‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 24 sur 27 · LES RÉ V K L A T I 0 X S · texte numérisé non relu

LES RÉ V K L A T I 0 X S

La scène se passe dans une vaste pièce du rez-de-chaussee de l'hôtelde-ville de Ximes. — Les fenêtres de cet appartement s'ouvrent <u; la place publique. — A travers les rideaux à demi fermés, on voit la lueur des feus de joie ; mais les cris d"allegresse ont cesse. — Jérôme Cavalier e?t paie et Fêta de noir. Ses cheveux sont devenus tout blancs. Sa physionomie est sévère, presque menaçante. — Cavalier, en voyant son père, reste frappé de stupeur. — Le fermier, un moment emu, passe sa main sur sou front, et bientôt son visage a reprie son expression d'austeie impassibilité.

cavalier, a part, baissant la tête avec un accent de crainte. — Mon père! ( II fait un mouvement pour se jeter dans les bras de son père ; niais le vieillard étend vers lui sa main gauche comme pour le repousser. Cavalier reste immobile et atta-* die sur son père un douloureux regard.)

le père. — Depuis deux ans, depuis le jour ou le Seigneur m'a retire l'épouse qu'il m'avait donnée, je suis prisonnier ; j'ai appris que mon fils était devenu

l'un des chefs d'une insurrection coupable. Je lui avais défendu de prendre les armes : pourquoi m'at-il désobéi?

cavalier , à part. — Toujours inflexible ! Dans ces événements , dans ces combats peut-être glorieux pour moi, il ne voit qu'une atteinte à son autorité paternelle ; sa voix me trouble et m'impose , comme elle me troublait , comme elle m'imposait autrefois.

le père. — Mon fils m'a-t-il entendu?

cavalier, avec une fermeté respectueuse. — J'ai pris les armes pour venger la mort de ma mère , la mort de mon aïeule , que les catholiques avaient traînées sur la claie. J'ai pris les armes pour vous venger, vous, mon père, qu'on emmenait dans les ceps. J'ai pris les armes pour empêcher la destruction de nos temples, pour venger le massacre de nos frères.

le père. — De quel droit mon fils s'est-il révolté contre la volonté de Dieu , quand moi je m'y soumettais , quand je courbais la tête en pleurant une épouse, quand je présentais mes mains aux liens dont on les chargeait? De quel droit mon fils redressait-il un front impie vers le ciel pour lui demander compte de la mort de sa mère et de ma captivité ?

cavalier. — C'était, je crois, faire le devoir d'un fils , mon père.

le père. — C'était élever un doute sacrilège sur

la justice du Seigneur.' La vengeance lui appartient! elle n'appartient pas à l'homme.

cavalier. — IMais nos temples qu'on renversait .'

le père. — Si l'Eternel a permis aux Moabites de renverser la voûte de nos temples , glorifions-le sous la voûte impérissable du firmament. La force de la foi est dans la prière ; elle n'est pas dans les murs de l'édifice.

cavalier. — Mais nos frères qu'on massacrait sans pitié !

le père. — Le chrétien bénit le martyre que le Seigneur lui envoie. Il meurt en pardonnant son bourreau.

cavalier. — Hais le bourreau ne se lasse pas de frapper.

le plre. — Il se lassera, si le fidèle ne se lasse pas de souffrir.

cavalier. — Mais depuis trois siècles les bourreaux ne se lassent pas, mon père, et la résignation a son terme.

le père , avec indignation. — La résignation a son terme!... Ainsi, la résignation de ceux qui souffrent pour notre religion serait à sa fin au bout de trois siècles? Ainsi, celui qui aurait entrepris de compter les étoiles du ciel ou les grains de sable de la terre, dirait: Hélas! la tâche est trop lourde, quand il aurait compte trois!

cavalier. — Mon père ! mon père ! quelle désolante image ! N'en serions-nous que là de nos souffrances ?

le père , avec une ironie amère. — Faible cœur, faible esprit , qui ne songe qu'au présent, qui n'entend pas retentir autour de lui l'écho sans fin de cette parole : X éternité! Faible cœur, faible esprit; il ne voit pas que , lors même que le martyre de notre cause durerait autant de milliers de siècles qu'il y a de grains de sable sur la terre , qu'il y a d'étoiles au ciel , ce martyre ne serait encore qu'un jour , qu'une heure , qu'une minute d'épreuve , si on compare sa durée à l'éternité de bonheur dont le Seigneur récompense ses élus quand ils ont souffert pour lui.

cavalier baisse la tête ; long silence. — Je n'ai pas été le seul à prendre les armes : nos populations m'ont suivi.

le père. — Mon fils devra rendre un terrible compte à Dieu de l'égarement de ces malheureux insensés. [Silence.) Mais les faits sont accomplis ; l'orgueil du commandement a séduit, a perdu mon fils. Depuis deux ans qu'il a pris les armes , bien du sang a coulé. Le Languedoc est couvert de ruines, les campagnes sont ravagées , le commerce est anéanti, la misère est partout; la révolte a une aussi large que terrible part dans les malheur?. Qu'a-t-elle obtenu en retour , à cette heure , après tant de désastres? en quoi le sort de nos frères a-t-il

chance? quel? sont les temples que l'on a rebâtis ? ou sont les droits qu'on leur a rendus '? 'Ac>nie. Mon fils a remporte, dit-on, de brillantes victoires : quel en est le résultat'/ Cavalier baisse la tête avec accablement. Mon fils me dira peut-être que le pouvoir nous a fait quelques concessions : que sais-je'/ que l'edit de \antes est de nouveau promulgue? Et quand cela serait, ne sait-il pas lire dans le passe? ne sait-il pas qu'aujourd'hui reniera hier, que la promesse de la veille sera oubliée le lendemain?

cavalier. — Oue peut-on contre le parjure, mon père ? Ouel est le plus coupable, de celui qui trompe ou de celui qui est trompe?

le père. — Le plus coupable ? le vrai coupable ? c'est celui qui ose engager une lutte homicide contre la volonté du Seigneur : c'est celui qui se révolte

dans sa douleur, parce que l'Eternel, dans sa juste colère , n'a pas encore dit : Assez. Le vrai coupable , c'est l'insensé, c'est l'impie, c'est l'orgueilleux qui, après avoir fait couler des flots de saug, n'a conquis que des vanités , que des promesses menteuses. Le vrai coupable , c'est mou fils , qui, arrive au terme de cette lutte sacrilège, en reconnaît l'abominable vanité, et ose s'en glorifier. Qu'il me reponde, qu'il soit sincère, et ses réponses tourneront contre lui, Il sera puni par son propre pèche.

cavalier, à part. — Helas ! il ne sait pas combien ses reproches sont fonder ! S'il connaissait '...

( Cachant son front dans ses mains. ) Ah ! je suis épouvanté ! (A ce moment, le silence qui régnait sur la place est interrompu par un murmure croissant; des cris menaçants se font entendre, et bientôt on distingue ces cris : ) Maudit soit le traître ! maudit soit Jean Cavalier !

jean cavalier , à part. — Qu'entends-jc ? (Avec amertume.) Ceux qui ont assisté à mon entrevue avec ma troupe sont de retour. Maintenant le peuple sait tout. Quelle cruelle déception pour les folles espérances des nôtres! Quel va être leur désespoir, leur rage ! (Les cris redoublent.)

le père. — Quels sont ces cris ?

cavalier, arec angoisse. — Je ne sais... quelque rixe peut-être. (Le père court à la fenêtre avec anxiété. Les clameurs redoublent de violence. Une pierre lancée du dehors brise un carreau. L'on entend alors crier distinctement : Maudit soit Cavalier ! maudit soit le traître !

le père répète presque machinalement: — Maudit soit Jean Cavalier? maudit soit le traître ?

cavalier. — Malheur à moi !

le père , avec une douloureuse indignation. — Traître!... Maudit!... Jean Cavalier !

cavalier. — Mon père !

le père , cachant son front dans ses mains. — \Totre nom maudit!... notre nom !

cavalier. — Si vous saviez...

le pere , levant les mains au ciel. — Encore cette épreuve , mon Dieu ! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi !

cavalier , d'un air suppliant. — Mon père , je

ne suis pas coupable. Nos frères s'étaient abusés sur les promesses qu'ils supposaient qu'on m'avait faites ; ils connaissent maintenant la vérité, maintenant leur desespoir éclate.

le père, arec accablement. — Xotre nom deshonoré... Oh .' ma vieillesse .' oh ! infamie !

cavalier. — Deshonore ! non, non, mon père ! J'ai pu être imprudent , téméraire , mais jamais je n'ai failli a l'honneur, jamais !

le pere. — 0 mes pressentiments .' L'orgueil ,

l'infernal orgueil l'a perdu peut-être.

cavalier. — Par pitié .' écoutez-moi. Les t

doublant de violence.

le pere , après un long silence .. semble avoir dompte son émotion . il est d'un calme glacial. — La voix du peuple est presque toujours la voix de Dieu. Elle accuse mon fils, elle le maudit: elle élève dans mon esprit de fatales préventions contre lui. Si mon fils est criminel, il expiera ses crimes : il sera puni.

CAVALIER. — Mon père , ne croyez pas. . .

i e ; ère. — Le Seigneur a voulu que la paternité

fut un sacerdoce : elle donne des joies ineffables , elle impose des devoirs terribles.

cavalier. — Mon père , écoutez -moi !

le père. — Sacrilège est la faiblesse qui absout le coupable , sacrilège est l'iniquité qui condamne l'innocent. J'entendrai donc mon fils , il me parlera sans feinte ; mentir à cette heure serait mentir au bord de la tombe.

cavalier. — Que dit-il ?

le père. — En quoi mon fils a-t-il trahi nos frères ? en quoi est-il le serviteur de Pharaon ? Qu'il parle , je l'écoute.

cavalier. — Ephraïm , en n'exécutant pas mes ordres , a rendu la guerre impossible. J'ai demandé une entrevue à M. de Villars , je lui ai promis de déposer les armes s'il nous rendait la liberté de conscience , s'il nous accordait des villes de sûreté. Il m'a prouvé que mes prétentions n'étaient pas réalisables ; il m'a offert pour ma troupe les avantages que je réclamais pour la cause protestante en général , à la condition que mes soldats formeraient deux régiments dont j'aurais le commandement avec le grade de mestre-de-camp et d'autres grâces que me proposait le roi , si je voulais le servir.

le père. — Seigneur , ils connaissent donc bien son orgueil !

cavalier. — Mon père, par grâce ! écoutez-moi. \Te voulant pas que ma soumission fut stérile , me

croyaut sur de la volonté de mes gens, j'ai accepté pour eux les offres que me faisait le maréchal ; lui promettant que si ma troupe refusait de déposer les armes , je me soumettrais seul. Je l'ai juré sur Dieu,

je l'ai juré sur l'honneur.

le père. — Mon fils s'est donc soumis seul ?

cavalier. — Oui , mon père ; mes soldats ne veulent pas déposer les armes avant que l'édit de \antes ne soit rétabli.

le père. — La soumission de mon fils est tardive, mais elle est méritoire. Je ne parle pas du grade qui a été proposé à mon fils : une telle proposition est une injure.

cavalier, avec embarras. — Mon père....

le père. — Le peuple traite mon fils de serviteur de Pharaon, parce que nos frères croient sans doute qu'il a accepte cette ignominieuse faveur !

cavalier. — Servir le roi est-il donc une ignominie, mon père ?

le père. — Mon fils ne peut pas me faire une telle question. C'est déjà une flétrissure pour lui que d'avoir été soupçonné d'accepter une grâce de la part du bourreau des siens. Il faut que mon fils desabuse nos frères. Il va se montrer à cette fenêtre, là il dira à haute voix qu'il n'est ni traître ni infà-re, qu'il s'est soumis à la force, qu'il a volontairement courbé son front devant un pouvoir tyrannique, ainsi que l'ordonne le Seigneur; mais qu'il n'a jamais eu l'abomi-

nable pensée de se rallier à ce pouvoir et d'approuver, par un rapprochement sacrilège, les horribles persécutions dont la cause protestante a été victime. ( Il marche vers la fenêtre.) Venez , mon fils...

cavalier , embarrassé — Mon père, je ne puis.

le père. — Venez.

cavalier. —Mon père, c'est impossible.

le père. — Impossible ?

cavalier. — Je n'ose, je ne puis faire cette déclaration.

le père. — Elle est indispensable ; mon fils ne doit pas, par une fâcheuse timidité, laisser planer sur lui un si exécrable soupçon. Venez.

cavalier. — Eh bien!... cette déclaration serait un mensonge.

LE père. — Un mensonge ?

cavalier. — Ce grade.... ces honneurs. ... Le père. — Ce grade, ces honneurs ?

cavalier. — Je les ai acceptés.

le père , avec indignation. — Malheureux ! cavalier. — Mon père !

le père. — 0 mon Dieu ! je le savais bien î l'orgueil devait le perdre !

cavalier. — En me soumettant, je croyais agir selort vos ordres.

168 JEAX CAVALIER.

le père, avec une explosion d'indignation. — Selon mes ordres ! Honte ! blasphème ! Selon mes ordres !... Vous ordonner la soumission du martyre envers un pouvoir sanguinaire, était-ce vous ordonner de trafiquer de votre révolte pour assouvir votre ambition infernale ? Vous ordonner de tendre à la hache un front résigné et de pardonner à vos bourreaux, était-ce vous ordonner de conclure un marché infâme avec les persécuteurs de vos frères ? Malheur î malheur! Ce n'est donc pas le remords de faire couler le sang par une révolte insensée qui lui a dicté cette soumission hypocrite et sacrilège, ce sont les plus abominables passions, je n'en doute plus. (Avec une douleur profonde.) Il est donc vrai, c'est un traître ! Oh mon Dieu ! mon Dieu î

cavalier. — Mon père , je vous le jure, c'est le désir de mettre fin à la guerre, c'est le douloureux chagrin de voir tant de désastres s'appesantir sur notre pays, c'est enfin le ressouvenir de vos sages conseils qui seul m'a décidé, croyez-moi !...

LES MÊMES. — TOI.VOX entre précipitamment suivie de Taboureau. Elle est pâle, ses \ètements sont en désordre, son air est égaré. — Le père de Cavalier regarde la Psyché avec étonnement.

toixox, à Cavalier. — Tancrède ! où estTancrède ? qu avez-vous fait de Tancrède ?

taboureau, à Toinon. — Calmez-vous , Psyché ! calmez-vous. Je suis sûr que Florac ne court aucun

danger; toutes ces craintes sont un jeu de votre imagination.

cavalier, à part — Elle ici... dans ce moment!... Ah ! c'en est trop... Si mon père !...

toinon, à Cavalier. — Tancrède? qu'avez-vous fait de Tancrède ? Je sors de chez M. de Villars, il ne l'a pas encore vu ! Pourquoi n'est-il pas à Nîmes?

cavalier, étonné, — Tancrède?

taboureau, embarrassé. — Elle veut vous parler du marquis de Florac , seigneur mestre-de-camp. Tancrède est son nom de baptême. {A part.) Tâchons de le distraire. (Haut.) Ce nom est un peu héroïque, comme vous voyez. Toinon s'intéresse au marquis, parce qu'il était prisonnier comme nous. Vous comprenez, le malheur rend pitoyable... et alors...

toinon , à Cavalier. — Encore une fois , où est

Tancrède? Depuis deux jours il devrait être ici

Où est-il, où est-il, où est-il? Oh! parlez... je ne puis supporter une minute de plus cette mortelle angoisse... ma vie est attachée à sa vie... Où est-il ?

cavalier, stupéfait, à Taboureau. — Le marquis de Florac? Elle parle ainsi du marquis de Florac! Quel intérêt lui porte-t-elle donc, mon Dieu?

toinon, s approchant de Cavalier. — Quel intérêt je porte à Tancrède , à mon Tancrède !

taboureau, à Toinon. — Silence ! par le ciel!

silence ! \ ous ne songez donc pas à ce que vous dites ?

cavalier, -stupéfait. — Son Tancrède ! mais c'est un mensonge !

LE pere. ■ — Comme il regarde cette femme!

Quelle est-elle ?... Oh ! je tremble... que vais-je apprendre encore? 'Pendant toute cette scène Jérôme Cavalier reste immobile. I

cavalier, passant sa main sur son front. — - Votre Tancrède, dites-vous?... Florac, votre Tancrède ?. . .

tabovreav, n Toinon. — Ayez donc pitié de lui , tïgresse!

cavalier. — Florac ! ce misérable ! ce lâche à qui j'ai fait grâce dans ma colère !

toi.vox , avec violence. — Tancrède un lâche ! un misérable ! Cet outrage part de trop bas, Tancrède est placé trop haut pour en être atteint. Oh ! puisque vous joignez l'insulte au parjure , il n'est plus temps de feindre ; nous ne sommes plus ici dans vos montagnes, a votre merci.

cavalier, stupéfait — Il n'est plus temps de feindre!

\\ — Si, malgré votre parole, vous osiez le retenir prisonnier, le maréchal saurait bien vous forcer de rendre la liberté à M. de Florac ; il me l'a promis , il me l'a juré ; c'est pour délivrer Tancrède

d'entre vos mains, c'est pour lui sauver la vie , que j'ai consenti à jouer près de vous un rôle infâme !

cavalier, regardant Toinon d'un air égaré. — Un rôle infâme !

le père. — Que veut dire cette femme? Quel est ce mystère que je n'ose pénétrer?

taboureau, vivement à Toinon. — Oser lui dire de telles choses! Mais vous voulez donc qu'il vous tue?

toinon. — Eh ! que m'importe ! Tancrède me vengera! Tancrède! je veux Tancrède! Depuis deux ans j'ai tout souffert, j'ai tout hravé pour le revoir, et je le perdrais au moment suprême qui doit me payer de tant de sacrifices ! Oh ! non, non, mon Dieu ! c'est impossible. (Elle fond en larmes et cache sa tête dans ses mains. )

cavalier. — Des larmes? des larmes?

taboureau, à Cavalier qui, les bras croisés, regarde fixement Toinon. — Ne l'écoutez pas, seigneur mestre-de-camp , ne l'écoutez pas, les émotions de la captivité ont tellement bouleversé la pauvre femme, que sa tête... (Bas à Cavalier.) Entre nous, son esprit est un peu dérangé. Ne faites pas attention à ce qu'elle dit. (Voyant le père de Cavalier s'avancer à pas lents et les bras croisés sur sa poitrine , Taboureau va à lui et lui dit tout bas : ) Et vous, mon cher monsieur, au lieu de rester là comme un therme, aidez-moi donc, morbleu ! IV. 1 1

puisque vous connaissez Cavalier, emmenez-le vite; moi, de mon côte, je vais tacher d'emmener la Psyché. Vous ne savez pas quels malheurs pourraient résulter de cette fatale rencoutre. Il y a de l'amour sous jeu, et un amour diabolique, non pas de sa part à elle, mais de la part de ce pauvre Cavalier, qui a donne en plein dans le panneau... Dame... que voulez-vous ? on est jeune, ai mais voici le quart d'heure de Rabelais, et je trc car une fois que la tête de la Psyché : diable ne l'arrêterait pas. Si, comme je pas, vous avez été amoureux, vous c cela; mais emmenez Cavalier, pour Dieu, emmenez-

[rouvez un prétexte, proposez-lui une | le lansquenet ou de quinoia, proposez-lui yue vous voudrez, ; >ur Dieu ! ei

LE PEl

rean sans lui repondre. Je ne savais don* De qael homme veut-il pari:-.

était ambitieux, dit-il : qu'a de commun t avec son ambi i -iic-ur, donnez-moi le c

de tout entendre.

ctfv&Lonft, regar

et d'un air égaré. — Je ne sais pas on \

sais si je veille , je ne sais si je suis le jeu songe. Mais non, non, je vous vois, vous êl c'est bien vous, et pourtant, tout à l'heur pourquoi j'ai ressenti un froid mortel, je ne sais pourquoi j'ai eu comme un vertiqe : i! m'a .

entrevoir un sanglant abime... De vagues, d'horribles soupçons ont passé dans mon esprit comme une vision effrayante. (Riant avec une sombre ironie. ) Mais, en vérité, je ne sais pourquoi ces folies terreurs m'assiègent; c'est la fatigue, c'est l'accablement sans doute qui les cause. Depuis deux jours , j'ai tant éprouvé, j'ai tant souffert!... ma raison se sera un moment égarée. Ne m'avait-il pas semblé que vous aviez parlé d'un rôle infâme que vous auriez joué auprès de moi? J'étais insensé. Qu'est-ce que ces paroles peuvent signifier? Rien, rien, n'estce pas ? Mais vous ne répondez pas. Oh ! répondez , répondez-moi donc. Vous n'avez pas dit cela, c'est impossible. Venez, venez, je vais vous dire pourquoi vous ne pouvez pas m' avoir trompé. (// la prend et fa mène à la fenêtre qu'il ouvre violemment. On voit, à la lueur du feu de joie qui s'éteint, la place remplie de inonde. On entend des rumeurs, de nouveaux cris : Cavalier, traître et maudit!) Vous voyez cette foule menaçante, n'est-ce pas? Vous entendez ses cris? Ce sont mes frères qui me maudissent, ils m'appellent traître, car je les ai abandonnés. Ce n'est pas tout : une femme m'aimait. Elle était jeune, elle était belle , elle m'aimait avec fa pieuse, avec l'inaltérable tendresse d'une mère. Celte femme avait été déshonorée par le marquis de Florac, mais elle était restée si pure, si sublime, elle m'avait donné tant de preuves de saint et de profond amour, qu'un jour je lui avais juré, à la face du ciel et des hommes, de la prendre pour épouse. Eh bien! ce

serment sacré, je Fai parjuré; cette femme céleste, je l'ai foulée aux pieds , j'ai eu la sacrilège audace de lui reprocher d'être coupable du crime dont elle était victime. Eh bien! maintenant, comprenez-vous? Pour qui ai-je été traître ? C'est pour vous î Pour qui ai-je outragé cette femme que j'avais juré de prendre pour épouse, devant Dieu et devant les hommes'? C'est pour vous, c'est pour vous! Eh bien! dites maintenant, serait-il possible que vous m'ayez trompé? Xon, non, comtesse de Nerval, vous avez juré de me donner votre main. Vous tiendrez votre promesse, voyez-vous: par l'enfer! vous la tiendrez.

toinow — Mais le marquis de Florac , où est-il'.'

LES MEMES. — ISABEAU entre lentement et reste immobile a quelque» pas de la porte.

isabeau. — Le marquis de F]orac a expié son crime.

cavalier. — Isabeau!

t.aboureau. — La Cévenole ! notre guide d'Alais !

toinon, courant à Isabeau. — Le marquis de Florac, dites-vous? Où est-il? où est-il?

isabeau, montrant un médaillon à la Psyché. — Connais-tu ce médaillon?

tOINon. — Le portrait de sa mère qu'il ne quittait jamais. {Le portant à ses lèvres mec passion.) Il

est ensanglanté ! son sang , son glorieux sang peutêtre ! Tancrède , mon Tancrède ! (Avec un accent déchirant.) Je ne le verrai plus. (A habeau.) Mais non, non, tu me trompes, tu mens, c'est un jeu cruel ; Tancrède vit , il est prisonnier, il est blessé, mais il vit.

isabeau regarde fixement Toinon, et ajoute avec un rire féroce : — Tu l'aimais donc ? Ah ! tant mieux si sa mort me venge! et elle te frappe aussi.

cavalier, avec un éclat de joie sauvage. — Florac est-il mort? qui l'a tué? Il avait un sauf-conduit de moi.

toinon, à habeau. — Un sauf-conduit ! vous voyez bien, il avait un sauf-conduit. Cessez ce jeu cruel. Vous me haïssez parce que vous croyez que j'aime celui que vous aimez ; ne le croyez pas, ne le croyez pas. Ma vie , mon âme, tout est à Tancrède.

isabeau , à Cavalier. — Eh bien ! eh bien ! Jean Cavalier, tu l'entends, cette noble dame, cette comtesse !

toinon, tristement. — Moi, comtesse ! jamais. C'est un vain titre que j'ai pris.

cavalier. — Que dit-elle?

toinon. — Pardonnez-moi ce mensonge. M. de Villon savait l'ambition de Cavalier, il savait que j'étais capable de tout pour sauver Tancrède, qui était entre les mains des révoltés. On croyait son sort épouvantable î M. de Villars voulait décider Cavalier à aban-

JKilX CAVALIER.

donner rwïr le roi . en l'y engageant

- et d'honneurs. M. die

Viiiars m'a fait voir dans la fin de la guerre le seul moyen de sauver M. de Florae. Il a cru que ma . rehaussée d'un vain titre, me tiendrai! larme qu'il fallait avoir pour détala cause qu'il servait, et...

cavalier, avec une rage d . — M

es-tu donc, démon infernal, toi qui m'as perdu, toi qui m'as rendu traître et parjure '!

toixox. — Helas !

— Répondras-tu? répondras-tu?

;;iea!~. — Il n'est plus temps de feindre, sei-

e-de-eamp. i'ous regretterez moins Fa-

? la comtesse quand vous saurez qu'elle n'est

autre que Toinon la Psyché , première Colombine

de rhotél de Bourgogne, et danseuse des ballets de

Sa Alajeste.

cavalier, prenant Tabûweau à la gory. . — Par l'enfer \

taboureau. — Vous m'étranglez, seigneur mestre- -

cavalier, tirant son poignard et menaçant Taboureau. — Tu vas mourir î

tabolreau. — Diable d'homme ! Psyché , diteslui donc qui vous êtes. J'étouffe.

toixo.w — Quand vous devriez me tuer à vos pieds , par le Dieu qui me voit et m entend, par la

rémission de mes péchés qu'il m'accordera peutêtre un jour, il dit vrai, je suis Toinon la Psyché.

cavalier, cachant son front dans ses mains. — 0 honte !

isabeau, à Toinon avec une ironie cruelle. — Infamie, infamie ! ta révélation vaut la mienne. Ecoute : avant -hier j'ai vu Florac sortir du camp accompagné de deux camisards ; il se rendait à Nîmes chargé d'un message de Cavalier pour le maréchal. Cavalier t'aimait, il me renonçait. Il ne pouvait plus penser à me venger. Seule j'y devais penser. J'allai trouver Ephraïm, un saint , un élu de Dieu ; il savait le crime de Florac. Je lui dis que cet homme allait retourner impuni parmi les siens. Une heure après, Ephraïm , moi et quatre autres serviteurs de l'Éternel, nous attendions Florac au col de la Dèze. Il arrive , Ephraïm l'arrête.

toinon. — Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

isabeau. — Ecoute, les camisards qui l'accompagnaient prennent la fuite vers Nîmes. L'un d'eux portait la lettre que Cavalier écrivait au maréchal.

toinon , avec désespoir. — Non , non , cela n'est pas.

isabeau. — Tu crois que je mens, je vais te donner des détails. Il était nuit, la lune éclairait les rochers du col de la Dèze ; Ephraïm , debout avec quatre de ses montagnards, formait le tribunal. Florac était garrotté sur un bloc de granit; moi qui

l'accusais, j'étais près de lui, j'ai dit son crime, il ne l'a pas nié. J'ai demandé sa mort : Ephraïm et ses montagnards me l'ont accordée. Ils ont chargé leurs armes ; il a eu un quart d'heure pour se recueillir et prier ; il a ôté ce médaillon de son cou, il m'a demandé pardon , il a invoqué le nom de sa mère, et il est mort en soldat, bravement.

toinon, égarée. Sans me nommer?

ISABEAU. Xon.

toinon tombe dans les bras de Taboureau en poussant un cri. — Ah! ( Taboureau fait asseoir la Psyché , et, à genoux auprès d'elle, tâche de la rappeler à la vie. )

taboureau. — De l'air! de l'air! (77 court ci la fenêtre qu'il ouvre. Une foule immense remplit la place de l'Hôtel-de-Ville ; deux rangs de soldats refendent le peuple de chaque coté d'un large passage qui reste libre devant la fenêtre. A ce moment, à la lueur des torches portées par des soldats, on voit Ephraïm, arrêté par le brigadier Larose, transporté sur une litière à la prisoii de la ville : Ichabod le suit garrotté. )

ephraïm, pâle et mourant, apercevant Cavalier par la fenêtre , se lève avec peine sur la litière et crie d'une voix tonnante : — Jean Cavalier, traître aux tiens , je vais aller t'accuser devant le Seigneur. Je meurs , sois maudit ! (Il expire. )

ichabod se dresse et crie : — Je te le dis , mon

enfant, il s'est allié aux meurtriers de son frère, aux meurtriers de sa sœur. Céleste et Gabriel ont été tués par les Moabites. Qu'il soit maudit, le traître ! (Le cortège passe. )

le père. — Mon fils , ma fille ! que dit-il? (A' Cavalier d'une voix terrible. ) Gain , qu'as-tu fait de ton frère ?

cavalier. — Malheur à moi ! je l'ignorais !

isabeau, au père. — Hélas ! ne le saviez-vous pas?

le père. — Céleste ! Gabriel ! mon fils ! ma fille ! morts ! morts... oh... mon Dieu !

isabeau. — Morts à Treviès , tués du même coup par les Moabites.

cavalier. — 0 douleur ! ô douleur !

le père , après un long et effrayant silence, relève sa tête qu'il avait jusqu'alors tenue baissée; ses joues sont baignées de larmes ; il s agenouille d'un air solennel et joint les mains. Sa parole est fervente et religieuse comme une prière. — Seigneur, éclairez-moi, ne m'abandonnez pas dans ce moment terrible ! seul au tribunal de ma conscience , il faut que j'accuse , il faut que je condamne, il faut que je rappe.

isabeau. — Qu'il frappe !

cavalier. — Que je meure ! la vie m'est odieuse !

le père, agenouillé. — Seigneur, vous m'avez

donné tout pouvoir sur mon fils ; mais cette souve-

JEAX CAVALIER.

raine, cette terrible autorité m'épouvante... vrais être un juge implacable , et je sens ma faiblesse. Ses crimes sont grands ; mais il est le sang de mon sang, [avec attendrissement.) mais il est le fils eu celle que vous m'aviez donnée dans votre miséricorde et que vous m'avez retirée dans votre colère. Seigneur, Seigneur! ayez pitié de mon fils. Sa superbe l'aura égaré ; il est si jeune ! Et puis moimême , peut-être, je n'aurai pas bien accompli mes devoirs envers lui ; j'aurai été trop sévère. Mon Dieu ! je n'aurai pas su lui inspirer assez de confiance. Ses défauts seront nés de la contrainte ; son caractère est aussi faible qu'il est ardent. Il aurait dû, je le sais , je le lui ai toujours dit, prendre religieusemeiit sa part des épreuves que vous nous avez envoyées , Seigneur ; il aurait dû se résigner à souffrir. Mais ii est si jeune , si jeune , qu'il n'est pas encore habitue à la douleur, et puis , son sang est généreux et bouillant. On aura exalté son orgueil ; dans cette trahison il n'aura vu que l'honneur de servir le roi ; Seigneur, ayez pitié de lui : il expiera par les austérités de sa vie à venir ses erreurs passées. Inspirez-moi le pardon, Seigneur, inspirez-moi. Lt p* re prie ave ferveur. Cavalier le contemple avec une « mêlée de terreur. On entend toujours au dehors le bruit de la multitude.)

isabeau. — Va-t-il donc mourir, que son père prie pour lui? de quel juge , de quel tribunal , de quelle terrible punition parle-t-il? Lui toujours si sévère , pourquoi implore-t-il son pardon ? Je suis epou-

LES REVELATIOXS. 171

vautée. (Le vieillard se relève. Toute expression tendre et suppliante a disparu de sa physionomie sévère,, imposante, solennelle ; Cavalier le regarde avec effroi. )

le père. — Que ta volonté soit faite , ô mon Dieu ! J'ai entendu ta voix ; elle m'ordonne un terrible sacrifice , ne m'abandonne pas à l'œuvre !

cavalier. — Ses regards m'épouvantent.

le père, à son fils. — A genoux!... cavalier. — Mon père !...

le père , d'une voix terrible. — A genoux ! à genoux !...

cavalier tombe à genoux. — Grâce ! mon père...

le père. — Dieu punit pour la vie éternelle... un père punit pour la vie humaine...

cavalier, accablé, cache sa tête dans ses mains. — Ah !

le père, levant ses mains. — Dieu damne... un père maudit !

isareau. — Grâce... grâce pour lui !

le père. — Traître qui as trahi les tiens par orgueil...

cavalier, avec terreur. — Mon père...

le père. — Parricide... qui t'es vendu par orgucii aux bourreaux de ta mère...

cavalier. — Grâce... grâce !...

isareau. — Pitié... Pitié î...

le pere. — Fratricide qui t'es vendu par orgueil aux bourreaux de ton frère et de ta sœur...

cavalier, se jetant aux genoux de son père et les embrassant avec un cri déchirant. — Ah!...

le père. — Au nom du Dieu vivant qui m'entend, je te renonce pour mon fils ; va... je te maudis !

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