‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 19 sur 27 · OEB TRAÎTRE A TES FRERES ET A TA RELIGION · texte numérisé non relu

OEB TRAÎTRE A TES FRERES ET A TA RELIGION

Jonabad cria ces paroles d'une voix solennelle.

— Sois maudit . Jea.v Cavalier, comme traître a tes frères et a ta RELiGiox ! — répétèrent les camisards en imitant le geste de Jonabad.

Le jeune Cévenol baissa la tète avec accablement, et ne put trouver une parole.

Les religionnaires députés vers lui allèrent rejoindre les rangs de leur troupe.

Lorsqu'ils furent sur le point de se séparer des

protestants venus de Nîmes , ils se confondirent un moment avec eux.

Parents et amis s'embrassèrent une dernière fois avec une pieuse résignation, avec un courage stoïque.

Les militants encouragèrent ceux de leurs frères qui retournaient dans les villes à mettre leur confiance et leur espoir dans le Seigneur, et à appeler sa bénédiction sur les armes de ses soldats.

Ils promirent de lutter jusqu'à la mort contre leurs oppresseurs, de ne déposer les armes qu'après le rétablissement de l'édit de Nantes.

Puis tous s'agenouillèrent , et, avant de se séparer, ils entonnèrent en chœur ce psaume qui contrastait par sa tristesse avec celui qu'ils avaient d'abord chanté :

J'attends, Seigneur, l'effet de ton secours, Pour voir enfin à mes maux quelque issue, Sans quoi la mort va terminer mes jours. Déjà lassé d'avoir en haut la vue, Sous le malheur comme un roseau plié, J'ai dit : 0 Dieu ! qui m'as humilié, Quand cessera la douleur qui me tue?

Quand donc ta main nous fera-t-elle voir De ces méchants l'injustice punie?

Quel terme enfin as-tu mis à ma vie ? Faut-il, hélas! renoncer tout espoir?

Ces chants solennels terminés, les insurgés descendirent la colline pour regagner le nord. Les autres protestants retournèrent à Nîmes. Cavalier resta seul avec M. de Lalande et l'escorte,

diminuée de cinq dragons qui avaient Suivi le brigadier Larose, nous dirons tout a 1 heure pour qu'elle

expédition.

Cavalier , voyant tout espoir de décider sa troupe à se soumettre absolument perdu, jeta un dernier et douloureux regard sur le passe. Il écouta encore avec une émotion navrante les chants religieux des camisards , qui , s'eloignant de plus en plus , cessèrent bientôt tout à fait.

Puis , cherchant à calmer les tumultueuses angoisses de sa conscience, il se persuada qu'il ne pouvait agir autrement qu'il avait agi, qu:il avait tout fait pour combattre la fatale opiniâtreté des siens , et qu'il ne pouvait être responsable de leur égarement.

Enfin, consolation suprême, espoir radieux, qui devaient lui faire tout oublier, il songea que Toinon l'aimait et que sa main lui était désormais assurée.

Absorbe dans ces pensées, il regagna précipitamment Nîmes avec II. de Lalande , et descendit de cheval chez M. de Yillars, pour lui rendre compte du fâcheux résultat de son entrevue avec sa troupe. Quant au brigadier Larose, voici pourquoi il s'était détaché de l'escorte après avoir pris l'ordre de M. de Lalande : celui-ci, lorsque Ephraïm avait tiré sur Cavalier, avait riposte par un coup de pistolet. Le forestier, blessé à la poitrine, était d'abord tombé de cheval; mais cet homme énergique, domptant la douleur, s'était bientôt remis en selle avec l'aide

d'Ichabod. Craignant de mourir avant d'avoir revu ses montagnards, il avait quitté la troupe de Cavalier et s'était dirigé au galop de Lépidoth du côté d'Anduze, où lattendaient ses gens et ceux de Roland.

Larose, le voyant s'éloigner, avait demandé à M. de Lalande de poursuivre le rebelle avec cinq dragons, et de l'arrêter s'il le pouvait rejoindre.

Ephraïm avait tué l'aide-de-camp de M. de Vil— lars envoyé en parlementaire , il se trouvait donc hors des lois de h guerre ; de plus, c'était un chef important, redoutable : M. de Lalande ordonna donc à Larose de tout tenter pour le prendre.

Le brigadier partit sans être aperçu pendant le tumulte, et se mit sur les traces d'Ephraïm, qui avait sur lui beaucoup d'avance, grâce à la vitesse de Lépidoth.

l \ FUIT E.

Il faisait nuit.

La lune éclairait une vaste plaine calcaire et blanchâtre, semée çà et là de blocs de rochers gris couverts de mousse.

116 JEAX CAVALIER.

Ephraïm, courbé sur Lépidoth, ayant Ichabod en croupe, hâtait l'allure de son cheval.

La grande ombre de ce groupe singulier se projetait noire sur le sol couleur de cendre, et si poudreux qu'on n'entendait pas le brui: que faisait le cheval en galopant.

Ce silence était étrange, on eût dit une apparition fantastique.

Le sang du forestier coulait, il appuyait sa main gauche sur sa blessure, qu'il n'avait pas pris le temps de bander, de sa main droite il guidait son cheval.

Ephraïm sentait ses forces s'épaiser; il avait encore deux lieues à faire avant de rejoindre sa troupe, à laquelle il voulait donner ses derniers ordres.

<l Ichabod , — dit Ephraïm à l'enfant-prophète, — les étoiles brillent-elles au firmament ?

— Elles brillent comme les étincelles d'un incendie au milieu de la nuit, — répondit l'enfant.

— Le Seigneur a donc obscurci ma vue, le ciel me semble sombre et voilé. — Puis il récita d'une voix sourde ce verset de Job :

s — Les étoiles qui ont paru au commencement i de cette nuit sont obscurcies par sa noirceur, r L'homme attend la lumière, et il n'en vient pas; il - ne verra pas les premiers rayons de l'aurore, v

Alors, redoublant la vitesse de son cheval et le serrant convulsivement entre ses genoux défaillants, il dit avec une émotion qui semblait étrange chez cet homme impitoyable :

a Avance, Lépidoth, avance ! pour la dernière fois

LA FUITE. lll

tu portes celui qui t'a pris poulain indompté dans les déserts de la Camargue, celui qui , le premier, t'a soumis au frein , celui qui chaque jour te donnait ta provende, celui qu'appelaient tes hennissements, celui que cherchait ton œil sauvage ; avance, avance, rien ne gêne ta course. Tu n'as pas à renverser des soldats armés sous ton large poitrail ! Tu n'as pas à fouler sous ton dur sabot les Moabites que tu écrases ! Avance, Lépidoth, avance! le temps s'enfuit avec

chaque grain de sable du sablier qui s'épuise Ma

vie s'écoule avec chaque goutte de mon sang qui tombe, — dit tristement Ephraïm. — Puis, cet homme héroïque, affaibli par la douleur, ajouta ces paroles de Job avec un profond découragement : — « Un arbre n'est pas sans espérance ; si on le coupe r> il se renouvelle , son rejeton ne périt pas. Mais » tout homme meurt, il s'affaiblit, il expire, et alors t> où est-il ? îl ne se relève pas jusqu'à ce que le ciel j» soit détruit, a

En entendant ces paroles désespérées d'Ephraïm , Ichabod s'écria, d'un ton de reproche farouche , en citant ces autres paroles de Job :

(l Pourquoi ton esprit s'élève-t-il contre Dieu jus* ' qu'à proférer des plaintes? Es -tu le premier » homme qui ait été créé? As-tu été formé avant les » collines? Un nuage passe et s'évanouit ; ainsi celui v qui descend dans la tombe n'en remonte pas. Ne » regrette pas le châtiment du Seigneur, il cause la n douleur et il donne le baume, sa main blesse et s guérit. »

Le forestier avait un si grand respect pour les inspirations et pour les moindres paroles de l'enfant prophète, qu'il sembla pénétré de ses reproches. Il baissa la tête d'un air confus, et répondit pour s'excuser :

» Àla force n'est pas celle des pierres, et ma chair

• n'est pas de bronze, s a dit le prophète, et comme lui je puis dire encore : e Les flèches du Toul-

- Puissant me pénètrent, leur ardeur brûlante épuise

* mes esprits ! Les terreurs que le Seigneur m'envoie

- m'assiègent de toutes parts. -

Tout à coup Ichabod, dont l'état cataleptique semblait surexciter toutes les facultés, prêta l'oreille du côté du nord , et s'écria d'un ton prophétique :

■ Je te le dis, mon enfant, je te le dis, les chiens altérés de sang sont sur la trace du loup blessé; ils courent, ils courent, ils approchent.

— Ichabod, qu'entends-tu ? — s'écria Ephraim.

— Je te dis qu'ils approchent. Le Seigneur apporte le bruit de leurs pas à l'oreille de son prophète, avant que ce bruit n'ait pu venir à l'oreille des autres hommes. Je te le dis, je les entends; oui, j'entends les chevaux hennir, j'entends les armes retentir, je vois briller les casques, je vois briller des épées ; ils viennent, je te le dis, ils viennent.

— Fuis, Lepidoth, — dit Ephraïm en faisant de violents efforts pour accélérer la course de son cheval. — - Je ne puis me défendre, mon arc est brise, i mon bras est rompu, ma main est mourante et desi séchée. i Puis il ajouta : s Seigneur, Seigneur, les

LA FUITK. li'J

jours de l'homme sont abrégés , le nombre de ses mois est entre tes mains, tu as fixé les bornes de sa vie, il ue peut les dépasser.

— Je les compte, ils sont cinq, » dit Ichabod, dont la vue perçante plongeait à l'horizon , et qui alors distinguait en effet le brigadier Larose et quatre dragons.

Ceux-ci, retrouvant à la clarté de la lune les pas du cheval d'Ephraïm, s'étaient facilement mis sur ses traces et le poursuivaient avec acharnement.

Le chemin serpentait toujours à travers cette vas(e plaine de bruyères et de sable, accidentée par quelques blocs de rochers.

La distance qui séparait Ephraïm des dragons diminuait de plus en plus.

Bientôt le forestier entendit les clameurs de Larose, qui criait : s Arrête, de par le roi, arrête! »

Les forces du camisard étaient à leur fin ; sa vue se troublait; à peine pouvait-il se tenir à cheval.

Les dragons se rapprochaient tellement, qu'on entendit résonner leurs armures.

« Ichabod, — dit Ephraïm d'une voix défaillante, — mon heure est venue, prends mon couteau, tuemoi, mon sang fumera vers l'Eternel comme un holocauste, et je ne tomberai pas vivant entre les mains de ces Moabites.

— Moi , te tuer ! — s'écria Ichabod avec indignation ; et le Seigneur n'a-t-il pas dit : « Pourquoi défi chires-tu toi-même la chair avec les dents? Pour- D quoi cours-tu toi-même à la perte par le désespoir?

» Je te le dis, je te le dis ! humilie-toi dans ta force,

■ résigne-toi dans ton courage ! Je te le dis , celui i qui a été puissant deviendra faible. Le lion se cou- » chera auprès du petit enfant; le vaillant sera foule i aux pieds par le lâche. :

A peine Ichabod prononçait -il ces mots qu'Ephraïm, s'évanouissant de faiblesse, tomba de cheval.

La commotion de la chute fut si violente qu'elle le rappela à lui après quelques moments d'étourciissement.

Quand il rouvrit les yeux, il était étendu sur le sol.

Il sentit sur son visage le souffle précipité de Lepidofh, qui, d'un air inquiet, penchait vers lui sa tète intelligente et sauvage, tandis qu'lchabod agenouillé, les cheveux épars et agites par le vent , s'écriait en se tordant les mains avec désespoir :

- La forteresse sera ôtee à Ephraïm et le règne à i Damas, — dit le Seigneur ; — ce qui restera d'Israël i sera comme quelques grappes de raisin laissée.»

■ après la vendange, comme le fruit desséché qui i reste à la branche après que l'arbre est mort. -

A ce moment les dragons entourèrent le forestier.

Cinq mousquets furent d'abord dirigés sur lui.

Puis, voyant son immobilité, le brigadier Larose sauta à bas de son cheval, le saisit à la gorge, le sabre levé, et s'écria :

i Rends-toi, ou je te lue.

— Il a été tout d'un coup renverse par le souille de Dieu, il a été emporté par le tourbillon de

lonté ! — dit Ephraïm incapable d'opposer la moindre résistance aux soldats, qui le chargèrent de liens ainsi qu'Ichabod.

— Tu n'auras pas volé le brasier qui t'attend sur la place du Marché de Nîmes, — dit Larose ; — tu vas enfin expier le meurtre de l'archiprêtre et tant d'autres crimes que tu as commis, infernal scélérat !

— Il est nuit, la lune est brillante, le vent souffle dans la bruyère ; va, retourne à la Croix du Sang , tu y trouveras pendus les os de l'archiprêtre de Baal ; la lune éclaire leur blancheur, le vent les fait bruire,

— dit Ephraïm d'une voix funèbre, avec un sourire farouche.

« Te tairas- tu, infâme sorcier! — s'écria Larose,

— ou je te bâillonne avec la crosse d'un pistolet.

— Le lion est pris dans les rets, ses dents ont été brisées... — murmura le forestier de plus en plus défaillant pendant qu'on le garrottait.

— Çà, camarades, serrez-lui bien les poignets; serrez-les aussi à ce jeune drôle, — ajouta-t-il en montrant Ichabod. — Quoiqu'ils aboient plus qu'ils ne mordent, lui et ses pareils sont les plus dangereux de la bande ; si les autres tuent , ce sont eux qui disent : Tuez ! On croit qu'ils sont charmés et à l'épreuve du fer et du plomb ; nous verrons s'ils sont à l'épreuve du feu. Encore un fagot pour le bûcher !

— Tu es à l'épreuve du fer, toi, sauvage? — dit un dragon avec une gaieté cruelle en piquant Ichabod de la pointe de son sabre ; — voyons donc ça !

L'enfant tressaillit et s'écria :

\-l-l JEAN' CAVALIER.

i Dieu nous a liés par la puissance de l'injuste ; il i m'a livré entre les mains des impies, ils m'ont - frappé sur la joue avec insulte ; Dieu m'a environne i des pointes de leurs lances , il m'en a percé, il a * répandu mon sang sur la terre. -

— Et le bourreau t'en fera bien d'autres, — dit Larose. — Camarades, — ajouta-t-il, — prenez le cheval de ce brigand, et attachez nos deux prisonniers sur son dos. Avant une heure , nous serons à Xîmes, et la tête du forestier de l'Aygoal vaut son pesant d'or.

Vn des dragons voulut prendre Lépidoth à la bride, mais celui-ci fit un bond et s'éloigna.

En vain les soldats essayèrent de l'entourer, il leur échappa toujours, et toujours il revint du côté de son maître, en poussant des hennissements plaintifs.

Voyant qu'il était impossible de l'atteindre, Larose ordonna à un de ses dragons de mettre pied à terre.

Ephraïm et Ichabod furent placés garrottés sur le cheval de ce cavalier, et la petite troupe regagna Ximes avec autant de promptitude que le permettait la position d'Ephraïm, dont la faiblesse était extrême.

Lépidoth continua de suivre de loin les dragons qui emmenaient son maître.

Ses hennissements devinrent de plus en plus fa~ rouches ; ils semblaient presque menaçants.

Plusieurs fois il arriva d'un air si furieux sur \c< deux cavaliers qui formaient l'arrière-garde , que ceux-ci se tinrent sur la défensive. L'un d'eux arrna

un pistolet, afin d'être prêt à se défendre de cet incommode ennemi.

Les dragons approchaient de Nîmes ; Lépidoth venait encore de hennir en se précipitant du côté d'Ephraïm.

Celui-ci s'écria d'une voix faihle :

« Adieu, Lépidoth ! les temps sont venus ; retourne clans les solitudes de la forêt d'Aygoal, tu y retrouveras la liberté. Adieu, Lépidoth ! le Seigneur t'avait donné à moi comme à la foudre il a donné la nuée rapide ! Adieu, Lépidoth ! »

Lorsque le cheval entendit la voix de son maître, il se jeta furieux au milieu du groupe de dragons, et, se cabrant, il se précipita avec rage sur le brigadier pour le déchirer.

Larose, cruellement mordu au bras gauche, eut le temps de tirer son sabre et de le plonger dans la gorge de Lépidoth en s'écriant :

a A moi , camarades ! sabrez ce démon. C'est l'enfer qui l'envoie ; il est aussi féroce que son maître.

— Dieu a donné sa force aux animaux de la terre, — s'écria Ephraïm ; le lion choisit sa proie.

Quoique le coup que lui porta Larose fut mortel , Lépidoth, rendu furieux par la douleur, blessa encore dangereusement un autre dragon ; il fallut qu'un soldat l'abattit d'un coup de pistolet pour mettre un terme à cette scène effrayante.

Lorsque le forestier vit son fidèle compagnon s'agenouiller, puis tomber sur le côté en s'agitant convulsivement , il baissa la tête avec accablement ,

comme s'il eut voulu dérober aux soldats la vue de deux larmes qui coulèrent silencieusement le Ion;; de ses joues bronzées.

Bientôt les prisonniers entrèrent dans Mines ; ils furent immédiatement conduits par Larose à la prison de la ville.

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