IV
b-2 JEAN CAVALIER.
— Ephraim est un saint homme, c'est le plus saint de ses élus, — répondit Jonabad en secouant la tète. — Il n'est jaloux que d'une chose, de voir la vendange laite, les moissonneurs laborieux et fidèles. — Apres quelques moments de silence le gigantesque camisard ajouta : — Tiens, liere, voistu... je crois que le bras de Cavalier se lasse. Ce liras est trop faible pour sa lâche; sinon, pourquoi abandonne-t-il la vigne avant que la cuve suit pleine ? Pourquoi, depuis deux jours, les soldais de l'Eternel restent-ils le glaive sur la caisse au lieu de l'avoir au poing? Les faux de mes faucheurs sont pourtant bien tranchantes , quoique bronzées par le sang des lioabites .'
— Frère Cavalier attend l'heure d'une nouvelle attaque, — dit Espère-en-Dieu : — quand elle sonnera. il sera , comme toujours, le premier à crier : Israël, hors des tentes !
— liais pourquoi cette conférence secrète avec les Amalécites?qne peut-il avoir a leur dire? pourquoi, au lieu d'aller à eux, ne les a-t-il pas fait venir a lui? pourquoi ne les a-t-il pas entretenus à liante Fois au milieu de nous? les oreilles de ses frères ne pouvaient-elles entendre ce qu'il avait à dire à ces rharaons ?
— La poli s ras doute ce mj - — dit Esp - -Dieu avec impatic
— La publique ! ce mot-là n'est pas dans les li- \res saints, — dit Jonabad d'un air sombn : — fasse le ciel que la vision d'Ephraïm soit retardée ,
LES CAMISAHDS. 83
et que frère Cavalier échappe encore cette fois à toute tentation ! »
A ce moment, une des vedettes placées aux avantpostes accourut à toute bride, et vint dire à Espèreen-Dieu que frère Cavalier arrivait accompagné de deux officiers des troupes royales , escorté par des camisards et des dragons , et suivi d'une foule immense qui chantait le psaume de la délivrance.
Cette nouvelle, répandue à l'instant parmi les gens de Cavalier, fut accueillie avec transport. On ne douta pas que le chef carnisard n'eût imposé à M. de Villars le rétablissement de l'édit de Nantes.
« Eh bien ! Jonabad , que te disais-je ? — s'écria Espère-en-Dieu triomphant. — Tu le vois... tu le vois ; Cavalier arrive accompagné de deux officiers des troupes royales , suivi d'une foule des nôtres ; ce sont sans doute nos parents , nos amis ; ils chantent le psaume de la délivrance. Cela est-il assez clair? Enfin nos droits sont reconnus, nos temples vont être relevés !
— Si cela est , — dit Jonabad , — je glorifierai le Seigneur.
— Allons , allons , fais mettre tes faucheurs à leur place, — dit Espère-en-Dieu rayonnant de joie , — je vais ranger notre troupe. »
Aussitôt les tambours battirent, les rangs se formèrent , et quand Cavalier arriva dans la plaine , sa troupe bien armée , bien alignée , offrait un aspect aussi militaire qu'imposant.
Les derniers rayons du soleil couchant semblaient
dorer les canons de? mousquets des camisards et
jetaient une teinte chaude et cuivrée sur leurs figures basanées.
AI. de Lalande , en voyant la tournure martiale des rebelles , ne put s'empêcher d'exprimer son admiration à Cavalier, qui reçut cette louange avec un sourire mélancolique.
Environ deux mille protestants, hommes, femmes, enfants, vieillards, avaient suivi Jean Cavalier en chantant des psaumes. La plupart de ces religionnaires comptaient des parents ou des amis parmi les combattants insurgés. Arrivés près de la troupe de Cavalier, ils se mêlèrent dans ses rangs, ce furent alors les reconnaissances les plus touchantes. Eloignes depuis deux ans par les hasards et par les dangers delà guerre, toujours combattant, toujours vivant dans les montagnes, sépares des habitants des villes par cette terrible barrière de huit lieues de pays dévaste, ces malheureux se retrouvaient avec ivresse. C'était un père qui embrassait ses enfants en pleurant de joie : c'était une femme qui se jetait clans les bras de son mari ; c'était une sœur qui revoyait un frère. C'étaient des cris de joie entrecoupes de larmes: c'étaient de la part de ces mères, de ces sœurs, de ces épouses, des exclamations, des interrogations touchantes sur les privations, sur les misères dont les rebelle; avaient si cruellement souffert. C'étaient enfin des élans de tendresse infinis , impossibles à décrire, transports d'autant plus exaltes , que tous ces malheureux pensaient toucher