‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 7 sur 27 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Le quartier-général de l'armée royale était établi sur les hauteurs de Tréviès, au milieu des ruines d'un village protestant , éloigné d'environ dix lieues de Montpellier.

Le corps de bataille de AI. de Villars , composé de douze mille hommes environ ( deux autres corps détachés occupaient Genouillac et Boucoiran), était campé, depuis la veille, sur le versant de la colline, dominée par le village.

Quoique braves et bien disciplinés, les soldats faisaient cette guerre à contre-cœur. Prisonniers, ils étaient massacrés sans pitié ; vaincus , ils étaient couverts de honte ; vainqueurs , ils n'avaient battu que des paysans souvent à peine armés.

Quelques-uns croyaient les camisards doués d'un pouvoir surnaturel ; d'autres voyaient des Français dans les fanatiques , et cette pensée amollissait leur courage. Cette guerre s'offrait donc dans des conditions toutes différentes d'une guerre ordinaire.

AI. de Villars occupait une maison un peu moins

dévastée que les autres , et située au milieu du hameau.

Le soleil venait de se lever, la diane avait battu, on relevait les postes ; la plus grande activité régnait dans ces rues naguère encore silencieuses comme des sépulcres; les chevaux de bataille du maréchal, sellés et bridés , étaient conduits en main par ses écuyers devant la porte de la maison qu'il habitait; car, d'un moment à l'autre, M. de Villars pouvait vouloir monter à cheval.

Près de là on voyait quelques-uns de ses gentilshommes et de ses pages prêts à lui servir d'escorte ou d'ordonnance.

Au milieu d'eux était assis, sur un banc de pierre, un homme vêtu en paysan. II avait l'air simple et insouciant; une corde lui serrait les coudes, venait enlacer ses jambes , et lui laissait assez de liberté pour marcher, mais non pour pouvoir courir. Un dragon, le mousquet armé, ne le quittait pas de vue.

Cet homme si surveillé était le guide de l'armée ; toutes les précautions étaient prises pour empêcher son évasion ou pour punir à l'instant sa trahison, s'il égarait les troupes par une fausse marche.

La cour de la maison de M. de Villars était à chaque instant traversée par ses aides-de-camp ; ils venaient lui rendre compte des reconnaissances poussées de tous côtés pour éclairer et assurer la marche de l'armée.

Les officiers qui avaient commandé quelques par-

lis pendant la nuit se rendaient aussi à l'ordre chez M. de Lalande , major-général de l'infanterie , logé avec If. de Vilîars.

A la porte de la maison, deux miliciens bourgeois étaient en faction. Ils faisaient partie d'une garde d'honneur appartenant à la troupe urbaine de Montpellier, commandée par maître Janet, le parfumeur, et par son fidèle lieutenant, Thomas Bignol, le marchand de vert- de-gris.

A leur grand regret , ces respectables citadins jouissaient du privilège de suivre M. de Yillars , les échevins ayant cru de la dignité de la ville de Montpellier d'offrir au futur libérateur de la province une escorte de milice bourgeoise , comme marque de la respectueuse gratitude de ses habitants.

La position sociale du parfumeur attirait sur sa conduite une telle attention que, malgré sa poltronnerie, il n'avait pu refuser de marcher, entraînant toutefois impitoyablement à sa suite son infortuné gendre et lieutenant.

Les citadins commandés par le parfumeur avaient passé cette belle nuit d'été sous un hangar, dans une excellente litière de paille fraîche, bien enveloppés de leurs manteaux.

Malgré la diane , un assez grand nombre de miliciens dormaient encore.

Maître Janet n'avait pu fermer l'œil de la nuit ; inquiet, agité, il pensait , avec amertume, que sans sa folle ambition, il eut été alors tranquillement couché dans sa maison, sans souci des camisards et

de la guerre acharnée qu'on allait , disait-on, leur faire.

Le parfumeur était néanmoins armé jusqu'aux dents; il portait un morion, une cuirasse et jusqu'à des cuissards , quoique cette partie de l'armure des fantassins fût depuis longtemps abandonnée. Non content de ces prudentes précautions, son buffle était piqué , et ses bottes intérieurement garnies de plaques de tôle.

Equipé de la sorte , maître Janet n'était pas fort leste; roide, gêné, tout d'une pièce, il se mouvait comme un automate , et marchait les jambes étrangement ouvertes. Impatienté de voir son gendre et lieutenant dormir encore , il alla le secouer si rudement que le marchand de vert-de-gris se crut surpris par un camisard, eut une peur terrible et poussa des cris inhumains.

Le tanneur et le cirier , qui faisaient partie de la garde d'honneur, parvinrent à grand'peine à calmer la ridicule terreur de Thomas Bignol, après quoi les citadins, pensant à déjeuner, exprimèrent leur chagrin de ne pouvoir, selon leurs habitudes , commencer la journée en mangeant une soupe à l'ail bien épicée , arrosée de quelques verres de vin blanc de Gournonterail versés par leurs ménagères.

« Ah ! la guerre ! la guerre ! — mes compères, — dit maître Janet avec un profond soupir. — Qu'est-ce que tout cela va devenir? On dit les camisards plus formidables que jamais ; quelques-uns même les croient enchantés. Il faudrait être plein de

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pour les attaquer, et \ oilà bientôt trente-trois ue je ne m

que je n'ai pas changé de linge, ainsi que l'ordonnent les lois de la civilité qu'on se doit à soi-même. De plus , je me sens faible, car j'ai soupe hier d'un malhei

rassis, et d'une tranche de jambon cernent

salé ; le tout arrose d'une bouteille de vin Mata qui ne bois jamais que du vin ro;.. I vous qu'on trouve I quand on endure une vie parc

— Xe m'en pariez pas, — dit — J'ai été toute la nuit incommodé des cousins , je n'ai dormi que d'un œil, car j'ai une peur atroce

et ces vieux mers doivent Mais enfin, — ajouta-t-ii ave. —

qu'on fait de non- tendre

à tout ; ma foi, à la guerre comm . e !

— Ilot, — fil le tanneur, — je tuer à entendre crier la paille où je B sans compter que les fétus vous entrent i

les oreilles et dans le nez. J'ai beau me raisonner et

me dire , comme -

voir tout souffrir; eh bien! je n'er.

: mon lit, et si ce n'était le respect humain, la soumission

vins de notre glorieuse ville, et surtout la pc rencontrer en route un parti de camisards , sur ma foi je retournerais à Montpellier.

— J'avoue ma faiblesse, — reprit maître Janet;

— je n'ai pu m'empêcher de pâlir en faisant mon testament avant de partir. Et pourtant , — ajoula-til en secouant la tête avec mélancolie , — il faut bien mettre ses affaires en ordre , embrasser sa femme, ses enfants , quand c'est peut-être pour la dernière fois qu'on les voit !

— Hélas ! oui , quand c'est peut-être pour la dernière fois , — reprirent les trois citadins en chœur et d'un ton lamentable.

— A propos de cela, mon beau-père et capitaine, je pense toujours à une chose, — dit ingénument le marchand de vert-de-gris , qui n'avait encore rien dit et qui depuis quelque temps semblait profondément réfléchir : — quand vous serez mort , je voudrais bien avoir la métairie des Rochers clans ma part, moi. Est-ce que vous croyez que votre femme voudra me la céder en échange d'autres terres, au heu de la garder dans son douaire ? Il me semble que cela devra lui être bien égal que je l'aie , n'estce pas , mon beau-père et capitaine?

— Ah î mes compères , vous voyez à quel monstre j'ai donné ma tille, quel affreux serpent j'ai réchauffé dans mon sein ! — s'écria maître Janet épouvanté. — Est-il possible de pousser plus loin l'avidité et l'oubli des bienséances? Quand je vous dis que l'incivilité est la mère de tous les crimes , ai-je tort? Vous le voyez , ce malheureux-là attend mon trépas absolument comme un oiseau de proie attend sa pâture, pour l'emporter dans son aire et s'en repaître. »

Et après cette poétique image , le parfumeur cacha mains avec consternai

. Fi '. ii ! fi .' Biguol, — s'écrièrent les trois bourgeois. — Osez-vous parier ainsi de la mort de votre beau-père? -

Thomas Bignol se soupçonna Coupable de manquer de tact; touche de repentir, il s'avança près du parfumeur, qui avait pris une attitude à la fois :ite et désolée , digne du roi Lear, et lui dit avec un accent de profonde affliction :

Voyez-vous , mon beau-père et capitaine , vous m'avez mal compris en m'appelant serpent et oiseau de proie. Je vous jure sur l'honneur que ça m'est bien égal que vous viviez ou que vous mouriez ; Dieu merci, je n'attends pas après la métairie des seulement ça me fera plaisir de l'avoir quand vous serez mort : voilà tout, mon Dieu! voila tout ce que : dus dire, i

Ifaitre Janet allait se livrer à de nouvelles lamen- 5 sur la funèbre avidité des gendres, lorsqu'un bruit de chevaux attira son attention et celle des autre- miliciens.

C'était le capitaine Poul qui venait de faire une reconnaissance, d'après les ordres du maréchal, avec une partie de sa compagnie.

Devant lui marchait garrotte Espere-en-Dieu, le lieutenant de Cavalier.

Il était vêtu en paysan, deux miquelets le conduisaient.

Poul descendit de cheval, abandonna sa monture

aux soins du Bon-Larron , qui l'avait accompagne, et entra chez M. de Villars, suivi d'Espère-en-Dieu.

On se souvient que îe Bon-Larron avait effrontément dérobé au parfumeur son morion , son puîverin , son baudrier et son épée , pendant la querelle des gardes bourgeoises avec les dragons de Saint- Sernin.

Maître Janet ne fut pas longtemps sans reconnaître les objets que le miquelet lui avait volés, et dont ce dernier était encore impudemment armé.

A mesure que maître Janet avançait dans cette fatale découverte , ses traits exprimaient une surprise et une indignation croissantes.

« Mais de par tous les saints ! voilà bien mon pulverin avec ses houppes de soie rouge, voilà bien mon morion, voilà bien mon baudrier avec sa broderie verte, voilà bien mon épée avec sa coquille à jour. Vit-on jamais un audacieux pareil! — Eh! dites donc , l'ami , — s'écria le parfumeur en s' approchant du sergent , qui , l'ayant reconnu , feignit de ne pas l'apercevoir , et se mit à chantonner entre ses dents en resserrant les sangles du cheval du capitaine Poul pour se donner une contenance ; — l'ami , — dit gravement maître Janet en s'approchant du sergent et en mettant la main sur son baudrier, — les commandements de Dieu, qui sont le code de civilité de l'humanité tout entière, ont dit : Tu ne déroberas point. A Dieu ne plaise que j'outrage assez les bienséances pour vous traiter de voleur ; néanmoins, et par simple sujet de conversation , pourriez-vous me

dire ou vous vous êtes si galamment équipé , s'il vous plait? Je vous ai vu moins militairement velu, l'ami, quand vous aviez votre grand justaucorps de gros de Tours cris de lin qui vous traînait jusqu'aux talons, avec sa broderie de musicien sur chaque poche, i

Le Bon-Larron regarda le parfumeur d'un air re:i pli de bienveillance , et ne lui répondit que par un salut muet et fort courtois.

- Aie reconnaissez-vous? - demanda Janet impatiente.

Le sergent continua de regarder le parfumeur avec le même sang-froid, sans lui répondre un mot; se contentant de lui sourire gracieusement, en lui découvrant deux rangées de dents formidables.

* Ouelle mâchoire ! — dit le parfumeur épouvante : — avec des dents pareilles, cet homme-là doit dévorer comme un requin! Malheureux sont ceux qui sont chargés de le nourrir! Puis, revenant au sujet de ses récriminations :

— Ah eà! étes-vous sourd? — s'ecria-t-il. — Ce

,. cette epee, ce puhcrin, tout cela est à moi.

— Et le capitaine bourgeois touchait du doigt tous ces objets à mesure qu'il les ranimerait

— Ali ! oui , oui , je comprends , vous me parlez,

— dit enfin le Bon-Larron. — Excusez-moi, mon cher monsieur, mais je suis sourd comme un pot par suite d'une balle qui m'est entrée par l'oreille droite et qui est sortie par l'oreille gauche, lors d'une effrayante escarmouche que nous eûmes avec les

janissaires rouges de Soliman-Bey, eh! eh! Ces janissaires-là étaient bien les plus farouches compères que j'aie connus, avec leur marmite sur leur enseigne.

— Il ne s'agit ici ni de marmite ni d'enseigne, — s'écria Janet en colère en touchant encore les armes du sergent. — Tout ceci m'appartient, que vous soyez sourd ou non. »

Jetant alors un coup d'œil satisfait sur ses armes, le Bon-Larron dit à maître Janet :

« Vous admirez mes armes, n'est-ce pas? entre nous, elles en valent bien la peine. Je suis enchanté que vous les trouviez à votre goût , car vous me semblcz connaisseur, et surtout amateur de la quantité , tudieu ! à en juger par vos cuissards : il faut furieusement aimer les armes pour porter des cuissards de notre temps. — Et le sergent se mit à sourire et à montrer de nouveau ses grandes dents.

— Hum ! — fit Janet en regardant le Bon-Larron de travers, — il me semble que tu es devenu sourd bien vite et bien à propos. »

Mettant alors ses deux mains près de sa bouche en manière de cornet acoustique , il s'approcha de l'oreille du sergent, et cria de toute sa force :

a Les armes que vous portez m'appartiennent. Je ne veux pas savoir comment vous les avez en votre possession ; mais il faut me les rendre, et cela sur l'heure ; j'en armerai un de nos gens qui n'a qu'un buffle, m'entendez-vous? »

Le sergent fit un geste pour montrer qu'il entendait parfaitement.

— C'est parbleu bien heureux ! — dit le parfumeur essoufflé ; — une heure de conversation pareille et on serait enroué comme un corbeau. Je vous entends parfaitement, — reprit le sergent d'un air capable , — vous me demandez le nom et l'âge de ce digne cheval , ; et il caressait de sa main la monture de Poul). Je vais vous satisfaire. Son nom est un peu difficile à prononcer, car il est composé de trois mots hongrois , circassien et turc ; mais avec l'habitude on s'y fait. Tenez , dites comme moi : Zaaranifitophysxvufheik.

— Je te dis que tu m'as volé mes armes, et qu'il faut que tu me les rendes à l'instant , — cria le parfumeur outré de colère et toujours en s'aidant de ses deux mains comme d'un porte-voix.

— Ah! dame , vous voyez , — reprit le Bon-Larron en hochant la tète , vous voyez; je vous avais bien dit que le nom était très-difficile. Ce n'est pas en y mettant de l'humeur que vous parviendrez à le bien prononcer, et il en vaut la peine, car ce beau nom signifie foudre brûlant de la guerre. Quant à l'âge de Zaaranifitophyswufheik , il aura sept ans vienne la mi-mai, — répondit le sergent en s'apprétant à montrer la dent du cheval de Poul.

— Tu fais le sourd , double traître î — s'écria le parfumeur exaspéré. — Je te ferai pendre comme tu le mérites par le prévôt de l'armée ; et puisque tu n'entends pas , tu sentiras , du moins , lorsqu'on te mettra au cou ta dernière cravate, la seule que tu n'auras pas dérobée peut-être ! -

A ces menaces furibondes , le Bon-Larron répondit avec un accent de profonde reconnaissance en se dirigeant vers le hangar où il venait de découvrir les provisions de bouche des citadins.

« Eh bien ! va donc pour un verre d'eau-de-vie. Ma foi ! je l'accepterai de grand cœur , puisque vous me le proposez avec tant d'obligeance , mon digne monsieur. Nous avons battu l'estrade toute la nuit, ça va me ragaillardir ; et , entre nous , j'avais besoin de ce petit confortatif, car j'ai eu l'estomac extrêmement fatigué par suite du siège de Kihniniek, et de l'affreuse disette pendant laquelle une araignée se vendait un louis , et les cloportes vingt-quatre sous la pièce. Vous voyez qu'un verre d'eau-de-vie accompagné d'une tranche de ce jambon et de ce pain blanc que j'aperçois là-bas , et que vous m'offrez si généreusement, brave bourgeois, ne peuvent que m'agréer infiniment.

Puis, profitant de la stupéfaction de maître Janet, qui était resté immobile de rage muette et qui tremblait pour ses provisions en songeant aux longues dents du sergent, le Bon-Larron se précipita vers le hangar, au fond duquel il guignait de l'œil la cantine des citadins.

Nous laisserons ceux-ci défendre leur futur déjeuner contre les attaques du sergent, et nous conduirons le lecteur dans la pièce occupée par M. le maréchal de Villars.

Huit persouncs étaient réunies dans une petite chambre de cette maison en ruines : le maréchal , Julien, brigadier des armées du roi ;MM. de Sauville, de Grandral et de Tournon, aides-de-camp de M. de Villars ; Gaston de Mercœur, son page ; le capitaine I . -en-Dieu toujours gar-

rotté.

: Villars était vêtu Sun justaucorps à brevet1 , habit bleu bordé d'un galon d'or et de deux galons d'argent sur toutes les taïUes ; sa reste était éearlate, son haut-de-chausses pareil ; de larges entonnoirs surmontaient ses bottes fortes ; un magnifique point ne bordait son chapeau à plumes blanches, et il portait le cordon bleu sur sa veste.

Cet habillement, à la fois élégant et majestueux, immortalisé par Van der Meulen, était alors souvent adopté comme costume militaire , quoiqu'à celte époque les officiers-généraux et même quelques cône portassent jamais d'uniformes.

1 Louis XIV accordait par un brevet le droit de porter cet habit.

Le maréchal, assis devant une petite table, interrogeait Espère-en-Dieu.

Poul , vêtu comme toujours de son vieux buffle taché de sang , de son corselet d'acier et de sa calotte de fer à couvre-nuque de mailles , s'appuyait sur son large sabre, tandis que M. Julien, les aidesde-camp et les pages du maréchal , debout près de la fenêtre à moitié brisée, examinaient avec curiosité le camisarcl déguisé.

a Que faisais-tu cette nuit aux environs de ce village? — ■ lui demanda sévèrement M. de Villars.

— Je suis de Corconas , monseigneur , j'allais vendre mes légumes à Aigane. Il fallait bien que je passasse par Tréviès avec mon âne, » dit naïvement Espère-en-Dieu.

M. de Villars regarda M. de Julien.

Celui-ci répondit :

a En effet , monsieur le maréchal , c'est sa route.

— Mais, — dit Poul d'un air dur, — qui prouve que cet animal n'est pas un espion? Est-ce son âne et ses paniers de choux et d'aubergines? Laissezmoi l'emmener pendant dix minutes , monseigneur ; j'ai un moyen sûr de faire parler les muets et de faire dire la vérité aux menteurs ; de la sorte, votre excellence saura à quoi s'en tenir.

— Entends-tu? — dit M. de Villars à Espère-en- Dieu ; — sais-tu que si tu mentais, la torture te ferait avouer tes tromperies ?

— Par tous les saints du paradis, monseigneur, je ne mens pas ; je suis de Corconas, et j'allais vendre

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mes légumes à Aigane ; je ne puis vous dire autre chose.

— Tu es hérétique ? — lui demanda M. de Villars.

— Xon , mon bon seigneur, Dieu m'en garde.

— Tu connais le pays ?

— Oui, mon bon seigneur, j'ai été chevrier dans la montagne.

— Pour aller d'ici à Genouillac, combien y a-t-il de chemins ?

— Mais il n'y en a qu'un, celui de la Basse-Terre, monseigneur.

— Vous voyez, monsieur le maréchal, — dit II. de Julien à II. de Villars, — je puis affirmer à votre excellence qu'elle peut être rassurée sur ce point, t

M. de Villars ne parut pas encore convaincu ; malgré l'affirmation de M. de Julien, il dit à Espèreen-Dieu :

« Mais, en passant par les montagnes de Ventalou, on peut descendre dans la route de Genouillac?

— Passer par les montagnes de Ventalou ! — s'écria Espère-en-Dieu avec des marques du plus grand étonnement. — Vous voulez vous moquer d'un pauvre homme, monseigneur; vous savez bien le proverbe du pays : Les morts parleront quand le pied de l'homme foulera le Ventalou.

— Quant à cela, monseigneur, il dit aussi vrai que s'il avait une mèche de mousquet allumée entre les deux pouces, — reprit Poul. — Il n'y a que les

aigles qui puissent aborder ces cimes inaccessibles. » M. de Villars réfléchit un instant, consulta de nouveau sa carte attentivement , et dit en se parlant à lui-même :

a Comment se refuser h des témoignages et des assurances si unanimes? — Après quelques moments de silence, il reprit, en s'adressant à Espèrecn-Dieu.

— Depuis deux jours tu n'as pas vu de camisards ?

— Si , monseigneur ; avant-hier, huit de ces brigands sont venus à la ferme nous voler des vivres, car on les dit affamés.

— Et que vous ont-ils dit de leurs camarades?

— Dame , monseigneur, d'après eux, ils sont aux abois ; ils vont se retirer dans le Rouergue ; et quand les feux brûleront sur la montagne, ce sera le signal de leur départ. Que Dieu en délivre le pays !

— Ainsi , tu crois que les feux qu'on a vus cette nuit annoncent leur retraite? » dit le maréchal en attachant un regard perçant sur Espère-en-Dieu.

Celui-ci demanda le plus simplement du monde : « Est-ce qu'on a vu des feux cette nuit , monseigneur ?

— Oui.

— Que saint Julien d'Arpaon vous entende, monseigneur ! — s'écria Espère-en-Dieu, — nous voilà délivrés de ces misérables. Les routes seront sûres, nous pourrons au moins vendre nos fruits et paître nos troupeaux tranquillement.

— Quel est le meilleur et le plus court chemin pour aller d'ici aux montagnes de la Seranne, au camp de Cavalier? — dit M. de Villars.

— Dame, monseigneur, en passant par Ganges, il y a cinq lieues ; en passant par Simiane , il y en a sept, mais presque toujours en plaine, tandis que par Ganges il faut passer les bois de Combes, et la route est moins bonne à cause des fondrières.-?

M. de Julien répondit par un signe approbatif à un regard de M. de Yillars qui reprit :

« Et tu connais bien les deux chemins qui conduisent aux montagnes de la Serane ?

— Oh! que oui, monseigneur, car il y avait là de bons pâturages pour les chèvres. Avant la guerre, bien des fois j'y ai conduit mon troupeau.

— Capitaine, — dit M. de Villars à Poul, — emmenez cet homme, qu'on le garde à vue ; quand la colonne se mettra en marche , lui et l'autre guide seront à i'avant-garde entre deux dragons, le mousquet haut, et, à la moindre trahison...

— C'est entendu, monseigneur, un canon de fusil dans l'oreille, et feu ! car, en route, on n'a pas le temps de faire mieux aux traîtres. Allons , marche , d dit Poul tout en poussant Espère-en-Dieu devant lui avec le fourreau de son sabre.

Au moment où le miquelet sortait avec Espèreen-Dieu , un officier de Royal-Comtois entra précipitamment.

Après avoir salué militairement M. de Villars : a Monseigneur, — lui dit-il, — M. de Lalande

vient d'être attaqué à Barjac par les insurgés avec une grande vigueur. Au moment où il m'a dépêché vers votre excellence, il tenait toujours, mais il perdait beaucoup de monde ; les bataillons du Rouergue et du Hainaut étaient presque détruits ; il vous demande du renfort.

— A cheval , messieurs ! à cheval ! — s'écria M. de Villars en se levant avec vivacité. — Les hérétiques se voient cernés, ils veulent s'ouvrir un passage de vive force. Monsieur de Julien, les troupes sont-elles en bataille ?

— Oui, monseigneur.

— Gaston, prenez ma lunette et ma carie, — dit M. de Villars à son page ; puis , s'adressant à l'officier que venait de lui envoyer M. de Lalande, le maréchal lui dit :

— Monsieur, suivez-moi. »

Bientôt M. de Villars, accompagné d'un nombreux état-major, parcourait au galop son front de bataille.

Pour bien comprendre les manœuvres dont on sera témoin tout à l'heure , il faut se représenter exactement la configuration du terrain où elles vont s'exécuter.

C'était une vaste plaine aride , crayeuse , au sol d'un gris pâle, couverte çà et là de quelques touffes de genêt rabougri, de joncs marins d'un vert sombre, ou de bruyères roses.

L'infanterie de M. de Villars s'y étendait sur trois lignes. Vus de loin et se détachant de la blancheur

du sol, ces rangs de soldats ressemblaient à de larges bandes d'un bleu-foncé moucheté d'écarlale et çà et là pailleté par le fourmillement des mousquets et des baïonnettes qui étincelaient au soleil. La cavalerie de M. de Villars, divisée en deux corps, composée des dragons de Fitz-Marcon, de Saint- Sernin, de La Fare et de Saint-Estève, était sur les ailes à une petite distance de l'infanterie.

Ces deux masses de cavalerie offraient un coup d'œil moins monotone que les fantassins, grâce à la couleur verte des uniformes, à la bigarrure de la robe des chevaux , aux éclairs qui jaillissaient des casques de cuivre, et au balancement des aigrettes écarlates.

Au nord et en face du front de bataille du maréchal, s'élevaient les cimes inaccessibles du Ventalou. Cette immense muraille de granit, aux pics énormes, nus, déchirés, dont le sommet était encore voilé par les vapeurs bleuâtres du matin, surplombait le côté gauche de la route de Genouillac, route qui, à droite, s'élevait de quelques pieds au-dessus du niveau de la plaine. Presque tout entier dans l'ombre projetée par les rochers, le chemin était coupé par un rayon de soleil qui jetait des tons chauds et dorés sur le coude très-brusque que faisait cette route tournante ; elle disparaissait ensuite derrière la base delà montagne, dont quelques parties anguleuses se trouvaient aussi vivement éclairées.

A l'ouest , à une assez grande distance de l'aile gauche de l'armée, coulait le rapide et profond Hé-

rault ; les collines arides et brûlées au milieu desquelles il élait encaissé, s'abaissaient çà et là et permettaient de voir entre leurs mamelons couleur de rouille le cours impétueux de cette rivière qui brillait au loin comme un ruban argenté.

A l'est et à l'aile droite de l'armée, on apercevait le commencement du cbemin de Barjac. Cette ancienne voie romaine, pavée de blocs de granit ardoisé, coupait un pli du terrain au sommet duquel s'élevait un moulin à moitié détruit. Ces ruines de pierres grises liées par un ciment briqueté , et les deux ailes déchirées qui restaient à l'édifice, masquaient alors le soleil levant et découpaient leur silhouette vigoureusement ombrée sur un horizon inondé de lumière.

La route antique qui conduisait à cette hauteur descendait assez rapidement de l'autre côté de la colline, et conduisait à Barjac.

Enfin, au sud et sur les derrières de l'armée, les maisons du village de Tréviès, vivement colorées par le soleil et ombragées par des massifs et par des bouquets de châtaigniers , s'étageaient en amphithéâtre sur une côte verdoyante.

Après avoir commandé aux deux régiments suisses de Courten et à deux compagnies de dragons de La Fare, de se porter à l'instant sur Barjac , M. de Villars donna quelques instructions à l'officier que lui avait dépêché M. de Lalande, et vint se poster à la droite de son armée sur une petite éminence d'où l'on découvrait toute l'étendue de la plaine.

Bientôt les troupes qui se rendaient en hâte à Barjac , marchant en colonnes serrées, disparurent dans un nuage de poussière blanche : le vent n'apporta plus que faiblement le son mesure des tambours de l'infanterie et les fanfares des hautbois de la cavalerie ; peu à peu ce bruit cessa tout à fait.

Le maréchal avait suivi la marche de ces troupes à l'aide de sa lunette jusqu'à ce qu'elles paru à l'est derrière la colline du moulin.

L'air était calme : de temps à autre t toujours dans la direction de Barjac des détonations sourdes et lointaines.

Àl. de Villars tira sa montre et dit à M. de d'un air mécontent :

£ Le corps de M. d* Aygaliers , qui es. lac , a du se porter en avant au p : il est

huit heures; comment le gênerai ne m — envoj-é un aide-de-camp ? Je ne puis rien prendre avant de savoir le résultat de son a ment, car l'attaque des être qu'une diversion.

Avant de poursuivre ce r pourquoi le maréchal s'était ment contre les camisards.

Pendant dix jours il avait en vain attendu qv émissaire de Cavalier ou de Toinon. X'en recevant aucun, et supposant avec raison que la Psycl vait encore pu rien obtenir du jeune chef. I Villars, cédant surtout aux impatientes sollicitations de M. deBàville, s'était mis en campagne avec le

plan bien arrêté de refouler et d'acculer les insurges dans leurs montagnes, en les attaquant sur trois points à la fois, pendant que les troupes du Vivarais et du Rouergue leur couperaient toute retraite. Les corps échelonnés à Barjac et à Genouillac avaient donc agi ou devaient agir simultanément d'après ses instructions.

Le maréchal venait encore de manifester son étonnement et son impatience, lorsqu'à travers un nuage de poussière il vit au loin une tête de colonne déboucher de la plaine , par la route de Genouillac, qui, on l'a dit, serpentait au pied du Ventalou, montagne regardée comme impraticable par les gens du pays- Toute la partie droite du chemin jusqu'à Genouillac était au pouvoir du maréchal ; le rempart naturel et inaccessible du Ventalou défendait sa rive gauche. Grâce aux avantages de cette position, M. de Villars, ne craignant pas de voir ses communications coupées entre son quartier-général et le corps de M. d'Âygalicrs, n'avait placé entre ces deux points aucun poste intermédiaire; aucune vedette n'avait donc pu le prévenir de l'arrivée brusque et inattendue de ces troupes.

Le maréchal, étrangement surpris, s'écria en braquant sa lunette sur cette colonne :

« Pourquoi diable d'Aygaliers se reploie-t-il sur moi? A-t-il donc éprouvé quelque échec? Mais non, non. Il marche en bon ordre. C'est bien cela, le ré-

giment de la marine à l' avant-garde. Je reconnais leurs habits bleus à collets rouges.

Et fermant sa lunette , il dit d'un air mécontent à M. Tournon, un de ses aides-de-camp :

ce Gourez, monsieur, demander à II. d'Aygaiiers pour quelle raison il se replie. Ordonnez-lui de faire balte et d'attendre mes ordres, i

L'officier partit au galop ; on le vit se diriger rapidement à travers les champs et franchir quelques fossés pour arriver plus vite à la tète de la colonne de M. d'Aygaiiers , qui s'avançait toujours.

« Il me semble, monsieur le maréchal, — dit AI. Julien en montrant l'est , — que les détonations qu'on entend vers Barjac deviennent plus distinctes.

— Silence , messieurs , s dit M. de Villars d'une voix haute en se tournant vers les officiers de son état-major qui causaient entre eux.

Chacun suspendit sa respiration. M. de Villars abandonna ses rênes, ôta son chapeau de la main gauche , mit la main droite près de son oreille et écouta attentivement du côté de l'est en se penebaut sur sa selle.

Après quelques moments d'audition, il dit en se redressant :

- Le bruit de la mousqueterie se rapproche en effet. — Puis , il ajouta en fronçant légèrement les sourcils : — Il se peut que cette attaque contre Barjac soit sérieuse et ne soit pas une diversion. Feut être les fanatiques ont-ils concentré sur ce point-là toutes leurs forces? S'il en est ainsi , et que

Lalandc fasse habilement sa retraite , il peut nous amener les insurgés, et nous les prendrons ici, mordieu ! comme dans un piège.

— Voilà une des vedettes qui descend la colline au galop , monsieur le maréchal , — dit M. Julien ; — sans doute il aura vu quelques mouvements dans la vallée que nous cache la butte du moulin.

— A cette heure, monseigneur, on distingue trèsbien la fusillade , et elle semble se rapprocher , — dit Gaston, qui était descendu de cheval et avait mis son oreille près du sol pour mieux entendre.

— Sainville , — dit M. de Villars , — allez dire au major du régiment de Fitz-Marcon de s'en aller au pas avec deux compagnies de dragons jusque sur la hauteur du moulin ; au pas , vous entendez ; une fois là, il s'y mettra en bataille , et il attendra mes ordres. »

L'officier courut exécuter ce commandement; bientôt les compagnies de cavalerie quittèrent l'aile droite et s'avancèrent dans la direction que le maréchal avait indiquée.

A peine ce mouvement était-il exécuté , que la vedette qui arrivait à toute bride du côté opposé rencontra les dragons ; malgré la recommandation du maréchal , ceux-ci prirent tout à coup le grand trot, gravirent la colline, et disparurent derrière son versant.

Les détonations devinrent de plus en plus rapprochées ; une masse de fumée blanche et compaclc s'éleva du creux de la vallée , au milieu de laquelle

avait sans cloute lieu l'action, et enveloppa un moment le moulin dans ses nuages.

Bientôt enfin on entendit ces clameurs sourdes et lointaines , qui annoncent qu'une grande multitude d'hommes en sont aux mains.

M. de Villars se mordit la lèvre ; il ne pouvait plus douter que , malgré les renforts qu'il venait de lui envoyer, le corps de M. Lalande ne battit en retraite devant les camisards et ne se repliât en hâte sur le corps d'armée.

Il acquit cette malheureuse certitude lorsque le cavalier qui avait rencontré les dragons , et qui n'était autre que le brigadier Larose , arriva près de lui. Son cheval était blanc d'écume.

« Monseigneur, — dit-il au maréchal, — la vallée est remplie de fuyards ; c'est sans doute une panique. Les chanteurs de psaumes poursuivent nos soldats au pas de course l'épée dans les reins. Le capitaine des dragons de Fitz-Alarcon , à qui j'ai donné cette nouvelle , m'envoie vous dire, monseigneur, qu'il a cru devoir prendre sur lui d'aller tacher de rallier les troupes débandées.

— Il a bien fait , » dit M. de Villars avec le plus grand sang-froid.

Puis , se tournant vers Gaston :

i Gourez ordonner au capitaine Poul d'aller occuper le moulin avec ses miquelets. »

Gaston partit au galop.

c Vous, monsieur, — dit le maréchal en s'adressant à un autre aide-de-camp, — allez dire à 11 d'Ay-

galiers qu'au lieu de faire halte , comme je le lui avais d'abord commandé , il tourne la colline et se porte rapidement sur le chemin de Barjac pour arrêter la marche des insurgés et couvrir nos fuyards pendant qu'ils se reformeront. »

Occupé de ce qui se passait à l'aile droite de son armée , M. de Villars n'avait pas remarqué l'incompréhensible manœuvre du corps de d'Aygaliers.

Au lieu de faire halte , ainsi qu'elle en avait reçu l'ordre , cette colonne avançait toujours sur le corps d'armée.

« Mais , mort-Dieu ! d'Aygaliers est donc fou ! — s'écria M. de Villars en voyant un mouvement si contraire à ses ordres. — A quoi pense-t-il. »

A peine avait-il prononcé ces mots, que cette colonne, par une évolution faite avec la plus rapide et la plus extrême précision, se forma en carré long et ouvrit un feu terrible sur les troupes royales , dont les armes étaient déposées en faisceaux , et qui , sans défiance, s'occupaient à regarder la marche des nouveaux arrivants.

a Trahison ! trahison \ » s'écria le maréchal.

Enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval , suivi de ses officiers , il courut à toute bride pour reformer sa première ligne , qui , ébranlée par cette brusque attaque , avait plié sous le choc impétueux des camisards ; tout disparut de ce côté dans un épais nuage de fumée.

Ce n'était pas le corps de d'Aygaliers , mais les troupes de Cavalier et de Roland réunies qui s'é-

laient ainsi approchées de M. de Villars à l'aide d'une manœuvre et d'un stratagème que nous allons expliquer.

Selon les ordres de Cavalier, les insurgés avaient exécuté le dangereux passage du Ventalou , entreprise que les gens du pays même regardaient comme impossible.

Par ce mouvement , Cavalier étant au point du jour descendu des montagnes dans le chemin de Genouillac , avait intercepté toute communication entre M. de Villars et le corps de M. d'Aygaliers.

L'officier que ce dernier avait envoyé dès le matin au maréchal pour le prévenir que, selon ses ordres, il s'était porté en avant, avait été fait prisonnier par les camisards.

Rassuré par les assertions des gens du pays et par celle de M. de Lalande , excellent officier , qui depuis longtemps pratiquait les Cevennes, M. de Villars avait du croire qu'il était impossible à l'ennemi de venir par les montagnes se poster entre lui et Genouillac.

Aussi, ne recevant aucune nouvelle de M. d'Aygaliers, trompé par les uniformes que les camisards avaient enlevés aux troupes royales lors de la sanglante déroute de Vergesse, le maréchal, sans pouvoir s'expliquer la marche rétrograde de la colonne qu'il vit déboucher dans la plaine, prit ces troupes pour celles de d'Aygaliers , et les laissa ainsi s'approcher de ses lignes.

Pendant que le corps de bataille du maréchal ré-

LA HATAILLE. lf,9

sistait intrépidement à cette surprise de Cavalier , l'aile droite, sous les ordres de M. de Julien, se porta au pas de course sur la colline du moulin , pour soutenir le capitaine Poul et ses miquelets.

Le chef de partisans faisait des efforts inouïs pour rallier les fuyards et s'apprêtait de défendre vigoureusement son poste contre l'autre troupe des insurgés commandée par Elic Marion , lieutenant de Roland.

Ce corps de camisards , qui avait complètement battu M. de Lalande à Genouillac et qui le poursuivait si vivement , s'arrêta pour remettre de l'ordre dans ses rangs.

Le chef insurgé voulait emporter la hauteur du moulin , position désormais de la dernière importance, car elle couvrait la droite du maréchal, alors resserré entre la colline et l'Hérault qui coupait toute retraite à sa gauche.

Par ordre de M. de Julien , Poul et ses miquelets se logèrent dans les bâtiments ruinés.

L'infanterie se forma en bataille sur la crête de la colline, et deux escadrons des dragons de La Fare descendirent au galop pour charger le flanc droit et le flanc gauche de la colonne des camisards.

Ceux-ci, disposés en bataillon carré, commençaient à s'ébranler, on entendait distinctement sur la colline ces paroles du psaume de guerre que chantaient toujours les prolestants en marchant au combat :

Devant Dieu sont roulants Les feux étincelants, Pour consumer l'audace Qui lui résiste en face.

Les dragons, lancés au galop après avoir décrit un léger détour, chargèrent intrépidement la gauche et la droite du carré des camisards.

Ceux-ci firent halte.

Jonahad et ses faucheurs, détachés sur chaque aile avec leurs faux emmanchées à revers, attendirent froidement cette vigoureuse attaque de la cavalerie.

Appuyant sur le sol le long manche de leur arme terrible, ils dirigeaient sa lame large, tranchante, acérée, contre le poitrail des chevaux, pendant que le second et le troisième rang du bataillon carré s'apprêtaient à tirer à bout portant sur les dragons.

Ceux-ci arrivèrent bientôt avec impétuosité ; mais lorsque les chevaux se sentirent percés et déchirés par les lames des faux , quoique lancés au galop , ils s'arrêtèrent brusquement , se reculèrent ou se dérobèrent , malgré les efforts de leurs cavaliers.

Profitant de ce moment de désordre et d'hésitation, les faucheurs éventraient les chevaux qu'ils pouvaient atteindre ou leur coupaient les jarrets, pendant que les autres camisards faisaient à brùlepourpoint un feu si bien dirigé sur les dragons , que ceux-ci furent obligés de se retirer par un demi-tour,

en laissant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés.

Ces derniers furent impitoyablement massacrés par Jonabad et par ses faucheurs.

Encouragée par ce succès , la colonne d'insurgés se remit en marche, et son chef Elie Marion entonna le chant de triomphe , répété d'une voix tonnante par toute sa troupe :

Que Dieu se monde seulement, Et l'on verra dans un moment

Abandonner la place.

Le camp des ennemis épais, Epouvantés de toutes parts,

Fuira devant sa face.

Deux fois les dragons se reformèrent et tentèrent en vain d'entamer le bataillon des camisards.

Du haut de la colline l'infanterie contemplait la vanité de ces attaques ; elle vit les camisards massacrer impitoyablement sous ses yeux les dragons blessés. Jonabad et ses faucheurs , vêtus de peaux de betes, portant de longues barbes, semblaient, par leur farouche aspect et par leur férocité, justifier les préjugés superstitieux qui circulaient dans l'armée au sujet du pouvoir surnaturel des camisards.

Pendant que cette colonne invulnérable s'avançait rapidement au bruit de chants éclatants , la troupe de M. de Julien entendait derrière elle les cris sauvages des combattants qui étaient aux prises avec le corps de AI. de Villars.

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