‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 14 sur 27 · IV · texte numérisé non relu

IV

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victime des mesures rigoureuses prises contre les protestants ; votre nom était obscur. Pourquoi vous aurait-on traité différemment que les autres religionnaires? Àlais aujourd'hui, je sais qui vous êtes, je sais qu'à cette heure, moi, maréchal de France, moi, chargé de pleins pouvoirs du roi mon maître , je suis ici en une conférence réglée avec vous, avec un rebelle armé. Je sais que vous avez vos gardes comme j'ai les miens, que je vous ai donné des otages, que je vous traite, enfin, d'égal à égal selon les lois de la guerre, comme je traiterais un général cnuemi pendant une suspension d'armes. Eh bien ! ma conduite ne vous dit-elle pas assez que j'oublie le protestant révolté pour ne songer qu'au hardi partisan dont le génie militaire étonne l'Europe? Puisque , malgré votre révolte , malgré la guerre acharnée que vous nous faites, je vous recois ainsi, croyez-moi donc quand je vous dis qu'on ne s'inquiéterait pas de votre religion, si, au lieu de tourner vos armes contre la France , vous la serviez loyalement. Les gens de votre sorte sont trop rares pour qu'en bonne politique on ne leur accorde pas ce qu'on refuserait à d'autres. Ah ! jeune homme , jeune homme ! vous ne savez pas quel avenir vous perdez ! — ajouta le maréchal avec un soupir. — Puis il reprit :

— Mais quel est le but de l'entretien que vous m'avez demandé?

— Comme vous, monseigneur, je déplore les malheurs de la guerre civile ; le moyen d'y mettre

un ferme est de cesser les injustes persécutions dont on nous accable. Tenez, monseigneur, — dit Cavalier en tirant un papier de sa poche, — garantissezmoi que les articles de ce traité seront approuvés par le roi , je m'engage à déposer les armes ; j'ai tout heu de croire que les autres chefs camisards suivront mon exemple.

— Quoiqu'on ne doive jamais traiter avec des insurgés, à votre considération, à votre seule considération , je puis vous promettre que, si vos réclamations sont raisonnables, Sa Majesté y aura éqard Je vous écoute , — dit le maréchal.

Cavalier lut à haute voix ce qui suit :

Très-humble requête des réformés du Languedoc au roi. J

1° Qu'il plaise au roi de nous accorder la liberté de conscience dans toute la province, et d'y former des assemblées religieuses dans tous les lieux qui seront jugés convenables , hors des places fortes et des villes murées K

Après un moment de réflexion, M. de Villars dit à Cavalier :

« Sans vous assurer du consentement du roi je pense toutefois que Sa Majesté, touchée du repentir et de la soumission des religionnaires, pourrait peutêtre autoriser quelques assemblées particulières ,

1 Histoire dx Camisards, vol. II, liv. xi.

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pourvu qu'elles n'eussent en rien le caraet'rc d'un culte public. Mais poursuivez.

2° Que les villes de Montpellier, de Perpignan , de Cette et d'Aigues-Mortes nous soient accordées comme villes de refuge et de sûreté.

i Impossible! impossible! — s'écria AI. de Villars , — vous n'avez pas réfléchi à cette demande.

— Pardonnez-moi, monseigneur; c'est la seule garantie que nous puissions avoir de la stabilité des promesses qui nous seraient faites.

— Mais la parole du roi, monsieur? — dit If. de Villars avec dignité.

— Le maintien de l'édit de Xantes avait été juré sur les saints évangiles , monseigneur !

— Eh! mon Dieu! n'est-il pas malheure user, eut des circonstances politiques , des raisons d'état tellement graves , que l'effet des promesses les plus solennelles doive quelquefois demeurer suspendu ? Il en a été ainsi de L'édit de Xantes. Alais aussi il se peut qu'un jour Sa Majesté lève l'interdiction dont elle a cru, dans sa sagesse, devoir frapper cet édit. Vous voyez donc bien qu'en admettant même cette chose impossible, que le roi vous accorde des villes de sûreté, d'un jour à l'autre des événements imprévus peuvent le contraindre à vous les retirer. Richelieu n'a-t-il pas agi de la sorte? L'edit de Xantes assurait aussi des villes de refuge aux religionnaires ; le cardinal ne les leur a-t-il pas toutes enlevées?

— Mais non pas sans lutte, monseigneur; le siège de La Rochelle a longtemps duré.

— Et comme toujours , après bien du sang répandu, après des désastres affreux, force est restée au pouvoir royal ! N'invoquez pas un précédent qui a eu d'aussi funestes résultats pour ceux de votre religion. Mais voyons si vos autres demandes sont plus raisonnables.

— 3° Que tous ceux qui sont détenus dans les priso?is ou sur les galères pour cause de religion depuis la révocation de l'édit de Nantes soient mis en liberté à compter de l 'adoption de la présente requête.

- — La clémence du roi est grande , — dit le maréchal , — on peut tout attendre de sa bonté quand on sait la mériter. Je ne doute pas que Sa Majesté ne se montre comme toujours indulgente et généreuse.

— 4° Qu'il soit permis à tous ceux qui ont abandonné le royaume pour cause de religion , d'y revenir sûrement et librement, et qu'ils y soient rétablis dans leurs biens et clans leurs privilèges.

— Je pense , — reprit M. de Villars après quelques moments de réflexion, — que si les insurgés se soumettent et donnent pour l'avenir des garanties de leur pacification , Sa Majesté pourra se dessaisir des biens confisqués et oublier le passé.

— 5° Que les habitants des Cevennes dont les

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maisons ont été détruites pendant le cours de cette guerre soient exemptés d'impôts pendant dix ans.

— Sa Majesté, — dit If. de Yillars, — n'a d'autre but que le soulagement de ses peuples ; les Cevennes ont bien souffert, c'est vrai. J'ai tout lieu de croire que le roi fera remise des impôts à ceux qui déposeront les armes et qui promettrout de vivre en paix. Vous le voyez , excepté en ce qui touche les villes de sûreté, vos prétentions me paraissent si raisonnables que je crois pouvoir vous affirmer qu'une fois la rébellion calmée, une fois le Languedoc pacifié, Sa Majesté fera droit à vos demandes.

— Monseigneur, sans les villes de sûreté, toute promesse devient illusoire, — dit Cavalier avec une fermeté respectueuse. — Je sais qu'on pourrait nous reprendre les places que nous demandons ; mais alors Sa Majesté répondrait de la guerre civile, suite nécessaire de cette violation d'un traité juré , et le roi est trop jaloux du repos de la France pour ne pas craindre de provoquer une insurrection nouvelle. Vous le voyez, monseigneur, nous mettons bien plus notre garantie dans l'amour que Sa Majesté a pour ses peuples que dans la force des places que nous lui demandons.

— Encore une fois, — dit M. de Yillars , — c'est impossible , absolument impossible. Jamais je ne ferai à Sa Majesté une proposition pareille.

— Alors donc, la guerre! monseigneur, — dit

impétueusement Cavalier. — Cet entretien a trop duré.

— La guerre! malheureux enfant, la guerre! — s'écria M. de Viilars en regardant Cavalier avec autant d'intérêt que de tristesse et en prenant un ton d'autorité presque paternel. — La guerre! Osez-vous bien prononcer de telles paroles? en savez-vous la portée? savez-vous de quelle terrible responsabilité vous vous chargez en rompant ainsi une conférence qui pouvait assurer le pardon de vos frères , qui pouvait donner la paix à la France? Comment! — ajouta-t-il avec autant d'émotion que de dignité, — moi qui ai vieilli dans les batailles, moi qui ai passé ma vie dans les négociations politiques, je ne pourrais pas faire une sage objection à ce jeune imprudent sans qu'il la rejette avec violence, avec menace ? Et si moi aussi je disais : La guerre! pourriez-vous prévoir l'issue de cette nouvelle lutte? Vos succès passés vous répondent-ils donc si assurément de l'avenir? La guerre ! dites-vous? Et, à cette heure, comment la feriez-vous? X'êles-vous pas sans magasins? n'êtes-vous pas en hostilité déclarée avec Ephraïm et Roland? Vous voyez que je sais tout, — ajouta M. de Viilars avec plus de calme en voyant l'étonnemcnt de Cavalier, qui ne croyait pas le maréchal si bien informé. — Vous êtes brave , votre coup d'eril est sur et prompt, je le sais ; vos gens sont déterminés, je le sais; mais seul, que pourrezvous?En admettant même qu'avec votre petite troupe vous ayez l'audace de tenir la campagne, d'engager

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avec moi une guerre de partisans, où trouverez-vous des munitions? comment nourrirez-vous vos soldats? Ce qui a fait jusqu'ici votre avantage , ce qui m'a toujours prouvé la supériorité de votre intelligence militaire, c'est Fart avec lequel vous avez assuré, ménagé vos ressources, car vous avez autant de prudence que d'intrépidité ; deux grandes qualités qui semblent s'exclure. Vos magasins étaient défendus par une position inaccessible , merveilleusement choisie. Il a fallu sans doute un concours de circonstances désastreuses, incroyables, pour qu'ils tombassent en mon pouvoir; mais, enfin, ils y sont tombés. Je vous ai tout enlevé ; il ne vous reste ni poudre, ni plomb, ni vivres. Est-ce vrai?

— Ah ! qu'Ephraïm soit maudit mille fois ! ■ — s'écria Cavalier malgré lui. — S'il eut exécuté mes ordres , la moitié de sa troupe suffisait pour mettre mes magasins en sûreté.

— Cela est vrai : cent hommes déterminés eussent suffi pour rendre impraticable l'attaque gui m'a si heureusement réussi. Mais comment un ordre si important a-t-il été méconnu?

— Eh! parce que l'envie, parce que le fanatisme, parce que la stupidité sont d'un épouvantable aveuglement, monseigneur! i s'écria Cavalier en baissant la tète avec accablement.

Après un moment de réflexion , M. de Vilîars dit au Cévenol avec un accent rempli de bienveillance :

i Ecoutez-moi , Cavalier : si je ne voulais qu'ét juffer la rébellion dans le sang, je profiterais de ce

que vous me demandez une chose aussi impossible à vous accorder que les villes de sûreté pour rompre à l'instant cette conférence. Les hostilités recommenceraient ; les renforts qui m'arrivent du Dauphiné , joints à mes troupes , suffiraient pour vous cerner, pour vous bloquer dans vos montagnes. Vos magasins sont détruits, le pays où vous resteriez est partout désert et abandonné ; avant huit jours je vous aurais réduits par la famine...

— La famine est une mauvaise conseillère, monseigneur; cette victoire vous coûterait cher, — dit Cavalier d'un air sombre.

— Vos gens se feront tuer jusqu'au dernier, plutôt que de se rendre, me direz-vous? Je vous crois. Si l'extermination était mon but, il serait donc atteint. Il n'en est pas ainsi. Ce que je veux, ce que je voudrais, ce serait de vous attacher au service du roi, ce serait de vous voir combattre pour la France, et non contre la France , parce que je connais voire courage, votre intelligence...

— Jamais ! monseigneur , jamais je ne séparerai ma cause de celle de mes frères d'armes ! • — s'écria Cavalier.

— Et qui vous demande de vous séparer de vos frères d'armes? — répondit M. de Villars avec calme. — Je comprends , je respecte , j'honore votre sollicitude pour ceux qui ont tout quitté pour vous suivre , pour ceux qui ont toujours combattu à vos côtés, pour ceux qui, comme vous, ont apporté une sorte de loyauté dans une guerre pourtant bien cri-

miaelle. Croyez-vous donc que le roi ignore tout ce que valent des soldats expérimentés, qu'il ne sache pas tout le parti qu'on pourrait tirer, à la guerre, d'une troupe intrépide , bien disciplinée et habituée à vous obéir aveuglément"? i

Cavalier regarda If. de Villars avec le plus grand étonneraient. Celui-ci continua :

■ La preuve que Sa Majesté vous apprécie, vous et les vôtres , c'est qu'elle m'a autorisé à vous faire une proposition qui vous montrera quel état elle fait de votre mérite. En un mot, déposez les armes, prêtez serment de fidélité au roi; que vos gens le prêtent pareillement , et ils formeront deux régiments protestants , dont vous aurez le commandement avec le grade de maréchai-de-camp. Ils jouiront à l'instant des avantages et des droits que vous réclamez pour tous les réformés. Cela vous paraît sans doute étrange de nous voir reconnaître les droits des insurgés avant de reconnaître ceux des religionnaires qui n'ont pas combattu? Rien de plus simple : vous êtes l'expression la plus hostile du parti protestant ; plus vous êtes menaçant, plus voire soumission devient méritoire. Déposez donc les armes : vous et vos gens, vous aurez pleine et entière liberté de conscience ; vous jouirez enfin, je vous le répète, des avantages que vous réclamiez pour tous les religionnaires en général. Quant à la garantie que le roi peut vous donner pour la coustante exécution de ses promesses, elle sera dans le drapeau français qu'il confiera à votre courage, à votre fidé-

lité ; elle sera dans le commandement qu'on vous laissera de quatre mille hommes bien armés et tous dévoués à votre volonté. Voilà, monsieur, ce que je suis chargé de vous proposer de la part de Sa Majesté. Je ne vous parle pas d'autres faveurs royales, du titre de comte , attaché à une terre seigneuriale que Sa Majesté vous offrirait comme témoignage de...

— Monseigneur, — s'écria Cavalier en interrompant M. de Villars, — il serait infâme à moi de demander ou d'accepter quoi que ce soit en dehors de ce que vous offrez aux miens ! S'ils consentent à déposer les armes et à servir le roi aux conditions que vous m'avez proposées, je ne demanderais pas d'autre grâce que celle de rester à leur tête.

— Vous acceptez donc ma proposition? — dit vivement M. de Villars.

— Monseigneur, je ne puis pas plus m'isoîer de mes soldats que je ne puis isoler ma troupe de la cause protestante. Accepter pour moi et pour mes gens des avantages dont ne jouiraient pas nos frères du Languedoc, ce serait un acte d'égoïsme, de lâcheté : j'en suis incapable. »

Le maréchal réprima un mouvement d'impatience, et dit à Cavalier avec le plus grand calme :

« Quand vous parlez au nom de vos soldats , je puis vous accepter comme leur représentant, et vous offrir des conditions réalisables sur-le-champ. Mais il ne peut pas en être ainsi pour ce qui regarde la cause des protestants en général. Les pouvoirs que

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le roi m'a confiés ne s'étendent pas jusqu'à décider d'une aussi grave question. Tout ce que je puis vous promettre à ce sujet , c'est d'envoyer à la cour la note que vous m'avez remise ; c'est de l'appuyer de tout mon crédit , sauf toutefois l'article des villes de sûreté. Alais il se passera bien du temps entre l'envoi de cette note et la réponse qu'elle nécessitera. Et les circonstances sont telles, qu'il faut qu'aujourd'hui même je sache si je dois ou non compter sur votre soumission. Entre nous , vous faites trop bien la guerre pour ne pas connaître la valeur inestimable de certaines occasions. Aussi, je vous le déclare, si ce matin vous n'acceptez pas mes offres, ce soir même je reprends les hostilités. Et , malgré votre bravoure , malgré celle de vos gens , vous êtes perdu!

— Mais nous mourrons avec gloire ! — s'écria Cavalier.

— Eh! à quoi servira votre mort? Quel avantage vos frères retireront-ils de cette gloire stérile et sanglante ? Aucun. Acceptez mes offres, au contraire, et non-seulement vous assurez à vos troupes les plus grands avantages , mais vous pouvez espérer que le roi, touché de votre soumission, accorde aux protestants du Languedoc , et je m en fais presque le garant, accorde, dis-je, une partie des grâces que vous sollicitez pour eux dans cette requête. J'oubliais encore de vous dire que, dans le cas où, malgré vos bonnes et loyales résolutions, votre troupe ne voudrait pas vous obéir et déposer les armes,

vous ne seriez en rien responsable de ce refus. Une fois votre parole donnée d.e la servir , quoi qu'il arrive , les avantages que Sa Majesté vous offre reste-» ront les mêmes. Seulement , au lieu de former deux régiments de votre troupe , nous lèverions deux régiments de protestants volontaires, et votre nom serait un mobile assez puissant pour faire accourir en foule vos coreligionnaires sous votre drapeau. Les mêmes conditions que je vous offre pour vos gens leur seraient assurées. Enfin , pour ménager des scrupules que je respecte, les troupes que vous commanderiez ne seraient jamais destinées à agir contre vos frères dans le cas où l'insurrection continuerait quelque temps encore ; je vous donne ma parole de gentilhomme que vous seriez à l'instant dirigé sur la frontière. Réfléchissez bien à ceci, Jean Cavalier î Pesez chacune de mes paroles , vous verrez que la raison , que le patriotisme , que l'intérêt de votre troupe, que l'intérêt de vos coreligionnaires veulent que vous agissiez comme je vous conseille d'agir.

Les circonstances étaient telles que le maréchal n'avait eu besoin que de les exposer simplement à Cavalier pour lui montrer les conséquences presque inextricables de sa position.

Les offres de M. de Villars outrepassaient les secrètes espérances de Cavalier. Celui-ci n'avait jamais songé à la possibilité de conserver sa troupe sous ses ordres , lors même qu'il se serait décidé à cesser les hostilités. Quant à l'assentiment de ses soldats , il n'en pouvait douter. ïl connaissait trop

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sou influence sur eux , il en avait eu trop de preuves pour ne pas avoir la certitude de les décider à se soumettre dès qu'on leur reconnaîtrait la liberté de conscience et les droits pour la conquête desquels ils s'étaient insurges.

Son amour pour Toinon , son ressentiment contre Ephraïm, et, il faut le dire, l'état presque désespéré de sa cause, le portaient à se soumettre. Le projet de traité proposé par lui à M. de Villars devait, s'il était accepté en tout ou en partie, excuser sa conduite aux yeux de ses coreligionnaires. Une fois ces réclamations acceptées par le maréchal , garanties par la parole du roi , il n'était pas responsable de la non-exécution de ces promesses.

L'insubordination d'Ephraïm l'avait privé des ressources sans lesquelles la guerre est impossible. ïl n'avait pu, dirait-il, compromettre par une opiniâtre et aveugle résistance les avantages qu'il pouvait obtenir pour la religion au moment même où il fallait renoncer à l'espoir de rien conquérir par la force des armes.

Xéanmoins, avant de s'engager formellement avec AI. de Villars , il eut un moment d'hésitation terrible.

Quoique sa résolution fut de tout point excusable, il ne pouvait s'empêcher de penser , que sans son amour pour Toinon il n'eût peut-être pas agi de la sorte.

Un moment réveillée par cette lutte entre srs bons et ses mauvais penchants , sa conscience lui

demanda d'une voix sévère si tout espoir était perdu ; si, lors de la nuit fatale qui suivit la victoire de Treviès, il n'aurait pas du, malgré leurs torts, se rallier franchement à Ephraïm et à Roland , au lieu de les quitter précipitamment, et s'il n'aurait pas alors pu parer aux désastres qui menaçaient la cause protestante.

Comme tous les gens prêts à prendre un parti décisif que de vagues remords condamnent, au lieu de répondre à ces questions dont il ne pouvait méconnaître l'imposante autorité , Cavalier s'étourdit, en comparant l'avenir que sa soumission lui assurait, à celui qui lui était réservé s'il continuait de soutenir l'insurrection, même avec succès.

D'un côté il se voyait, quoique vainqueur, toujours fuyant comme un proscrit, envié dans ses succès , contrarié dans ses projets par les autres chefs.

S'il se soumettait, au contraire, revêtu d'un grade militaire éminent, commandant à une troupe déterminée, quels succès ne pouvait-il pas obtenir contre les ennemis de la France? Alors quels seraient l'orgueil, la joie radieuse de cette femme si adorée, de cette femme dont la pensée dominait toutes les actions du Cévenol sans qu'il s'en doutât peutêtre !

Et puis, dernier moyen des gens qui cherchent à se tromper eux-mêmes, Cavalier opposa des raisons prises dans les plus honorables sentiments aux résultats inévitables de sa persévérance dans l'insurrection.

Pour la première fois, il s'épouvanta des affreux malheurs que la guerre civile traînait après elle. Jusqu'alors insensible aux douceurs de la paix , la paix lui sembla aussi désirable , aussi féconde que la rébellion lui parut condamnable et stérile. Il songea avec amertume aux ruines qui couvraient les Gevennes , aux champs dévastés et incultes depuis si longtemps ; selon le nouveau point de vue où sa personnalité le plaçait, la soumission de sa troupe, amenant la pacification générale, devait transformer cette terre de désolation en un pays de repos et do fertilité.

M. de Villars regardait attentivement Cavalier, il lisait presque sur la physionomie du jeune Cévenol les émotions qui l'agitaient.

Grâce à sa profonde connaissance des hommes, il devina que cet homme faible, maïs non dépravé, était résolu de lui céder, et que la pudeur du devoir, que la honte peut-être retenait sur ses Lèvres l'aveu de sa soumission.

Voulant lui rendre cet aveu plus facile , le mare* chai , après un assez long silence , reprit la parole, et dit à Cavalier avec une expression remplie de bienveillance et d'intérêt :

a Vous hésitez, je le comprends, je ne puis vous reprocher votre indécision; elle vous honore, elle est même une garantie de votre fidélité à venir. C'est le fait des âmes délicates et généreuses d'être défiantes d'elles-mêmes. Et pourtant, comment pou-

L'ENTREVUE. tiô

vez-vous hésiter en songeant qu'il dépend de vous, de vous seul, de donner la paix à cette malheureuse province? Comprenez donc la sainteté, la grandeur de votre mission. Pauvre enfant! pardonnez ce mot à mes années et à ma vieille expérience des choses, — ajouta le maréchal d'un ton plein de bonté en tendant la main à Cavalier ; — mais vous êtes si jeune pour tant gloire , que votre jeunesse vous grandit encore. Ah ! quel noble rôle est le vôtre ! Placé entre un souverain justement irrité et ses sujets rebelles , par votre soumission vous apaisez la colère du roi , et vous lui rendez des sujets repentants dont il assure bientôt le bonheur. Par votre soumission , vous renouez ces liens sacrés qui attachent le peuple au souverain. Par votre soumission enfin , vous ouvrez à tous les protestants une ère nouvelle de repos , de prospérité , d'union. Ah ? croyez-moi! Jean Cavalier, catholiques et protestants, tous sont cruellement las de cette lutte sanglante et sacrilège , tous déplorent les maux affreux qu'elle a causés, tous aspirent à des temps meilleurs. Tant de sang a coulé , tant d'horribles représailles ont effrayé ces contrées! L'autorité a été impitoyable, direz-vous? Que fallait-il faire? Ne doiton pas toujours mesurer la défense à l'attaque? Ah! croyez-moi, un ennemi est bien redoulablc quand on ne trouve d'autre barrière à lui opposer que huit lieues de pays incendié ! »

Cavalier ne put retenir un mouvement de fierté IV. 5

bG JEAX CAVALIER.

en entendant ces paroles du maréchal, qui reprit avec tristesse :

— Oh ! sans doute , il y a une sorte d'orgueil impitoyable à se dire : Je suis si terrible qu'il faut recourir à d'effrayantes extrémités pour arrêter mes ravages ! Mais n'y a-t-il pas aussi un plus noble orgueil à se dire : Par ma volonté, de nouveaux villages sortent de ces ruines ; les champs dévastés se couvrent de moissons ; une population proscrite, fugitive, écrasée de malheurs, redevient paisible, heureuse. L'agriculture, le commerce , l'industrie, l'abondance refleurissent là où régnaient la destruction , la stérilité, la misère. Eh! mon Dieu! dans son intérêt même, le roi ne doit-il pas déplorer les pertes immenses que lui ont causées ces funestes guerres?... A vous, dont dépendent de si graves intérêts, on peut tout dire; et d'ailleurs Louis-le- Grand est assez puissant pour que sa bonté ne soit pas taxée de faiblesse. Eh bien! tout ce qu'il demande dans sa royale mansuétude , c'est de trouver un prétexte à sa clémence envers les protestants, et votre soumission est le plus noble prétexte que Vous puissiez lui donner. Et pourtant, si l'insurrection ne cesse pas, le roi, malgré ses meilleures intentions, que vous ne pouvez plus nier, le roi se voit forcé de continuer une guerre d'extermination qui va encore empirer tant de malheurs. Soumettez-vous, au contraire , et , grâce à vous, la cause protestante doit tout espérer... peut tout espérer, je vous en

donne ma parole de gentilhomme ! Soumettez-vous enfin, et la liberté de votre père est le premier gage de cette union touchante que j'appelle de tous mes vœux.

Cette dernière considération, jointe à la conviction j à la chaleur que le maréchal mit dans ses paroles, fit évanouir les derniers scrupules de Cavalier. Il dit à M. de Villars d'un air solennel :

« Monseigneur , en mon âme et conscience , je crois que ma soumission peut être avantageuse à la cause protestante et à la France. J'accepte vos propositions au nom de ma troupe et au mien.

— Sur l'honneur et sur Dieu vous jurez soumission et fidélité au roi? — dit le maréchal.

— Sur l'honneur et sur Dieu je le jure !

— Bien! bien! Jean Cavalier! - — s'écria M. de Villars en tendant affectueusement sa main au jeune Cévenol , qui la prit en s'inclinant avec respect.

■ — Croyez-moi, — reprit le maréchal, -—vous n'avez jamais été plus grand qu'à cette heure ! jamais vous n'avez mieux servi votre cause ! jamais vous n'avez mieux servi votre pays! Je vais, — ajouta M. de Villars en s'asseyant à une table , — écrire et signer de ma main les offres que je fais à vos soldats au nom du roi. J'exprimerai aussi dans cet acte les espérances presque certaines que j'ai d'obtenir de Sa Majesté les mêmes avantages pour les protestants en général , dès que l'insurrection sera terminée. Vous allez rejoindre votre troupe ,

un de mes aides-de-camp et M. de Lalande vous accompagneront ; celui-ci lira devant vous , et avec votre assentiment , cet acte à vos gens. De plus je ferai afficher dans les villes , et publier à son de trompe, une proclamation portant qu'à votre instance j'accorde amnistie et pardon à tous les rebelles armés qui voudront se rendre et s'incorporer dans les régiments que vous commandez. Allez, monsieur le mestre-de-camp , je vous attends ici. et vous me ferez, j'espère , la grâce de venir à Ximes souper et coucher chez moi. J'ai promis à madame de Viilars que vous viendriez lui faire votre cour, dans le cas où je serais assez heureux pour m' eutendre avec vous; je suis trop fier de mon succès pour ne pas être jaloux de remplir ma promesse.

— Monseigneur, c'est un honneur.' je n'ose... — dit Cavalier en s'inclinant respectueusement.

— Eh bien ! qu'est-ce ? — dit en souriant AI. de Yillars , — de l'embarras , je crois?" Cela vous sied bien, à vous dont la jeunesse, dont le courage, dont la générosité , dont la grande renommée militaire tournent toutes nos têtes féminines. Ah! je vous en préviens , il faut vous attendre à être l'objet d'une curiosité, d'une admiration sans fin ; et je ris malgré moi , en songeant à l'étonnement de toutes ces belles curieuses, lorsqu'elles vont voir le héros dont elles s'occupent depuis si longtemps. Figurez-vous que, dans tout ce grand monde de Montpellier , de Paris , de Versailles , vous passez pour une espèce d'ogre farouche, de sauvage mal appris et sans grâce.

Quelle sera donc la charmante surprise de nos curieuses , lorsqu'au lieu de Fépouvantail qui les effraie, elles verront au contraire un jeune et... Qu'allais-je dire? — ajouta M. de Villars en souriant et en s'interrompant ; — nous sommes encore dans des termes où la franchise pourrait passer pour de la flatterie. Je m'arrête donc... bien des tendres regards finiront ma phrase , et vous diront ce que je ne vous dis pas. Ah çà ! vous savez que je vous emmène à Versailles sous peu de jours. Oh! il faut m'accorder cette grâce ; je tiens à grand honneur de vous présenter moi-même au roi , qui désire tant vous voir. Vous êtes le vivant trophée de ma victoire ; au lieu d'offrir à Sa Majesté des lambeaux d'étendards , gages d'un sanglant triomphe , je lui amènerai un bien jeune mais bien illustre capitaine, qui doit bientôt ajouter encore à l'éclat de ses armes.

Pendant qu'il parlait ainsi, M. de Villars écrivait à la hâte l'acte d'union que Cavalier devait lire à la tête de sa troupe.

Etrange et fatale puérilité de notre nature : ces derniers mots de M. de Villars à Cavalier sur la curiosité que celui-ci inspirerait aux femmes du Languedoc, sur ses agréments extérieurs , sur sa présentation à la cour, agirent puissamment sur l'esprit du jeune Cévenol, et F ancrèrent peut-être davantage encore dans sa résolution.

Cet avenir si étincelant, si radieux , qu'il avait si souvent rêvé, s'ouvrait enfin devant son ambition ar-

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dente ; il allait être digne de Toinon ; elle serait rlere de lui ; sa vie allait s'écouler désormais rapide et étincelante entre l'amour et la gloire.

. Voici l'acte d'union, lisez-le : si vous l'approuvez, signez-le.... comme je 1 ai signé , mettez la. .. . Jean CtwaUer... à côte et sur la même ligne que ces mots : maréchal duc de VUIars, oh! ni moins ni pi'.:.;, dit M. de Villars avec une grâce charmante.

Cavalier lut attentivement l'acte.

Un dernier remords suspendit un moment sa main ; puis, pensant que signer cet acte était pour ainsi dire assurer son mariage avec Toinon , il signa précipitamment.

! Maintenant que vous êtes des nôtres, monsieur le comte, — dit gaiement II. de Villars, — permettez que je vous témoigne toute ma joie en vous embrassant ainsi que cela se doit entre gentilshommes; car je n'attends pas vos lettres de noblesse pour vous considérer comme tel. ?

Et le maréchal serra cordialement le Cévenol dans ses bras.

Puis II. de Villars sonna, fil demander 11 de Lalande, lui remit l'acte, et bientôt Cavalier, aceomde cet officier-général et suivi de son escorte, alla rejoindre sa troupe qu'il avait laissée sur tes hauteurs de Nîmes.

ht CORTEGE.

Pendant que Cavalier conférait avec M. de Villars, la foule qui encombrait les abords du jardin des Récollets avait considérablement grossi. Les protestants y furent bientôt en grande majorité , et le bruit se répandit que Cavalier avait avantageusement traité avec le maréchal.

Presque tous les religionnaires de Nîmes , do Montpellier, des bourgs et des villages environnants, arrivaient de moment en moment et augmentaient le nombre des spectateurs qui attendaient impatiemment la sortie du jeune Cévenol.

Quoiqu'une fraction assez considérable de son parti lui reprochât d'être entré trop tôt en accommodement avec M. de Villars, l'opinion générale se manifestait avec enthousiasme en faveur de Cavalier, seul espoir, seul soutien, seul défenseur de la cause protestante.

On ignorait encore généralement la surprise des magasins des camisards, ainsi que les dissentiments et la division qui les séparaient. Tous les esprits se trouvaient donc sous l'impression de la merveilleuse journée de Treviès,

Les espérances et les prétentions des religionnaires avaient tlù s'élever en raison de l'importance de cette dernière victoire.

D'après l'idée que chacun se faisait de Cavalier, de son énergie, de son courage, de sa pieté, de son dévouement au triomphe de la foi commune, personne ne doutait qu'il n'obtint le rétablissement de Ledit de Xantes, ou du moins la reconnaissance de la plupart des droits des religionnaires.

îl est impossible de se figurer la joie, l'entraînement de cette population, jusqu'alors si désolée, si contrainte , si épouvantée. Elle avait si longtemps souffert, qu'elle devait se prendre facilement à ces consolantes illusions.

Oubliant en un jour les affreux malheurs qui l'écrasaient depuis tant d'années , elle se livrait avec une ivresse irréfléchie à l'espoir certain d'un heureux avenir.

L'enthousiasme gagnait tous les cœurs, on s'embrassait en pleurant, on bénissait Jean Cavalier, le sauveur de ses frères opprimés, qui venait leur rendre le repos et leurs droits.

Le bonheur calmait l'irritation des haines religieuses. Au lieu de regarder avec ressentiment le petit nombre de catholiques qui se trouvaient parmi eux, les protestants furent les premiers à parler d'union et d'oubli.

Lorsque les hommes sont réunis en masse, les bonnes comme les mauvaises passions sont souvent électriques : cette modération touchante des protes-

lants émut vivement le parti dont ils avaient à se plaindre.

Le hasard ayant rapproché le sieur de Marjevols et le chevalier de Saïgas, qui attendaient tous deux la sortie de Jean Cavalier, le gentilhomme catholique, malgré la grossièreté et la violence de son caractère, fut le premier à tendre la main au gentilhomme protestant ; il lui dit rudement :

a Après tout, à quoi bon ces querelles? Vos terres restent en friche comme les nôtres. Depuis que l'insurrection a commencé , tout le monde perd à ces désastres. Eh ! mordieu ! qu'on vous laisse chanter vos psaumes pendant que nous chantons notre messe. N'y a-t-il pas place au soleil pour vos ministres et pour nos prêtres?

— Et avons-nous jamais demandé autre chose qu'une liberté tranquille? — dit M. de Saïgas. — Si on nous eut écoutés, que de sang eût été épargné ! Mais , Dieu merci ! tant de calamités vont cesser. Les prétentions de Jean Cavalier ne sauraient être déraisonnables ; on dit M. le maréchal de Villars aussi loyal que généreux ; ils s'entendront ; nous ne serons plus mis hors la loi commune. En quelques années, grâce à notre travail, nous aurons regagné ce que nous avons perdu. Le labeur n'est rien, si l'on peut jouir en repos du fruit de ses fatigues.

— C'est pourtant vrai, ça, quand on y pense, — reprit le sieur de Marjevols avec une sorte d'attendrissement burlesque. — Vous étiez traités pis que chez le Turc, au moins ! et encore ça ne profitait à

7 4 JEAX CAVALIER,

personne ; au contraire, la province s'appauvrissait. vous aussi, nous aussi ! Au diable les haines religieuses ! C'est absurde, car, enfin, si j'aime le vin rouge, je veux en boire à ma fantaisie, qu'est-ce que ca me fait à moi que mon voisin boive du vin blanc, puisque je n'aime pas son vin? — Puis sensiblement orgueilleux de son beau raisonnement, le sieur de Marjevols tendit la main au chevalier de Saïgas, et lui dit : — Touchez là, mon brave ; après la sortie de Jean Cavalier, nous retournerons à la Coupe-d'Or vider une bouteille à l'union des catholiques et des huguenots.

— A la prospérité de la province , i répondit le chevalier de Saïgas en serrant cordialement la main de son ancien antagoniste.

Les curieux qui avoisinaient la porte du jardin en face de laquelle étaient rangés les vingt camisards de l'escorte de Cavalier, admiraient ces défenseurs de la foi avec une vénération religieuse. On les accablait de questions sur leur chef, le jeune héros protestant , et leurs réponses augmentaient encore l'enthousiasme général.

Le soleil commençait à baisser, lorsque la conférence de Cavalier et de M. de Villars fut terminée.

La porte du jardin du couvent s'ouvrit.

Elle dominait l'avenue qui y conduisait et dont la pente était assez rapide.

Une foule immense, compacte, emplissait les deux bas-côtés et la chaussée ; hommes et femmes étaient presque tous vêtus de noir ou de couleurs foncées ;

les bavolets blancs des femmes émaillaient seuls cette masse sombre et immobile.

Des enfants se groupaient dans les arbres qui bordaient l'avenue. Les fenêtres, les balcons , et jusqu'aux toits des maisons environnantes , étaient aussi couverts de monde.

Lorsque les portes du couvent s'ouvrirent, un silence profond, imposant, succéda au grand murmure de la foule.

Cavalier parut ; il avait à sa droite M. de Lalande, et à sa gauche un colonel, aide-de-camp de M. de Villars.

La multitude était si serrée que le cheval du jeune Cévenol pouvait à peine avancer.

Tout à coup ces mots circulèrent à voix basse ; Le psaume de la délivrance.

A l'instant, par un mouvement spontané auquel le petit nombre de catholiques fut , pour ainsi dire , forcé de s'associer , cette multitude tomba à genoux et, tête nue, entonna en chœur d'une voix retentissante et solennelle ces naïves paroles du 66e psaume :

Enfin, grand Dieu ! tu sais ce que je suis, Ton serviteur, le fils de ta servante ! Mrisant mes fers, tu passes mon attente ! Je veux au moins l'offrir ce que je puis.

Je veux toujours obéir à les lois, Chanter ta gloire, invoquer ta puissance, Et devant toi, plein de reconnaissance, En hymnes saints faire éclater ma voix.

Dans ta maison je d.'s en ton honneur ; Dans ta cité, Jérusalem sainte, Que chacun donc, avec joie, avec crainte Se joigne à moi pour louer le Seigneur.

Cavalier avait arrêté son cheval, s'était découvert, et, se haissant légèrement sur sa selle, il avait paru écouter ce psaume avec un respectueux recueillement.

Mais de terribles souvenirs s'éveillaient en lui.

Cette multitude agenouillée , ces chants religieux lui rappelaient le cruel départ de son père, lorsque, enchaîné avec d'autres protestants, il abandonnait le bourg de Saint-Andéol après l'horrible mort de sa femme et de la mère de sa femme.

Depuis ce jour fatal, le Cévenol avait entendu les camisards bien souvent chanter leurs psaumes, mais aucune voix de femme, aucune voix d'enfant ne s'était mêlée à leurs mâles accents. C'est l'accord de ces voix diverses qui veuait rappeler si cruellement à Cavalier la scène épouvantable, après laquelle sa mère et son aïeule avaient été traînées sur la claie.

Ce funeste souvenir en amena d'autres.

Il se reprocha de s'être laissé assez absorber par les événements qui s'étaient si rapidement succédé depuis deux jours, pour avoir oublié son frère Gabriel et sa sœur Céleste, dont il ignorait encore la mort, Espère-en-Dieu lui ayant dit qu'après la bataille de Treviès ils s'étaient trouvés si souffrants et si fatigués, qu'Isabeau les avait fait transporter à l'ambulance.

LE COKTUGE. 77

Ce triste coup a" œil jeté sur le passé assombrit les pensées de Cavalier.

En entendant chanter le psaume de la délivrance, il comprit tout ce que les protestants attendaient du résultat de sa conférence avec M. de Villars ; s'éveillant comme d'un songe, il frémit en songeant à quelles espérances exagérées se livraient les réformés.

Lorsque les chants curent cessé, les acclamations les plus exaltées accueillirent le jeune chef.

On se précipitait sur son passage pour toucher son cheval, ses vêtements, ses armes, pour lui baiser les mains.

Le délire était tel que M. de Lalande recula de quelques pas pour laisser le champ libre aux admirateurs du chef camisard.

Une femme, élevant un enfant qu'elle tenait dans ses bras, s'écria :

« Jean Cavalier, sauveur de nos frères, touche cet enfant de ta main puissante ! le Seigneur lui donnera la force et la vertu qu'il t'a données. »

Un vieillard à cheveux blancs, appuyé sur son fils, leva sa main tremblante, et dit à voix haute :

» Bénis sois-tu , dans toi et dans les tiens, Jean Cavalier! toi qui vas nous rendre nos droits, nos temples et nos ministres !

— Vive à jamais l'élu de Dieu qui fait rétablir redit de Nantes ! — criaient ceux-ci.

— Vive le maréchal de Villars! vive le roi qui nous l'accorde, — répétèrent ceux-là.

78 JEAX CAVALIER.

— Que notre sauveur, que notre défenseur nous dise lui-même que nos droits sont reconquis ! — disait-on de toutes parts.

— Oui, oui, frère Cavalier, parlez, parlez... que cette heureuse nouvelle nous soit donnée par celui que le Seigneur a choisi pour tenir son glaive, et être l'instrument de sa miséricorde.

— Mes frères, — dit Cavalier avec émotion , — croyez que je n'ai pas oublié nos droits. Tout ce que les circonstances m'ont permis d'exiger, je l'ai exigé. Si je n'ai pas fait plus, c'est que je ne pouvais pas plus. Je me suis reposé dans l'inspiration du Seigneur ; il a parlé à mon esprit, j'ai obéi.

— Parle, parle, Jean Cavalier ! nous savons bien que, grâce à toi, Israël va resplendir d'un nouvel éclat, — disait la foule.

— Les maisons de brique sont tombées, mais je les rebâtirai de marbre , a dit le Seigneur, — criait un autre.

— Parle, parle, Jean Cavalier!

— Brave soldat de l'Eternel!

— Vaillante épée de Dieu! v

La position du Cévenol devenait fâcheuse ; il n'avait que de vagues assurances à donner à cette foule qui s'attendait à la reconnaissance pleine et entière de tous ses droits.

Pour sortir d'embarras il dit à haute voix : i C'est seulement en présence de ma troupe que je puis annoncer le résultat de mon entrevue avec M. le maréchal de Villars.

— Que ta volonté soit faite, frère Cavalier, — s'écria-t-on de toutes parts. — C'est justice, ceux qui ont semé doivent être les premiers à recueillir. C'est grâce aux tiens que nos droits sont rétablis. Les tiens doivent en recevoir les premiers la nouvelle de ta bouche. Mais nous te suivrons auprès de ta brave troupe, frère Cavalier; nous y avons des parents, des amis ; nous chanterons avec eux les louanges de nos défenseurs, nous glorifierons les braves soldats de l'Eternel qui ont si longtemps combattu pour Israël, sans quitter la lance et le baudrier. V

En vain Cavalier voulut engager cette multitude à l'attendre près du Couvent, en lui promettant de revenir auprès d'elle : on ne l'écouta pas.

Il fut obligé de se mettre en marche pour rejoindre sa troupe, accompagné de cette foule immense qui, de temps à autre , chantait un cantique d'actions de grâces pour remercier Dieu de la fin de ses misères.

LYI.

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