‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 11 sur 19 · G JEAN CHACAL · texte numérisé non relu

G JEAN CHACAL

— Consolez-vous, dit Langelo. Je crois que je me sauverai cette nuit ; le geôlier est des nôtres.

— Loué soit Dieu 1 lit la jeune femme.

— Je crie contre lui pour détourner les soupçons, mais il prépare mon évasion. En tout cas, si je ne réussis pas, il fera parvenir mes derniers adieux à ceux que j'aime.

■— Je vais prier la Vierge qu'elle vous vienne en aide.

— Vous êtes trop bonne, signora. Mais n'avez-vous rien à faire dire à un parent, à un ami ?

— Non.

— Vous ne connaissez personne?

— Au conlraire. Mais si je disais nù ir> cni*;. ppiix qui ra'aiment tenteraient de me délivrer et s'exposeraient pour moi, ce que je ne veux pas.

Langelo ne s'attendait pas à cela.

Mais c'était un de ces esprits subtils qui savent tourner lus obstacles avec adresse.

~ Signora, dit-il, peut-être ferez-vous bien d'écrire un petit mol à vos amis, pour les rassurer d'abord et pour les détourner de l'idée de tenter voire délivrance.

La jeune femme réfléchit.

— Songez, continua Langelo, que l'on doit ignorer quel est votre sort, signora.

— C'est vrai, murmura la comtesse.

— On est inquiet.

— En effet. Je suis siire que lui et Luidgi, ils sont dans des transes mortelles.

— Trois lignes les calmeraient.

— Vous me décidez.

— Ah ! c'est que je connais les angoisses de ceux qu'on laisse sans nouvelles en pareil cas.

— Malheureusement, fit la comtesse, je ne puis écrire; je n'ai rien pour cela.

— Qu'à cela ne tienne. Je vais vous glisser sous la porte un peut papier.

— Et après?

— Avez-vous du courage.

— Oui, dit la comtesse.

— Vous vous piquerez avec une épingle.

— Et j'écrirai avec mon sang. Oh ! merci de cet avis.

JEAN CGACAL. 1Ç)7

monsieur, s'écria la jeune femme.

Langeio aurait bien pu passer un crayon sous la porte ; 7. <iis il savait les femmes par cœur.

Une petite blessure, du sang pour encre, c'était bien plus poétique, qu'un peu de mine de plomb.

La comtesse, en efifet, était ravie.

— Signora, dit le bandit, permettez-moi une observation sur la rédaction du billet-

— i'aripz, monsieur.

— Pour ne pas me compromettre ou exposer cefral qui le portera si je ne m'évade pas, veuillez donc, je vous prie, accepter la formule suivante :

(I Je suis en prison ; on me transportera demain à Venise 5 je ne cours aucun danger. »

Le brigand reprit :

— Quelque chose dans ce genre enfin ; rien contre le gouvernement maudit des Tudesquesv

— - Oh ! je n'aurais garde, fit la jeune femme.

Et elle transcrivit ponctuellement les phrases qu'on lui avait dictées.

Elle eiit bien voulu ajouter :

-- Jean, je vous aime toujours.

Elle n'osa pas.

Impossible de cacheter ce billet, et une femme a des pudeurs qui lui empêchent de confier ses pensées d'amour à une feuille volante que le premier venu peut lire.

La comtesse signa en soupirant, mais toutefois elle imprima un chaud baiser à son message.

-- C'est tait! dit-elle.

— Veuillez me passer votre lettre, dit Langeio.

— La voici.

— A qui la remettre?

— Il faudrait qu'elle parvînt à Brescia, à l'hôtel oîî vous m'avez trouvée.

— Et on saura à qui la donner.

— On la fera parvenir à un Français qui...'

La comtesse était embarrass(^e, puis prenant son parti :

— A un Français que je devais épouser, fit-elle.

— Bien, signora, dit Langeio.

— Maintenant, je vais adresser au ciel des prières pour

19S JEAN GOACAL.

qu'il vous sauve ?

— Vous êtes un ange, signora !

Et le bandit donna une inflexion tendre à sa vols. Un instant après il se rapprocha.

— Signora, nit-il, on vit^nt nie chercher. Adieu.

— Adieu ! murmura la comtesse.

Li ti.c lit du ic/Venies pi'ercSî

Au bout d'une heure, n'ayant rien entendu, elle conjectura que l'évasion avait réussi.

Pauvre jeune femme !

Langelo était alié lriomph:int trouver le comte avecîe billet qu'il avait extorqué si habilement.

Il rit aux larmes avec Son Excellence, de ce bon tour ; le sang surtout les amusa beaucoup.

— L'autre jobard, disait Langelo ; il va embrasser la lettre, l'écriture, le messager, tout!

— Il est bien fin.

— Il est amoureux, et l'amour, ça abêtit un homme comme tout autre animal. Voyez les bêtes fauves dans la saison du rut ; elles se laissent approcher ; elles ont perdu toute défiance; toute sauvagerie. On prendrait un chevreuil à la main. L'homme c'est la même chose ; plus bête encore !

— Maître Langelo! vous étiez amoureux aussi, ce me semble ! J'ai diî même vous rappeler que les comtesses n'étaient pas faites pour les malvivants.

— Excellence, les comtesses sont faites pour tous ceux qui savent les prendre, malvivants ou nobles. Quant à mes passions, ce n'est pas de Tambour positivement. On dé.-ire une femme, on l'enlève, on est galant pour elle toute une matinée, on la tue après.

— Vos amours durent ce que durent les roses, l'espace d'un matin, maître Langelo.

— Oui, Excellence.

— Allons, à votre aise ; ça ne me regarde pas ! mais expédiez-moi ce messager.

— Je vais de ce p;is a la Gassina-Bianca ; l'homme que j'enverrai sera bien stylé.

— J'y compte.

— Au revoir. Excellence.

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