‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 18 sur 27 · IV · texte numérisé non relu

IV

T8 JEAX CAVALIER.

En vertu des pleins pouvoirs que j'ai reçus du roi , il a été convenu et arrêté ce cjui suit, entre moi Louis Hector, duc de Y Mars, maréchal de France, et M. Jean Cavalier.

Article premier. Il est accordé- à ceux de la religion réformée qui servent sous les ordres de M. Jean Cavalier, le droit de s'assembler, de prier en commun hors des enceintes des villes.

Art. 2. Tous ceux de leurs parents au premier degré qui sont détenus dans les prisons ou sur les galères pour cause de religion, depuis la révocation de l'édit de Nantes, seront mis en liberté dans

l'espace de six semaines.

En entendant ces mots, un murmure approbateur circula dans les rangs des camisards et parmi la foule protestante qui entourait les insurgés.

Cavalier reprit coufiance.

Ephraïm resta toujours impassible , la carabine haute.

M. de Lalande continua :

Art. 3. Tous ceux de leurs parents au premier

degré qui ont abandonné le royaume pour cause de religion pourront rentrer en France librement et sûrement.

Art. 4. Ceux dont les maisons et propriétés auront été incendiées pendant la guerre seront exempts d'impôts pendant dix ànnêt I

Un nouveau murmure de joie accueillit cet article ; mais Jonabad demanda : a Et nos frères du Languedoc ! le traité n'en parle pas ? Ils sont pourtant la chair de notre chair! Ils ont souffert comme nous, ils ont les mêmes droits que nous !

— Frère ! je te dis que la coupe d'iniquité n'est pas vidée, — dit Ephraïm d'un air sombre. — L'esprit me dit que ces paroles , que ces promesses , ne sont que des sépulcres blanchis... tout à l'heure la vérité va paraître ; le cadavre va sortir du linceul...

— Tu mens , tu mens î — s'écria M. de Lalande ; — monseigneur le maréchal a tellement songé aux autres religionnaires , que tel est le cinquième article du traité qui les concerne.

Art. 5. Il sera ultérieurement statué sur la position des protestants du Languedoc. M. de Villars s' engage formellement à appeler la clémence de Sa Majesté sur ses fidèles sujets de la religion réformée, dès que la rébellion sera terminée, et que les 'protestants militants auront déposé leurs armes et prêté serment de fidélité à Sa Majesté, ainsi qu'il a été convenu entre moi, Louis Hector, duc de Villars, et M. Jean Cavalier.

A la lecture de cet article , qui ne leur donnait qu'une espérance dont ils prévoyaient la vanité , les protestants venus de jVimes pour assister à cette scène manifestèrent un douloureux étonnement.

Les camisards , stupéfaits de voir que Cavalier

avait ainsi traité en leur nom , et à l'exclusion de leurs frères, commencèrent à murmurer sourdement. Croyant les apaiser par la lecture du dernier article , li. de Lalande se hâta de lire :

Art. 6. Les susdits avantages, droits et privilèges seront acquis, assurés , pleinement et loyalement accordés aux susdits religionnaires de la troupe de M. Cavalier, dès qu'ils seront formés en deux régiments, jouissant d'une haute paye, classes dans le cadre des armées de Sa Majesté , et commandés par M. Jean Cavalier, que Sa Majesté daigne élever au grade de mestre-de-eamp. Sa Majesté devant employer lesdits régiments selon les besoins de son service, ils seront immédiatement dirigés sur la frontière.

Fait à Nîmes, le il de mai.

Signé maréchal duc de Villars et Jea.v Cavalier 1.

M. de Lalande finit la lecture de ce traité au milieu d'un morne silence.

L'indignation des camisards était si grande , la déception des protestants venus de \imes était si cruelle, que tous restèrent frappés de stupeur.

Caralier frissonna en voyant l'impression causée par ce traité.

1 Histoire des Camisanh, vol. II. liv. U.

Tout à coup une explosion de cris d'indignation se fit entendre.

« Plutôt mourir que de servir dans l'armée de ce Pharaon, de ce roi Assur, qui s'est délassé du meurtre dans l'incendie !

— De ce persécuteur impie, qui, après avoir fait égorger nos frères , a couvert notre pays de ruines !

— s'écria Jonabad.

— Adorer le veau d'or ! — cria Joas.

— Et c'est celui que nous croyions notre frère qui a osé trafiquer ainsi de notre sang ! — s'écria Elie Mario n.

— Voilà donc à quoi se réduisent ses promesses !

— dirent les religionnaires de Nîmes d'une voix lamentable. — Espérer dans la clémence d'un tyran impitoyable qui met sa joie dans nos larmes !

— Frères , écoutez-moi ! — s'écria Cavalier.

— Silence ! — dit Ephraïm d'une voix tonnante qui surmonta l'agitation générale.

Et il se dressa de toute sa hauteur, calme, menaçant , terrible , comme un ministre de la vengeance du Seigneur au jour du jugement.

a Silence! — reprit-il , — tout est piège, tout est tromperie dans le langage des Philistins. Ce que cet homme a lu (il montra Lalande) est un tissu de mensonges et d'iniquités. Celui que nous appelions notre frère n'a pas signé cet exécrable marché.

— Lisez , voyez le traité , — s'écria Lalande indigné... — Je proteste que...

— Tais-toi ! je te dis que tu mens ! Je te dis que

Jean Cavalier n'a pas accepté un grade et des honneurs de la part de celui qui a fait traîner sa mère et la mère de sa mère sur la claie ! de celui qui retient son père en prison ! Je te dis que Jean Cavalier n'a pas assez méprisé ses frères pour croire qu'ils s'enrégimenteraient parmi les satellites de Pharaon , pour croire que leur intérêt leur ferait oublier les autres victimes qui gémissent en Languedoc ; je te dis qu'il n'a pas profané la victoire que le Seigneur nous a accordée en en faisant un tel usage ! — s'écria violemment le forestier. Et s adressant à Cavalier : — Tu l'entends ? tu l'entends ? Au nom du salut de ton âme , renonce ce Moabite , rejette-lui son ignominie à la face, prouvelui que le dernier soldat de l'Eternel, que le plus faible , que le plus vain d'entre nous , tout méprisable qu'il est, que toi, enfin, tu es incapable d'une trahison si lâche , si sacrilège... dis que ta main n'a pas signe cette infamie , car ta main se serait à l'instant desséchée ! a

Si Cavalier avait pu hésiter un moment entre la crainte et la foi jurée, l'écrasant dédain avec lequel le forestier le traitait l'eut fait persister dans son dessein. Il répondit donc d'une voix haute et ferme, en bravant Ephraïm d'un regard intrépide :

* Tu as rendu la guerre désormais impossible en laissant enlever nos magasins, tu nous as prives de toutes nos ressources. Honte et malheur à toi.'... Dans cette effrayante extrémité , dont tu répondras devant Dieu , j'ai dû assurer la liberté, les droits de

ceux qui ont combattu avec moi pour la cause du Seigneur. J'ai dû , autant que je l'ai pu 7 assurer aussi les droits et la liberté de nos autres frères du Languedoc. Ce que j'ai fait , j'ai cru devoir le faire. C'est à Dieu seul que j'aurai à rendre compte de mes actions. Si mes frères renoncent celui qui a partagé leur misère et leurs périls , ils le peuvent, jamais la crainte ne me fera désapprouver mes actes. Ephraïm, je suis sans armes , voici ma poitrine , tu peux m'assassiner! Parle nom du Dieu vivant, par l'honneur, j'ai juré de me soumettre avec ou sans les miens , oui , j'ai signé cet acte qu'on vient de lire ! — dit intrépidement Cavalier en défiant Ephraïm du regard.

— Que ton sang et que ton péché retombent donc sur toi ! La vision doit s'accomplir ; sois maudit et meurs ! » s'écria le forestier.

En disant ces mots , il tira sur Cavalier son coup de carabine presque à bout portant.

Cavalier dut la vie à un brusque mouvement de son cheval. La balle d'Ephraïm atteignit l'aide-decamp qui avait accompagné M. de Lalande, et le tua.

« Trahison ! trahison ! à moi , dragons , — s'écria M. de Lalande en tirant un coup de pistolet sur le forestier, qui tomba de son cheval au milieu de la mêlée qui s'engagea sur-le-champ.

— Exterminez ces fils de Moab ! — s'écria Jonabad en s' adressant aux camisards et en montrant les dragons qui s'avançaient pour défendre M. de Lalande , malgré l'infériorité de leur nombre.

— Arrêtez ! arrêtez ! — s'écria Cavalier en se

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précipitant vers ses soldats ; il y a trêve, il y a trêve, je l'ai signée.

— Xous renonçons la trêve comme nous te renonçons ! — dit Jonabad ; — éloigne-toi , traître qui nous as vendus !

— Traître î — répétèrent les camisards d'une voix terrible.

— Frères , écoutez-moi ! i s'écria Cavalier en se jetant à bas de son cheval ; et il se précipita vers les siens , pendant que M. de Lalande rassemblait les dragons autour de lui , et s'apprêtait à vendre chèrement sa vie.

Il est impossible de peindre cette scène de tumulte et d'épouvante.

Les femmes et les enfants protestants poussaient des cris lamentables , les hommes maudissaient Cavalier ; les camisards exaspérés l'accablaient de reproches et d'anathèmes ; les cris menaçants couvraient sa voix.

a Point de paix , point de trêves que nous n'ayons nos temples , que l'édit de Xantes ne soit rétabli ! — s'écriaient-ils.

— Marchons sur Ximes !... la guerre î... la guerre !... i>

En vain M. de Lalande et Cavalier invoquaient la suspension d'armes , ils ne furent pas écoulés.

Le tumulte devint effroyable , et sans Espère-en- Dieu et quelques camisards dévoués qui entourèrent Cavalier, celui-ci eût été victime d'un premier mouvement d'exaspération.

Le tumulte cessa peu à peu.

Jouabad , Elie Marion et quelques autres chefs parcoururent les rangs des camisards ; ils leur parlaient d'un air animé , et semblaient recueillir des suffrages ou engager leurs frères à prendre une grave détermination.

Enfin, après avoir assez longuement conféré avec plusieurs sous-officiers et soldats, ces chefs secondaires ordonnèrent à la troupe de se reformer en ligne.

Ils furent bientôt obéis.

Cavalier, M. de Lalande et les dragons se trouvaient placés entre les rebelles et les protestants venus de Nîmes.

Voyant le tumulte apaisé, Cavalier allait essayer de parler à sa troupe , lorsqu'une députation , composée de Joriabad , d'Elie Marion et de douze ou quinze des plus vieux et des plus braves camisards, sortit des rangs des insurgés.

Ils s'avancèrent lentement vers le jeune chef.

L'expression de leur physionomie était plutôt triste et solennelle que menaçante.

La plupart d'entre eux avaient été grièvement

Mo JEAN CAVALIER.

blesses , leurs figures offraient d'honorables cicatrices. Quelques-uns avaient passé l'âge mur, leurs cheveux gris donnaient un caractère plus imposant encore à leurs traits sombres et basanés.

Le gigantesque Jonabad prit la parole; malgré son naturel sauvage, cet homme semblait emu.

Après un moment de recueillement, il dit à Cavalier :

Ton! ce que frère Ephraïm a dit, le Seigneur le lui avait inspire. Il nous avait prédit ta trahison, tu nous as trahis, tu nous as vendus.

— Je jure... — s'écria Cavalier.

— Laisse-moi parler, — dit Jonabad en interrompant le Cévenol. — Ecoute une dernière fois les paroles de ceux qui, avec confiance et avec joie, t appelaient leur frère , de ceux qui étaient à toi, parce qu'ils te croyaient à jamais à eux, de ceux qui avaient mis leur foi dans ta foi , leur croyance dans ta croyance, leur force dans ta force, leur courage dans ton courage, parce qu'ils croyaient que toi tu mettais ta foi, ta croyance, ta force, ton courage dans le Seigneur. M'cntenclre, c'est entendre tous nos frères : ce que je vais te dire, ils te le disent.

— La voix de frère Jonabad est la nôtre, la nôtre est celle de nos frères, — dit un vieux camisard en montrant ses compagnons et la troupe rangée en bataille. — Ecoute-le, tu écouteras ceux qui t'aimaient, ceux qui, à ta voix, se jetaient dans le feu quand ta voix leur disait : Faites! le Seigneur le veut... s

Autant l'orgueil de Cavalier s'était révolte devant

les écrasants reproches d'Ephraïm, autant son cœur fut touché de ce simple et nohle langage.

a Frères , croyez que le seul intérêt de notre cause, — s'écria-t-il, — m'a fait consentir ce traite ; croyez-en...

— Ecoute , — dit Jonahad en l'interrompant, — ne parle plus de cela. Croire que, nous soldats de l'Eternel, nous laboureurs, nous montagnards, nous artisans, nous qui n'avons pris l'épée que pour défendre notre religion , notre maison , notre famille , notre vie, nous abandonnerions notre pays, nos frères toujours opprimés, pour aller servir dans les armées de notre plus cruel persécuteur, croire cela est d'un fou ou d'un criminel. Le Seigneur se plaît quelquefois à obscurcir les esprits ; il s'est retiré de toi, (u as succombé ; mais la miséricorde de Dieu est grande. Voici qui nous regarde ; voici qui te regarde. J'ai consulté nos frères, ils déposeront les armes lorsque l'édit de Nantes sera rétabli de tout point, lorsqu'ils auront vu tous les temples du diocèse de Nîmes relevés, et nos ministres y tenant leurs assemblées publiques comme par le passé. Ce qui sera fait dans cette partie du Languedoc sera notre garantie de ce qu'on nous laissera faire dans les autres. Obtiens cela du maréchal, nous déposons les armes, et nous retournons cultiver nos champs en friche et relever nos maisons incendiées.

— Mais ce que vous demandez là est impossible. Sur le salut de mon àme, jamais vous ne l'obtiendrez ! — s'écria Cavalier.

— Jamais,— répéta Lalande qui s'était rapproché. — Jamais Sa Majesté ne consentira au rétablissement de Tédit de Xantes, jamais elle ne permettra que vous professiez publiquement votre culte. Ce que vous a fait proposer II. le maréchal est tout ce qu'il était possible d'attendre de la clémence de Sa Majesté ; et vous répondez par le meurtre à cette preuve de mansuétude et de modération ! — ajouta M. de Lalande en montrant le corps inanimé de l'aide-decamp.

— Les conditions que nous proposons, il est donc impossible de les obtenir, Jean Cavalier! — reprit Jonabad.

— Jamais , jamais vous n'y parviendrez , vous dis-je.

— Eh bien, veux-tu expier ton crime? veux-fu rentrer dans la voie sainte ? veux-tu mériter le pardon de ta trahison? nous serons miséricordieux ainsi que le Seigneur l'enseigne. Reviens avec nous, déchire ce traité qu'on t'a surpris, j'en suis sur; mourons en martyrs , plutôt que de vivre en parjures. \os magasins sont détruits, dis-tu ; nous manquons de vivres, de munitions? Eh î il y a des vivres, il y a des munitions à Nîmes , à Montpellier! Xous avons bien gravi le Ventalou, passé l'Hérault, parce que tu nous as dit : Faites. Quand tu nous le diras, nous enlèverons demèmeXimes ou Montpellier. Tu nous as vus au feu, tu sais ce que nous pouvons quand l'Eternel t'inspire et que tu nous commandes. Allons, viens ; tes sol-

dats te le demandent, l'honneur te le conseille, le Seigneur te l'ordonne. Ne nous refuse pas.

— Viens , viens donc ! ne refuse pas tes vieux soldats ; ils te plaignent de ton aveuglement, ils ne t'accusent pas. Si tu veux, ils seront encore à toi ! » dirent les camisards qui accompagnaient Jonabad en tendant leurs mains rudes à Cavalier.

Celui-ci, touché jusqu'aux larmes de cet accent plein de franchise et d'affection, était dans une hésitation terrible.

Comme toujours , indécis entre ses bons et ses mauvais penchants, il se voyait , avec une douleur inexprimable, forcé d'abandonner ses frères d'armes ou de manquer à une parole sacrée.

a Est-ce ton traité qui te lie? — dit Jonabad ; — tu as contracté sans avoir notre consentement, nous te le refusons, tu n'es plus engagé. i>

Voyant l'air pensif de Cavalier, et craignant son hésitation, M. de Lalande lui dit :

« Monsieur, pensez-y bien ; vous ne pouvez contraindre votre troupe à vous suivre, c'est vrai, mais vous êtes libre de votre personne. M. le maréchal a votre parole d'homme d'honneur ! Vous avez librement juré de vous soumettre avec ou sans les vôtres ! Vous avez donné des otages, ils répondent de l'exécution du traité : y manquer serait les exposer aux plus grands dangers.

— Des otages! — s'écria Jonabad, — et toi et tes dragons , n'êtes-vous pas maintenant en notre pouvoir?

— Ab ! monsieur. — s'écria M. de Lalande en s'adressant à Cavalier, — autorisez-vous une telle trahison ? AL le maréchal serait implacable. Les représailles seraient terribles ! Oubliez-vous que votre père est encore dans les prisons de Montpellier, et que sa vie... »

Cavalier fit un mouvement de douleur et de désespoir, et s'écria :

i Assez, monsieur, assez. Je n'ai pas besoin de pareilles menaces pour tenir une parole sacrée. J'ai librement signé ce traité. Il s'agirait de ma tète, que je n'hésiterais pas entre ma vie et mon serment. -

Puis s'avancant de quelques pas pour n'être pas entendu de AL de Lalande, et s'adressant à Jonabad et aux antres camisards, il leur dit à voix basse avec l'accent de la plus cruelle conviction :

■ Je n'ai pas voulu vous parler ainsi devant cet officier du roi. Mais , sur le salut de mon àme , je vous le jure, vous ne résisterez pas huit jours, frères ! Tenter une attaque sur des villes fortes est une folle témérité. Vous serez tous massacrés dans une pareille tentative! Eh! croyez-vous que j'aurais traité avec le maréchal, si j'avais cru pouvoir continuer la guerre ? Voyant la résistance impossible , ne voulant pas me séparer de vous, mes frères, j'avais eu d'autres pensées ; mais, hélas ! je l'avoue, — ajoula-t-il avec un douloureux soupir, — je m'étais trompé. Vous voyant si braves, vous voyant affronter les dangers avec tant d'héroïsme, je pensais que vous ne connaîtriez plus d'autre métier que le métier des armes. J'avais rêvé

pour vous et pour moi un brillant avenir de gloire et de liberté. Nous aurions formé une grande famille militaire au milieu de ceux qui ne sont pas de notre religion. Notre temple aurait été partout où nous eussions planté notre drapeau. Notre ministre eût prêché à l'abri des fleurs de lis. Tôt ou tard , les droits de nos frères eussent été reconnus. On n'aurait pas osé manquer aux promesses qu'on nous avait faites, car j'aurais pu parler bien haut une fois à la tête de quatre mille hommes dévoués. On eût craint qu'ils ne devinssent l'instrument d'une insurrection nouvelle. Ah! songez-y, frères, songez-y; en refusant à cette heure l'accommodement qu'on nous propose, vous appelez peut-être de terribles vengeances sur nos frères. Le roi prétextera de votre refus d'accepter ses offres, pour se montrer impitoyable. Une fois vos bandes dispersées , détruites , le parti catholique ne sera plus contenu par la crainte. Une oppression plus terrible encore peut-être que l'oppression passée s'appesantira sur les nôtres. Déposez les armes, croyez-moi! »

Tandis que Cavalier parlait, Jonabad le regardait fixement avec une expression de sombre mécontentement. Après quelques moments de silence, il lui dit :

a Maintenant , je le vois , c'est l'esprit de révolte contre la créature, et non la sainte volonté de défendre ta religion, qui t'a mis les armes à la main. Tu nous as pris pour des soldats turbulents , nous sommes des fidèles armés qui réclamons pour notre

religion. Une dernière fois, nous te le demandons, es-tu avec nous? es-tu contre nous"?

— J'ai fait serment de me rendre ! — s'écria douloureusement Cavalier; — lors même que je penserais à me parjurer, vous l'avez entendu, la vie de mon père est entre les mains des catholiques. Sa tète tomberai! si je manquais à ma promesse.

— Traître ou parricide ! voilà donc le sort que ton orgueil ta réservé! — s'écria Jonabad en joignant les mains avec horreur; puis il ajouta avec une indignation croissante : — Eh bien! anathème sur toi , qui renonces tes frères. Va, puisque les prières de ceux qui ont combattu à tes côtes ne peuvent rien sur toi, sois maudit, traître à tes frères et à ta religion !

— Ecoutez-moi, écoutez mes conseils! si vous combattez, divisez vos forces, n'engagez pas...

— Assez ! assez ! — s'écria Jonabad en l'interrompant. — Les dernières paroles que tu entendras de nous seront celles-ci : Jean Cavalier, sois mau-

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