — faites-moi ce serment, et le marquis part à l'instant avec une lettre pour le maréchal.
— Dès que vous aurez déposé les armes , je vous le jure , ma main vous appartiendra, si vous me la demandez , » dit Toinon d'une voix émue , en frémissant malgré elle de l'espèce de parjure qu'elle faisait.
Le Cévenol dit d'un air solennel :
« Jean Cavalier vous jure , par la mémoire de sa mère, qu'il est engagé envers vous, comme vous êtes engagée envers lui. Avant une heure , le marquis sera en route pour aller trouver M. de Villars. Vous en avez ma parole. »
A ce moment la porte du salon s'ouvrit brusquement et Isabeau parut.
•2m JEAN CAVALIER.