‹ Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des CévennesChapitre 9 sur 27 · III · texte numérisé non relu

III

— Ce qui reste des troupes catholiques s'est rejeté eu pleine déroute sur Montpellier, — dit le Cévenol.

— En pleine déroute ! — s'écria Claude. — M. le

mareelul <:;e Villars ne : lit donc pas l'ar-

mée?

— Il la commandait en personne.

— Il la commandai! ! — répéta Claude avec stupéfaction ; il la commandait... et vous...

— Et je L'ai battu, : dit simplement Cavalier.

A cette nouvelle, les regrets et les craintes de la Psyché redoublèrent ; elle pensa que ce succès rendrait Cavalier intraitable, et que les desseins qu'elle avait formes se trouvaient ainsi sans doute complètement ruines.

— Vous avez battu un maréchal de France ! vous avez battu ce cher Villars ! le fameux Villas ! — répéta Claude en joignant les mains. — Eh bien ! quoique je sois d nu parti oppose au votre , je ne puis m'empècher de vous avouer que vous ferez bien des jaloux en Europe. Le prince Eugène et Marlbo-

b ne vous pardonneront pas cela.

— Monsieur, qu'avez-vous? — dit précipitamment Toinon en voyant Cavalier pâlir, chanceler et s'appuyer sur le sigisbé.

— Pardon , madame, — dit le Cévenol ; — depuis hier matin je suis à cheval... la fatigue de la journée

sans doute cette blessure dont je ne m'étais pas

aperçu... je ne sais... mais je me sens faible...

— \e craignes rien , — dit le sigisbé . — donnez-

moi le bras ; notre maison est tout près ; vous avez peut-être besoin de repos, de prendre quelque cbose ; ma sœur, allez vite faire préparer ce qu'il faut.

— Madame, je vous en prie, ne vous donnez pas ccUe peine, » dit le jeune Cévenol d'une voix faible.

Mais, sans lui répondre, Toinon partit vive et rapide comme un oiseau ; après avoir légèrement couru sur le bord de l'escarpement comme un être aérien , e'ile disparut derrière un bloc de granit.

Malgré sa faiblesse , Cavalier la suivit des yeux avec amour; puis s' appuyant sur le bras de Claude, qui menait le cbeval par la bride , il se dirigea vers la maison isolée.

Après avoir aidé dame Bastien à panser la légère blessure du camisard , Taboureau le ramena dans le salon où la Psyché avait fait préparer quelques rafraîchissements.

Cavalier allait s'asseoir sur une chaise ; mais Toinon , lui montrant un large et moelleux fauteuil, lui dit avec une grâce charmante :

« Mettez-vous là, vous serez mieux, après tant de fatigues. »

Et comme le Cévenol hésitait, elle ajouta timidement :

« Je vous en prie... je vous en supplie... Ces mots furent accompagnés d'un coup d'œil si enchanteur, que Cavalier obéit.

— Madame Bastien , fermez encore cette persi.enne, il fait trop de jour ici, — ajouta Toinon, qui

s'aperçut qu'un rayon de soleil tombait d'aplomb sur la figure de Cavalier.

Les persiennes fermées , une fraîche et délicieuse demi-obscurité régna dans cette pièce embaumée

par les fleurs dont Toinon avait rempli plusieurs grands vases.

Alors dame Bastion porta devant Cavalier une petite table servie en vermeil, en cristal et en porcelaine , grâce au nécessaire de voyage de Toinon.

La Psyché lut si bienveillante, si attentive pour son hôte : Tabooreau fut si cordial et si gai. que Cavalier, perdant peu a peu son embarras, lit honneur à la collation qui lui était si gracieusement offerte, et lorsque Claude, remplissant un verre, lui proposa de boire à la paix de la France, à l'extiuction de la guerre civile, le camisard accepta ce toast avec un singulier empressement.

Cavalier ne pouvait s'empêcher de comparer l'accueil de ces gens, d'un parti oppose au sien, à l'accueil d'Ephraïm et de Roland , qui combattaient avec lui pour une cause qu'il avait fait triompher.

Jamais il n'avait été plus finement loué que par Toinon ; il se sentait encore si douloureusement blessé de l'ingratitude et de la rudesse des autres chefs insurgés , que les grosses flatteries de Taboureau lui semblaient même douces et délicates.

La Psyché voyait avec bonheur qu'elle reprenait peu a peu ses avantages sur Cavalier.

Voulant mettre le comble à la séduction, elle montra d'un signe son téorbe à Taboureau.

Claude comprit sa pensée, et lui dit :

— Mais j'y songe, chère sœur, le seigneur général aimerait peut-être à vous entendre chanter ? Après le bruit de la fusillade , après les cris des combattants , ce contraste ne lui déplaira pas, j'en suis sûr.

— Vraiment, est-ce que vous voulez que je chante ? — dit Toinon avec une simplicité charmante en s'adressant à Cavalier.

— Ah ! madame, pouvez-vous en douter? — s'écria le Cévenol ravi.

— Aussi bien , mon frère a raison , — dit-elle ; — après de grandes fatigues, après de grands dangers, l'âme a besoin de repos , et la musique me semble faite pour lui donner ce calme , cette quiétude qu'elle envie quelquefois. Puis prenant son luth , la Psyché, après avoir préludé avec autant de goût que de talent, chanta ces paroles de l'opéra HHArmide, que Cavalier dut croire choisies par le sentiment le plus tendre :

Aimez Roland à votre tour :

Il n'est pas de climats où sa gloire ne vole.

Du moins la fierté se console, Quand la gloire l'oblige à céder à l'amour. Roland renverse tout par l'effort de ses armes : Aux plus vaillants il cause des alarmes.

Hélas ! je songe, malgré moi, A sa rare valeur, à son amour extrême.

Je crains de m'oublier moi-même, Et qu'aujourd'hui mon cœur ne subisse sa loi, etc., etc.

Cavalier, dans l'extase, retombait plus que jamais

sous le charme de Toinon. Elle avait mis dans son chant, dans son accent, une expression à la fois si chaste, si timide, si passionnée ; elle semblait si confuse , en terminant ce couplet , que le Cévenol ne pouvait pas supposer qu'elle eut choisi ces paroles sans intention.

Pour éviter à Cavalier l'embarras des compliments ou pour le laisser plus long-temps sous l'impression qu'il ressentait, la Psyché continua de jouer du luth, mais sans chanter.

Elle semblait traduire , par ses accords mélancoliques et rêveurs, le sentiment secret qui l'agitait.

Goûtant avec délices le bonheur de voir et d'entendre cette femme séduisante, oubliant ses chagrins, ses périls, sa gloire, Cavalier, enivré d'amour et d'espérance, se laissait aller aux plus ravissantes sensations.

Accablé par tant de fatigues et par tant d'émotions contraires , entouré de réalités si adorables , il croyait rêver, il n'avait ni la force ni la volonté de dire une parole. Ce demi-jour, ces fleurs , ces parfums, ces doux accords, cette femme charmante qui l'entourait de prévenances, tout se confondait dans sa pensée en un sentiment de bien-être indicible ; il lui semblait qu'un mot, qu'un mouvement aurait dissipé ce songe enchanteur.

Les sons du luth de la Psyché devinrent plus sourds, plus lents, plus mystérieux. L'esprit du jeune Cévenol, adorablement bercé par cette suave harmonie, s'endormit peu à peu. Les sons arrivaient à son

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oreille, vagues, voilés comme une brise de mélodie lointaine : peu à peu il se sentit énervé, ses idées se voilèrent, ses paupières s'appesantirent; puis, après avoir faiblement lutté contre le sommeil , il y céda tout à fait.

Il eut alors d'étincelantes visions ; il assistait à cette solennité guerrière que la Psyché lui avait racontée. Il était lui-même cet officier reçu, par le roi de France , colonel du régiment des gardes ; il entendait les applaudissements des femmes belles et parées qui le regardaient avec admiration ; il entendait les fanfares de guerre et les vivat des officiers et des soldats. Puis, revêtu d'un splendide uniforme, monté sur un superbe cheval de bataille, présent de Louis XIV, il passait à la tête de son régiment sous les yeux du grand roi ; il passait ensuite devant une tribune remplie de nobles dames et de seigneurs ; là, il voyait Toinon , la plus belle d'entre toutes ces femmes, lui sourire avec amour.

Cavalier dormit jusqu'au coucher du soleil. Taboureau ne l'éveilla que lorsqu'un lieutenant des camisards arriva du camp et demanda instamment son chef.

Cavalier, honteux de ce profond sommeil, s'excusa auprès de Claude ; celui-ci l'assura que la comtesse ne serait aucunement formalisée.

Espère-en-Dieu fut introduit. Il avait été chargé de ramener l'infanterie de Treviès au camp.

a Et nos défilés , — lui dit Cavalier, — sont-ils gardés comme je l'ai ordonné ?

216 JEAX CAVALIER.

— Aucun ennemi n'y a paru encore, frère. J'ai conduit l'infanterie au camp.

— Et as-tu fait relever par tes gens les postes que j'avais ordonné de placer ce matin à l'entrée des défilés ? Mes gardes ont besoin de repos.

— Vos gardes étant maintenant les seuls qui soient armés, — dit Espère-en-Dieu avec embarras,

— je les ai laissés aux défilés.

— Que veux-tu dire ? pourquoi mes gardes sontils seuls armés?

— Frère général, je ne suis pas coupable , — dit le camisard d'un air désespéré. — Ephraïm a tout fait.

— Ephraïm a tout fait? Eh ! qu'a-t-il fait encore i

— s'écria Cavalier ; — par le ciel, explique-toi !

— Peu après votre départ de Treviès, frère général , nous sommes arrivés dans ce bourg ; nous étions harassés de fatigue ; selon vos ordres, nous avons fait halte pour prendre un peu de repos avant de vous rejoindre au camp. Après avoir mis nos armes en faisceaux , nous nous couchons sur la terre. Je devais croire nos soldats en sûreté parmi nos frères. Je n'avais pas laissé de sentinelles auprès des armes. Pendant que nous dormions, elles nous ont été enlevées.

— Enlevées?

— Par les montagnards d'Ephraïm, i dit Espèreen-Dieu d'un air sombre.

Cavalier fit un bond furieux.

■ Par les montagnards d'Ephraïm ! — s'écria-t-il

avec rage ; — et vous vous êtes laissé ainsi lâchement désarmer? Mais c'est impossible, ou bien c'est une infâme trahison dont tu es complice, misérable.

— Plus de vingt des nôtres ont été tués, un grand nombre ont été blessés en voulant reprendre leurs armes, — dit Espère-en-Dieu.

- — Ah ! — fît Cavalier en levant ses mains au ciel avec indignation.

— Frère général , — reprit Espère-en-Dieu , — la troupe de Roland a soutenu les montagnards, et nous avons été obligés de céder au nombre. Ephraïm, en partant, m'a dit ces paroles :

a Cavalier a osé porter la main sur moi , l'élu du Seigneur; c'est un traître, les troupes d'un traître doivent être désarmées. Si les Philistins vous attaquent dans votre camp , et que l'Eternel vous juge dignes de servir sa cause, il saura bien vous défendre. S'il vous en trouve indignes, vous périrez par sa colère ; vous n'avez donc pas besoin d'armes, et le démon peut les tourner contre nous. Quant à moi et à Roland , — a-t-il ajouté , — nous allons marcher en plein jour sur Montpellier, qui tombera aux chants des soldats de l'Eternel, comme Jéricho est tombé au son des trompettes. Le Seigneur réprouve toutes ces vaines machinations de guerre ; les ruses , les stratagèmes , les plans de campagne sont indignes de sa grandeur et de sa majesté ; il n'a qu'à montrer sa face pour que ses ennemis soient renversés. »

— Mais cet homme est fou furieux, — s'écria Cavalier ; — il nous perd , il perd notre cause. Jus-

qu'ici j'avais eu à combattre ses visions, son opiniàiveté ; souvent il avait gèoé mes dispositions, jamais pourtant il n'avait poussé la démence à ce point. Aller attaquer Montpellier au grand jour ! une ville forte ! mais il y fera tuer vainement jusqu'au deruier homme de sa troupe et de celle de Roland. Et qu'importe, après tout, qu'ils y périssent! Et c'est après une victoire signalée due à mes manœuvres et au courage de mes gens qu'il faut nous voir, eux et moi, si indignement traités. Ah ! maudit soit le jour où... — Puis, s'arrêtant comme s'il craignait d'en trop dire devant Espère-en-Dieu, Cavalier reprit : — Retourne au camp , envoie à l'instant un détachement à notre ambulance , nous y avons des armes en réserve ; il y en aura suffisamment pour armer un bataillon avec lequel, mordieu ! je poursuivrai Ephraïm ; et, par le ciel qui m'éclaire, le traître sera puni comme il le mérite. Va , je reviendrai ce soir au camp , tu y attendras mes ordres ; à la moindre alerte fais-moi prévenir et envoie-moi un cheval. *

A peine le camisard était-il parti, que Cavalier vit entrer la Psyché.

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