‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 22 sur 27 · IV. y · texte numérisé non relu

IV. y

de réflexion, — j'aime autant , j'aime mieux peutêtre que vous soyez à nous, tout à nous, sans cette suite qui eut fini par nous devenir embarrassante. Vous n'avez rien' à regretter; nous vous donnerons deux régiments qui vaudront bien ceux-là. Maigre votre autorité, malgré leurs babitudes de soumission, vous auriez eu trop de peine à plier vos gens à une rigoureuse discipline de tous les instants. La guerre que vous êtes appelé à faire ne ressemble pas à la guerre que vous avez faite ; vous aurez à commander à des soldats et à des officiers de troupes régulières, qui vous rendront ce qui vous est du , et non à des drôles récalcitrants et familiers qui vous appellent impudemment frère. . .

— Et qui se conduisent toujours en frères, mon-5 seigneur, » dit Cavalier d'un air triste et lier, ne pouvant oublier les dernières marques d'attacbement que lui avaient données ses camisards.

Le maréchal échangea un rapide eoup d'oeil avec M. de Lalande , et dit à Cavalier en lui tendant la main :

« Bien, très-bien! mon jeune ami; ce sentiment vous honore ; je ne puis que vous applaudir. Mais il se fait tard, et vous savez que j'ai promis à madame de Villars de vous présenter à elle. Elle tient beaucoup à ce que je tienne ma parole ; toute la noblesse, toute la bourgeoisie de Ximes sont rassemblées làhaut dans les galeries de l'hôtel-de-ville. Il n'y a qu'une voix pour réclamer votre présence. \ enez , Venez jouir de votre triomphe.

— Mais , monseigneur , — dit Cavalier en hésitant, — je n'ose...

— Venez, venez, beau chevalier timide et discret , » dit en riant M. de Villars.

Et prenant Cavalier sous le bras, il emmena le jeune chef.

Celui-ci suivit le maréchal avec une émotion qu'il est impossible de rendre ; il ne doutait pas que ïoinon n'assistât à cette fête. Depuis deux jours elle avait quitté la petite maison des montagnes de la Seranne pour se rendre à Nîmes.

Une foule de fermiers , de bourgeois , de robins et de gentilshommes campagnards encombraient les salons de l'hôtel-de-ville.

Catholiques et protestants semblaient oublier leurs divisions pour se livrer à l'allégresse générale qu'inspirait l'espoir de voir la guerre civile enfin terminée.

Le maréchal eut la plus grande peine à se frayer un passage à travers les curieux pour parvenir auprès de madame de villars, assise avec plusieurs femmes titrées de Aimes et de Montpellier dans un espace réservé au haut bout de la galerie pour la noblesse de la province.

Parmi les plus déterminés bnjeui'S de la fête étaient maître Janet et son gendre Thomas Bignol.

Sous le charme d'une admiration contemplative, ils ouvraient des yeux énormes et semblaient pétrifies. Il fallut que M. de Villars mît légèrement la

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main sur l'épaule du parfumeur pour le prier de se déranger.

Maître Janet se retourna précipitamment , et se trouva avec un indicible effroi en face du maréchal, auquel il Louchait iucivilement le passage.

Cette position était d'autant plus critique et plus désespérante pour le capitaine bourgeois, qu'il n'avait pas l'espace nécessaire pour faire les respectueuses et profondes salutations dues à un personnage de la qualité de M. de Villars ; il ne pouvait pas même essayer de lui frayer un passage à travers la foule sans s'exposer à tourner incivilement le dos à son excellence , en marchant devant elle.

Accablé sous le poids de tant de malencontreux incidents, maître Janet restait immobile devant le général, sans articuler une parole.

a Voulez-vous bien me permettre de passer, mon cher monsieur? - dit le maréchal.

Maître Janet devint cramoisi; sa voix s'embarrassa, et il répondit sans changer de place :

■ Monseigneur, je sais trop ce que je dois à votre excellence pour me permettre de marcher devant elle, et surtout pour me permettre, ce faisant, de tourner le dos à monseigneur ; énorme incivilité que je serais obligé de commettre, car je ne puis m'écarter ni à droite ni à gauche, tant la foule est épaisse.

— Je vous en prie, agissons sans cérémonie, — dit M. de Villars en souriant. — Marchez devant moi, je vous suivrai.

— Pour marcher devant vous, monseigneur, il faudrait vous tourner le dos , et je me ferais plutôt tuer sur la place qne de commettre devant votre excellence cette malséante énormité, » dit intrépidement le parfumeur sans faire un pas.

La curiosité de voir le maréchal rendant la foule pour ainsi dire immobile, M. de Villars fût longtemps resté dans cette position sans une ingénieuse invention du capitaine bourgeois. Celui-ci, après avoir mûrement réfléchi à l'embarras de sa position, eut une idée lumineuse. Tournant à demi la tête vers Thomas Bignol, avec lequel il était à peu près dos à dos, il lui dit à voix basse :

a Mon gendre et lieutenant, avancez tète baissée, percez la foule. Poussez du front et des épaules, des genoux et des coudes, des pieds et des mains; poussez sans scrupule sur cette incivile agglomération de citadins , et , ma foi , s'ils ne s'écartent pas , prenez l'aiguille de votre boucle à chapeau et piquez les récalcitrants vers l'échiné ; l'endroit est sensible et peut s'attaquer sans danger. Je vous suivrai à reculons, afin de me maintenir, comme je le dois toujours, dans une posture chrétienne et modeste envers son excellence monseigneur le maréchal. »

Avant d'avoir recours au moyen extrême que lui recommandait son beau-père et capitaine, Thomas Bignol voulut sans doute , de crainte de commettre quelque maladresse, expérimenter les intentions du parfumeur; il ôta donc sournoisement la boucle de son chapeau, et, enfonçant légèrement la broche ai-

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Que de ce joyau vers l'échiné de maître Janet, il lui dit naïvement : - Est-ce bien là que vous voulez que je pique les récalcitrants incivils, mon beau père et capitaine? t>

Le parfumeur montra un courage stoïque digne de Régalas.

Malgré la piqûre, il ne se retourna pas, de peur d'être messéant, et se contenta de dire avec un flegme -ublime ces paroles qui rachèteront ses cris de Sauve qui peut de la journée de Treviès :

i Oui, c'est bien là qu'il faut piquer, mon gendre et lieutenant, et plût au ciel que j'endurasse moimême mille fois cette piqûre, pourvu que mes douleurs pussent assurer la libre circulation de monseigneur le maréchal dans les galeries dont il est le plus bel ornement. ■

In sourire approbateur du maréchal accueillit la louange délicate de maître Janet, et Thomas Bignol se mita l'œuvre pour ouvrir un passage à son excellence.

On ne sait s'il eut recours au procédé dont il venait de faire l'essai sur son beau-père et capitaine : mais, après des efforts inouïs, prenant un vigoureux point d'appui sur les larges épaules de maître Janet, auquel il s'adossait, Thomas Bignol parvint à ouvrir une sorte de tranchée dans cette foule compacte.

A chaque pas que faisait le maréchal en avant, le parfumeur en faisait un autre en arrière en s'inclinant profondément, suivant et exécutant la lettre de cette recommandation du Traite de rivilitê relative aux saints extraordinaires :

LE BAL. ISS

s En regardant doucement la personne , inclinant » le corps et la vue, reculant et glissant le pied » gauche en arrière, ayant la main droite dégantée » et à chaque pas faisant semblant de la baiser, en-* » suite la portant à terre et la reportant modeste^ » ment près de la bouche sans la toucher. »

Seulement, comme la distance que chaque salut laissait entre M. de Villars et le parfumeur n'était pas aussi grande que le voulaient les lois de Fcti-» quette, maître Janet, pour prouver qu'il savait vivre, répétait à M. de Villars à chaque salut : « Monseigneur me pardonnera de n'être point éloigné de lui d'au moins deux pas, ainsi que le veut la bienséance chrétienne, afin que le salué ne sente pas V haleine du saluant; mais votre excellence aura égard à la position désespérée dans laquelle je me trouve.

— Gomment donc, mon cher capitaine, — dit en riant M. de Villars, — il est impossible de reculer plus bravement que vous ne le faites là.

— Ah! monseigneur, — dit Thomas Bignol avec son à-propos ordinaire, — ce n'est rien, ça! Il fallait voir mon beau-père et capitaine, saisi de peur, descendre la colline du moulin de Treviès en s'enfuyant pendant la bataille. Pour se sauver plus vite, il a percé un gros de nos soldats bien autrement difficile à percer que ces innocents citadins, et, parlant par respect, on aurait dit un vieux lièvre qui... »

Malheureusement Thomas Bignol reçut un violent coup de coude de son beau-père et capitaine qui interrompit cette comparaison saugrenue, et qui arra-

c*ia un cri inhumain au marchand de vert-deffrîs.

M. de Villars, arrivant a un endroit de la galerie

ou la foule était moins intense, se dirigea plus facilement vers l'espace reserve ou se tenait la maréchale.

Cavalier cherchait partout des yeux la Toiuon ; son cœur se serrait de ne pas la trouver.

In regard, un sourire de cette femme adorée lui aurait l'ail oublier les pénibles émotions de cette journée.

Croyant fermement à la parole qu'elle lui avait

donnée d'être à lui , il accusait presque Toinon de

n'être pas Là pour ainsi dire la première, afin de lui

ner par cet empressement qu'elle était prête

ci remplir une promesse sacrée.

Par timidité, il n'osait interroger personne et demander si la comtesse de Xerval se trouvai! dans la galerie.

Les yeux de la foule étaient fixés sur le jeune Cévenol avec une avide curiosité.

Sa figure juvénile et sa tournure embarrassée répondaient si peu h l'idée que la plupart des spectateurs s'étaient faite de ce terrible chef des partisans, qu'après un rapide examen ils détournaient la vue avec indifférence ou dédain en lui reprochant presque de ressembler si peu au portrait une leur imagination avait rêi é.

Assez insouciant de la curiosité dont il était l'objet, Cavalier ne songeait qu'à l'espoir de rencontrer Toi-

non parmi les femmes qui entouraient madame de Villars.

Celle-ci, dans tout le splendide éclat de sa beauté, avait l'air imposant et froid. Elle ne voyait dans Cavalier qu'un paysan révolté , qu'un chef de féroces fanatiques dont elle détestait d'autant plus l'insurrection que, sans ces graves événements, M. de Villars ne fût pas venu en Languedoc, où la maréchale s'ennuyait mortellement.

Il régnait une sorte de balustrade dorée entre le haut bout et le reste de la galerie de l'hôtel de ville.

En dehors de cette barrière s'arrêtait la foule que M. de Villars et Cavalier avaient eu tant de peine à traverser.

Environ cinquante femmes, très-brillamment parées, assises dans cette enceinte réservée, formaient une sorte de demi-cercle au milieu duquel était la maréchale.

Un assez grand nombre d'officiers des troupes royales, de gentilshommes et de seigneurs de la province, très-magnifiquement vêtus, se tenaient debout derrière les femmes et causaient avec elles appuyées sur le dossier de leurs sièges.

A l'aspect de cette brillante assemblée, la plus brillante qu'il eût jamais vue, et qui tout entière avait les yeux fixés sur lui, Cavalier resta pétrifié sans pouvoir faire un pas pour traverser l'espace qui le séparait du cercle.

Il rougit de honte en pensant à ses vêtements en

m JE A\ CAVALIER.

désordre, à ses [grosses bottes couvertes de poussière et de boue ; il n'osait lever la tète, de peur de rencontrer le regard moqueur ou méprisant de Toi-

non, qui était sans doute placée parmi ces nobles femmes si belles et si parées.

M. de Villars , le prenant par le bras, lui dit à voix basse - : Allons, allons, mon cher, affrontez donc tous ces beaux yeux, qui vous contemplent: faites-les. morbleu , se baisser à leur tour. Regardez ces belles curieuses comme vous regardez l'ennemi. Je vous jure que plus d'un coup d'oeil furtif et plus d'un tendre sourire vous remercieront de votre audace, i

A ces bienveillantes paroles du maréchal , le Cévenol releva la tète : mais son étrange embarras semblait déjà si ridicule, que plusieurs femmes se retournèrent vers les hommes qui causaient avec elles, en leur montrant Cavalier d'un air moqueur, et en dissimulant à peine sous l'éventail leur grande envie de rire.

Honte et misère de l'humanité ! Cavalier était resté jusqu'alors presque insensible aux reproches de sa conscience , et cette dédaigneuse raillerie de gens qu'il ne connaissait pas , qu'il ne devait , sans doute, jamais revoir, éveilla dans son âme les plu^ douloureux remords.

Pour la première fois il maudit, il détesta l'orgueil qui l'avait toujours dominé ; pour la première lois . il regretta avec une profonde amertume ses ambitieuses velléités d'atteindre une position dans

laquelle il serait toujours déplacé par la rusticité de son éducation, malgré les heureux hasards qui pourraient servir sa superbe.

En comparant sa gaucherie stupide et honteuse, ses vêtements sordides, à l'élégance et aux manières si impertinemment aisées des gens qui composaient ce cercle brillant , il sentit son envie , sa haine se réveiller plus violentes que jamais contre un parti qu'il avait si valeureusement combattu , et auquel pourtant il venait de se soumettre.

Vain désespoir ! il avait abandonné sa cause pour venir au-devant de ces humiliations , il était obligé de les dévorer en silence. « Oh ! — se disait-il avec une rage concentrée , — ce n'était pas la rougeur de la honte qui me montait au front, lorsqu'à Treviès je culbutais les soldats de ce maréchal de France, qu'à cette heure je suis , les yeux baissés comme un criminel! Ces hommes insolents, ces femmes méprisantes , ne penseraient guère à railler ma figure et ma contenance, si j'étais entré ici Fépée d'une main et une torche de l'autre , à la tête de mes camisards !

)) Malédiction sur moi! que puis-je maintenant? Rien, rien, tout souffrir, tout endurer de ces gens qui , hier encore, tremblaient à mon nom ! Et elle? celle pour qui j'ai trahi mes frères, où est-elle? Peut-être là , cachée derrière son éventail , et se riant aussi de moi ! »

Puis, comme s'il eût rougi de blasphémer la seule espérance qui lui restât, il ajouta :

a Xon, non, maintenant, au lieu de l'accuser , je lui sais gré de s'être tenue à l'écart , de n'être pas ici. L'instinct de son cœur l'aura sans doute avertie de tout ce que j'aurais à souffrir dans cette circonstance ; elle aura senti que sa présence m'aurait rendu ces peines plus cuisantes encore. »

Puis il éprouva une sensation étrange :

Elle tenait du songe.

Les objets extérieurs semblèrent matérialiser, pour ainsi dire, à sa vue, les idées que lui inspiraient ses remords.

La foule de bourgeois et d'artisans qui se pressait dans la galerie , en dehors de la balustrade près de laquelle il restait immobile , roulant son chapeau entre ses mains, lui représentait le peuple dont il faisait partie , et des rangs duquel il voulait sortir.

L'espace qui le séparait de la brillante noblesse assise autour de la maréchale , était la distance morale qu'il devait franchir pour arriver au terme de son ambition.

Enfin , les regards insultants et hautains des sommités aristocratiques de cette réunion lui prédisaient les mépris qui devaient l'accueillir dans une sphère où il serait toujours déplacé.

Pendant que ces idées se succédaient dans l'esprit de Cavalier , en moins de temps qu'il n'en faut poulies écrire , son attitude , son embarras , devenaient de plus en plus ridicules. M. de Yillars lui dit à voix basse :

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i> Du courage donc ! songez que c'est votre entrée clans le monde , et que l'avenir dépend de la façon dont vous vous y présenterez la première fois. Allons, morbleu ! la tête haute , le regard hardi ; et paraissez ce que vous êtes! »

Ces paroles donnèrent un peu d'assurance au Cévenol ; il fit un violent effort sur lui-même , abandonna la balustrade, et s'avança sur le parquet à côté du maréchal , qui lui donnait familièrement le bras pour le conduire auprès de madame de Vil— lars.

Tout à coup celle-ci, sans doute impatientée de la lenteur de cette présentation , qui lui était trèsdésagréable , s'adressant au Cévenol du bout de l'espèce de salon où elle était retranchée , lui dit d'une voix haute et fière, avec un air de tête des plus dédaigneux :

a Mais avancez donc , monsieur Cavalier ; savezvous que vous vous faites furieusement désirer? »

Ces mots retentirent au milieu du profond silence que gardaient les spectateurs bourgeois pressés près de^la balustrade, et firent un moment cesser les chuchotements de la noblesse.

Cavalier, étourdi de cette apostrophe, fit un mouvement pour s'arrêter, trébucha sur le parquet ciré, s'embarrassa dans ses éperons et faillit à tomber en entraînant M. de Villars dans sa chute.

Heureusement le maréchal retint Cavalier, qui reprit bientôt son équilibre.

Cet accident puéril causa une explosion de rires

d'autant plus immodérés parmi plusieurs hommes et plusieurs femmes du cercle, qu'elle avait été plus longtemps contenue.

Madame de Villars elle-même ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale.

La coupe déhorda , Cavalier, pâle de rage , quitta brusquement le bras du maréchal, redressa fièrement la tète, et l'œil étincelant de colère, frappant du pied avec violence et sans trébucher celte fois, il s'écria en regardant les rieurs avec audace :

« Monsieur le maréchal peut vous dire, messieurs les gentilshommes , qu'à la journée de Treviès je marchais ferme et droit! Ici le pied me glisse... il ne me glisserait pas ailleurs... si vous le voulez , je vous le prouverai! s

En prononçant ces paroles avec une énergique indignation, l'attitude et la physionomie de Cavalier étaient aussi fières , aussi hardies , que naguère elles étaient humbles et ridiculement empêchées.

Un moment il domina cette brillante assemblée, qui baissa les yeux devant son regard intrépide.

Cette première et involontaire émotion passée, chacun réfléchit qu'après tout les paroles du Cévenol n'étaient qu'une sorte de fanfaronnade impuissante et de mauvais goût dans un rebelle qui venait de faire si solennellement acte de soumission envers le roi.

Les femmes se remirent à chuchoter sous leurs éventails pour rire de plus belle de la grossièreté de

ce paysan qui venait rappeler sa victoire d'une manière si choquante pour M. de Villars.

Les hommes prirent un air de dédain glacial.

L'un des seigneurs les plus considérables , après s'être consulté quelques minutes à voix basse avec deux ou trois officiers , dit à M. de Villars , d'un ton rempli de déférence et de dignité :

s Monsieur le duc , nous savons trop les profonds respects que nous devons à madame la duchesse de Villars pour oser répondre ici à la provocation qu'on s'est permis de faire devant madame la maréchale»

M. de Villars , voulant étouffer à tout prix une discussion irritante et dangereuse , répondit gaie-* ment :

i Ma foi ! messieurs , au risque de manquer d'égards envers madame de Villars , je me range du parti de M. Cavalier ; lui et les siens sont pour nous des amis d'autant plus précieux qu'ils ont été des ennemis plus redoutables, et je suis sa caution, envers et contre tous , qu'à la première bataille que nous livrerons contre les Impériaux , il marchera, comme il vous l'a dit, aussi ferme et aussi droit qu'à Trelies. ? Puis , se tournant vers la maréchale , il dit alec une sorte de brusquerie feinte et gracieuse : « C'est votre faute aussi, madame, et celle de toutes ces dames. Sans doute notre chute pourrait vous être imputée; pourquoi êtes-vous si belles à voir? Quand on admire les astres, on ne pense guère à regarder à ses pieds... Ces messieurs, qui ont le bon** heur de vous contempler depuis quelque temps, sont

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habitue- a l'éclat qui nous a tout d'abord éblouis. - Puis, prenant un ton sérieux et presque solennel. M. de Yillars ajouta, en présentant Cavalier à la maréchale : - J'ai l'honneur de vous présenter, madame . le vainqueur de Trevies : je suis console de Faite, puisque j'ai conquis au roi. à la France, la vaillante epee qui m'a si bravement combattu. -

Cavalier avait eu le temps de se remettre un peu de son émotion pendant que le maréchal parlait. Il fit un salut respectueux à madame de Yillars. Celle-ci. inclinant légèrement la tête, lui dit trèsfroidement :

- Je suis bien aise de vous voir, monsieur Cavalier. J'ai appris avec plaisir votre soumission a Sa Majesté. Je ne doute pas que les loyaux services que vous pouvez rendre au roi ne lui fassent pardonner vos torts passés. -

M. de Yillars regarda sa femme en fronçant imperceptiblement le sourcil, pour lui faire comprendre que l'accueil qu'elle faisait a Cavalier était trop sec et trop hautain.

Madame de Yillars n'eut pas égard à cette recommandation muette : se penchant a l'oreille d'une femme assise a ;es cotés, elle lui dit quelques mots à l'oreille, pendant que Cavalier, debout . la tête baissée, ne trouvant pas une parole à repondre, sentait son embarras renaître et redoubler.

M. de Yillars crut sans doute que cette scène avait assez dure.

La soumission volontaire de Cavalier était ainsi solennellement accomplie aux yeux de presque toute la noblesse et de la haute bourgeoisie du Languedoc.

Le maréchal savait que , d'un moment à l'autre, le retour des religionnaires qui avaient assisté à l'entretien de Cavalier et de sa troupe dissiperait les illusions que nourrissait encore la population relativement au rétablissement de l'édit de Nantes.

Il crut devoir se retirer, ainsi que madame de Villars et les principaux membres de la noblesse , avant que cette fâcheuse nouvelle n'eût pénétré et assombri la fête.

Il dit quelques mots en espagnol a madame de Villars qui se leva.

Tout le cercle l'imita.

Le gentilhomme le plus titré de cette réunion of~ frit la main à la maréchale. M. de Villars, avant d'offrir la sienne à la femme la plus qualifiée de la noblesse, se pencha vers Cavalier d'un air mystérieux, et lui dit à l'oreille :

« Il y a en bas une personne que vous serez bien heureux de revoir. Une si tendre et si touchante entrevue couronnera dignement cette belle journée. Mon secrétaire va vous conduire dans l'appartement où elle vous attend. Allez , allez , je vous reverrai plus tard pour convenir de notre voyage à Versailles. T>

Puis, les portes du fond de la galerie s'ouvrirent ; la maréchale et sa suite disparurent.

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