G JEAN CHACAL
— Consolez-vous, dit Langelo. Je crois que je me sauverai cette nuit ; le geôlier est des nôtres.
— Loué soit Dieu 1 lit la jeune femme.
— Je crie contre lui pour détourner les soupçons, mais il prépare mon évasion. En tout cas, si je ne réussis pas, il fera parvenir mes derniers adieux à ceux que j'aime.
■— Je vais prier la Vierge qu'elle vous vienne en aide.
— Vous êtes trop bonne, signora. Mais n'avez-vous rien à faire dire à un parent, à un ami ?
— Non.
— Vous ne connaissez personne?
— Au conlraire. Mais si je disais nù ir> cni*;. ppiix qui ra'aiment tenteraient de me délivrer et s'exposeraient pour moi, ce que je ne veux pas.
Langelo ne s'attendait pas à cela.
Mais c'était un de ces esprits subtils qui savent tourner lus obstacles avec adresse.
~ Signora, dit-il, peut-être ferez-vous bien d'écrire un petit mol à vos amis, pour les rassurer d'abord et pour les détourner de l'idée de tenter voire délivrance.
La jeune femme réfléchit.
— Songez, continua Langelo, que l'on doit ignorer quel est votre sort, signora.
— C'est vrai, murmura la comtesse.
— On est inquiet.
— En effet. Je suis siire que lui et Luidgi, ils sont dans des transes mortelles.
— Trois lignes les calmeraient.
— Vous me décidez.
— Ah ! c'est que je connais les angoisses de ceux qu'on laisse sans nouvelles en pareil cas.
— Malheureusement, fit la comtesse, je ne puis écrire; je n'ai rien pour cela.
— Qu'à cela ne tienne. Je vais vous glisser sous la porte un peut papier.
— Et après?
— Avez-vous du courage.
— Oui, dit la comtesse.
— Vous vous piquerez avec une épingle.
— Et j'écrirai avec mon sang. Oh ! merci de cet avis.
JEAN CGACAL. 1Ç)7
monsieur, s'écria la jeune femme.
Langeio aurait bien pu passer un crayon sous la porte ; 7. <iis il savait les femmes par cœur.
Une petite blessure, du sang pour encre, c'était bien plus poétique, qu'un peu de mine de plomb.
La comtesse, en efifet, était ravie.
— Signora, dit le bandit, permettez-moi une observation sur la rédaction du billet-
— i'aripz, monsieur.
— Pour ne pas me compromettre ou exposer cefral qui le portera si je ne m'évade pas, veuillez donc, je vous prie, accepter la formule suivante :
(I Je suis en prison ; on me transportera demain à Venise 5 je ne cours aucun danger. »
Le brigand reprit :
— Quelque chose dans ce genre enfin ; rien contre le gouvernement maudit des Tudesquesv
— - Oh ! je n'aurais garde, fit la jeune femme.
Et elle transcrivit ponctuellement les phrases qu'on lui avait dictées.
Elle eiit bien voulu ajouter :
-- Jean, je vous aime toujours.
Elle n'osa pas.
Impossible de cacheter ce billet, et une femme a des pudeurs qui lui empêchent de confier ses pensées d'amour à une feuille volante que le premier venu peut lire.
La comtesse signa en soupirant, mais toutefois elle imprima un chaud baiser à son message.
-- C'est tait! dit-elle.
— Veuillez me passer votre lettre, dit Langeio.
— La voici.
— A qui la remettre?
— Il faudrait qu'elle parvînt à Brescia, à l'hôtel oîî vous m'avez trouvée.
— Et on saura à qui la donner.
— On la fera parvenir à un Français qui...'
La comtesse était embarrass(^e, puis prenant son parti :
— A un Français que je devais épouser, fit-elle.
— Bien, signora, dit Langeio.
— Maintenant, je vais adresser au ciel des prières pour
19S JEAN GOACAL.
qu'il vous sauve ?
— Vous êtes un ange, signora !
Et le bandit donna une inflexion tendre à sa vols. Un instant après il se rapprocha.
— Signora, nit-il, on vit^nt nie chercher. Adieu.
— Adieu ! murmura la comtesse.
Li ti.c lit du ic/Venies pi'ercSî
Au bout d'une heure, n'ayant rien entendu, elle conjectura que l'évasion avait réussi.
Pauvre jeune femme !
Langelo était alié lriomph:int trouver le comte avecîe billet qu'il avait extorqué si habilement.
Il rit aux larmes avec Son Excellence, de ce bon tour ; le sang surtout les amusa beaucoup.
— L'autre jobard, disait Langelo ; il va embrasser la lettre, l'écriture, le messager, tout!
— Il est bien fin.
— Il est amoureux, et l'amour, ça abêtit un homme comme tout autre animal. Voyez les bêtes fauves dans la saison du rut ; elles se laissent approcher ; elles ont perdu toute défiance; toute sauvagerie. On prendrait un chevreuil à la main. L'homme c'est la même chose ; plus bête encore !
— Maître Langelo! vous étiez amoureux aussi, ce me semble ! J'ai diî même vous rappeler que les comtesses n'étaient pas faites pour les malvivants.
— Excellence, les comtesses sont faites pour tous ceux qui savent les prendre, malvivants ou nobles. Quant à mes passions, ce n'est pas de Tambour positivement. On dé.-ire une femme, on l'enlève, on est galant pour elle toute une matinée, on la tue après.
— Vos amours durent ce que durent les roses, l'espace d'un matin, maître Langelo.
— Oui, Excellence.
— Allons, à votre aise ; ça ne me regarde pas ! mais expédiez-moi ce messager.
— Je vais de ce p;is a la Gassina-Bianca ; l'homme que j'enverrai sera bien stylé.
— J'y compte.
— Au revoir. Excellence.