‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 8 sur 27 · III. u · texte numérisé non relu

III. u

Les soldats sentirent qu'en cas d'échec leur retraite ne serait pas appuyée ; ils eurent un moment d'hésitation et de crainte.

Frappé de ces fâcheux symptômes, If. de Julien ordonna à ses soldats de ne tirer que de très-prés sur les camisards , et lorsque ceux-ci auraient presque entièrement gravi la colline.

Malgré ces ordres précis et réitérés , presque toute la ligne, saisie d'une panique, lit feu à la fois lorsque les camisards commencèrent à s'avancer l'arme au bras et d'un pas aussi ferme, aussi régulier que s'ils eussent exécute un simple exercice.

Profitant de cette hâte maladroite , Elie Manon ordonna à ses gens de s'élancer de toute leur vitesse, afin d'arriver sur l'ennemi sans lui donner le temps de recharger ses armes, et d'engager alors un combat à l'arme blanche, dans lequel les camisards devaient avoir l'avantage.

Au centre du corps de M. de Julien se trouvait malheureusement la compagnie de gardes bourgeois.

Ces dignes citadins, que M. de ViUars avait charitablement postés à l'arrière-garde , n'avaient pas encore osé fuir, mais ils étaient dans des angoisses épouvantables. Leur capitaine, maître Janet , et son gendre et lieutenant Bignol ne semblaient plus agir que par une impulsion mécanique.

Lorsque la première ligne eut fait feu, malgré les ordres de M. de Julien , maître Janet , égaré par la peur, entraine par un vague instinct de défense, tira machinalement son coup de mousquet droit devant

lui , sans réfléchir qu'il tirait sur les soldats qui lui tournaient le dos; son gendre et lieutenant l'imita, la plupart des miliciens suivirent l'exemple de leurs chefs , et une assez grande quantité de fantassins , hlessés par cette décharge inattendue, tombèrent en s'écriant : Nous sommes cernés , les camisards sont derrière nous.

A ce moment la colonne d'Elie Marion arrivait au faîte de la colline.

Après son feu, qu'elle avait ménagé et qui fut trèsmeurtrier, elle engagea un combat corps à corps avec les troupes royales en poussant des hurlements affreux.

Au milieu de cette confusion , maître Janet et les siens , aussi épouvantés des suites de leur décharge que de cette attaque furieuse , perdirent complètement la tête, jetèrent leurs armes et se mirent à fuir en criant : Sauve qui peut!

Ce cri fatal eut malheureusement de l'écho parmi les troupes déjà démoralisées.

En vain M. de Julien, à la tête de quelques compagnies déterminées et de Poul qui l'avait rejoint, voulut s'opposer à la déroute des soldats ; la terreur panique , qui semblait signaler cette fatale journée, se répandit dans tous les rangs , qui se débandèrent éperdus.

Le corps de M. de Julien, dispersé, poursuivi par les camisards, descendit en fuyant le versant intérieur de la colline du moulin, et alla se jeter aveuglément au milieu du gros de l'armée, où M. de

Villars faisait intrépidement face aux troupes réunies de Cavalier et de Roland.

A la tête de la compagnie de ses gardes et de quelques officiers, le maréchal, monté sur son beau cheval cap-de-more , dont la robe grise était déjà ensanglantée , combattait en soldat.

M. de Villars axait perdu son chapeau dans la mêlée, ses habits étaient en désordre et couverts de poussière , ses yeux brillaient d'ardeur ; de la main gauche il tenait ses rênes , de la droite un pistolet , et son épée pendait à son poignet retenue par une ganse d'or.

Il donnait un ordre à Gaston , lorsque , saisi par sa botte gauche, il sentit qu'on voulait le jeter à bas de son cheval.

Le maréchal se retourna vivement , et reconnut un des guides qui , n'ayant pu ni se défaire de ses liens ni s'armer, s'était accroché à lui.

« Ah! c'est notre guide, le gardeur de chèvres, * s'écria M. de Villars en se baissant ; — et lui appliquant le canon de son pistolet sur le crâne, il retendit roide mort.

A ce moment un autre camisard , tenant un poignard entre ses dents, bondit comme un tigre, s'élanca sur la croupe du cheval du maréchal, et étreignit celui-ci clans ses bras pour le renverser en arrière.

Gaston, voyant le péril de son maître que le couteau du camisard menaçait déjà, asséna un si furieux coup de sabre sur la tête du fanatique , que

celui-ci ouvrit les bras, tomba , et glissa sous les pieds des chevaux.

a Merci , mon enfant , de m' avoir délivré de ce vilain porte-manteau , » dit gaiement M. de Villars à Gaston.

Puis, pour encourager ses soldats, le maréchal s'écria :

« Courage , mes braves ! Encore un coup de collier , et tout est fini ; ces canailles sont en fuite de tous les côtés , ils ne tienneut plus que dans ce coinci ; ferez-vous, mort-dieu ! moins que vos camarades? Si vos baïonnettes sont tordues , assommez-moi ces chiens enragés à coups de crosse ! »

M. de Villars parlait encore lorsqu'une forte détonation se fit entendre , les balles sifflèrent et le vent porta un nuage de fumée sur le groupe de combattants qui entourait le maréchal.

Celui-ci sentit aussitôt son cheval faiblir sur ses hanches. En vain il voulut le relever de l'éperon et du mors : le noble animal ploya ses jarrets , poussa un sourd gémissement, resta debout un moment encore , comme s'il eut voulu donner à son maitre le temps de descendre , puis il s'affaissa sur le côté.

a Adieu , pauvre Hercule ! c'est fini de toi , — dit M. de Villars. — C'était bien la peine d'échapper à la sanglante bataille d'Hochstedt pour venir te faire tuer par ces sauvages montagnards ; et sautant lestement à terre, il jeta un triste et dernier regard sur sa monture.

— Monseigneur, prenez mon cheval... Dites à

mon père... que je suis mort en soldat... Vive le roi ! i

Tels furent les derniers mots de Gaston, qui, frappé d'une balle au cœur, glissa tout à coup de son cheval, et tomba mort aux pieds de M. de Villars.

i Malheureux enfant! — s'écria le maréchal en se baissant arec douleur vers sou page pour voir s'il ne restait pas quelque espoir de le sauver.

— Monseigneur , à cheval , à cheval ! — s'écria un aide-de-camp qui arrivait à grand'peine à travers la mêlée. Le corps de M. d'Aygaliers est en pleine déroute , ses troupes viennent de se jeter sur notre droite en criant Sauve qui peut! Le régiment de Froulay , qui avait bravement tenu jusqu'ici, commence à plier !

— Mais il y a donc une fatalité sur cette journée maudite ? — dit sourdement le maréchal en montant le cheval de son page. — Puis se dirigeant vers la droite , il cria aux soldats qui rechargeaient leurs armes :

— Si vous entendez le cri de Sauve qui peut, ne vous ébranlez pas , mes braves ; c'est une ruse de guerre. La plupart des fanatiques sont en fuite ; et nous voulons attirer les autres sur nos traces par ce stratagème, t

Malheureusement le maréchal ne put avancer plus loin. Le régiment de Froulay, qui jusqu'alors s'était intrépidement battu , se replia tout à coup , et le général se vit entouré de soldats débandés.

o Eh bien ! qu'est-ce que cela? Où vas-tu? Tu

te trompes , mon garçon , ta bravoure t'aveugle, l'ennemi n'est pas là, — s'écria M. de Villars en se baissant pour prendre au collet un grenadier blessé qui jetait son mousquet.

— Ce n'est pas l'ennemi , c'est le diable que je fuis, monseigneur, — répondit le soldat en faisant un mouvement pour s'échapper. — Cavalier et ses prophètes sont sur nos talons ; on se bat contre des hommes, mais il n'y a rien à faire contre des démons. »

A ce moment, un flot de fuyards renversa presque M. de Villars de son cheval ; en vain il voulut rallier ses soldats épouvantés.

A vingt pas de lui, il vit le front de la troupe de Cavalier; les camisards, vêtus de l'uniforme des troupes de la marine , marchaient au pas de charge en colonne serrée , la baïonnette croisée.

A leur droite, un jeune homme, portant un justaucorps gris-blanc galonné d'or, unhaut-de-chausses écarlate, des bottes couvertes dépoussière, ayant une plume blanche à son chapeau , tenait son épée de la main droite et semblait commander un mouvement de la main gauche : c'était Cavalier.

Derrière lui, Céleste et Gabriel s'avançaient à pas égaux; vêtus de longues robes blanches, ils se tenaient enlacés ; leur chevelure blonde flottait au vent, l'épaisse fumée du combat s'était condensée autour d'eux, ils semblaient apparaître au milieu d'un nuage.

M. de Villars resta un moment frappé malgré lui

de cette apparition aussi rapide qu'elle lui parut étrange.

Les cris de Sauve qui peut! se rapprochaient, le maréchal fut entouré et emporté parle courant d'une masse confuse de soldats de toutes armes.

Xe pouvant lutter contre ce torrent , il se mêla aux fuyards , et bientôt , grâce à la vitesse de son cheval, il les eut dépassés.

Alors se mettant à leur tète , il s'écria :

a C'est cela, c'est cela, mes enfants, simulons bien notre fuite. Criez Sauve cjui peut de toutes vos forces. Les fanatiques y seront trompés ; nous les menons, mort -dieu! droit à une bonne embuscade dont pas un n'échappera : seulement , quand nous serons à cent pas de la rivière , faites halte , pour leur donner le temps de vous rejoindre. Ils seront pris entre deux feux, et pas un ne nous échappera. *

M. de Yillars semblait convaincu de ce qu'il disait; ces soldats, qui avaient jusqu'alors bravement combattu , n'avaient été entraînés à fuir que par la contagieuse panique du corps de II. de Julien ;' ils finirent par croire qu'ils obéissaient à un ordre, et que leur déroute était une manœuvre.

— Alors, pourquoi donc les officiers ne nous ontils pas dit que c'était une feinte, monseigneur? nous aurions couru avec plus de cœur ; car moi , j'avais comme un remords de me sauver devant les. chanteurs de psaumes , — dit un vieux sergent hallebardier en ralentissant un peu son allure , — mais j'ai suivi le train de ma compagnie.

LA RATAILLE. 109

— Je ne me plains pas de cela, mes braves ; vous avez , mort-Dieu ! on ne peut pas mieux couru , — dit M. de Villars ne pouvant s'empêcher de sourire. — Mais ce n'est que la moitié de notre besogne, mes enfants ; maintenant il faut terminer la journée comme nous l'avons commencée , en écharpant ces rustres. Suivez-moi ; ce sera fait en un tour de main ; après vous irez faire danser vos maîtresses à Montpellier et boire à la santé du roi. En attendant , sabrez ces canailles , votre soif n'y perdra rien ; le vin vous paraîtra meilleur ; ce soir, c'est moi qui régale.»

L'esprit du soldat est si impressionnable, que l'assurance et la gaieté du maréchal frappèrent vivement ceux des fuyards qui purent l'entendre ; ces mots : Monseigneur dit que c'est une feinte , nous ne nous sauvons pas , coururent de rang en rang.

La déroute commença à prendre le caractère plus régulier d'une retraite , et les troupes sentirent renaître un peu de confiance.

a Faut-il faire halte , monseigneur? — demandèrent quelques officiers.

— Pas encore , enfants ; là-bas , où vous voyez ce gros châtaignier. »

Le maréchal désignait cet endroit, où s'élevait un léger mamelon de terrain. Cette position lui semblait plus favorable pour reformer sa troupe.

A ce moment les sons aigus et rapprochés des cornets des miquelets résonnèrent dans la plaine.

a Ah ! ah ! les miquelets du capitaine Poul ! —

crièrent les soldats avec joie en entendant ce bruit qui leur annonçait l'arrivée d'une troupe dont l'intrépidité était bien connue. *

C'était, en effet, Poul et le reste de ses enfants perdus , que M. de Julien avait chargés de veiller à la sûreté du maréchal , et qui devaient remplacer auprès de lui la compagnie de ses gardes, presque entièrement détruite.

Le partisan arriva bientôt près de M. de Villars.

. Eh bien ! — dit celui-ci à voix basse, — que fait Julien?

— La déroute est complète, monseigneur, — répondit le partisan ; — ces démons incarnés ne se hâtent ni ne se débandent pour nous poursuivre. On dirait de vieilles troupes , tant ils sont calmes dans la victoire. Ils nous suivent au pas de charge et en bon ordre. Trois cents cavaliers bien montés viennent de leur arriver par Barjac , c'est sans doute leur arrière-garde ; ils font main-basse sur nos traînards. Mes gens , éparpilles en tirailleurs , en ont tué quelques-uns. Mais M. de Julien m'a envoyé l'ordre de vous rejoindre, monseigneur; j'ai fait sonner le rappel , me voici avec ce qui me reste d'hommes, et ce n'est guère.

— Xous allons tâcher de nous reformer ici , — dit If. de Villars ; — j'ai un peu réchauffé le cœur de ces malheureux-là. Ils étaient complètement démoralises. Vos miquelets serviront de serre-files, et leur calme intrépide rassurera ces pauvres diables qui croient avoir l'enfer à leurs trousses, i

Puis , voyant un de ses aides-de-camp qui arrivait à grand'peine , le maréchal lui dit :

« Gourez, monsieur, donner ordre à toutes les troupes qui tiennent encore dans la plaine de se replier sur ce point (il lui montra le châtaignier), et de tâcher de venir m'y rejoindre en bon ordre. »

L'officier partit.

La colonne de M. de Villars, un peu moins en désordre , s'avançait rapidement vers le lieu désigné pour s'y former.

A droite , et à cent toises de distance , s'étendaient les collines brûlées qui encaissent l'Hérault.

Deux [de ces collines, s' abaissant brusquement, laissent entre elles un étroit passage , à travers lequel on voyait le cours du fleuve.

a En faisant notre retraite le long de cette rivière, — dit M. de Villars à Poul, — notre droite ne sera pas inquiétée ; car nous serons au moins couverts de ce côté. »

M. de Villars parlait encore , lorsqu'un grand nombre d'hommes armés , se pressant au passage que laissaient les deux collines entre elles , débouchèrent dans la plaine au pas de course en chaulant un psaume.

C'étaient les montagnards d'Ephraïm.

Ainsi que l'avait ordonné Cavalier, ils avaient passé le fleuve à deux lieues de là, sur un radeau construit en deux heures , avec des pins abattus dans le bois qui ombrageait cette rivière.

Depuis le commencement de l'action , le chef ca-

172 JEAX CAVALIER.

misard était embusqué derrière les escarpements qui cachaient le cours de l'Hérault ; par ordre de Cavalier, il venait couper la retraite de II. de Villars.

« Une embuscade ! — s'écria le maréchal avec rage ; — mais ces démons sont-ils donc des aigles , qu'ils franchissent des montagnes et des rivières impraticables ! Pendant trois lieues de cours , il n'y a, dit-on , ni un pont , ni un bateau sur l'Hérault ; d'après tous les rapports , j'ai toujours regardé ce fleuve comme couvrant une de mes ailes. Malédiction sur ceux qui m'ont si mal renseigné ! Quelle guerre ! quelle guerre ! Partout piège , embuscade , surprise ; aucune grande évolution possible. Ah î c'est une cruelle leçon. J'aurais dû tout voir par moi-même ; mais était-ce possible ? à qui se fier ? Ceux qui m'ont trompé payeront bien cher leur fatale imprudence ! — dit sourdement le maréchal.

— On ne vous a pas trompé , monseigneur, — dit Poul aussi étonné que M. de Villars. — La grande chute de ce fleuve , qui existe loin d'ici , le rend impraticable ; jamais on n'a vu un bateau sur ces eaux ; il est trop profond et trop rapide pour qu'on puisse le passer à gué ou à la nage. Aussi est-ce à se donner au diable , — s'écria le miquelet. — Mais , tenez , monseigneur, ces canailles recommencent à brailler ; c'est signe qu'ils vont nous attaquer, v

En effet, après s'être un moment arrêtés pour donner sans doute au reste de la troupe le temps de les rejoindre , les montagnards entonnèrent de nouveau leur psaume et s'avancèrent à grands pas.

Les troupes de M. de Villars , un moment rassurées par sa fermeté , voyant ces nouveaux et terribles ennemis , restèrent frappées de stupeur.

a Poul , prenez vos miquelets et tâchez de les arrêter un moment , » s'écria le maréchal.

Le partisan, monté sur son cheval blanc, partit au galop pour exécuter cet ordre.

« Messieurs, — dit M. de Villars aux officiers qui l'entouraient, — ceci devient grave ; mais avec de la résolution, et vous en avez , il n'y a pas de position désespérée. Allons , messieurs , faites former le bataillon carré : il y va de notre sort à tous ! »

En vain les officiers voulurent faire exécuter les ordres de M. de Villars , il n'était plus temps.

Des cris d'abord lointains et bientôt rapprochés de plus en plus : Cavalier! Cavalier! les camisards ! annoncèrent que la colonne d'insurgés avait rejoint les troupes royales , dont la position était alors effroyable.

Ephraïm et ses trois mille montagnards , qui n'avaient pas encore donné , les attaquaient en tète , Cavalier massacrait leur arrière-garde , Roland refoulait leur flanc gauche sur l'infranchissable Hérault , qui coulait à leur droite.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire , les montagnards d'Ephraïm se précipitèrent sur la tête de la colonne , malgré la courageuse résistance des miquelets , qui furent presque tous tués.

Une effroyable mêlée s'engagea ; les troupes royales , acculées sur la rivière , n'ayant aucun quar-

tier à attendre des fanatiques , se battirent avec un courage désespéré. L'instinct de conservation surmonta la terreur panique qui les avait jusqu'alors démoralisées d'une manière si fatale. Quelques compagnies , sentant que leur salut dépendait de leur obéissance aux ordres de leurs chefs , parvinrent à se reformer et à faire en assez bon ordre leur retraite sur Montpellier.

Au milieu des scènes de carnage qui ensanglantaient cette petite plaine , au milieu des cris des mourants, des chants religieux, du roulement des tambours , des détonations de la mousqueterie , un épisode d'une grandeur sauvage signala cette fatale journée.

aLYIII.

le m i q u e l e t.

C'était au fort de l'action.

Plusieurs fois séparés et rapproches par le Ilot meurtrier du combat, Kphraim et Poul , attirés l'un vers l'autre par un instinct de haine , avaient échangé quelques provocations menaçantes sans pouvoir s'atteindre.

Par un nouveau hasard , ils se trouvèrent face à

face au milieu des camisards et des soldats royaux qui combattaient avec rage.

Ephraïm , vêtu de sa peau de loup , ayant ses cheveux hérissés rattachés sur son front par un bandeau de cuir, tenait à la main une lourde hache ensanglantée. Il pressait entre ses jambes nues et nerveuses son noir Lépidoth, qui avait traversé le fleuve en nageant à côté du radeau.

La longue crinière de ce vigoureux cheval était encore humide. Sur sa large croupe il portait Ichabod , le jeune prophète de la troupe d'Ephraïm.

Pâle, hagard, d'une maigreur effrayante, le féroce enfant , dont la longue robe rouge dégouttait de sang , enlaçait le forestier d'un de ses bras décharnés ; de l'autre , il montrait les morts et les mourants avec une horrible joie, et criait de sa voix stridente, qui surmontait parfois le grand bruit de la bataille :

« Oiseaux qui volez , bêtes qui hurlez , venez v prendre part à cette grande victime que j'égorge » sur les montagnes d'Israël ! Vous en mangerez la i> chair ! Vous en boirez le sang, v

Les soldats royaux voyant la figure hâve , effrayante d'Ichabod , le prirent pour un mauvais esprit ; frappés d'épouvante , ils se rejetèrent dans la mêlée sans oser combattre Ephraïm.

Ce fut alors que Poul se rencontra face à face avec le forestier.

Le partisan , coiffé de sa calotte à mailles d'acier, portait un corselet de fer par-dessus son buffle ; il

176 JEAX CAVALIER.

brandissait son formidable sabre d'Arménie , et il était plutôt accroupi qu'à cheval sur sa haute selle turque , dont les étriers tranchants lui servaient d'éperons.

Son blanc Armak , noble cheval de l'Ukraine, qui avait fait avec lui les guerres de la Turquie, était encore plein de vigueur et de feu , malgré les fatigues de la journée.

Ephraïm aperçut Poul, jeta un cri de joie sauvage , frappa Lépidoth du plat de sa hache pour l'exciter à franchir un entassement de cadavres qui le séparait du miquelet ; d'un bond il arriva près de lui.

Ichabod , désignant le partisan de sa main sanglante, encourageait Ephraïm à l'attaquer en criant :

; Son col est une barre de fer, son front est d'ai-

- rain, mais il fondra comme cire dans la fournaise i de la colère de Dieu ! -

Au lieu d'attendre le forestier , Poul fit exécuter à son cheval une volte rapide ; foulant les morts et les blessés , il prit la fuite du côté du fleuve.

Ephraïm, étonné de cette lâche retraite, excitant Lépidoth du talon et de la voix , se mit à la poursuite du partisan.

i Son cheval est plus rapide que le léopard et que

- le loup qui court le soir ! — cria Ichabod ; — mais

- la flèche de Dieu sera plus rapide encore.

r> — Fils de l'homme, tourne seulement le visage

- vers Gog, et tu périras à Endor , et tu deviendras i comme le fumier de la terre ! ■ — cria le forestier

LE MIjQUELET. 117

en brandissant sa hache , et en s'efforçait t encore d'accélérer l'allure de Lépidoth.

Poul ne répondit pas à ces povocations , se courba sur sa selle , et continua de fuir, modérant pourtant assez la vitesse d'Armak pour laisser à Ephraïm l'espoir de l'atteindre.

Le partisan traversa bientôt l'espèce de défilé qui conduisait aux rives de l'Hérault.

Il s'arrêta sur les bords du fleuve, à l'endroit même où Ephraïm s'était embusqué naguère avec ses montagnards.

Ayant assez d'avance sur le forestier, Poul donna quelques minutes de repos à son cheval, et lui permit de plonger un instant dans la rivière ses naseaux brûlants, ses lèvres altérées et ses pieds poudreux.

Le miquelet n'avait pas pris la fuite pour échapper à Ephraïm, mais pour rendre la lutte plus égale, voulant se mesurer avec lui, seul à seul, sans crainte d'être accablé sous le nombre des camisards vainqueurs.

On ne pouvait mieux choisir le théâtre d'un combat solitaire et acharné.

Un espace assez large et couvert de sable s'étendait entre le fleuve et l'escarpement de la colline > dont les flancs pelés laissaient percer çà et là des masses de rochers granitiques. L'Hérault roulait ses eaux rapides et troublées avec un triste murmure ; au loin, sur l'autre rive, une forêt de noirs sapins, qui s'étendait à perte de vue, bornait l'horizon ; enfin cette chaîne de collines, après s'être ainsi élargie

pour former l'arène dont on a parlé, resserraient bientôt le lit du fleuve dans leur ceinture de rochers noirâtres, qui y jetaient de sinistres reflets.

Lorsque Poul entendit résonner dans la plaine le galop du cheval d'Ephraïm, le miquelet flatta le cou d'Armak de sa main velue; puis, tirant de dessous son corselet d'acier une sorte de relique , il la baisa d'un air à la fois fervent et honteux. Il hésitait entre l'influence d'une superstition étrange et le désir de résister à cette faiblesse.

Par un de ces contrastes si bizarres et si fréquents chez l'homme, ce partisan féroce, impie et blasphémateur, croyait vaguement à la vertu protectrice de cette amulette enlevée par lui à un chef tartare au moment de sa mort.

Bientôt les cris sauvages d'Ephraïm et d'Ichabod, qui s'approchaient, devinrent plus distinct?.

Deux sauts d'Armak portèrent le partisan à l'entrée de l'étroit défilé. Immobile, l'œil au guet, son large sabre levé, il espérait surprendre le forestier au passage et s'élancer sur lui à l'improviste.

Éphraim s'était défié de cette embûche. Le galop de son cheval cessa subitement.

Tout à coup un corps agile et nerveux, bondissant comme un chat sauvage, passa rapidement devant Poul en jetant un cri farouche.

Le sabre du miquelet s'abattit lourdement; mais Ichabod, car c'était lui, ne fut point atteint. Poul, croyant attaquer un cavalier, avait dirigé son coup trop haut.

Pendant qu'il se retournaitpour regarder cet étrange ennemi, Ephraïm s'élança sans danger dans l'arène, monté sur Lépidoth, et s'écria :

« Il a été à mon égard comme un tigre caché, prêt » à fondre sur sa proie ; mais l'Eternel a sauvé son » serviteur. »

Alors , entre ces deux hommes intrépides , commença un combat acharné.

Derrière la colline, on entendait le bruit sourd et prolongé de la bataille qui s'éloignait de plus en plus : on eût dit les derniers grondements de tonnerre apportés par l'écho des montagnes. Les eaux bouillonnantes de l'Hérault mugissaient sur la grève ; elles commençaient à refléter la sombre couleur du ciel, qui peu à peu se voilait d'une de ces brumes méridionales soulevées par le sirocco. Au bout de quelques minutes , à peine le disque sanglant d'un soleil sans rayons put-il traverser cette vapeur glauque , rousse et lugubre.

Debout sur un énorme bloc de rocher, où il s'était réfugié après avoir évité l'attaque du miquelet, Ichabod , les bras et les pieds nus , l'air sinistre , égaré , semblait le démon familier de cette solitude. Ses longs cheveux noirs et sa robe rouge flottaient au gré du vent , qui sifflait tristement clans la bruyère. Tour à tour l'enfant prophète poussait des cris sauvages pour animer Ephraïm , ou poursuivait le miquelet d'effrayants anathèmes qu'il empruntait aux Ecritures.

Malgré son intrépidité, Poul maudissait la pré-

serrce d'Iehabod ; elle lui semblait d'un sinistre présage.

Chose étrange ! les chevaux des combattants paraissaient aussi animés l'un contre l'autre dune ardeur furieuse. Tous deux entiers, tous deux pleins de feu, ils poussaient des hennissements terribles.

L'œil sanglant, les lèvres retroussées, les dents menaçantes, ils tentèrent de se déchirer, lorsque deux fois Ephraïm et Poul s'attaquèrent corps à corps.

Le forestier était déjà blessé d'un coup de sabre à la tèie ; mais sa terrible hache , entamant le corselet de fer de Poul , lui avait fait une large entaille à l'épaule, et Ichabod s'était écrié en menaçant le partisan :

« Ton sang va rougir la grève ! Tu vas mourir ! i tu vas mourir.' Gomment te prévaudrais-tu contre d les Ghaldéens et contre mon prophète? Le fer ori dinaire ne sera-t-il pas broyé par le fer mêlé d'a^ V cier qu'on tire de l'aquilon? s

a Quand j'aurai attaché sa tète à l'arçon de ma selle, — s'écria Poul avec rage en montrant Ephraïm à Ichabod, vers lequel il se retourna, — je te clouerai à un arbre comme l'oiseau de nuit dont tu imites les cris ! »

Se dressant sur ses courts étriers, s'allongeant jusqu'à toucher les oreilles de son cheval , il porta en disant ces mots un coup de sabre au forestier.

Celui-ci para du tranchant de sa hache et voulut riposter ; mais le miquelet évita cette attaque en se

renversant si vivement en arrière que son casque toucha presque la croupe d'Armak.

« Tu saignes, tu saignes ! — dit Ephraïm avec un éclat de voix féroce en voyant le sang qui coulait de la blessure du rniquelet ; — le sang du Philistin réjouit la vue. Le prophète a dit que la terre le boirait jusqu'à la dernière goutte. Regarde, la grève est sèche ; elle a soif.

— Et ton prophète a-t-il prédit que tu mourrais de ma main? — dit Poul en portant vivement un coup de pointe à Ephraïm, qu'il atteignit à la cuisse.

— Non ; mais il m'a prédit que j'achèverais de briser les os de Pharaon qui a été fort, mais qui est rompu , et que je lui ferais tomber l'épée des mains, — s'écria le forestier en enlevant si vigoureusement Lépidoth que celui-ci se cabra presque droit.

Se tenant alors de la main gauche aux crins de son cheval , et levant sa lourde hache de la main droite , Ephraïm , qui par la position de sa monture dominait complètement Poul , lui asséna sur la tèie un coup terrible qui fit voler en éclats sa calotte de fer.

Etourdi du choc , le miquclet chancela.

Ephraïm allait l'achever sans un brusque écart de Lépidoth.

Celui-ci s'était senti mordu à la gorge par le cheval du rniquelet ; méconnaissant le frein et la voix de son maître , Lépidoth , se précipitant à son tour sur Armak, se mit à le déchirer avec fureur. Le large poitrail du fils de la Camargue heurta le poitrail du

I8i JEAN* CAVALIER.

fils de l'Ukraine et le fit un moment plier sur ses robustes jarrets.

Le choc violent des deux chevaux désarçonna Poul et Ephraïm.

Voyant le partisan tomber, Icbabod s'écria : » Je te jetterai sur la terre , je te ferai dévorer

- par les oiseaux du ciel, je soûlerai de ton corps

- toutes les bètes de la terre. :

Dans cette rude chute, le sabre de Poul lui échappa ; il tira son poignard : il se relevait, appuyé sur un penou, lorsqu'Kphraïm se précipita sur lui en s'écriant :

i Je briserai ton arc dans ta main gauche , et je >rai tomber tes flèches de ta main droite. :

L'attaque du forestier fut si impétueuse, que Poul se renversa sous le poids de son adversaire, qui, desarme aussi, lui tenait la main clroi dans un etau , pendant que de la o de l'étouffer.

Les deux combattants resté, à terre , haletants . p i itrine serrées, les lèvres écornantes, le re^

pendant qu'Ichabod, d:>nt h voix dessus des sifflements du ; [ait :

i Je donnerai a ' \ , x sépulture un lieu qui

: sera appelé la valltt- < ints.L:i il sera en-

: seveli avec toutes ses troupes. :

Par un dernier et violent effort, Poul

le renversa lui daos la

: -être ressaisir

rrei

? comme

e il

essayait

moment

les dents

e et san-

F avantage , lorsqu'un coup de hache brisa le crâne du partisan et mit fin à la lutte.

a Goliath est tombé sous le faible bras de David ! » s'écria Ichabod. Voyant le péril d'Ephraïm , il s'était précipité de son rocher, avait ramassé la hache , et secouru le forestier à ce moment terrible.

« Gloire à Dieu ! l'impie est tombé sur les montagnes d'Israël, » cria Ephraïm ; puis, cherchant son cheval des yeux, il cria :

a A moi , Lépidoth ! »

Lépidoth était arrêté sur les bords du fleuve ; il poussait des hennissements sauvages et creusait le sable d'un pied impatient.

Ephraïm et Ichabod virent au loin le blanc Armak ; pour échapper à Lépidoth , il s'était précipité dans l'Hérault ; bientôt il disparut, entraîné par le courant qu'il rougissait de son sang.

Le forestier lava ses blessures dans l'eau fraîche de la rivière , les banda avec un lambeau de la robe d'Ichabod , remonta à cheval , prit l'enfant en croupe, et dit d'un air sombre, en quittant le lieu du combat :

« Ce lieu s'appellera désormais la sépulture de (iog. »

Lorsqu'en sortant du défilé Ephraïm arriva sur le champ de bataille, naguère si tumultueux, il ne put réprimer un mouvement de solennelle épouvante.

La brume était devenue si épaisse que le ciel semblait voilé par le crépuscule du soir; l'horizon, du côté de Barjac, était ensanglanté par une zone de lumière d'un rouge sombre.

184 JEAX CAVALIER.

Le moulin de la colline se dressait comme un spectre gigantesque sur la crête de cet escarpement qui dominait le champ de bataille ; il balançait au hasard les deux ailes qui lui restaient , comme deux bras immenses; le vent, redoublant de violence, soulevait cà et là des trombes de poussière.

Poursuivant les vaincus dans leur retraite, les vainqueurs avaient abandonné le théâtre du carnage.

Un lugubre et morne silence régnait dans la plaine.

Çà et là on entendait un gémissement plaintif sortir du milieu des monceaux de cadavres.

Les aigles et les vautours du Ventalou décrivaient des cercles dans les airs, poussaient des cris aigus, et s'apprêtaient à envahir cette horrible solitude.

Ephraïm , arrivé près du châtaignier que M. de lillars avait indiqué à ses troupes comme point de ralliement, descendit de cheval, abandonna Lépidoth, et, suivi d'Ichabod , parcourut le champ de bataille à pas lents.

Tout à coup il poussa un cri d'étonnement douloureux.

Sur une des touffes de bruyères roses qui s'élevaient de loin en loin dans cette plaine aride, couchés l'un contre l'autre et se tenant encore enlacés, il reconnut Céleste et Gabriel.

Les pauvres enfants axaient été tués du même coup ; la balle qui avait frappé la sœur avait frappé le frère.

Par un dernier instinct de tendresse , leurs mains

mourantes s'étaient cherchées et s'étaient une dernière fois enlacées.

Céleste avait la tête appuyée sur le sein de Gabriel, qui semblait l'entourer de son bras pour la protéger encore.

Toujours beaux , toujours calmes malgré la mort, les traits de ces enfants rayonnaient de sérénité. Leurs cheveux blonds s'étendaient autour de leur tête comme une auréole ; sans la tache empourprée qui ensanglantait sa robe blanche à l'endroit du cœur, Céleste aurait paru dormir, tant son adorable visage était encore paisible et souriant.

Ephraïm , le front baissé, les deux mains appuyées sur le manche de sa cognée, resta longtemps à contempler ce triste spectacle.

Lorsque cet homme inflexible releva sa tête, une larme, la seule qu'il eut versée depuis bien des années, brilla dans ses yeux creux, à demi cachés sous son épaisse chevelure, sillonna ses joues hâlées et se perdit dans sa barbe touffue.

Prenant sa hache , il alla lentement vers le châtaignier, au pied duquel il creusa une fosse profonde.

Le soleil couchant , dissipant quelque peu la brume , éclaira de ses derniers rayons une scène d'une simplicité, d'une grandeur antique.

Au milieu de la lugubre solitude d'un champ de bataille abandonné, agenouillé près d'un arbre séculaire, sur le bord d'une fosse récemment comblée, Kphraïm et Ichabod priaient avec ferveur, pendant

que Lépidoth , dont la longue crinière était soulevée par le vent du soir, semblait contempler ce triste spectacle avec intelligence et jetait un hennissement plaintif.

Le combat singulier de Poul et d'Ephraïm sauva l'armée royale d'une extermination complète , et Montpellier peut-être d'un hardi coup de main tenté par les camisards.

Voyant la défaite des catholiques , Cavalier avait ordonné à Roland de rester à Tréviès avec sa troupe, comme réserve et comme arrière-garde, pendant qu'Ephraïm et lui, Cavalier, ramèneraient battant les débris des régiments de M. de Villa» jusqu'aux portes de Montpellier, qu'ils devaient essayer de forcer.

Malheureusement , les montagnards d'Ephraïm étaient depuis longtemps habitués à n'obéir qu'à ses ordres, et à ne tenir aucun compte des commandements des autres chefs. ?\ous avons dit quels avaient souvent été les fâcheux résultats de cette insubordination, combien elle avait compromis le bon succès

de la cause commune. Dans celte circonstance , la conduite d'Ephraïm eut une nouvelle et fatale influence sur l'avenir de la campagne.

Lorsqu'il s'était mis à la poursuite de Poul , le forestier avait dit à ses gens ces paroles de l'Ecriture :

a Moloch se séparera de Rhubal ; Rhubal pour- » suivra Pharaon , et Moloch restera pour creuser

» seul le sépulcre de Gog Chantez sur la colline

» sainte pendant que je vais combattre Gog , et at- » tendez-moi... »

Les montagnards mirent donc bas les armes , attendirent en silence l'issue de la lutte d'Ephraïm et de Poul, et laissèrent Cavalier, seul avec son avantgarde , poursuivre M. de Villars, dont les forces, quoique décimées , étaient encore supérieures à celles que commandait le camisard.

Le jeune chef attribua d'abord l'absence d'Ephraïm à une marche trop lente. Sentant qu'avec sa troupe ii ne pourrait rien tenter sur Montpellier, il fit halte pour donner aux montagnards le temps de le rejoindre.

Malheureusement cette halte permit au maréchal de se reformer et de mettre de l'ordre dans sa retraite.

Après avoir vainement attendu Ephraïm et ses gens, qui avaient à peine donné, Cavalier, maudissant cette défection, sans laquelle il eût sans doute entièrement détruit les troupes royales, se remit en loute hâte sur les traces de M. de Villars.

188 JEAX CAVALIER.

Quoique démoralisés par la déroute , et encore sous l'impression d'une inconcevable panique , lorsque les soldats catholiques virent le petit nombre de leurs assaillants , ils reprirent courage , et leur retraite devint presque menaçante lorsqu'ils approchèrent de Montpellier.

Cavalier , malgré son audace , n'osa pas s'aventurer jusque sous le canon de la capitale du Languedoc. Lorsque la nuit fut venue, il vit avec désespoir les restes de l'armée catholique lui échapper , et l'occasion de surprendre Montpellier peut-être à tout jamais perdue.

Laissant sa troupe à un de ses lieutenants avec ordre de se replier sur Tréviès , il prit un cheval frais et revint précipitamment à ce village , naguère occupé par le quartier-général de M. de Viilars.

Cavalier, certain que le succès inespéré de la journée était dû à ses dispositions stratégiques , se sentait fier de la victoire qu'il venait de remporter sur un des plus illustres capitaines des temps modernes.

Agité par l'orgueil du triomphe , par la colère , par le dédain , il n'en maudissait qu'avec plus de rage l'inconcevable manœuvre d'Ephraïm , qui rendait sa victoire si stérile.

Quoique la brume voilât le ciel d'une vapeur grise et livide, la lune jetait assez de clarté pour que Cavalier put voir çà et là , sur le chemin qu'il parcourait rapidement , les cadavres des soldats ca-

tholiques ou des camisards qui avaient succombé pendant la retraite des troupes royales.

Le vent mugissait toujours sur les collines désertes. Le jeune Cévenol, enveloppé d'un grand manteau rouge , dont les longs plis flottaient derrière lui, comme flottaient aussi la plume blanche de son feutre et les crins noirs de son cheval , le jeune Cévenol galopait sur la route de Tréviès , qui serpentait blanche et crayeuse à travers la sombre bruyère.

Bientôt quelques points lumineux scintillèrent à l'horizon : c'étaient les feux des camisards.

Cavalier fit sentir l'éperon à son cheval, et atteignit enfin les avant-postes que Roland avait établis aux environs de Tréviès.

Il trouva parmi les grand'gardes plusieurs montagnards de l'Aygoal. Leur vue exaspéra la colère de Cavalier.

Il s'arrêta brusquement , et , s'adressant à Esprit Séguier, un des lieutenants du forestier, il s'écria d'un air courroucé :

s Pourquoi Ephraïm ne m'a-t-il pas obéi? pourquoi a-t-il fait halte sans mes ordres? pourquoi m'at-il lâchement abandonné? étiez-vous donc engourdis par vos quatre heures d'embuscade? Etiez-votis déjà las d'une légère escarmouche? ou redoutiezvous si fort les catholiques que vous n'ayez pas osé les poursuivre , quoiqu'ils fussent en pleine déroute ? t

Esprit Séguier répondit d'un air sombre et dédaigneux :

— Ceux qui mettent leur force daus le Seigneur n'ont jamais connu la crainte. Frère Ephraïni obéit au Seigneur, et non pas à la créature ; nous avons les yeux fixés sur lui , c'est l'étoile qui nous guide. L'Eternel le conduit ; où il va , nous allons ; passe ton chemin, frère.

— Passe ton chemin , frère! nous ne connaissons que notre chef, — répéta sourdement un vieux montagnard qui fut bientôt imité par ses camisards.

— Misérable ! u s'écria Cavalier en faisant un geste menaçant.

Le montagnard recula de trois pas et mit le jeune chef en joue.

Esprit Séguier abaissa vivement le canon du mousquet en disant :

■ La justice du Seigneur appartient au Seigneur.

— Sais-tu que tu mérites la mort pour avoir menacé ton général? » dit Cavalier en s'approchant du montagnard pour le saisir.

Mais celui-ci se perdit dans la foule de ses compagnons, qui murmurèrent :

a II n'y a pas ici de général, ce titre appartient aux Philistins ; il n'y a ici que des soldats de l'Eternel! T>

Cavalier avait trop l'instinct des devoirs militaires pour ne pas sentir l'indispensable nécessité de la discipline. Sous ce rapport, sa troupe était merveilleusement organisée. La désobéissance d'Ephraïm

et l'insolence de ses montagnards lui étaient donc doublement odieuses.

Dédaignant des menaces parties de si bas, Cavalier abandonna le groupe de montagnards pour aller demander compte à leur cbef de l'insubordination de ses gens.

Il gravit au galop la colline de Tréviès , et arriva bientôt dans une maison abandonnée où se trouvaient réunis Ephraïm et Roland.

Une torche de résine brûlait dans la cheminée de cette chambre en ruine , et éclairait de ses reflets rougeâtres les traits farouches du forestier. Le front entouré d'un bandeau sanglant , Ephraïm , assis sur une pierre, lisait d'une voix haute et sonore la Bible à Roland; celui-ci, la tète appuyée sur ses deux mains , i'écoutait avec une religieuse attention.

Dans un coiu de cette pièce on voyait les armes des deux chefs; par terre, une corne remplie d'eau et un bissac à moitié plein de châtaignes bouillies , reste de leur repas frugal.

La fenêtre , garnie de vitraux enchâssés dans du plomb, était à moitié brisée, le vent l'agitait par rafales. De temps à autre, un pâle rayon de la lune venait argenter les carreaux , et sa clarté bleuâtre luttait çà et là contre l'obscurité de cette pièce ou contre les lueurs de la torche qui l'éclairait à demi.

Cavalier entra brusquement, jeta son manteau sur l'appui de la croisée , et s'écria :

a Enfin , je vous trouve , Ephraïm ! »

Le forestier, sans détourner la tète, sans cesser

de lire , sans répondre , fit de la main un geste impérieux à Cavalier pour lui commander de ne pas troubler sa pieuse lecture.

Le Cévenol rougit d'indignation, frappa violemment le plancher de son talon éperonné ; puis , les traits contractés par la colère , la tète haute, le regard arrogant, les bras croisés sur sa poitrine, il s'avança vers Ephraïm , et lui dit d'une voix qu'il tachait de rendre calme, quoique son accent trahit une amère et violente ironie :

a II y aurait pourtant à cette heure autre chose à faire pour la cause du Seigneur que de lire la Bible au coin du feu ; ce serait d'être la hache à la main aux portes de Montpellier, et nous y serions, si vous aviez exécuté mes ordres , frère Ephraïm. »

Le forestier continua de lire , fît un geste de dédain et haussa les épaules.

Cavalier, irrité par ce sang-froid méprisant, mit vivement la main sur l'épaule du montagnard et lui dit d'une voix entrecoupée par la rage :

a C'est à toi que je parle, Ephraïm, entends-tu ?i

Ephraïm fronça le sourcil, ferma sa Bible, et dit en s' adressant à Roland :

« Xous avons appris l'orgueil de Moah ; il est ex- » traordinairement superbe ; nous connaissons son » arrogance et la fierté de son cœur altier. s Puis il se tourna vers Cavalier, et lui demanda durement :

& Que veux-tu? »

Cet accueil glacial accabla plus encore le jeune Cévenol qu'il ne l'irrita. Après sa victoire, il ne

s'attendait pas sans doute à être loué par les autres chefs, mais il croyait que ceux-ci reconnaîtraient au moins que sa belle et audacieuse manœuvre avait assuré le gain de la journée. Dans le silence d'Ephraïm et de Roland à ce sujet , il vit une basse jalousie et une ingratitude profonde qui d'abord le navrèrent.

« Que veux-tu? — reprit Ephraïm. — Pourquoi viens -tu nous troubler? Une fois sa tâche accomplie, le moissonneur se repose de ses travaux en écoutant la parole du Seigneur. C'est une source pure. Malheur à ceux qui ne s'y désaltèrent pas ! Ils seront desséchés, ils mourront comme le figuier brûlé par le soleil ou par la flamme sortie du milieu de Sellon. »

Ces paroles métaphoriques semblèrent hors de propos à Cavalier ; elles ranimèrent toute sa colère , un moment oubliée pour un sentiment plus douloureux.

Emporté par la violence de son caractère , il méconnut sa vénération habituelle pour un langage et pour des pratiques dont il avait toujours en apparence respecté la religieuse autorité.

« Ce que je veux, — s'écria-t-il , — c'est te demander pourquoi tu m'as désobéi. Oui, pourquoi as-tu fait halte , au lieu de me suivre avec tes montagnards, quand je t'en avais donné l'ordre? Trêve à tes citations de l'Ecriture ? Réponds par tes paroles , non par celles des prophètes ; pas de détours hypocrites. Laisse le prêche et la Bible aux ministres. Je te parle en soldat , réponds en soldat. » m. 13

Ephraïm échangea un regard d'étonnement avec Roland, et dit en toisant Cavalier avec une pitié méprisante :

i Aloab sera un sujet de railleries et un exemple » redoutable à ceux qui l'environnent. »

— Redoutable , oui , peut-être , — dit Cavalier avec une irritation toujours croissante qu'il contenait encore. — Mais , — ajouta-t-il, — que je sois Aloab ou que je sois Cavalier, je veux savoir enfin qui commande ici î Depuis le commencement de la guerre , grâce à moi , nous avons vaincu les catholiques. Encore aujourd'hui , c'est la rapidité , c'est l'audace de mes mouvements qui nous ont donné la victoire, victoire qui, sans ta lâcheté ou ton ineptie, Ephraïm, eut été décisive. Aussi, une fois pour toutes, puisque j'ai la tête qui pense, puisque xous n'êtes que les instruments de ma volonté, désormais vous m'obéirez , vous m'obéirez aveuglément , mordieu ! ou je vous briserai comme verre, i Et il frappa du pied avec fureur.

Jamais Cavalier n'avait si franchement exprimé ses orgueilleuses pensées ; jamais il n'avait prétendu exercer une domination plus despotique ; jamais , surtout, il ne s'était oublié jusqu'à blasphémer devant ses confédérés.

L'indignation d'Ephraïm fut terrible; Roland luimême fut profondément blessé des paroles et de la superbe impie de Cavalier.

a Je sais , — dit-il semblant d'ailleurs très-peu offensé des menaces de Cavalier, — je sais quelle

est la présomption de Moab , mais sa force n'y répond pas.

— Soit, je suis Moab, — reprit Cavalier avec rage ; — mais souviens-toi bien d'une cbose, Roland, c'est que , si tu compromets jamais par ta désobéissance le succès de la journée, comme Ephraïm l'a compromis aujourd'hui, je te ferai fusiller par mes gens, et c'est devant le Seigneur que je répondrai de ta mort.

— Sortons, frère, — s'écria Ephraïm, — sortons ; ce malheureux est insensé, l'orgueil l'enivre, le Seigneur l'a abandonné encore une fois, il blasphème ; ce Judas croit qu'il a été pour quelque chose dans la victoire de cette grande journée , comme si cette victoire n'était pas due à nos prières, à nous autres qui vivons dans le Seigneur, tandis que lui ne vit que dans son abominable superbe. îl revendique ce triomphe! Vit-on audace plus sacrilège? Allons, réjouis-toi, Moloch, voici que l'épée se glorifie contre le Dieu qui la tient ; voici que la foudre se glorifie contre le Dieu qui la lance, » dit Ephraïm en s'adressant à Roland ; puis , touchant Cavalier du bout du doigt, il ajouta d'un ton de mépris écrasant : a Cet atome ose dire : « J'ai pensé, j'ai ordonné, » j'ai combattu, j'ai triomphé ! » comme si l'Eternel n'avait pas soufflé sur cette poussière en disant : « Pense , ordonne, combats, triomphe ! »

— Ephraïm ! prends ton sabre ou ton mousquet , sortons ! la lune est claire : un de nous deux restera cette nuit sur la bruyère , » dit sourdement Cavalier

en s'approchant du forestier d'un air si menaçant que Roland se jeta entre eux.

Ephraim répondit avec un sang-froid qui frappa Cavalier :

- Sans doute, la vision doit s'accomplir, car voici ce qu'a dit le Seigneur : - L'ennemi va prendre son r vol comme un aigle ; il étendra ses ailes et viendra i fondre sur Moafa pour le dévorer. - Sans doute, Jean Cavalier, tu dois périr par ma main. Oui, tu périras par ma main: mais l'heure n'est pas encore venue. Attends, attends, elle sonnera.

— Qu'elle sonne donc ! — s'écria Cavalier en mettant l'epee à la main.

— Le Seigneur seul peut arrêter le cours des astres et hâter la marche du temps. Je te dis que ton heure n'est pas encore venue, - reprit Ephraim avec sang-froid, dédaignant de repondre au défi de Cavalier.

Celui-ci, ne voulant pas attaquer le forestier désarmé, jeta son épée à ses pieds.

- Frère, — reprit Roland, qui était d'un caractère moins intraitable qu'Ephraïm, — tu agis contre le salut de ton âme : ton orgueil ('égare. Humilie-toi, humilie-toi; reconnais avec nous que c'est seulement à nos prières et à la volonté du Seigneur qu'il faut attribuer le succès de nos armes ; humilie-toi, je te le dis, avoue ton impuissance, chasse le démon de vanité qui habite en toi, et la paix rentrera dans ton coeur. ?

Après quelques moments d'un profond silence ,

pendant lesquels Cavalier leva les yeux et le poing vers le ciel avec une expression de rage impossible à décrire, le camisard s'assit sur le bord de la croisée, et, affectant le plus grand calme, il dit aux deux autres cbefs d'un ton de sanglante ironie :

a Soit, j'ai rendu grâce à Dieu, c'est à vos seules prières qu'est dû le succès de la journée, je le reconnais. Je ne suis pour rien dans ce triomphe , je l'avoue. Voici donc la paix rentrée dans mon cœur. Maintenant, voyons, que faut-il faire? Les troupes royales sont battues et refoulées dans Montpellier, Nîmes et Uzès sont presque sans garnison : le temps presse ; des renforts peuvent arriver du Rouergue et du Dauphiné. Faut-il nous tenir sur la défensive ? Faut-il poursuivre les catholiques ? Faut-il nous retirer dans nos montagnes? Faut-il marcher en masse contre Montpellier? Faut-il faire une diversion sur Aimes ou sur Uzès? Voyons, frère Ephraïm, quel est ton avis? Parle, que faut-il faire?

— Malheur à ceux qui interrogent la volonté de Dieu avant qu'elle ne se soitmanifestée, — dit Ephraïm. — Il ne faut pas planter de vignes sur la montagne de Samarie avant que le moment soit venu ; mais aussi en un jour la vendange sera mûre et bonne à mettre au pressoir.

— Que le Seigneur soit béni , Roland ! — s'écria Cavalier avec un éclat de rire sardonique, — voilà toutes les difficultés levées maintenant ! Grâce à cet avis lumineux de frère Ephraïm, nous n'avons plus, j'espère, à hésiter entre la guerre défensive et la

guerre offensive. Le plan de campagne qu'il propose est net, précis, et tout à fait à la hauteur des circonstances qui nous pressent. Je le reconnais, mon orgueil s'abaisse devant son génie... Maintenant, parle à ton tour, Roland : tu ne peux pas être moins bien inspiré qu'Ephraïm. Allons, voyons : que la cause du Seigneur doive une seconde victoire à vos prières et surtout à vos conseils, i

Moins fanatique que le forestier, Roland reconnaissait à Cavalier une certaine supériorité de conception ; il lui répondit :

* Le Seigneur ne m'inspire pas de son esprit; s'il t'inspire, parle.

— Oh ! le Seigneur s'est absolument retiré de moi, mes frères; vous l'avez dit, mon orgueil m'a perdu. Un voile s'est étendu devant mes yeux. Je m'humilie, j'attends vos ordres pour obéir; seulement hàtez-vous. Faites que votre victoire ne soit pas stérile : faites surtout que le sang de nos frères n'ait pas coule en vain, i

Cavalier sentait l'impuissance de sa colère et de ses menaces : il était seul ; sa troupe ne l'avait pas rejoint; il espérait que Roland et Ephraïm, dans leur impuissance à combiner un plan de campagne raisonnable, s'adresseraient à lui ; alors il comptait mettre des conditions et prendre des sûretés telles qu'à l'avenir ses ordres ne fussent plus méconnus.

Pendant quelques minutes ces trois personnages gardèrent un profond silence, absorbés par des réflexions diverses.

Bientôt on entendit le galop d'un cheval, et un des lieutenants de Roland, nommé Elie Marion , entra précipitamment.

« Frère, — dit-il à Roland, — un de nos gens arrive des frontières du Rouergue ; un corps de troupes catholiques s'est mis en marche ce soir par les défilés de Saint-Armajol pour prendre nos camps à revers. Ils ne sont gardés que par des blessés, par des femmes et par des enfants. Si l'on enlevait nos dépôts d'armes , de vivres et de munitions , que deviendrions-nous ? i>

Les troupes catholiques dont parlait Elie Marion devaient couper toute retraite aux révoltés si M. de Villars avait pu chasser ceux-ci de leurs montagnes. Pourtant le maréchal, habitué aux chances incertaines de la guerre , avait aussi prévu le cas où il serait repoussé par les camisards. Selon toute probabilité, il ne pouvait éprouver cet échec, que si les insurgés rassemblaient toutes leurs forces contre lui ; mais alors ils laissaient nécessairement leurs positions retranchées sans défense.

M. de Canillac , maréchal-de-camp , avait en conséquence reçu l'ordre d'attaquer à revers, et, il est vrai, par des chemins presque impraticables, les camps des camisards, si à la fin de la journée les révoltés n'étaient pas refoulés par lui, et de détruire leurs magasins et leurs ambulances, qu'ils devaient croire suffisamment gardés par leur position inaccessible.

Mais Cavalier avait trompé les prévisions de M. de

Villa». Sachant de quelle importance était la conservation des camps, il avait ordonné à Epbraïm de laisser la moitié de sa troupe dans les montagnes et de la diviser en trois fractions, plus que suffisantes pour garder et pour défendre les défiles impraticables qui conduisaient à leurs retraites.

Cavalier fut si fier d'avoir pressenti et déjoue le mouvement du maréchal qu'il ne put s'empêcher de s'écrier avec orgueil :

i Rassure-toi, Elie liarion ; nos camps n'ont rien à craindre. Que les catholiques s'engagent dans les défilés de Saint- Armajol , tant mieux, pas un n'en sortira. El pourtant, — ajouta-t-il en se retournant vers le forestier d'un air triomphant, — et pourtant, sans l'ordre que je t'avais donne, frère Epbraïm, de laisser la moitié de ta troupe à la garde de nos camps, nos armes, nos munitions, nos blessés seraient peut-être à cette heure au pouvoir des catholiques. Ee nieras-tu maintenant? Celui qui prévoit El qui trompe tous les calculs de l'ennemi ne mérite-t-il pas de commander'/ Xe doit-il pas exiger d'être aveuglement obéi? Humilie-toi donc à ton tour: ne méconnais plus mes ordres, et la cause du Seigneur triomphera toujours, i

Le forestier regarda Cavalier avec le plus froid dédain, et lui repondit :

- Je percerai cette outre gonflée de vanité, je rabaisserai cet orgueil, je montrerai que l'Eternel se joue des volontés de l'homme! Aucun de mes montagnards n'est reste dans les camps, ils m'ont tous

suivi au passage de l'Hérault, ils étaient tous à l'embuscade, ils sont tous réunis ici; car le Seigneur a dit : — Ne divise pas ton troupeau pour le paître!

— Si tu dis vrai, — dit Cavalier d'une voix tremblante , et devenant pâle comme un spectre ; — si tu dis vrai , tu mérites la mort ; la perte de nos magasins, la surprise de nos camps, serait un coup dont nous ne nous relèverions jamais ! Mais, non, non, tu n'as pas l'ait cela ! — dit Cavalier en regardant Ephraïm presque avec épouvante ; — lu n'as pas compromis à ce point le salut de notre cause , la vie de tes frères blessés qui sont restés dans notre camp. »

Ephraïm haussa les épaules et dit :

« Je sais démêler ce qui est ordonné par le Seigneur ou par la créature ; mes visions seules me guident, l'Ecriture seule me commande. Je te le dis, pas un de mes montagnards n'est resté dans les camps. Le Seigneur saura pourvoir à la défense du nouvel Horeb. « S'il l'abandonne, si Canolh est » prise , si l'ennemi se saisit de ses remparts , si le v cœur du plus vaillant est en ce jour-là semblable » au faible cœur d'une femme, c'est que Moab devra n cesser d'être peuple parce qu'il se sera glorifie i) contre le Seigneur. Ainsi donc , au lieu de m'ac- » cuser, tremble à ton tour. Si nos camps sont sur- » pris par les Philistins , tu seras maudit ; car tu au- 7) ras appelé par ton orgueil la colère de l'Eternel » sur tes frères innocents. Le courroux de Dieu est t> implacable. Les pères auront mangé des raisins

±v± JLA.X lAIALIEK.

- verts, et les dents des eafants auront ete Égal

— Aucun des montagnards de frère Ephraim nest reste dans le camp, - ajouta Elie Marion,

comme pour confirmer les paroles du forestier.

Il est impossible de se figurer la rage , le desespoir de Cavalier en voyant tous ses plaus si cruellement déjoues par l'aveugle et indomptable fanatisme d'Ephraïm.

lanf un moment il resta comme anéanti sous ce nouveau coup, ne pouvant trouver une parole Roland comprit toute la fatale portée de la desonce du forestier, et lui dit avec un accent de reproche :

Si nos camps tombent au pouvoir des Philistins , que deviendrons-nous?

— Et qu'est devenu Israël? Le Seigneur l'a-t-il jamais abandonne dans son desespoir'.' Quand son peuple s'est trouve devant la mer Ronge, n'a-t-il pas ouvert la mer Rouge devant ses pas ? - s

le forestier furieux de voir le camisard partager la crainte de Cavalier.

Ce dernier, croyant pouvoir compter sur l'appui de Roland , lui dit :

- Tu l'as entendu, il ne nie pas son crime. Selon toutes les lois militaires, en mon âme et conscience, il a aujourd'hui deux fois mérite la mort : qu'il la subisse : si c'est ton avis, frère, ordonne a quatre de tes gens de charger leurs mousquets ; qu'il prie et qu'il meure. *

Sans dire un seul mot Éphraïm prit sa lourde co-

gnée, jeta un regard farouche sur Cavalier, et les deux mains appuyées sur son arme, il attendit :

a Mais réponds , frère , n'a-t-ii pas mérité la mort? » s'écria le jeune chef.

Roland haissa la tête sans dire un mot.

« Ton silence le condamne-t-il? F absout-il? — dit Cavalier à Roland en frappant du pied avec violence.

— Les vues du Seigneur sont impénétrables ; il est grand dans ses conseils , il est incompréhensible dans ses œuvres, — dit Roland d'une voix sourde. — Si frère Kphraïm a péché par ignorance , toi que l'esprit de Dieu a quelquefois inspiré , puisqu'il t'éclaire encore, sauve nos blessés, sauve nos femmes, sauve nos enfants, qui sans cela seront impitoyablement massacrés par les Pharaons.

— Sauve-les , frère Cavalier , les catholiques seront sans pitié, — dit Elie Marion en joignant les mains.

— Et par la mort et par le sang, j'espère bien que les catholiques seront sans pitié ! — s'écria Cavalier, laissant enfin éclater son exaspération. — Lâches, traîtres, stupides que vous êtes! perdez par votre aveugle entêtement la plus noble , la plus sainte des causes ! De ce jour , entre vous et moi , tout est rompu ; soyez maudits ! »

Et Cavalier fit un mouvement pour sortir de la maison.

« Jean Cavalier, — s'écria Roland en se jetant au-devant du Cévenol, — tes ressentiments person-

nels te feront-ils oublier le salut de tes frères"/ Si Ephraïm a été égaré par une vision, toi qui te dis si supérieur à lui , livreras-tu les tiens aux fureurs de l'ennemi? Songes-y, des femmes , des vieillards, des blessés , des enfants ! i

Ces mots semblèrent faire quelque impression sur Cavalier ; il s'arrêta.

Une dernière fois il voulut, par un terrible exemple, tenter de soumettre à la discipline militaire ces hommes indomptables; il revint sur ses pas, et dit d'un ton solennel :

« Que ce traître soit mis à mort selon les lois de la guerre ; que ses montagnards reconnaissent pointeur chef un de mes lieutenants. Jurez-moi par le saint nom du Seigneur d'exécuter désormais aveuglément mes ordres; que je sois reconnu à l'heure même par tous nos officiers et par tous nos soldats comme généralissime des troupes de l'Eternel ; que j'aie droit de vie et de mort sur tous ceux qui à l'avenir enfreindront mes volontés. A ce prix seulement je m'engage à vous garantir du terrible danger qui vous menace , s'il en est temps encore. Chaque minute de retard sonne la ruine de toutes nos ressources, sonne l'heure suprême de notre cause. Songez-y , songez-y. Encore une fois , m'accordez-vous la punition de ce traître et le commandement absolu ?

— Il faut donc que ta robe impériale soit teinte du sang d'un fidèle serviteur de Dieu? — dit Ephraïm sans s'émouvoir et en souriant d'un air de dédain.

LES SUITES D'UNE VICTOIRE. 20ô

— Frère , ton orgueil et ta cruauté sont sans pitié ni merci, — dit Roland. — Ne laisse pas massacrer nos frères, cours à la défense de nos camps; moi je t' obéirai , les miens t'obéiront, ordonne.

— Il me faut tout ou rien ! sans cela ce traître (il montrait Ephraïm) fera encore manquer mes mesures. En attendant son jugement, qu'il soit emprisonné et gardé à vue par ceux de mes gens que je désignerai; que ses montagnards soient mis sous les ordres de mes lieutenants. Encore une fois, donnezmoi un pouvoir absolu sur nos troupes, et je réponds de tout; sinon, je vous abandonne. »

Un bruit de tambour retentit au même instant dans le village , deux des officiers de Cavalier entrèrent et lui annoncèrent que sa troupe arrivait dans Treviès.

« Enfin voilà mes gens î — s'écria Cavalier ; — justice va être faite ! Ephraïm , au nom de la cause protestante et de l'assemblée du désert, je t'arrête comme traître , — dit Cavalier en se précipitant sur le forestier. Et il cria :

— Joas , Jonabad , à moi ! »

La vénération et la terreur qu'inspirait Ephraïm étaient si grandes , que les deux officiers n'osèrent mettre la main sur lui.

Ephraïm, profitant de sa force athlétique, renversa Cavalier en lui portant dans la poitrine un coup du manche de sa cognée, et s'écria en sautant parla fenêtre brisée :

•2(Q JEAX CAVALIER.

a La corne de Moab a été brisée , et son bras a été rompu, i

Cette altercation faillit avoir les suites les plus funestes ; Cavalier et quelques-uns de ses gens poursuivirent Ephraïm , qui se retira au milieu de ses montagnards.

Ceux-ci, déjà exaspérés par les reproches de lâcheté que leur avait adressés Cavalier, furent sur le point d'en venir aux mains avec ses soldats. Ce fut avec la plus grande peine que Roland parvint à empêcher une sanglante collision entre les deux troupes.

Cavalier , ne voulant entendre à aucun accommodement, ne voulant donner aucun ordre, regagna précipitamment la route de son camp à la tête de sa cavalerie.

Son infanterie , après quelques heures de repos indispensable, devait venir l'y rejoindre.

Cavalier , en retournant à son camp, était agité par les passions les plus violentes. Sans croyance dans la religion qu'il défendait , il aimait la guerre pour la guerre, le commandement pour le commandement ; la conscience de combattre pour la foi ne pouvait apaiser ses ressentiments. Il pensait avec une rage indicible qu'après avoir, cette fois comme toujours, fait triompher la cause commune, qu'après avoir , par une savante et hardie manœuvre , battu un des meilleurs généraux des temps modernes , il était obligé de regagner son camp presque en fugitif.

Le jour avait paru depuis longtemps. Cavalier, suivi de son détachement, commençait à gravir le versant de la montagne, lorsqu'il aperçut au loin, le long d'une pente escarpée, une femme vêtue d'une robe blanche.

Le Cévenol reconnut la Psyché. Son cœur battit avec violence. Un moment il voulut la fuir; bientôt cependant , entraîné malgré lui , malgré le souvenir des mépris cruels de sa prisonnière , il s'avança vers elle.

La présence de Cavalier n'était pas encore nécessaire à son camp. Cette position militaire était telle quelle ne pouvait être attaquée que la dernière dans le cas où les troupes de If. de Canillac l'auraient prise à revers.

Cavalier pouvait donc sans danger attendre auprès de Toinon l'arrivée de son infanterie, qu'il avait laissée derrière lai.

Après avoir donné quelques ordres à un de ses lieutenants, qui à la tête de l'escorte continua sa route vers le camp , le jeune camisard se dirigea du cèté de la Psyché.

Pendant trois jours l'enivrement de la cru erre lui avait fait oublier son amour; cet amour se réveillait plus ardent, plus passionné que jamais.

La Psyché reconnut Cavalier presque avec effroi.

Elle s'était amèrement reproché de n'avoir pu cacher son indignation lorsqu'elle l'avait vu revêtu des habits de Florac. L'absence assez prolongée du Cévenol était devenue inquiétante, le sigisbé avait fait envisager à Toinon tous les périls auxquels sa malheureuse sortie contre Cavalier pouvait exposer Tancrède.

Aussi la Psyché s'empressa-t-elle de saisir l'occasion d'effacer l'impression fâcheuse que ses imprudentes paroles avaient du laisser dans l'esprit du camisard.

Celui-ci descendit de cheval à quelque distance de Toinon, attacha sa monture à une touffe de ge-

nets, et, ôtant son feutre, il s'avança vers la Psyché non sans quelque embarras.

a Eh bien! seigneur général, — dit Taboureau,

— qu'êtes-vous donc devenu depuis trois jours? Qu'est-ce donc que ce mouvement de troupes d'avant-hier? Qu'y a-t-il de nouveau? La comtesse est tout inquiète. Mais, tête -bleue! que vois-je? votre manche est pleine de sang !

— Vous êtes blessé! — s'écria la Psyché avec intérêt, en arrêtant un moment ses beaux yeux sur Cavalier d'un air triste et inquiet.

— Je ne sais, je n'y avais pas fait attention, madame , — répondit le Cévenol , troublé de ce regard qui lui alla au cœur ; et sans penser à sa blessure, il continua de contempler Toinon, qui ne lui avait jamais semblé plus jolie.

— Mais certainement , notre cher général est blessé! — s'écria Claude, sa manche est coupée d'un coup de sabre. Ce n'est pas tout... et ces deux trous à son feutre , — ajouta-t-il en prenant le chapeau de Cavalier , et en montrant les traces de deux balles ; l'une en avait percé le bord, l'autre la forme.

— Peste, seigneur général, vous l'avez échappé belle ! le roi de France a été sur le point de perdre son plus redoutable ennemi.

— Il y a donc eu une bataille ? — s'écria la Psyché.

— Il y a eu une bataille, madame, — dit Cavalier d'un air sombre.

— Et nos troupes ? — dit Claude.

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