‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 23 sur 27 · IV · texte numérisé non relu

IV

Un homme vêtu de noir s'approcha de Cavalier et lui dit :

s Monseigneur m'a ordonné de vous conduire au rez-de-chaussée, monsieur.

— Je vous suis, x s'écria Cavalier, qui oublia tous ses chagrins en pensant qu'il allait enfin revoir Toinon.

Le Cévenol et son guide abandonnèrent la galerie où restèrent les bourgeois , et descendirent un escalier intérieur qui conduisait au rez-de-chaussée.

L'esprit de Cavalier était si mobile, son amour pour la Psyché si profond, que la seule pensée de retrouver cette femme enchanteresse effaça le souvenir des humiliations qu'il venait de subir, des reproches amers qu'il venait de s'adresser.

Un moment courbé sous le poids des dédains dont il avait si cruellement souffert, son indomptable orgueil s'exaspéra de nouveau. Il se rappela avec fierté qu'il avait intrépidement jeté un défi aux gentilshommes , il lui sembla que quelques femmes l'avaient alors contemplé avec une sorte d'admiration.

Obligé de s'avouer la gaucherie de ses manières, il se dit que tout autre eut été aussi embarrasse que lui en paraissant pour la première fois devant cette imposante assemblée ; mais que, cette émotion dissipée, il serait désormais plus hardi.

L'espérance , l'ambition , l'amour, vinrent encore égarer et exalter son imagination glorieuse.

Dans le peu de temps qu'il mit à descendre de la galerie au rez-de-chaussée, ses impressions changèrent complètement.

Autant elles avaient été douloureuses , amères , violentes, désespérées, autant elles étaient douces, tendres, radieuses.

Toinon n'allait-elle pas être à lui! Cette grande dame, si belle, si noble, n'allait-elle pas lui donner sa main, à lui, pauvre paysan cévenol ; à lui, dont la tournure était si ridicule ; à lui, qui glissait sur le parquet ; à lui , dont on se moquait?

Quelle vengeance plus éclatante pouvait-il tirer de tant de mépris? Avec quel orgueil écrasant il dirait à ces nobles insolents : Vous m'avez raillé et elle m'a préféré à vous !

Avec quel dédain il dirait à ces femmes : Vous m'avez raillé, et elle est plus belle que vous , plus noble que vous, et elle m'aime ; maintenant, ce n'est plus le mépris, c'est l'envie, c'est la jalousie que je vous inspire.

La réaction de ces pensées eut une telle influence sur la physionomie de Cavalier, qu'au moment où son guide ouvrit la porte de l'appartement du rezde-chaussée , les traits du Cévenol exprimaient une sorte de bonheur confiant qu'il est difficile d'exprimer.

La porte ouverte, le secrétaire se retira.

Cavalier entra précipitamment en s'écriant :

« Enfin, mon Dieu ! je vous revois ! »

Mais que devint-il, lorsqu'à la clarté d'une lampe

il reconnut son père, Jérôme Cavalier, le vieux fermier de Saint-Andeol, qui, depuis deux ans , était prisonnier des catholiques !

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