IV
s'adressa à Thomas fiignol, qui ne soufflait mot, les yeux Laisses sur son assiette , et lui dit très-haut eu tirant de sa poche son bienheureux traite de civilité :
. Vous ouhlierez donc toujours . mon gendre et lieutenant , les plus simples lois de la politesse '? Vous serez donc toujours un blasphémateur forcené ? Jusqu'à quand faudra-t-il vous repeter qu'il n'y a que Lès laquais . les libertins et les impies qui jurent autrement qu'en justice !
— Mais, mon beau -père et capitaine. — dit Thomas Bignol stupéfait , — je n'ai rien dit, je suis depuis un quart d'heure aussi muet qu'une tanche.
■ — Taisez-vous... puisque vous êtes muet: taisezvous... et écoutez, — dit le parfumeur d'un air courroucé. Puis , jetant un regard oblique sur le gentilhomme à justaucorps écarlate, il lut à haute voix , et avec une intention marquée , ce passon inestimable livre :
« Des
- Xe jurez jamais qu . car. après le ou
i et le non, Jesus-Christ nous défend d'ajouter que •• que ce soit qui approche clés paroles suivantes
- Ma fin .' sur m
le mot de diable .. ou
- jurement ; pour ce qui est du blasphème . comme
ni que dans la boui che des impies , des libertins , et dans l'enfer ou 3 parmi les démoi 5 ". 1
f Conduite de la Bienséance ciril? et chrétienne, p. 2 4.
Après cette belle citation, maître Janet ferma son livre d'un air triomphant, non sans tourner légèrement la tête du côté du gentilhomme à la grande épée, afin de voir si son allocution indirecte avait atteint le but qu'il se proposait.
Malheureusement ce dernier, occupé de payer son écot, prêta peu d'attention à la philippique de maître Janet. Néanmoins , après avoir fermé sa bourse , il reprit :
« Je soutiens, mille diables ! que le maréchal de Villars a tort de faire recevoir Jean Cavalier autrement que par le bourreau et par ses aides, et de lui donner un autre siège que la sellette de l'échafaud. Qui dit le contraire? Est-ce vous, par hasard, monsieur je ne sais pas qui? soi-disant capitaine d'une compagnie de je ne sais quoi ? » ajouta ce grossier personnage en s'adressant à maître Janet.
L'opportunité ou l'inopportunité de l'entrevue du chef camisard avec M. de Villars était depuis deux jours un si violent sujet de discussion, pour ne pas dire de dispute, même entre les catholiques, que les paroles provoquantes du sieur de Marjevols (c'était le nom du gentilhomme campagnard) furent accueillies ici par des murmures désapprobateurs, là par un assentiment très-prononcé.
Maître Janet espéra un moment que la discussion allait s'engager entre son antagoniste et quelquesuns des spectateurs; mais il n'en fut pas ainsi, à son grand regret.
Voyant l'attention générale fixée sur lui, le capi-
taine bourgeois se résigna à accepter la discussion , espérant adoucir l'àpreté farouche de son adversaire en employant les formes les plus civiles, les plus conciliatrices. Il dit humblement :
— Il me semble, dans mon petit jugement , monsieur le gentilhomme , que son excellence monseigneur le maréchal de \ illars a fait acte de sagesse et de politique en obligeant cet audacieux rebelle à venir en personne lui faire sa soumission, surtout après l'espèce d'avantage que les hérétiques avaient remporté lors de la sanglante journée de Treviès, où, j'ose le dire , je combattis à la tète de ma compagnie.
— Cela est si vrai , — ajouta le marchand de vertde-gris toujours plein d'à-propos, — que mon beau père et capitaine, que vous voyez ici, dès que la déroute a commencé, a jeté son arme en criant : Sauve qui peut, et s'est, ainsi que moi, subitement couché sous les cadavres de trois camisards ; nous sommes restés dans notre cachette, faisant les morts jusqu'au soir, et alors....
— Et alors les morts sont ressuscites et vous avez pris vos jambes à votre cou, en brave lieutenant du brave capitaine de cette brave compagnie de couards, dont je vois un des plus monstrueux échantillons ! s dit le sieur de Marjevoïs en toisant Janct avec mépris.
Le parfumeur lança un regard de courroux sur le marchand de vert-de-gris, et lui dit :
i Puisque vous avez assez peu de retenue pour
vous gorger de boisson comme un lansquenet , sortez à l'instant de table, mon gendre et lieutenant, vous êtes ivre, allez cuver votre vin dans la cour de l'hôtellerie.
— Mais, mon beau-père et capitaine, je n'ai bu que de l'eau — et —
— Morbleu ! taisez-vous, — s'écria le parfumeur :
— que le ciel me pardonne si je blasphème , mais vous feriez perdre la patience à un saint.
Thomas Bignol se tut; un des spectateurs de cette scène , homme de taille moyenne, mais robuste , vêtu de noir, à la figure austère, ayant sans doute pitié du parfumeur, s'approcha de la table, et regardant en face le sieur de Marjevols, lui dit :
« Je pense comme vous, monsieur, l'entrevue du maréchal et de frère Cavalier n'aurait pas dû avoir lieu. Frère Cavalier aurait du la refuser !
— Frère Cavalier ! — dit le sieur de Marjevols en regardant son interlocuteur d'un air dédaigneux,
— vous êtes donc hérétique , que vous n'avez pas honte d'appeler un pareil gueux votre frère ?
— Je suis protestant, » répondit avec sang-froid l'homme à figure austère.
A ces mots, prononcés d'une voix ferme et haute, un assez grand nombre de réformés, épars dans la grande salle de la Coupe d'Or, se levèrent précipitamment et vinrent se grouper autour de leur coreligionnaire, tandis que les catholiques, en majorité , se rangeaient du côté du sieur de Marjevols.
Aux regards menaçants que se jetaient les deux
partis, on voyait que les haines religieuses étaient encore dans toute leur violence.
L'antagoniste du sieur de Marjevols était le chevalier de Saïgas, parent de l'infortuné baron de Saïgas . un des gentilshommes les plus considérés du Languedoc, et de la maison de Pelet , une des plus anciennes de la province, condamne et envoyé aux galères : pour avoir assiste maigre lui à une assemblée de camisards, ceux-ci l'ayant enlevé de vive force dans son château des Rousses.
Le chevalier de Saïgas avait valeureusement servi dans l'armée jusqu'à, la revocation de l'edit de Xante s.
— Votre audace suffit pour prouver combien la condescendance du maréchal est fâcheuse, — s'ecria le sieur de Marjevols au chevalier de Saïgas. —
1 Par arrêt du 27 juin 1703, le baron de Saïgas, après aroir subi la question ordinaire et extraordinaire , fat condamné aux galères pour y serrir en qnalité de forçat , sa vie durant, dégradé de sa ne. et sa postérité, ses biens confisqués et son château des Rousses rasé jusque dans ses fondements. Au bout de quatorze ans de sooffrances, de puissantes sollicitations obtinrent la liberté de ee vieillard : celles de la reine Anne avaient été impuissantes. Mais, après sa mort, madame la duchesse de La Force intéressa vivement la princesse de Galles, depuis reine d'Angleterre , en faveur de ce gentilhomme , et celle-ci en conséquence écrivit les lettres les pins pressantes à la douairière d'Orléans, mère du régent, qui ne cessa, à son tour, de solliciter son fils de rompre les chaînes de cet illustre forçat jusqu'à ce qu'elle en eût obtenu la liberté. Le baron de Saïgas en reçut la nouvelle lé 16 octobre 171 fi. Après avoir été délivré des galères, il fut à Génère joindre son épouse. Ce fut là qu'il mourut le 6 d'août 1717. (Histoire des CamisardSj liv. V, p. 40.)
Il y a quinze jours, vous n'eussiez pas osé parler si haut.
— Sans la condescendance de frère Cavalier, — reprit amèrement le chevalier de Saïgas, — dans quinze jours, nous eussions parlé plus haut encore ! Nous eussions parlé du ton dont parlait le grand duc Henri, lorsqu'il traitait d'égal à égal avec le roi Louis XIII. Alors on échangeait scel pour scel, les macles de Rohan contre les lis de Bourbon.
— Le sceau qui convient à vous et aux vôtres s'imprime sur l'épaule gauche, et le bourreau est votre chauffe-cire ! — dit grossièrement le catholique.
— Insolent ! » s'écrièrent plusieurs protestants en mettant la main à leur épée.
Mais le chevalier de Saïgas, se retournant vers eux, s'écria :
« Mes amis , du calme ! ne répondons pas à ces provocations. Dans ce moment , une collision serait fatale, elle pourrait nuire aux résultats de l'entrevue de frère Cavalier avec le maréchal. Soyons modestes et indulgents dans la victoire. Comprenons combien il est pénible pour ceux qui ne sont pas de la religion de voir Villars, ce fameux guerrier, le vainqueur d'Hochstedt, obligé de traiter de chef à chef avec un pauvre paysan cévenol.
— Et si vous me croyez, — s'écria le sire de Marjevols hors de lui , — nous irons à la rencontre de ce paysan, nous le pendrons au premier arbre, nous éviterons ainsi au maréchal la honte de recevoir ce
misérable. "et à notre cause l'affront qu'on veut lui faire !
— Oui — oui tue Cavalier! tue ! — crièrent
plusieurs voix.
— Un meurtre et un parjure déplus ne vous coûteraient rien , je le crois , — dit le chevalier de Saluas : — mais frère Cavalier ne vient pas ici sans un sauf-conduit et sans avoir obtenu des otages. Il connaît la foi catholique, apostolique et romaine ! i Ces mots du protestant allaient soulever un nouvel orage, et peut-être amener une sanglante collision , dans laquelle les religionnaires n'auraient pas eu l'avantage, lorsqu'on entendit le bruit de plusieurs chevaux.
Quelques personnes des deux partis, poussées par une curiosité commune, se précipitèrent à la fenêtre, et virent passer au galop le brigadier Larose, qui se dirigeait vers le couvent.
Le servent des miquelets, maître Bon-Larron, qui avait accompagne le dragon, descendit de cheval et entra dans l'hôtellerie.
Le sergent parut bientôt a la porte de la grande salle, portant un immense crêpe noir à son feutre , ainsi qu'à la poignée de son épée, en religieuse commémoration de la mort de son capitaine Denis Poul, tué en combat singulier par Lphraïm sur les bords de l'Hérault.
— Est-ce que vous avez rencontré Cavalier en route'/- demanda-t-on tout d'une voix au Bon-Larron.
Mettant la main à son cou, le sergent repondit au
sieur de Marjevols, qui venait de répéter la même question :
a II fait si chaud , j'ai couru si vite, la poussière est si épaisse, et je suis surtout si douloureusement affligé de la mort de mon capitaine et ami le brave Denis Poul, que je puis à peine parler.
— Voici pour vous nettoyer le gosier, — dit le sieur de Marjevols en versant un glorieux verre de vin de Gormontreuil au sergent.
— Eh bien ! parlez-vous maintenant ? — ajoutat-il en regardant le miquelet d'un air interrogatif.
Celui-ci ne répondit qu'en toussant encore et en tendant de nouveau son verre.
Après avoir deux ou trois fois renouvelé ce jeu muet avec le même succès, et bu la valeur d'une bouteille de vin, le Bon-Larron s'écria :
« Maintenant , la parole glisse dans mon gosier comme une bourre bien graissée s'échappe d'un canon de fusil. Sachez donc, mes gentilshommmes, qu'il y a du nouveau : on entend une mousquetade d'enfer du côté d'Anduze.
— Malgré la suspension d'armes ! — s'écrièrent les catholiques et les protestants. — Trahison! trahison !
— C'est un piège abominable des fanatiques pour surprendre nos troupes sans défense et les massacrer lâchement, — s'écria le sieur de Marjevols.
— C'est un guet-apens dans lequel nos frères sont tombés ! — dit le chevalier de Saïgas.
— Vous avez peut-être tous deux raison , — dit le
miquelet, — car personne ne sait rien de ce qui se passe de ce côté. C'est en venant avec le brigadier Larose que nous avons entendu ce bruit, et il est aile tout de suite faire part : î If. le
maréchal. :
In î: 11 km des
spectateurs, qui se remirent au balcon.
Depuis l'entrée du Bon-Larron dans l'hôtellerie, maître Janet ne l'avait pas quitté du regard, il lui dit en s'approchant de lui d'un air résolu :
... \ ous me .11 ] ici qu'à T
mon cher ami : aus* cette occasion pour
js m'avez dérobée î la le Montpellier, ainsi que mon m pulverin. J'ai ici des témoins que cette arme m'ap- . I! doit y avoir grave : Vive le roi. sur un le la lame : et de L'anti aréneaux
empreinte en or sur le --âge. i
En présence d'un :iu po-
sée, le Bon-Larroi
Helas ! brave citadin, ce que vous dites là est peut-être vrai: cette epee est bien - doute
d'être dans vos vaillantes et respectables mains: elle vous appartient même , je vous l'accorde, si vous voulez. Helc-.- ts en train de dfa
sur les mots : aussi, par l'amour du ciel, par le respect qu'on doit à la cendre des morts, laissez-moi tranquille: ne parlons plus de cela, citadin, ne parlons plus de cela Ce crêpe umebre vous dit
assez la perte que j'ai faite ; laissez-moi dévorer en paix ma douleur profonde. i>
Et le Bon-Larron fit un pas pour échapper à maître Janet, qui, le retenant par son baudrier, s'écria :
a Ah çà ! vous n'étiez donc pas sourd à Treviès ? vous vous moquiez donc de moi lorsque vous me répondiez par le nom et par l'âge du cheval de votre capitaine , à moi qui vous parlais des armes que vous m'aviez dérobées?
— J'étais sourd comme un pot, brave citadin; mais l'émotion épouvantable que j'ai ressentie en apprenant la mort de mon glorieux capitaine m'a rendu l'ouïe. Je gémissais si furieusement, que le bruit de mes sanglots a traversé, a détruit sans doute l'obstacle qui m'empêchait d'entendre. C'est donc au nom de l'effroyable et sainte et sacrée douleur qui a causé un pareil prodige, que je vous prie de ne pas me distraire et de me laisser en proie à mon désespoir.
— L'affliction vous a rendu l'ouïe ! — voyez ce prodige ! — dit maître Janet d'un ton d'ironie perfide.
— Mais mon beau-père et capitaine , c'est trèsnaturel , cela, l'affliction peut bien rendre l'ouïe, — dit Thomas Bignol, — puisque la peur vous a fait perdre la parole pendant la bataille ; vous savez bien, en descendant la colline du moulin, vous ne pouviez plus même crier : Sauce qui peut ! comme au commencement de la déroute , puisque c'est par signe
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que vous m'avez ordonne de me mettre à plat rentre et de faire le mort. -
Isant en soldat habile de la colère qu'excita la remarque saugrenue du marchand de vert-d> le sergent se perdit dans la foule, pendant que maître Janet, exaspère contre son gendre et lieutenant, le rabrouait de toutes se;
Bientôt un grand nombre d'habitants de \. des bourgs environnants envahirent l'allée d'ormes qui conduisait à la porte duja; couvent, porte qu'on voyait r de l'auberge de la Coupent
Un ni issi re et un long murmure
de cris confus annonça l'arrii a Cavalier.
■ II était, disent les mena couleur de cale; sa er était fort ample : il pc i noir galonné. 11 montai!
partenu à M. de La Jonquièr du roi, tué à la sanglante j: sse. i
Cavalier était très-pâle et visiblement en temps à antre il se peu:
lande , qui l'accompagnait. Derrie: venait
une escorte de vi:
camisards àc -en-Dieu.
Le reste de la troupe de Cavalier était reste en bataille sur les hauteurs qui dominent Mn. -
On ne saurait dire avec quelle curiosité le peuple examinait le jeune Cei de son air de jeunesse, de douceur et presque
de timidité. On ne pouvait croire que ce fût là le chef intrépide qui depuis deux ans dirigeait les opérations des carnisards , et dont le génie militaire s'était hardiment développé.
Quelques cris d'admiration ou de haine accueillirent le jeune chef à son passage devant la CoupecïOr. Indifférent à ces manifestations, il tourna seulement la tète du côté de l'auberge d'un air calme, résolu.
Lorsqu'il arriva près de la porte du jardin du couvent, son escorte de carnisards se rangea d'un coté de l'allée, les dragons se rangèrent de l'autre.
Cavalier descendit de cheval ; il entra dans le couvent , suivi de M. de Lalande. Un aide-de-camp du maréchal conduisit le Cévenol dans un pavillon situé au milieu du jardin des Récollets , et alla prévenir M. de Villars de son arrivée.
Cavalier passa sa main sur son front brûlant ; puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il se promena pendant quelque temps , absorbé dans une méditation profonde. Il ne s'abusait pas sur la gravité de la démarche qu'il allait tenter, et sur les suites qu'elle pouvait avoir.
Quoique sa troupe eût en lui la confiance la plus absolue, elle avait manifesté un sombre étonnemeut lorsqu'il lui avait annoncé qu'il venait de proposer une entrevue et une suspension d'armes au maréchal de Villars. Quelques-uns de ses officiers lui ayant demandé quel devait être le résultat de cette entrevue, il avait répondu que l'intérêt de la cause
commune voulait qu'il se tut jusqu'après sa conférence arec le maréchal. Grâce aux habitudes de respect et de soumission de la troupe de Cavalier, les observations de ses gens n'allèrent pas plus loin ; mais il pressentit qu'il rencontrerait une opposition violente de leur part si ses projets devaient blesser leur susceptibilité religieuse.
Depuis la veille, de graves événements avaient encore compliqué sa situation. Les camps de Roland et d'Ephraïm, laissés sans défense malgré ses ordres, avaient été surpris par les troupes royales , leurs magasins étaient détruits, leurs munitions enlevées, et les deux corps de rebelles , après quelques engagements acharnés , avaient perdu beaucoup de monde ; toute jonction entre eux et Cavalier, lors même qu'il eût voulu les rallier, devenait désormais impossible. En se rendant à Nîmes, il s'était aperçu que les troupes échelonnées sur la route coupaient toute communication entre lui et les autres chefs.
Sa position était donc telle, par suite de l'insubordination d'Ephraïm, qu'une suspension d'armes et qu'une entrevue conciliatrice pouvaient réellement offrir d'assez grands avantages à la cause commune.
Mais malgré lui Cavalier se souvenait que son amour pour Toinon , que sa rage contre Ephraïm l'avaient surtout décidé à tenter un accommodement avec If. de Vilîars. Sa fierté s'irritait de songer que les propositions qu'on allait lui faire seraient peut-
être inacceptables ; mais il comptait assez sur l'intrépidité de ses soldats pour savoir qu'ils soutiendraient ses prétentions et qu'ils se feraient tuer jusqu'au dernier plutôt que d'accepter d'humiliantes concessions.
Dans d'autres moments il songeait à la glorieuse perspective que lui avait laissé entrevoir la Psyché. Sous ce nouveau jour, sa conduite se colorait autrement. Il mettait fin à une guerre épouvantable , il combattait dans les armées du roi au lieu de combattre contre elles ; et puis , il faut le dire , la figure enchanteresse de Toinon dominait presque toutes les pensées du jeune Cévenol. Quand il pensait à la possibilité d'obtenir sa main , quand il pensait qu'il était aimé d'elle , les rayonnements de son cœur jetaient sur l'avenir les plus brillants reflets.
Une pensée importune venait pourtant , parfois , assombrir ces rêves étincelants d'amour et de gloire : c'était le souvenir d'Isabeau. Mais, comme tous ceux qui cherchent à excuser à leurs propres yeux une méchante action, Cavalier voulait se persuader qu'Isabeau, si cruellement traitée par lui, avait été véritablement coupable ; qu'elle n'était pas la victime , mais la complice de Fïorac. Il recherchait dans le passé toutes les circonstances qui pouvaient donner quelque apparence à cette perfide imagination. Quoique rien ne pût justifier ses soupçons , il croyait montrer de la générosité en se renfermant dans un doute outrageant.
Puis , pensant à l'entrevue qu'il allait avoir , il
craignait aussi de se sentir ému, troublé, à l'aspect du maréchal de \ il'ars , de ne pas conserver le calme et l'assurance nécessaires pour discuter les graves intérêts qui allaient s'agiter entre lui et le maréchal.
Seul responsable de la résolution qu'il avait prise, il se sentait isolé de la cause commune. Ce sentiment était amer et triste. Il fallait traiter au nom d'imparti dont ii n'avait pas les pouvoirs , ou se séparer complètement de ce parti qu'il laissait exposé aux plus grands périls par sa défection.
Tout à coup la porte du pavillon s'ouvrit, et M. de Villars parut.
•3.1. de Villars ne put cacher sa surprise en voyant l'extrême jeunesse de Cavalier. Pendant un moment il le contempla en silence.
Le jeune Cévenol, interdit, les yeux baissés, troublé par la présence du maréchal, n'osait pas engager l'entretien.
i C'est bien vous qui êtes Jean Cavalier? — de-
manda enfin M. de Villars avec les marques du plus grand étonnement.
— Oui , monseigneur.
— Si jeune... si jeune... presque un enfant! — se dit M. de Villars comme s'il se fût parlé à luimême. — Puis s'adressant brusquement à Cavalier, il lui dit : — Mais savez-vous , monsieur , que vos manœuvres pendant toute la bataille de Treviès sont celles d'un vieux capitaine? Mais savez-vous que votre passage de l'Hérault et des montagnes du Ventalou suffiraient pour illustrer un général !
— Monseigneur... — dit Cavalier avec embarras,
— Oh ! ne prenez pas cela pour une louange ; c'est un blâme , — reprit rudement le maréchal. — Plus vos talents militaires sont remarquables , plus vous êtes coupable d'employer ces talents contre votre roi , contre votre pays ! Des hommes comme vous appartiennent d'abord au pays, quand l'ennemi l'attaque , parce que des hommes comme vous peuvent le sauver. D'abord la religion de la patrie ! défendez celle-là de votre épée ; soyez tranquille , on ne vous inquiétera pas sur l'autre.
— Les protestants ne sont-ils pas exclus du service militaire, monseigneur? N'est-ce pas pour réclamer nos justes droits, pour mettre un terme aux violences dont nous étions victimes , que nous avons pris les armes il y a deux ans ?
— Monsieur Cavalier, écoutez-moi. Le passé est le passé ; je ne sais pas ce que vous étiez il y a deux ans. Comme tant d'autres , vous avez pu être